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À paraître
Rétromania
Parution : 09/02/2012
ISBN : 9782360540365
480 pages
148 x 210
26.00 euros
Simon Reynolds
Rétromania
Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur
Traduit de l’anglais par Jean-François Caro.
Revivals et remakes, culture pop revisitée, mode et musique vintages, retro ou hipster, samples à l’infini, recyclages à gogo et nostalgie écrasante… Il semble que la ” rétromania ” soit une des caractéristiques principales, si ce n’est le phénomène central, de la pop culture d’aujourd’hui, de la musique en particulier. Si la culture de la citation a toujours existé, à l’heure de You Tube, de l’I Pad et de l’Internet 2.0, elle a pris une importance jusqu’ici inégalée. Telle est la thèse présentée ici par Simon Reynolds. Et de s’interroger : ces formes de la nostalgie bloquent-elles le chemin à toute créativité ou bien nous retrouvons-nous nostalgiques précisément parce que notre époque viendrait à manquer d’élan créatif ?
Rétromania est un ouvrage de référence pour repenser un rock qui s’épuise à force de se parodier.
Né à Londres en 1963, Simon Reynolds est un des plus grands critiques de rock actuels. Après son immense Rip It Up and Start Again (" Déchire tout et recommence ") consacré à la décennie post-punk, il donne ici un ouvrage majeur dans lequel il passe au crible la musique de ces trente dernières années qui elle, plutôt que de faire table rase du passé, s’en inspire jusqu’à se vider de toute substance. Magistral.
EXTRAIT
Comme l’avançait l’essayiste Fred Davis en 1979 dans Yearning for Yesterday: A Sociology of Nostalgia, la culture de masse du passé a graduellement supplanté les événements politiques, tels que les guerres et les élections, comme chaîne et trame de la mémoire générationnellle. Ainsi, les souvenirs mélancoliques de la génération née dans les années trente ressurgissent avec les comédies diffusées à la radio et les retransmissions en direct, tandis que celle des années soixante et soixante-dix s’émouvra devant les programmes pop télévisés tels qu’American Bandstand et Soul Train, Ready Steady Go et Top of the Pops. Chez la génération suivante (dont un grand nombre fait désormais de la musique et des vagues), les éléments déclencheurs seront la modernité criarde et omniprésente des années quatre-vingt : les premières tentatives maladroites de vidéos artistiques diffusées sur MTV, les micro-ordinateurs et les bornes d’arcade dernier cri dont le primitivisme fait sourire aujourd’hui, accompagnés des mélodies allègrement robotiques, fluorescentes et synthétiques des musiques de jeux vidéos.
Revue de presse
- Consulter QUEL RETROMANIAQUE ETES-VOUS ? Jean ROUZAUD RADIO NOVA, 16 février 2012
- Consulter Rétromania ou le recyclage du passé Damien SAUSSET LE QUOTIDIEN DE L'ART, 13 février 2012
- Consulter Les ruses de la profusion André ROUILLE PARIS ART, 10 février 2012
- Consulter Pop, rock, chanson : le grand recyclage Olivier NUC LE FIGARO, 6 février 2012
- Consulter La culture au futur antérieur. Interview de Simon Reynolds Marie LECHNER et Sofian FANEN LIBERATION, 4 février 2012
- Consulter Faire du neuf avec du vieux Marie LECHNER et Sofian FANEN LIBERATION, 4 février 2012
- Consulter Rétromania, ce passé qui repasse trop JEAN-MARIE POTTIER SLATE.FR, 2 février 2012
- Consulter CHRONIQUES LIVRES Cédric DELVALLEZ LET'S MOTIV NORD, février 2012
- Consulter ET LA POP DEVINT GAGA Igor HANSEN-LOVE / Julien BORDIER L'EXPRESS, 1er / 7 février 2012
- Consulter FUTUR CONDITIONNEL THIBAUT ALLEMAND MAGIC REVUE POP MODERNE, février 2012
- Consulter SIMON REYNOLDS Olivier LAMM CHRONICART, janv-fev 2012
- Consulter aPOPcalypse Jordan SAISSET VENTILO, 25 janvier 2012
- Consulter Bain de jouvence intergénérationnel Philippe De Boeck LE SOIR, 17 janvier 2012
- Consulter Rétromania : Simon Reynolds explique le futur antérieur ARBOBO, janvier 2012
- Consulter LA RETROMANIA, C'EST DE LA RE-CREATIVITE Etienne MENU GQ FRANCE, janvier 2012
- Consulter RETROMANIA, pourquoi le passé est notre futur J.Braunstein / E. Menu / J. Ghosn GQ FRANCE, janvier 2012
QUEL RETROMANIAQUE ETES-VOUS ?

A l’antenne de radio Nova, Jean Rouzaud aka John présente le dernier essai de Simon Reynolds, Rétromania, comme le livre définitif, l’ultimate sur le sujet.

RADIO NOVA

Jean ROUZAUD
RADIO NOVA, 16 février 2012
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Rétromania ou le recyclage du passé

Notre époque est malade de son passé. Elle se complaît dans les revivals, vénère les rééditions, adore les remakes et autres réinterprétations. Musique, cinéma et évidemment art contemporain fonctionnent largement à partir de ces processus. À travers treize essais, Simon Reynolds, l’un des plus fameux critiques rock anglais, étudie ce phénomène
pour mieux en montrer toutes les ambiguïtés. *Pétillant d’intelligence, jouant de milles références depuis les plus populaires jusqu’aux plus savantes, il brasse des
champs aussi différents que le rock, la pop, la techno ou l’art contemporain.* Ainsi, l’article Musées, reformations,rockumentaires et reconstitutions constitue l’une des
attaques les plus féroces contre les tendances de la culture contemporaine. Porté par un style direct, cet ouvrage se dévore littéralement.

LE QUOTIDIEN DE L’ART

Damien SAUSSET
LE QUOTIDIEN DE L'ART, 13 février 2012
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Les ruses de la profusion

Comment créer à l’époque des réseaux? Comment faire œuvre dans une profusion exponentielle d’images, d’objets, de matériaux esthétiques déjà signifiants, déjà formés? Quel régime du sens, et quels modes de réception peuvent s’établir avec de tels matériaux et de telles pratiques de copie, de citation, de recyclage sans rivages. Comment fonder la croyance en des documents quand l’empreinte s’estompe dans l’allégorie ? Comment atteindre quelque chose du monde quand une épaisse chape de signes et de productions symboliques en masque les mécanismes, les enjeux et les mouvements fondamentaux.

La publication annoncée du livre Rétromania par le journaliste britannique Simon Reynolds, spécialiste de musique, relance à nouveaux frais la question récurrente des rapports que l’art contemporain entretient avec le passé, en insistant sur cette apparente incongruité selon laquelle la création contemporaine serait engluée dans le passé. Il y aurait donc une disjonction entre l’hypermodernité de la face technologique de l’époque, engagée dans une quête effrénée de nouveautés et d’innovations, et sa face culturelle et artistique, étouffée sous le poids du passé et de la tradition. Le monde de l’art et de la culture irait ainsi en sens inverse de celui de la technique. La révolution numérique, qui projette aujourd’hui la technique vers le futur, contribuerait à un repliement de l’art et de la culture sur le passé.

La situation est sans doute nouvelle, en tout cas très différente de l’époque de la modernité où l’art et la technique avançaient de concert sur la voie escarpée du progrès. C’est avec la postmodernité, au dernier quart du siècle dernier, qu’une discordance s’est produite entre les temps de la technique et ceux de la culture, doublée d’une inversion de la perspective des avant-gardes qui avaient élevé l’art et la culture à une dimension prospective et transformatrice. Alors qu’aux époques «glorieuses» du XXe siècle les progrès technologiques se conjuguaient avec une effervescence artistique, la récession économique semble aujourd’hui s’accompagner d’une glaciation de la culture.

