Parution : 21/09/2009
ISBN : 978-2-917051-05-4 256 pages 12 × 17 cm 14.00 euros |
Jérôme Peignot
Les Jeux de l’amour et du langage
Les éditions Rue des Cascades rééditent ce livre de Jérôme Peignot paru il y a trente-cinq ans et devenu introuvable. Érudite exploration du discours amoureux à travers les siècles et les civilisations, cet essai est un voyage littéraire qui conduit du Véda au surréalisme en passant par les troubadours, les millénaristes, les sorcières, la Kabbale, William Blake, Hölderlin, Charles Fourier et Georges Bataille. « Si le mot amour est prononcé entre eux je suis perdu », dit le comte Mosca en voyant s’éloigner la voiture qui emporte la Sanseverina et Fabrice. Le propos de Stendhal méritait d’être analysé. Du rôle que joue l’amour dans l’apparition du langage, significatif dans le Véda comme dans les jeux de Brisset, à la valeur du silence dont témoigne la légende de Tristan et Iseut en passant par le pouvoir des mots d’amour tantriques, cet essai relève nombre des interactions de l’amour sur le langage. Chacun à sa manière, Blake, Fourier et Bataille démontrent qu’il n’est possible de dire l’amour qu’en transgressant le langage ordinaire. De leur côté, parlant d’amour, les sorcières comme les kabbalistes parlent à côté de ce qu’ils disent. À eux seuls ces décalages prouvent déjà que le langage de l’amour est une parole sacrée. Les poèmes gnostiquescomme les romans de la Quête du Graal ou l’ Hypérion de Hölderlin, par leur seule beauté, le confirment. Au reste, les adamites et les troubadours ne l’ont-ils pas associé à la musique des sphères ? Et si le langage lui-même n’était que le signe d’une blessure, d’une chute, le sang de l’Androgyne ? Jérôme Peignot n’a pas cessé d’écrire depuis plus d’un demi-siècle : Jérômiades (tomes I, II & III), Le Seuil, 1957 (prix Sainte-Beuve 1962) – Grandeurs et misères d’un employé de bureau, Gallimard, 1965 – L’amour a ses princes, Gallimard,1967 – De l’écriture à la typographie, Gallimard, 1967 – La Tour, Christian Bourgois, 1971 – Les Écrits de Laure, Jean-Jacques Pauvert, 1972 – Les Gens du monde au pouvoir (la Ve République et la culture) Éric Losfeld, 1972 – Du calligramme, Le Chêne, 1978 – Du chiffre (édition augmentée), J. Damase, 1983 – Du trait de plume aux contre-écritures, J. Damase, 1983 – Puzzle, L’Âge d’homme, 1986 – Pierre Leroux, inventeur du socialisme, Klincksieck, 1988 – Moïse ou la preuve par l’alphabet de l’existence de Iahvé, J. Millon, 1988 – Un printemps à Pékin, Calmann-Lévy, 1992 – Typoésie, Imprimerie nationale, 1993 – Toutes les pommes se croquent, Des Cendres, 1996 – Le Petit Peignot, Des Cendres, 1996 – Puzzle 2, Talus d’approche, 1996 – Petit traité de la vignette, Imprimerie nationale, 2000 – Je vous donne de mes nouvelles, Des Cendres, 2002 – Typoèmes, Le Seuil, 2004 – Histoire et art de l’écriture (cosigné avec Marcel Cohen), « Bouquins », Laffont, 2005 – Broyer du bleu, Le Rocher, 2006 – Les Cent Sonnets de Ker Borny, Des Cendres, 2008. « C’est alors que, tout à coup, à la faveur de cette révolution grecque, Hölderlin sent l’air circuler entre les êtres. Par-delà sa douleur, il lui semble qu’il débouche non pas sur un monde imaginaire et fabuleux mais, enfin, sur le monde. Dans ce que le pouvoir en place appelle l’anarchie, pour lui, tout, au contraire, s’articule à merveille. La vie est rendue à sa forme véritable. (…) Hölderlin a saisi qu’il n’est pas pour lui de meilleur moyen de poursuivre sa tâche de révolutionnaire que d’écrire. Pour lui le métier de poète prolonge celui du combattant comme celui-ci celui de l’amant. En vérité, en lui, l’amoureux, le révolutionnaire et le poète ne font qu’un seul et même être. En luttant pour parvenir à dire ce qu’il entend exprimer, Hölderlin sait que le poète rend à l’univers sa miraculeuse et sidérale légèreté. » |
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De l'amour, de la poésie et de la subversion
Trente-cinq ans après sa première édition par Christian Bourgois, c’est un bien joli présent que nous offre Rue des Cascades en rééditant ces Jeux de l’amour et du langage, de Jérôme Peignot. Un bien joli présent car cet essai méritait mieux qu’une édition de poche, même si celle-ci était bienvenue à son époque, et que la tâche est ainsi accomplie : Rue des Cascades a rempli son rôle de « passeur » de textes essentiels en tirant peut-être celui-ci de l’oubli, du moins en nous le remettant en mémoire. Le titre d’abord paraît léger et malicieux en regard de son contenu dense et ardu par endroits. Mais Jérôme Peignot est avant tout un taquineur du verbe, un typoète, il joue avec les mots qui restent le support du triptyque qui supporte sa vie et son œuvre : l’amour, la poésie et la subversion. Car cet ouvrage est