Le Mot et le reste
Qui sommes nous ? Diffusion/Distribution Librairies/Bibliothèques Salons / Festivals Lettre d'information Agenda Foreign Rights
Nouveautés
À paraître
Comment j’ai gagné le Canada
Parution : 06/06/2006
ISBN : 2 915378 28 2
232 pages
21 x 14,8 cm
17.00 euros
Roland Bonvalet
Comment j’ai gagné le Canada
Préface de Raymond Federman
Dans cet ouvrage au style trépidant, l’auteur nous invite à la traversée du Canada de la fin des années cinquante. Ici, fiction et réalité se mélangent dans des aventures de petits boulots, de rencontres et de grands espaces, de Montréal à Vancouver, avec 29 cents dans sa poche. Il y a aussi la route, l’auto-stop, l’histoire de la ruée vers l’or, les trains de nuit et les filles d’un soir ou d’une vie. C’est aussi l’histoire d’une langue : « mon métier, c’est la langue française », dit le narrateur. Conteur insatiable, ses propos « vocalisent avec tous les accents possibles et imaginables », dans un show époustouflant.

Roland Bonvalet est né en 1925 dans le Perche, en France. Au début des années cinquante, il répond à l’appel des grands espaces et s’embarque pour le Canada. Après une errance picaresque, il devient très vite correspondant pour Radio Canada à Vancouver tout en poursuivant des études à l’Université de Colombie britannique. Il passe ensuite quelques années en Californie où il se lie d’amitié avec Raymond Federman, puis il revient enseigner à l’université en Alberta à Edmonton, où il décède en 1980.
« La route de Montréal à Toronto, béton implacable, est inhumaine à l’auto-stoppeur. Il y passe peut-être en moyenne une voiture chaque dix secondes ; et, plus il en passe, moins il y a de chances qu’elles s’arrêtent.
Selon la vieille tactique européenne, je m’étais efforcé de sortir de la ville. Après deux ou trois fausses pistes, je parviens à lâcher le dernier tramway lépreux et goutteux, pour courageusement grimper la rampe qui domine le fleuve au-dessus de Verdun. J’arrête à un point que je crois stratégique, pose mon sac, m’assieds sur ma valise. Au bout de cinq minutes, j’avais mal au bras à force de faire signe. […]
Une Plymouth’39 s’était arrêtée, je ne l’avais pas vue. Il y avait trois heures que j’attendais. Il allait à Valois. C’était bien sur la grande route, le plus loin possible, j’espérais. C’était un bon vieux scotch d’une soixantaine d’années, invalide de guerre.
— O your’from France ! Betioune, Sainte Quentinnnss, Amiensss. Mamoiselle from Armentières. Ah ! Ah ! How do you like Canada ?
[…] Pour Pâques, nous avons voulu faire ce pélerinage aux sources : jusqu’au great divide (la ligne de partage des eaux), le château d’eau des Rocheuses, à la hauteur du fameux Big bend, le grand détour, là, où, dans un rayon de cent milles, tous les fleuves du grand ouest viennent prendre leurs sources : le puissant, le libre Fraser, la Columbia, si convoitée ; la sauvage, intouchée North Thompson, la limoneuse Saskatchewan (branche nord), et s’enfuyant vers le nord-est, et les bitumes, l’Athabasca et la Rivière La Paix. La route du Big Bend est fermée annonce la radio. Pierre, mon compagnon chauffeur de la petite Hillman déclare : « Qu’à cela ne tienne, tentons de rallier Jasper par la vallée de la Nord Thompson. » Nos amis de Vancouver nous saluèrent sur un sourire plein d’indulgence : il y a six pieds de neige à Revelstoke, la route Hope-Princeton est coupée d’avalanches continuelles. « Voulez-vous faire du train-stop dans la brousse sur la ligne du CNR après que votre tacot sera enlisé dans cinq pieds de boue ? » Le regard rivé sur la carte, nous déchiffrons : Mont Sir W. Laurier, onze mille sept cent cinquante pieds ; Mt Thompson, onze mille deux cent cinquante ; Mt Robson, douze mille huit cent soixante-douze (le frère canadien du Mt Blanc), le point culminant de la chaîne intérieure des Rocheuses. Red Pass, Tête jaune… Nous avons couvert la distance : Vancouver-Kamloops, deux cent quatre-vingt-un milles (quatre cent cinquante kilomètre) en neuf heures, soit une moyenne de plus de trente milles à l’heure, ce qui n’est pas mal ; quiconque a fait le Fraser, le Thompson Canyon agréera. Un reposoir, un tombeau étrange et terrifiant pour passer cette nuit de jeudi-saint. Au-dessus, quatre mille pieds de pente neigeuse, boueuse, rocheuse, deux mille pieds au-dessous, le tourbillon noir et vert blanchi d’écume, et nous, suspendu entre deux.
[…]Quand deux immigrants français se rencontrent ici, quel est leur plus grand plaisir ? Se fendre la pêche aux dépens du français canayen : « Kâlice, bout d’mau-dit. Viens pas nous bâdrer à cet’heure. C’est ben d’valeur. »
— And what do you think of the French canadian language ? Can you understand
it ? Isn’t it a patois completely different from your parisian French ? Des milliers et des milliers de fois, cette odieuse question m’a été posée et, shame on me, combien de fois, sous le prétexte que de toute manière, en témoignant pour mes frères canadiens, je me heurterais contre la Dew Line de leur incompréhension, combien de fois j’ai tourné en dérision ce français atteint du mal inhumain de paralysie infantile. (Langue dérisoire, relativement, comme peut-être dérisoire le vieux costume délavé, chiffonné, rapiécé même, du pauvre chômeur, face au white collar à nœud papillon, qui lui signe sa fiche d’allocation.) D’ailleurs, de toute manière, l’anglâs, neuf fois sur dix, n’y entrave que dalle à ce français, qu’il soit d’une pièce de Racine ou du faubourg à la mélasse. Bande de caves. Un soir à une party, après deux Seagram, je me suis lancé. Un petit merdeux anglâs, étudiant en histoire, spé-cialiste de la lutte entre sacerdoce et empire de c’boutt’icitte de l’Atlantique, me la pose cette foquenne question. Je lui réponds par cette autre question :
— Qu’est-ce que tu penses du pied de la petite chinoise horriblement conservé à la pointure de ses cinq ans, déformé, et koctera. Un pied bot. Le tableau du pied bot, voilà à quoi, ou à quelque chose de quifquif, je pense, quand j’entends un Ph. D. en physique canadien-français parler ma langue, comme je la parlais à dix ans dans mon tréfinfonds de Perche natal. Toi et tes pareils, que tu me poses aujourd’hui pareille question, libre à toi, mais libre à moi de te cracher mon écœurement à la pensée que cette infirmité dont tu te gausses, ce sont les tiens qui en sont les glorieux réalisateurs. »
Revue de presse
- Consulter Ejournals.library.vanderbilt.edu
Comment j’ai gagné le Canada est l’œuvre d’un homme qui écrit en marchant et qui parle dans son écriture à tous les temps et de tous les espaces qu’il rencontre. Il soliloque, il crie, il chante, il râle, il pense, il recite, il se tait même. Ce qu’il cherche à gagner bien plus que le Canada, c’est sa propre liberté.
Ejournals.library.vanderbilt.edu
Retour au sommaire des articles
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net