Pour Simon Reynolds, dont les réflexions reposent principalement sur la musique contemporaine britannique, cette asphyxie de la culture et de l’art contemporains serait un effet quasi mécanique d’internet en cela qu’il permettrait techniquement (par les réseaux numériques) et économiquement (par la gratuité) de donner «accès sans limite à tout ce qui a été produit dans l’histoire, partout dans le monde» (Libération, 04 févr. 2012).
En assurant ainsi un accès facile, rapide et large — inouï — à l’ensemble du patrimoine culturel mondial, internet donnerait aux œuvres une visibilité immense qui ferait passer l’art, les images et la culture de l’état de rareté à celui de la profusion. Mais au prix d’une ruse: la ladite profusion, en tant qu’envers de la rareté, ne serait qu’une forme symétrique mais non moins contraignante de la culture.

Dans ces conditions, l’acte même de créer serait profondément changé. Autant inventer du nouveau, briser les cadres et tracer des devenirs est, en situation de pénurie et de limitation, à la fois possible et nécessaire; autant l’accès sans limite à des produits et des œuvres de toutes sortes, toujours-déjà-vus, sature les regards, et détourne la création de la possibilité — et peut-être même de la nécessité — d’inventer du nouveau.

Dans une période constructive, orientée vers l’avenir et animée par l’idée de progrès, le nouveau est ce qui, en art, confère à la création sa force d’ouverture, par laquelle elle peut briser des cadres, lever des obstacles, creuser des brèches, et tracer des perspectives. En période de profusion, au contraire, la création est confrontée à une autre réalité : elle est comme engluée dans une masse redondante et proliférante de produits, d’informations, d’attitudes, de signes et de marchandises, à gérer, à maîtriser, à composer et à agencer en formes, en œuvres, et surtout en sens.

Créer en période de rareté n’est donc pas du même ordre que créer en période de profusion. Globalement, le passage de l’une à l’autre situations de création s’est opéré, en Occident, entre les années 70 et 80 par un basculement du modernisme au postmodernisme.
Alors que durant tout un siècle la création avait, en art, consisté à inventer de nouvelles procédures, de nouvelles formes, de nouveaux matériaux ; alors que le modernisme artistique et culturel se déployait en congruence avec le mouvement extra-esthétique des techniques ; alors qu’il s’était largement agi, dans une conception de progrès continu, de faire table rase du passé; le postmodernisme introduisait un paradigme différent : un retour assumé vers le passé, et par conséquent un décrochage de l’art par rapport à la technique.

Il ne s’agissait plus tant d’inventer du nouveau à partir de matériaux bruts et informes que de mixer et de combiner une matière déjà formée, et déjà signifiante, d’œuvres, d’images, de documents déjà existants et de plus en plus largement accessibles. L’invention changeait ainsi de nature et de forme parce qu’elle s’opérait à partir de matériaux-symboles, toujours-déjà ...

vus. Elle était plus spéculative, réflexive, «conceptuelle», c’est-à-dire plus rétroactive que prospective et constructive. Elle devenait allégorique.

Quand, en 1981, Sherrie Levine photographie à l’identique des épreuves de photographes modernes célèbres — Walker Evans, Edward Weston et Eliot Porter — de façon que les copies se confondent presque avec les originaux, la photographie ne sert plus à documenter le monde, avec lequel elle a dans cette opération perdu tout contact.
Les clichés de Sherrie Levine ne sont plus des images du monde, mais des images d’images conçues dans une démarche artistique réflexive visant à exprimer que ni l’outil, ni le geste, ni l’auteur ne sont garants de la valeur artistique; que celle-ci siège moins dans la chose que dans son contexte; et que le système moderniste de l’art est désormais caduc.
La photographie canonique qui fondait la force de vérité de ses images-documents sur leur qualité d’empreinte directe des choses s’est peu à peu coupée d’un monde qui, pour sa part, disparaissait sous un amas grandissant d’images et de signes de toutes sortes, et devenait fable…

Le devenir-allégorie des documents-empreintes (photo, vidéo, son) et le devenir-fable du monde lui-même, c’est-à-dire la perte de contact avec lui et la perte de croyance en lui, c’est-à-dire sa virtualisation, ont trouvé une expression décisive dans l’art et la culture avec le postmodernisme.

Aujourd’hui, trente ans plus tard, ce mouvement a pris une ampleur immense avec la naissance et l’essor vertigineux des images et des réseaux numériques, en particulier avec internet. Mais comment créer à l’époque des réseaux qui est désormais la nôtre? Comment faire œuvre dans une profusion exponentielle d’images, d’objets, de matériaux esthétiques déjà signifiants, déjà formés? Quel régime du sens, et quels modes de réception peuvent s’établir avec de tels matériaux et de telles pratiques de copie, de citation, de recyclage sans rivages.
Comment fonder la croyance en des documents quand l’empreinte s’estompe dans l’allégorie ? Comment atteindre quelque chose du monde quand une épaisse chape de signes et de productions symboliques en masque les mécanismes, les enjeux et les mouvements fondamentaux. Vitaux et politiques.

PARIS ART

André ROUILLE
PARIS ART, 10 février 2012
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Pop, rock, chanson : le grand recyclage

INTERVIEW – Dans son essai Retromania, le critique musical Simon Reynolds démontre que la musique populaire actuelle se contente de célébrer en permanence son passé.

Critique musical, notamment pour les quotidiens The Guardian et The New York Times, Simon Reynolds publie, jeudi, un remarquable essai, Retromania. Cet ouvrage dresse un constat implacable de la vogue rétro qui caractérise le rock et la pop depuis le début du siècle. Cette obsession pour le passé paralyse la créativité des jeunes artistes. Ce phénomène est amplifié par Internet qui, à tout moment, affiche ces références d’hier dans tout leur éclat et toute leur fraîcheur.

LE FIGARO. – Quel a été le déclencheur de votre livre Retromania?
Simon REYNOLDS. – Dans le courant de la décennie écoulée, j’ai d’abord remarqué que nombre de groupes se reformaient. Puis un autre phénomène m’a frappé: celui des artistes rejouant leurs anciens disques en intégralité. Van Morrison ou les Stooges ont commencé, puis c’est devenu un phénomène important. L’apparition de YouTube a joué un rôle primordial aussi: j’ai commencé à passer des nuits entières à visionner des émissions de télévision ou des extraits des concerts de mon enfance. J’aurais pu consacrer un livre entier à cette plate-forme, d’ailleurs.

L’année 2012 marque le 50e anniversaire de la création des Beach Boys, des Rolling Stones ou des Beatles. Combien de temps célébrera-t-on ces figures historiques?
Ces groupes sont apparus à une époque où on était uniquement préoccupé par le moment présent. Pourtant, ce sont ceux qui déclenchent la plus grande nostalgie. En 2011, on a fêté les 20 ans du succès de Nirvana. Quelqu’un a même essayé de célébrer le dixième anniversaire du premier album des Strokes! Tout cela est une manière de créer du contenu et de remplir de l’espace. Mais la répétition assèche les sujets: que reste-t-il d’original à dire sur Dylan ou les Beatles aujourd’hui? On arrêtera certainement de faire des sujets pareils quand les gens seront fatigués de les lire.

Vous profitez du livre pour réévaluer l’impact de certains artistes, notamment Patti Smith…
J’ai été frappé par le fait qu’elle s’était appuyée sur les années 1960 dès son premier album, en 1975. Ses pièces les plus expérimentales sont à mille lieues de ses contemporains comme les Ramones, mais les critiques de l’époque voulaient à tout prix en faire une artiste d’avant-garde. Cela m’a beaucoup amusé de réécrire l’histoire: j’ai constaté l’impact des vêtements, des coupes de cheveux et de l’image dans la présentation d’un nouvel artiste.