un texte d’amour, de poésie et de subversion. Amoureux de l’amour et amoureux du langage, l’auteur nous embarque dans un voyage en quinze petits chapitres qui sont autant d’étapes de recherche, de réflexion et d’explications. On se laisse emporter. On se laisse aspirer par l’amour de l’Androgyne, l’unité primitive. Celui qui insiste, au gré d’un autre écrit, sur la facette masculine du mot « fille » en soulignant la présence de l’élément masculin il dans ce vocable entraîne son lecteur dans une revisite des croyances et des mythes qui rehaussent et expliquent les divers emmêlements de l’amour et du langage, les interactions de l’un sur l’autre : l’amour est le pivot de cette pensée fondée sur l’Androgynat, les deux faces essentielles de la vie, masculine et féminine ; si l’on doutait de cette importance, l’envoi qu’il adresse « à celle, encore plus silencieuse que jamais, que j’irai tantôt rejoindre au pays de l’Androgyne » suffirait à nous le rappeler. Une fois posée sa théorie de l’Androgyne, le typoète part à la recherche des liens unissant l’amour et le langage puisque aussi bien, pour dire l’amour, il faut dépasser les mots, « transgresser le langage », car le langage n’est pas que parole, le langage est sacré. Le langage recouvre autant le silence que le regard ou le cri. Il fouille alors les textes fondateurs des grands mythes et croyances et des auteurs qui étayent sa démonstration ou illustrent ses éclaircissements et ses questionnements, explore et décode pour nous le Véda, le tantrisme et son « cri silencieux », Tristan et Iseut, la Quête du Graal, l’art d’aimer des troubadours, la pensée des gnostiques pour lesquels l’amour « organise le monde en même temps qu’il le dit », celle des adamites, le langage des sorcières « ou le degré zéro de la parole », celui de la Kabbale, de Blake, de l’Hypérion d’Hölderlin, de Sade et de Fourier, pour arriver à des pensées plus contemporaines : celle de Brisset, des surréalistes Breton, Eluard et Artaud dont « l’œuvre peut se réduire en une lettre d’amour malheureux écrite à l’humanité », puis, surtout, comme en conclusion, Georges Bataille et sa grammaire de l’amour. C’est un cheminement touffu qu’il emprunte ainsi à travers tous ces textes, des plus anciens aux plus modernes, apportant à leur traduction l’éclairage de la peinture et de la musique. L’amour et le langage sont indissociables, il le crie – l’écrit – à chaque page : « Aimer une femme, c’est la recréer, la reconstruire comme un poème, l’inventer de toutes pièces ou presque », ou « dire son amour c’est réinventer le langage », même si, conclut-il, « l’écriture n’est jamais qu’un mirage ». Amour, poésie, mais aussi subversion. L’idée de combat et de révolution est toujours là, elle sous-tend le traité et est du reste mise en évidence de belle façon par l’éditeur lui-même qui emboîte ces Jeux de l’amour et du langage dans une couverture rouge et noir, couleurs du feu, élément souvent présent dans le texte, et de la lutte permanente : preuve en est sur le rabat de la couverture la face révolutionnaire de l’Hypérion d’Hölderlin qui est peut-être la plus prégnante de l’ouvrage ; nous ne répéterons pas les mots qui y sont si bien mis en valeur, mais ceux-ci : « Dans ce que le pouvoir en place appelle l’anarchie, pour lui [Hypérion], tout, au contraire, s’articule à merveille. » À merveille ! Michèle Grès
À Contretemps n°36,
janvier 2010
Amours, délices et mots
Né en 1926 « dans une famille du plomb », Jérôme Peignot se réclame de Balzac, typographe-imprimeur dont son ancêtre fut l’associé. Admirateur de Georges Bataille, ami de Michel Leiris, il tient la littérature et la « Typoésie » (souvenons-nous d’Apollinaire) pour inséparables de la forme et du sens que l’on donne aux caractères d’imprimerie. Art, radio, journaux, politique : tout l’a passionné. Mais de Moïse jusqu’aux avions d’Air France en passant par Matisse, rien ne l’enthousiasme autant que l’amour et le pouvoir des mots, à la suite des poètes du Moyen Age. Il en témoigne dans Les jeux de l’amour et du langage. Jadis paru en 1974, chez 10/18, le livre revient dans une fabrication très soignée chez Rue des Cascades. Hommage à l’Androgyne – « amour à ce point accompli qu’il n’existe pas, ou plutôt qu’il n’existe plus » – ce voyage littéraire, en Baskerville Old Face, explorant avec érudition le discours amoureux à travers les siècles et les civilisations, conduit du Veda jusqu’aux troubadours, aux romantiques allemands et au Nouveau monde amoureux de Charles Fourier.Bondissant jusqu’aux surréalistes, et plus loin encore, il dit et redit que « Dieu n’est rien, s’il n’est pas dépassement de Dieu dans tous les sens ». Livres Hebdo,
18/09/09
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