En quoi la technologie a-t-elle transformé notre rapport à la musique?
Les jeunes ayant principalement écouté de la musique sur ordinateur ont une manière différente d’accorder de la valeur à celle-ci. Mais les gens de ma génération ont l’impression de ne pas posséder la musique tant qu’ils n’ont pas d’objet entre les mains. J’ai téléchargé beaucoup d’albums que je ne me suis jamais donné la peine d’écouter jusqu’au bout. Dans le passé, on consacrait de l’énergie, du temps et de l’argent à trouver de la musique. La désacralisation du support est passée par là entre-temps. Mais cela a migré vers l’expérience de la musique vivante.

Il y a quelques jours, Neil Young a déclaré, au sujet de Steve Jobs: «Il a fait beaucoup pour la musique numérique, mais, pour son plaisir personnel, il écoutait des vinyles.»
Neil Young explique aussi que le format MP3 ne restitue que 5% de la source musicale… Seules les personnes équipées de systèmes hi-fi perfectionnés entendent vraiment la nuance. La plupart des auditeurs ne percevront pas une grande différence entre le CD et le MP3, même si elle est bien réelle. Cette baisse de la qualité constitue en elle-même un grand retour en arrière.

Votre livre dresse un constat sombre. Y a-t-il des raisons d’espérer?
J’aurais dû consacrer un chapitre aux musiciens qui essaient de proposer quelque chose de vraiment nouveau. Ces artistes sont plus proches du milieu de l’art que des préoccupations de la pop grand public. Cela passe par un travail de convergence entre la musique et la vidéo. Ils ne bénéficieront jamais de la popularité de Lady Gaga, mais il existe des gens talentueux et déterminés. Je reste optimiste malgré tout.

LE FIGARO

Olivier NUC
LE FIGARO, 6 février 2012
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La culture au futur antérieur. Interview de Simon Reynolds

Internet a offert une manne d’infos et d’archives et bouleversé la créativité. Avec «Rétromania», le journaliste Simon Reynolds plonge dans la culture des années 2000, ultraconnectée au passé.

Comment construire le futur quand le passé se mêle en permanence au présent ? Cette interrogation n’est pas inédite, de même que la nostalgie de la culture des décennies passées a fait l’objet d’études plus ou moins savantes. Pourquoi alors nous reposons-nous la question ? Parce que Rétromania, qui vient de paraître, nous est apparu d’emblée comme un livre important, de ceux qui définissent une époque. Il est une habile traversée des années 2000, décennie où la culture a été transfigurée par Internet jusque dans ses moindres recoins.
Instantanéité des échanges, YouTube, téléchargement puis streaming audio et vidéo, remix permanent… Plus qu’un regret du «bon vieux temps», c’est davantage un sentiment de trop-plein, une omniprésence de l’archive imposée par Internet à la première décennie ultraconnectée, qu’analyse son auteur. Collaborateur de grands quotidiens (The Guardian, The New York Times…) et de magazines (Wire…), Simon Reynolds a également écrit un livre de référence sur les années qui ont suivi le séisme punk : Rip it up and Start Again.
Jamais notre quotidien n’a été autant envahi de références à des époques révolues, au point où les arts, même les plus prospectifs, se retrouvent tétanisés et commencent enfin à s’interroger. Dans son ouvrage largement centré sur la musique, mais qui pose des questions à tous les champs artistiques, l’auteur, 48 ans, mêle réflexions et constatations pour raconter un quotidien qui fut aussi le nôtre pendant les années 2000. Un émerveillement extatique devant des disques, films, séries auparavant livrés au compte-gouttes, qui s’offrent aujourd’hui sans limite.

Vous écrivez que la création est affectée car le passé envahit le présent par une archive exponentielle et omniprésente.
Les groupes d’aujourd’hui sont composés de jeunes gens qui ont grandi avec Internet et cet accès gratuit à toute la musique, à travers le téléchargement et YouTube. A 21 ans, ils ont écouté bien plus de musique que moi au même âge (en 1984). C’était tout bonnement impossible alors, ça coûtait de l’argent, et même si vous pouviez emprunter des disques à des amis ou à la médiathèque, il y avait des limites. Désormais, les gens semblent avoir écouté des genres de musique extrêmement divers. Le passé, comme inspiration, entre alors en concurrence avec le présent. A des époques plus anciennes, ils étaient davantage concernés par ce présent.
Dans les années 60, la plupart des groupes de rock réagissaient à ce qui se passait dans la musique noire du moment. Quand ils s’ouvraient à d’autres influences, c’était celles de la récente avant-garde jazz (comme Coltrane) ou électronique (Stockhausen). Il y avait très peu d’inspiration non contemporaine. A mesure que le temps passe, l’appel de l’archive s’est fait de plus en plus intense, puis tout s’est détraqué lorsque l’Internet haut débit a décollé. L’aspect négatif, c’est que beaucoup de groupes tentent de copier le passé. Le positif, c’est que certains artistes s’abreuvent de toute l’histoire de la musique, de partout dans le monde, et créent des «super-hybrides», à l’instar de Vampire Weekend, Rustie, Gang Gang Dance. Mais il faut être un artiste solide pour filtrer cette surabondance d’influences.

Comment expliquez-vous ce goût pour la musique du passé ?
Pour certains, c’est juste qu’il y a eu beaucoup de musique géniale dans les années 60, 70, 80. Pourquoi ne l’écouteraient-ils pas ? Il y a aussi beaucoup de romantisme attaché à certaines périodes en particulier : le psychédélisme, le punk-rock, le hip-hop des débuts. Ou pour ceux qui aiment la dance music, les premiers soubresauts de la house de Chicago, la techno de Detroit et la scène rave du début des années 90, c’était vraiment des périodes excitantes. Elles avaient ce côté vierge et correspondaient à de vrais mouvements, avec un look, un jargon et des rituels subculturels. […] Difficile d’en vouloir aux jeunes d’être sous le charme de cet âge d’or perdu. L’existence digitale peut être assez solitaire et aliénante. […] On est constamment connecté, à jongler avec les différents flux de stimuli. En réaction, les formats analogiques [le vinyle par exemple, ndlr] ont l’air d’aller de pair avec une forme d’expérience plus immersive, plus concentrée. Un meilleur type de flux.

Vous utilisez le terme «hauntology» pour qualifier un style musical créé durant les années 2000 et qui semble se languir d’une période révolue…
Le terme est de Jacques Derrida, mais le jeu de mots fonctionne mieux en français : hantologie-ontologie. Derrida explorait les résonances philosophiques du concept de fantôme, qui n’est jamais ni présent ni absent, jamais totalement dans le présent ni cantonné au passé. L’usage que j’en fais n’est pas strictement derridien, c’est plutôt un mot utile et amusant pour décrire un tas de groupes qui travaillent avec cette mémoire culturelle. Le fait que la maison de disques le plus emblématique de cette scène s’appelle Ghost Box [«boîte à fantôme»], un jeu de mots sur la dimension spectrale de la télévision, m’a fait penser à l’hantologie. Leur musique est étrange et souvent sans formes, évoquant quelque chose de fantômatique et d’inquiétant.
Aux Etats-Unis, il y a aussi un genre de musique qui s’accommode de ce concept : des artistes comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro, explorent les dépôts sédimentés de vidéos, de musiques et de vieilles émissions de télé. Une part importante de la musique intéressante de ces cinq ou six dernières années est basée sur cette émotion paradoxale consistant à rappeler un passé où l’humanité regardait devant elle. Derrida peut être déclaré saint patron de ce genre de musique, parce qu’il a également écrit sur le «mal d’archive».

Cette fascination pour le spectral traverse également les arts numériques ?
L’hauntology a un lien clair avec les courants culturels qui se frottent au fétichisme, aux médias morts et aux formats vétustes, de même qu’avec l’esthétique du flou et du lo-fi. Je pense que tous ces courants peuvent être vus comme une même contre-culture opposée à l’hyperconsommation et à ce monde numérique bourdonnant, fait d’images haute définition et de connexions super rapides. Cependant, dans la mode, le vintage chic est aussi une forme de consumérisme. Je suis sûr que Pierre Bourdieu aurait eu quelque chose à dire sur les vecteurs de classes qui se cachent dans ce genre de goût.
Les nouvelles technologies ont bouleversé la manière dont la musique est produite, distribuée et consommée. Mais quid de la musique elle-même ?
Il ne me semble pas qu’elle ait changé tant que cela. En 2012, le rap et le R’n’B ne sont pas très différents du rap et du R’n’B de 1999. Ni leur structure rythmique, ni la manière de rapper ou de chanter, ni même en termes de contenu ou du type de personnalités qui deviennent des stars. La musique électronique a été légèrement plus inventive, mais même des courants comme le dubstep ne me semblent qu’une extension des années 90, démarrées avec la rave et qui se sont poursuivies avec la jungle et la drum’n’bass. Le grime, qui m’excitait beaucoup au début de la décennie 2000, est devenu plus ou moins statique depuis 2005. Il y a plein d’énergie et de différences subtiles dans le champ des musiques électroniques, mais pas autant que les avancées immenses et les tangentes mutantes apparues à la fin des années 80 et 90 […].

Le remix et le mashup – qui consistent à mêler dans un seul morceau une multitude d’éléments samplés dans d’autres préexistants – ne sont-ils pas la quintessence de ces dernières années ?
Comme phénomène, le mashup semble en effet en lien avec l’âge de la musique numérique et de la surcharge pop. Mais quelque chose qui y ressemblait fort était déjà expérimenté par des DJs à la fin des années 80 – comme Bomb the Bass, Coldcut, Norman Cook [alias Fatboy Slim, ndlr] avec son projet Beats International – et aussi dans l’avant-garde par des figures comme John Oswald avec son projet Plunderphonics. Ces DJs utilisaient le sampling, mais les collages de type mashup existaient bien avant.
Un pionnier de la musique concrète comme Bernard Parmegiani a fait quelques pièces à partir de musique pop. L’idée d’un disque réalisé entièrement à partir de morceaux d’autres disques n’a pas été inventée par les producteurs de mashup comme Girl Talk. Toutefois, la technologie a grandement facilité sa production et sa distribution sur le Net.

Votre livre se concentre sur la musique pop et rock anglo-saxonne. Vous ne mentionnez pas les scènes électroniques d’Amérique latine ou d’Afrique, qui sont très dynamiques…
La musique américaine et britannique est le monde dans lequel je vis. J’ai entendu des bribes de ces styles d’Amérique latine : cumbia, funk carioca, etc. Je trouve ces musiques passionnantes jusqu’à un certain point, et fraîches en raison des saveurs locales qui en sortent. Mais dans l’ensemble, elles semblent prendre la suite des styles caribéens et américains. Elles ont toutes leurs racines dans le hip-hop, la house, la techno, le dancehall… C’est comme si chaque pays faisait son propre mix des mêmes ingrédients, puis y jetait quelques épices locales. Mais rythmiquement, ou en matière de chant, il ne s’agit pas de nouvelles formes radicales de musique.

Quel rôle joue la crise économique dans le phénomène que vous décrivez ?
La glaciation culturelle qui est à l’œuvre est peut-être en partie liée au déclin de la croissance et à un sentiment d’impasse politique et sociale. Je ne suis pas un marxiste encarté, mais je pense que la culture et l’économie ont tendance à aller ensemble. La révolution musicale des années 60 et ce qu’on a appelé à l’époque la révolution de la jeunesse ont été soutenues par la prospérité, qui a donné aux jeunes – et en particulier à ceux issus des classes ouvrières – une confiance et un dynamisme. Depuis le début des années 70, ce sentiment a été au mieux chahuté, voire s’est carrément inversé. Tout ça peut avoir quelque chose à voir avec un certain ralentissement du changement stylistique.

L’économie stagne mais Internet va de plus en plus vite. Faudrait-il prendre du recul par rapport au réseau, se déconnecter un peu ?
Oui, mais c’est le genre de résolution que je n’ai pas la force de suivre. Je suis accro à Internet. J’aimerais réduire le temps que j’y consacre, parce que je sais que ce n’est pas la vraie vie et que 80% des heures que j’y passe consiste surtout à tuer le temps. Je me suis fait de vrais amis sur Internet, j’ai des correspondances intéressantes avec des gens que je n’ai jamais rencontrés. J’ai lu des textes incroyables sur des blogs et découvert de la musique qui aurait été très difficile à trouver sans ça, de vieux extraits télévisés fabuleux à revoir.

Comment la musique va-t-elle évoluer dans les prochaines années ?
Je n’en ai aucune idée ! Je suis très curieux de voir comment Internet va continuer à agir sur la musique et comment seront les musiciens qui ont grandi en ayant accès sans limite à tout ce qui a été produit dans l’histoire, partout dans le monde. C’est un état d’esprit bizarre pour faire de la musique et j’espère qu’une musique bizarre en sortira.

LIBERATION

Marie LECHNER et Sofian FANEN
LIBERATION, 4 février 2012
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Faire du neuf avec du vieux

Cassettes, vinyles, VHS… Lucide face au vintage, la nouvelle génération d’artistes bricole des outils et formats révolus, picore dans tous les registres culturels.Au XIXe siècle, la nostalgie était une maladie. Au XXIe, c’est une drogue, un tranquillisant et un stimulant.» Steven Heller, ancien directeur artistique du New York Times et sommité du design graphique, résume parfaitement la problématique décryptée par Simon Reynolds dans Retromania. Le goût du passé n’a jamais autant fait partie de notre quotidien, et surtout autant touché les arts. Pour le pire ou pour le meilleur.

«On écoute très peu d’artistes contemporains, admet Marlon Magnee, 21 ans, du groupe pop La Femme. Ce qui nous séduit, c’est le puits sans fin du vieux rock : on a écouté du punk, puis du rockabilly, du swing, les débuts de l’électronique dans les années 70–80. Dans un certain sens, on aurait aimé vivre ces époques. Dans les années 70, j’aurais eu une piaule à Saint-Michel et une caisse pour une bouchée de pain, et j’aurais filé sur les autoroutes de province ! On adore aussi notre époque, parce qu’on peut faire de la musique et la faire connaître très facilement. Mais il y a quelque chose de rassurant dans le passé, c’est sûr.» La Femme fait de cet état d’esprit une musique qui picore dans toutes les époques, accolant la pop surf des années 60 à la new wave des années 80, absorbant tout ce qu’elle peut attraper comme si demain menaçait de ne pas exister.

«Se vautrer dans la nostalgie»
Face à tant de matière culturelle disponible via Internet, la décennie 2000 ne pouvait être que celle du zapping. Mais ce flux continu commence à faire réfléchir les utilisateurs. «Aujourd’hui, avec Spotify, il suffit d’ouvrir le robinet. On devient un peu fainéant. Je suis tellement submergé que c’est vrai, j’écoute de moins en moins de choses nouvelles», avoue Antoine Bonnet, 28 ans, un artiste actif dans la scène circuit bending (qui court-circuite de vieilles Dictées magiques et autres claviers Casio pour en faire des instruments de musique) sous le nom La Brigade neurale. Une scène qu’il découvre en regardant des vidéos sur YouTube. Nouveau continent émergé de l’océan des données en 2005, le site de streaming vidéo n’a cessé de s’étendre à mesure que les internautes l’alimentent en images et sons venus de toutes les époques et de toutes les cultures.
«YouTube est une gigantesque décharge de mémoire collective qu’on peut traverser des jours durant, constate Simon Reynolds. Une monstrueuse invitation à se vautrer dans la nostalgie.» A l’écran, le passé et le présent ne font plus qu’un, se répondent au fil de la navigation par leur thème commun, par hasard ou par le remixage permanent effectué par les spectateurs-utilisateurs.
Où est le futur dans tout ça ? Partout à la fois. Plus qu’aucune autre depuis la révolution industrielle, la décennie 2000 a vécu des chocs technologiques radicaux. Tentant de s’adapter à cette accélération du progrès technique, les créateurs sont toujours plus nombreux à vouloir ralentir le flux de manière plus ou moins consciente. Quitte, pour les plus jeunes d’entre eux, à revenir vers des médias analogiques. «Ils ont la nostalgie d’une période qu’ils n’ont pas connue. Elevés avec le numérique, ils ont le sentiment d’avoir loupé quelque chose et mythifient le passé. Alors qu’ils ont des outils dernier cri pour pas cher, ils se remettent bizarrement à travailler avec du son analogique, tripotent des Gameboy pour faire de la musique, enregistrent sur cassettes ou VHS, font des Polaroid et du Super 8 à l’heure de la HD et impriment des fanzines avec un Xerox des années 70», constatait, amusé, Oriol Rossel, organisateur de l’OFFF, festival de webdesign de Barcelone, lors de l’édition 2010 intitulée «Nostalgia for a Past Future». De manière symptomatique, la prochaine s’appellera «Let’s Feed the Future» («Nourrissons le futur !»).

«La vie se dématérialise»
Après l’état des lieux, la reconquête ? Hervé Roesch, 29 ans, est l’un des organisateurs du festival Tourné Monté Super 8, à Strasbourg. Créé il y a dix ans, le concept se décline en Allemagne, en Hongrie, en Grande-Bretagne, au Brésil… Le principe : on tourne le film en Super 8, on envoie la bobine au labo, qui l’expédie directement au festival, les réalisateurs découvrant leur œuvre au moment de la projection publique. «Il y a cette excitation de l’attente, loin du résultat instantané du numérique. Le grain particulier. La contrainte, le ratage, l’erreur font aussi le charme du support. Et puis, on peut tenir le film dans sa main, c’est quelque chose de vrai par rapport à notre vie qui se dématérialise», estime-t-il. Ce qui n’empêche pas ce jeune cadreur-monteur de profession de travailler avec les formats d’aujourd’hui, dans un jeu permanent entre les époques typique de la création actuelle.
La disparition du support physique taraude également Anne Le Gal, qui a cofondé le label MonsterK7 en 2005. «Nous avons choisi la cassette audio car c’est un support qui était déjà mort depuis longtemps. C’est un support intéressant et ça permet de créer un débat sur la dématérialisation.» Faussement passéistes, les cassettes du label sont livrées avec un code qui permet de télécharger le disque… Il ne s’agit pas de nier le présent, mais plutôt d’interroger sa passion pour le passé, l’accélération du quotidien et la perfection numérique.

Accidents de pellicule
La Brigade neurale est ainsi de plus en plus sollicitée pour organiser des ateliers où se presse un public juvénile réjoui à la perspective de manier un fer à souder et de créer son propre instrument à partir de jouets électroniques jetés au rebut. Le goût du «fait main» et l’incertitude du résultat sont également devenus un moteur pour Sabine Noble, créatrice de la revue Entrisme, qui s’est entichée des appareils photo jetables. Elle évoque à leur sujet «la possibilité des accidents, des surimpressions fortuites, un mauvais enclenchement de la pellicule qui scinde l’image en deux». Et avoue volontiers que s’afficher avec ces objets obsolètes fait partie de la panoplie du hipster, figure médiatique très contemporaine qui mêle vintage cool et cynisme consumériste. Se limiter à 24 photos par pellicule est aussi une manière de recréer artificiellement la rareté à l’époque de la reproductibilité numérique infinie.
Le photographe Eric Antoine traduit cette tension de façon radicale dans sa série d’images de skateboard Rétroduction, où il marie prise de vue d’aujourd’hui (activité contemporaine, objectif fish-eye…) et tirage sur plaques de verre selon la technique de l’ambrotype, vieille de cent-soixante ans. Ses œuvres, d’un stupéfiant anachronisme, traduisent à la perfection l’étrange compression du temps que nous expérimentons. Eric Antoine parle avec regret de l’époque «où l’on gardait une photo en tête plus de cinq minutes. Le numérique propose la surconsommation. On prend trop de photos et la surabondance mène à l’oubli, on se sent perdu face à un disque dur rempli d’images et peu d’entre nous impriment encore leurs photos. Les photographies du passé ont plus de valeur, parce qu’elles étaient plus rares,plus significatives.» Cette nostalgie affirmée par le photographe doit toutefois être relativisée. Pour les digital natives, ceux qui n’ont connu qu’Internet, le MP3 et la photographie numérique, le Super 8 est aussi neuf que le dernier appareil photo Canon EOS.
Ces artistes posent un regard avant tout ludique sur les outils du passé, s’amusent avec les formats, leurs limites techniques. Ils déconstruisent, recombinent le démodé, piochent dans la décharge sans cesse grandissante des artefacts techniques et des références culturelles. «Il est toujours possible de créer du neuf avec du vieux, estime le Net artiste Theo Seeman, qui s’amuse avec les Gifs animés, formats désuets du Web 1.0 en plein renouveau. Ce n’est pas parce qu’on travaille avec des nouveaux médias qu’on fait forcément quelque chose d’innovant. Toute la culture mondiale s’est constituée en réutilisant, remixant, recontextualisant l’existant.»

Orchestre cathodique
Car même les secteurs plutôt enclins à se projeter vers demain marquent le pas. Le Web tout entier patauge dans les couleurs verdâtres d’Instragram (15 millions d’utilisateurs fin 2011) et les festivals d’arts numériques, censés être aux avant-postes de la création, sont eux-mêmes confrontés à cet étrange virus. D’où l’oxymoron qui sert d’accroche au prochain festival Exit de Créteil : «Vintage numérique». Y sera présentée une série «d’installations qui imitent les dernières innovations technologiques avec les outils du passé». On pourra y découvrir l’artiste japonais Ei Wada, 24 ans, qui a transformé une douzaine de téléviseurs cathodiques, reliques d’une autre époque, en étonnants gamelan électrique qu’il active en tapotant les écrans. En ce moment même, à Berlin, le festival Club Transmediale, dédié aux musiques électroniques aventureuses, se demande quelle stratégie adopter «quand on a l’impression que tout existe, a déjà été fait avant et peut être répété indéfiniment grâce aux progrès fulgurants de la technique».

Régression extatique
La question posée par le livre de Simon Reynolds semble ne jamais avoir été plus criante. «Je suis fasciné par la cadence infernale du capitalisme qui est en train de détruire notre rapport à l’objet. Tout cela me fait me tourner vers le passé, mais ma véritable motivation, c’est le désir d’établir un contact et non de revivre des choses passées. Je nesuis pas nostalgique», renchérit Daniel Lopatin, artiste américain emblématique cité par Simon Reynolds dans Rétromania. Il décrie l’obsession du progrès linéaire et propose de lui substituer des espaces dédiés à la «régression extatique». Ou au downgrade, autre vocable en vogue construit par opposition à l’upgrade, la mise à jour permanente qu’exigent nos ordinateurs, nos téléphones…
La nostalgie n’est pas non plus ce qui anime Gaspare, 28 ans, créateur de la maison de disques Cartilage, qui édite exclusivement des vinyles et participe au retour en grâce du format, pourtant condamné par l’arrivée du CD à la fin des années 80. «Je n’ai pas de platine disque et je n’en ai jamais eu. Le format du vinyle permet plus d’expérimentations graphiques, mais je ne suis absolument pas attaché au format physique. Je n’achète pas de disques, ma collection est constituée à 100% de MP3 compressés.»
Cette ultramodernité qui a détourné la rétromanie en contre-culture se manifeste aussi de l’autre côté de l’Atlantique, dans l’effervescente scène musicale de Mexico. Tandis que Los Eclipses déterre régulièrement des raretés et mixe exclusivement à partir de vinyles, le collectif NAAFI organise les soirées électroniques les plus pointues de la ville. «Nous embrassons tous les formats, genres et sons, déclare Alberto Bustamante, leur organisateur. Jouer sur des ordinateurs ou passer de vieux vinyles n’est pas antinomique.» D’ailleurs, les membres du collectif NAAFI et de Los Eclipses, âgés de 20 à 27 ans, sont parfois les mêmes.
D’après Alberto, il n’y a aucune raison de désespérer : «La génération qui a grandi dans les années 90 prend les choses avec plus d’humour. Il y a plein de jeunes musiciens au Mexique qui essaient de générer un son authentiquement mexicain et qui ne se contentent pas de répliquer la mode internationale.» Et d’énumérer des producteurs de 17 ou 18 ans, comme Mock The Zuma et ses «ritmos del futuro» à Ciudad Juárez, le mouvement Ruidoson à Tijuana, focalisé sur les vieilles références mexicaines qu’il revisite totalement, ou encore la cumbia apocalyptique de Los Macuanos. Rééditeur de musiques latines oubliées sur un label de cassettes, Carlos Icaza n’est pas non plus fataliste pour la création. «Je suis sûr qu’il y a de la nouvelle musique géniale en ce moment, mais elle est enterrée sous tellement de merde que nous avons besoin d’un peu de distance pour jauger ces vingt dernières années.» Ce qui l’inquiète davantage, c’est la manière dont le monde 100% numérique va passer l’épreuve du temps, si les formats se révéleront aussi durables qu’un vinyle ou une pellicule. D’où, peut être, son instinct de conservation.

Ping-pong permanent
La créativité mexicaine du moment rejoint l’une des grandes richesses des années 2000 : l’interconnexion instantanée et permanente du monde créatif, qui permet à des scènes extra-occidentales (Afrique du Sud, Angola, RDC, Argentine…), bien souvent électroniques, d’avancer en ping-pong permanent. Ce bouillonnement a su dépasser ses références pour tenter de construire le son de son époque : mutant, rapide, urbain et mondialisé. Et si, pour conjurer la rétromanie, une première piste était d’en finir avec le modèle dominant de la seconde moitié du XXe siècle : le rock anglo-saxon et ses dérivés ? Pourquoi ne pas adopter à la place l’internationale électronique ? La rétromanie qui caractérise les années 2000–2010, si elle est bien réelle, n’a en aucun cas empêché la créativité des plus talentueux. Surtout, elle n’est pas une fatalité, mais davantage une pause obligatoire : absorber toutes les créations du passé, désormais accessibles en perfusion permanente, nécessitait bien une décennie de fascination.
La notion de rétro semble quant à elle obsolète, tant le temps et les distances ont été annulés par Internet, placés sur un même plan. On peut se demander aussi si la musique pop et rock, transformée en héritage bourgeois, est toujours le centre de gravité de la culture populaire et le médium d’identification préféré de la jeunesse, comme le laisse entendre Simon Reynolds. «La seule rébellion générationnelle actuelle serait de n’avoir aucun intérêt pour la musique», reconnaît-il dans Rétromania.
L’industrie phare des années 2010 fut plus probablement celle des jeux vidéo, et le héros populaire de l’époque davantage le hacker que le rocker. Une grande partie de la jeunesse s’identifie ainsi plus volontiers à la figure romanesque de Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, qu’à Lady Gaga, perçue de façon très lucide comme un énième artefact marketing. L’acte le plus subversif des années 2000, et de 2012 encore, est de bloquer des serveurs plutôt que de casser des guitares. De rejoindre la légion internationale des Anonymous plutôt que de reprendre Bob Dylan. Ou de faire les deux.

LIBERATION

Marie LECHNER et Sofian FANEN
LIBERATION, 4 février 2012
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Rétromania, ce passé qui repasse trop

Rééditions, revivals, remakes… Dans un passionnant essai publié en français le 9 février, le journaliste britannique Simon Reynolds analyse comment la culture contemporaine est devenue accro à son propre passé. Critique et bonnes feuilles en avant-première.

Rip It Up and Start Again: «Déchire-le et recommence». En 2005, le critique musical britannique Simon Reynolds publiait sous ce titre un passionnant pavé consacré au postpunk —ou comment, au tournant des années 70–80, des musiciens avaient profité de la déchirure punk pour repartir de zéro.
Sept ans après, place à un autre pavé (cinq cents pages et une biblio citant Barthes, Baudrillard ou Derrida), une autre décennie, les années 2000, et un autre concept: dans Rétromania, qui paraît le 9 février dans sa traduction française aux Editions Le Mot et le Reste, et dont nous publions les bonnes feuilles, Simon Reynolds s’intéresse, non plus à la façon dont on déchire le passé, mais à celle dont on le raccommode sans fin. Et aussi dont on l’accommode (à toutes les sauces), dont on se montre trop accommodant avec lui ou dont il peut devenir incommode pour ceux qui veulent créer quelque chose de nouveau.
Présente dans plusieurs domaines artistiques mais particulièrement prégnante en musique, cette rétromanie a plusieurs têtes: le collectionneur qui glane les raretés du passé en vinyle et les encode dans son lecteur MP3, le quadragénaire qui va revoir en concert le groupe fétiche de son adolescence fraichement reformé, le groupe qui parsème ses interviews de références, le critique qui célèbre la mémoire des stars disparues.
«Les cycles commémoratifs sont devenus une composante structurelle et intégrée de l’industrie des médias et du divertissement», s’inquiétait d’ailleurs Simon Reynolds dans nos colonnes en septembre dernier à propos de la rediffusion d’un concert mythique de Nirvana vieux de vingt ans:
«Cette heure durant laquelle jeunes et vieux sont restés bouche bée devant un spectacle de 1992 qui a fait trembler le monde, c’est du temps mort: c’est le temps de la répétition et de la simulation. Ou pour le dire plus durement: cet homme mort sur scène était plus vivant que ceux qui le regardaient.»
Dans son livre, l’auteur va d’ailleurs jusqu’à envisager un «assèchement progressif» de la culture pop, une sorte de catastrophe écologico-culturelle qui aurait vu l’Occident brûler à grand train ses réserves de passé pendant une décennie.

LOIN DU PAMPHLET DECLINISTE
Rétromania, comme il le précise dès les premières pages, n’envisage pourtant «pas uniquement le phénomène du rétro uniquement comme le symptôme d’une régression culturelle». Est loin du pamphlet décliniste sur la fin de l’histoire pop: il est d’ailleurs moins structuré comme une démonstration que comme une collection d’analyses, sur l’influence de la technologie sur la culture musicale, la «japanisation» de la pop culture, la mode vintage…
Une somme d’essais qui finit par faire une somme tout court, au message nuancé. Simon Reynolds pointe ainsi comment certains des musiciens les plus passionnants de ces dernières années (Ariel Pink, Daniel Lopatin, Gonjasufi…) sont profondément «rétromaniaques», empilant dans leurs disques des couches d’influences et de citations pour en faire des œuvres nouvelles. Ou comment, il y a trente-cinq ans, un mouvement aussi tabula rasa que le punk a eu pour racines un attachement quasiment réactionnaire au rock des années cinquante.
La rétromanie peut-elle déboucher sur de la nouveauté, s’effacer devant elle? L’auteur, dont les premiers essais s’intéressaient il y a vingt ans à la très contemporaine culture rave, s’en dit «persuadé» même si cet espoir lui paraît quelque peu ténu maintenant que toutes les décennies sont revisitées et à la mode simultanément.
De sorte que, paradoxalement infidèle à son titre, son livre s’avère au final moins une déploration du passéisme qu’un pari irraisonné sur le futur, une profession de foi en l’avenir, envers et contre nous tous, les rétromaniaques.

ACCEDEZ AUX BONNES FEUILLES
SLATE.FR

JEAN-MARIE POTTIER
SLATE.FR, 2 février 2012
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CHRONIQUES LIVRES

Que retiendra-t-on des années 2000 ? Ce fut la “décennie du re”, constate amèrement Simon Reynolds, 49 ans. Revivals, rééditions, remix… La culture populaire se serait contentée de “recycler son passé pour s’inventer un futur”. Concentré sur la musique, et sans jamais négliger les autres champs culturels (mode, design, littérature, cinéma, télévision…), Rétromania expose les raisons de cet assèchement. Parmi elles: l’accès limité à la musique (et l’incessante (re)découverte de son passé), la paupérisation du son (merci le mp3 !) et la fascination des musiciens pour un Âge d’or prétendu (le Summer of Love, les free-parties…). Bien sûr la mode rétro ne date pas d’hier, mais elle a pris des proportions inquiétantes : reformations en série, réinterprétation d’albums cultes dans leur intégralité, fétichisation du vynile ou d’affiches liées à un style particulier… La culture pop est aujourd’hui une pièce de musée. Collectionneur, critique musical et historien émérite (Rip It Up And Start Again, 2007), Simon Reynolds s’appuie sur une bibliographie dantesque. La démonstration est foutrement convaincante, mais subsiste une question : que nous réserve l’avenir ?

LET‘S MOTIV

Cédric DELVALLEZ
LET'S MOTIV NORD, février 2012
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ET LA POP DEVINT GAGA

Entre nostalgie d’un âge d’or, recyclage permanent et redécouverte du patrimoine via Internet, la mode est à la rétromania. Même si la vedette trash américaine Lady Gaga défraie la chronique, depuis dix ans les platines tournent en boucle.

Dans Un Jour sans fin, un étrange sortilège condamne le journaliste météo Phil Connors à revivre éternellement le même 2 février. Piégé dans un bled paumé de Pennsylvanie, il commente inlassablement la Fête de la marmotte. L’angoisse. Son châtiment ne s’arrête pas là. Chaque matin, il est sorti du lit à 6 heures tapantes par I Got You Babe. Connors a beau tout essayer, rien n’y fait. A son réveil, Sonny & Cher sont fidèles au poste. La musique pop semble, elle aussi, frappée par la même malédiction. A l’heure du MP3, elle tourne en boucle comme sur une bonne vieille cassette. Résurrection des Beach Boys, rétrospective Bob Dylan, réédition de L.A. Woman, des Doors, formation de tribute bandes, groupes en hommage à Led Zeppelin, Pink Floyd ou Genesis… Le calendrier musical sent la naphtaline. Sommes-nous bien en 2012 ? Un coup d’œil sur les ventes de disques renforce le trouble : Adele, Gérard Lenorman, Nolwenn Leroy. De la soul vintage, un revenant et des standards bretons. La musique pop n’aurait-elle plus rien de neuf à raconter ?
Bienvenue dans l’ère de la Rétromania, pour reprendre le titre du livre du journaliste anglais Simon Reynolds qui paraît en France le 9 février. « La nostalgie a toujours existé, rappelle l’auteur. La nouveauté, c’est le rapport que nous entretenons avec notre passé qui n’a jamais tant inondé le présent. » La thèse de Reynolds se résume ainsi: les années 2000 sont une recomposition des décennies précédentes. Les White Stripes et Amy Winehouse ont, certes, ajouté de beaux chapitres à l’histoire du rock et de la soul, mais ils sont écrits sur papier recyclé. « Il s’est installé aujourd’hui une grande nostalgie des périodes heureuses, estime Jacques Attali. Ce sentiment est lié à la peur du déclassement. Pour les jeunes, les générations précédentes avaient un avenir meilleur que le leur. » Ce qui peut paraître paradoxal vu la période d’innovation technologique folle de ces deux dernières décennies. « De nos jours, ce qui compte, c’est moins de connaître le dernier courant musical que le dernier produit à la pointe, remarque Olivier Donnat, sociologue au ministère de la Culture. Les années 1960–1970 n’ont pas connu tant d’innovations industrielles. Cela peut expliquer la grande créativité artistique de cette période.
La nostalgie d’un certain âge d’or de la pop reste un investissement certifié triple A. Sortie en 2000, la compilation 1, des Beatles, est l’album le plus vendu dans le monde au XXIe siècle. En période de vaches maigres, le moindre anniversaire est prétexte à un coffret, une édition spéciale ou un album de reprises. « Les disques ne se vendent plus, analyse Simon Turgel, président de Veryshow, organisateur en France des concerts des Beach Boys. Pour vivre, les légendes d’hier sont obligées de repartir en tournée. Raison pour laquelle il y a tant de groupes qui remontent sur scène. » La rétromania n’est pas seulement la énième célébration d’une glorieuse histoire. Elle est aussi une recombinaison façon patchwork d’anciennes figures de la culture pop. «Lady Gaga s’est façonné un personnage et une apparence mélangeant la décadence glam des années 1970 (David Bowie), l’excès vestimentaire des années 1980 (Grace Jones, Madonna), le néogothique des années 1990 (Marilyn Manson) et l’électroclash du début des années 2000 », écrit Simon Reynolds. Un autre exemple? Une esthétique à la David Lynch, un soupçon d’érotisme fifties, une pincée de modernisme geek, et vous obtenez la dernière révélation du Net, Lana Del Rey. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme… La rétromania enfante des icônes branchées, à condition de bien choisir les ingrédients du cocktail. Comment ne pas être écœuré par l’Américain Flo Rida, qui mixe le rap et l’eurodance des années 1990 ! Finalement, le bogue de l’an 2000 a bien eu lieu : la preuve, le XXIe siècle bégaie.
La science fiction avait rêvé de machines à voyager dans le temps. La réalité a inventé YouTube. Certes, cela ne vaut pas la DeLorean de Retour vers le futur. On ne peut toujours pas aller trinquer au Whisky a Go Go avec Jim Morrison mais on peut, en revanche, revoir tous les passages télé des Doors en trois clics. Depuis sa mise en orbite, en 2005, le mastodonte de l’hébergement de vidéos—4 milliards de contenus vus chaque jour—offre des allers-retours décoiffants dans l’espace temps numérique. Plus besoin de traverser la ville pour découvrir que la bibliothèque municipale n’a pas en rayon le disque recherché. Avec YouTube et les sites de streaming, tels Deezer ou Spotify, le passé constitue un nouveau continent à explorer pour les mélomanes. « Ma génération s’est construit une culture plus vaste et plus intéressante que celle de ses aînées », avoue avec humilité Benjamin Kerber, guitariste et chanteur du groupe de rock les Shades. Dès lors, on voit apparaître des artistes comme le Britannique Michael Kiwanuka, qui, à 24 ans, a déjà absorbé Bob Dylan, Otis Redding et Bill Withers.
Quand ils ne sont pas devant leurs écrans, les adolescents ont le nez dans les vinyles de leurs parents ou de leurs grands-parents. Passant de Fleet Foxes à Crosby, Stills Nash & Young, tels des saumons ils remontent le cours du rock. « Cela tient moins de la nostalgie que de la frustration, avance Simon Turgel. La mode du rétro est un effet du manque actuel de création. » Bertrand Burgalat, patron du label Tricatel, partage le même avis: « Quand on vit dans le monde de Grégoire et subit sa rengaine Toi + Moi, c’est normal que des ados reviennent à Joe Meek. » Qui connaît l’atypique producteur que fut Joe Meek ? Grace à YouTube, de plus en plus de monde.
« Avec Internet, tout va très vite, témoigne le rappeur Orelsan, auteur de 1990, un hommage ironique au rap de l’époque. La frontière entre l’underground et la culture populaire n’existe plus. Maintenant, on qualifie un artiste de mainstream s’il a plus de 500 000 clics à son compteur. » L’offre musicale se balkanise en une multitude de niches. L’avant-garde devient populaire et inversement. Et il y a de quoi perdre le nord. «Dans les années 1970, tout le monde baignait dans une certaine culture populaire sur laquelle les Sex Pistols pouvaient taper, se souvient le cinéaste Julien Temple, aux premières loges de l’effervescence punk britannique. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. La musique ne sert plus de marqueur générationnel. Les plus de 6o ans se trémoussent sur les Black Eyed Peas pendant que les moins de 20 téléchargent la discographie de Bowie en une soirée. « En 2012, c’est tout à fait banal d’aller à un festival de rock en famille, raconte Simon Reynolds. La musique est devenue une sorte de hobby que les parents partagent avec leurs enfants. Pour quelqu’un de mon âge, ayant grandi avec la révolte punk et la culture du parricide, c’est assez étrange.»
Le rebelle Iggy Pop fait désormais le zouave sur des publicités pour les Galeries Lafayette. Le rock a vieilli et il n’incarne plus ni la subversion ni la révolte depuis belle lurette. Personne ne tient le flambeau en 2012. « Je ne vois pas d’album qui synthétise la crise que l’on vit actuellement, déplore le journaliste musical et cofondateur d’Act Up Didier Lestrade. Les chansons se résument aujourd’hui à des bons sentiments. “Quand les Black Eyed Peas samplent la BO de Dirty Dancing, c’est pour célébrer la fête. « Leurs morceaux, comme ceux de Britney Spears ou de Rihanna, invitent à vivre dans l’instant présent, regrette Simon Reynolds. Ce ne sont pas des chansons protestataires mais elles reflètent le climat ambiant, une réaction hédoniste face au marasme.” Un chant du cygne.

UN AIR DE DEJA VU
Quoi de plus rétro qu’un film muet en noir et blanc favori aux Oscars ou qu’un polar stylisé années 1960–1970? The Artist et Drive jouent à fond la carte du vintage. Tous les secteurs revisitent leurs classiques. Londres ressuscite ses fameux double deckers (bus à étage), les applications qui vieillissent les photos font un malheur et les années 1960 font la Une des magazines. La télé n’est pas en reste avec la série Mad Men et la renaissance de Beverly Hills 90210 et de Dallas.
Les émissions de variétés consacrées aux décennies passées sont devenues un genre à part entière. France 2 a même poussé le bouchon du rétro encore plus loin en reconstituant, pour son prime time Vos années télé, les décors d’émissions cultes du PAF comme Nulle part ailleurs ou Le Jeu de la vérité. La reproduction à l’identique est aussi à la base du projet de la photographe argentine Irina Werning: Back to Your Future consiste à remettre en scène aujourd’hui des clichés d’époque. Enfin, la vogue sur Twitter est au rétro live: un événement passé, telles l’élection de François Mitterrand ou la Seconde Guerre mondiale, est traité comme dans les conditions du direct… ou, disons, avec un très long différé.

Igor HANSEN-LOVE / Julien BORDIER
L'EXPRESS, 1er / 7 février 2012
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FUTUR CONDITIONNEL

Où est passé l’avenir? C’est la question que pose Simon Reynolds à travers une enquête touchant à toutes les disciplines artistiques. Un mélange d’impressions personnelles, d’ouvrages universitaires, de posts glanés sur des blogs, de conversations avec des musiciens aussi différents que Billy Childish ou Ariel Pink. L’auteur prend l’air du temps et recherche moins le futur que le moment où il a disparu. Avec Rétromania, Comment La Culture Pop Recycle Son Passé Pour S’inventer Un Futur, le Britannique pose mille et une questions et laisse en suspens la dernière : le futur, c’est pour quand ? Analyse de la somme, puis quatre pages du livre à découvrir en avant première.

LE POSTULAT de Simon Reynolds est assez simple : la culture pop (et avec, la pop moderne) n’aurait pas connu d’innovation ou de mouvement original depuis la fin des années 90. Ses derniers soubresauts se nommeraient dubstep et grime, vagues sans commune mesure avec l’explosion du hip hop, puis le séisme rave. Les années 2000, ou “noughties”, seraient donc les années du vide. Les mauvaises langues ricanent alors et balaient ce genre de posture d’un revers de main : Reynolds est devenu vieux et aigri! Mais on jette un coup d’œil autour de soi, on pense au hasard à quelques noms qui ont ouvert la première décennie du XXIe siècle (The Strokes, Kings Of Convenience ou Zoot Woman), puis à ceux qui l’ont close (The Horrors, The XX ou Delphic). Dès lors, effectivement, concluons que c’était mieux avant, puisque tout le monde fait comme si on était avant. Mais c’est un peu plus compliqué. Et, surtout, bien plus passionnant… La nouveauté a disparu —même si Reynolds ne définit jamais ce concept, ni celui “originalité”. Selon lui, le passé est désormais rejoué, utilisé simplement comme un matériau premier. Il ne s’agit pas uniquement d’influences, mais de références et d’emprunts parfaitement conscients. Des noms? On en croise, et en bonne place, dans les pages de la revue pop moderne : au débotté, citons Girls, Arnaud Rebotini, Violens, Bon Iver, The Pains Of Being Pure At Heart, Chairlift, Mustang, Destroyer, Lana Del Rey ou Ariel Pink. Certains parmi eux se défendent, en toute bonne foi, de tels calculs—après tout, leur musique nous parle, ici et maintenant. N’empêche, le cas d’Ariel Pink est sans doute le plus intéressant puisqu’il qualifie lui-même sa musique de “retrolicious”. Comme le souligne Reynolds à son endroit, ce Californien de trente trois ans produit une musique “dont l’émotion principale est tournée vers une autre musique, une musique plus ancienne”.

VOYAGES DANS L’ESPACE
Mais depuis quand se tourne-t-on ainsi vers le passé ? Est ce une lame de fond récente ? Un rétropédalage s’impose. En dressant ce panorama quasi exhaustif du champ culturel (de la musique à la mode, du cinéma au petit écran, de la littérature au design), le journaliste en revient bien évidemment aux sixties, a priori matrice de
la culture pop. Une poignée d’années marquée par des bouleversements politiques et sociaux et des avancées culturelles déviantes, donc innovantes, dans le domaine des arts : musique, cinéma, design, théâtre ou littérature. S’il est indéniable qu’un climat de peur imprégnait cette époque (guerre froide, peur d’une crise nucléaire, etc.), les considérables progrès technologiques de cette décennie laissaient également miroiter l’espoir d’un avenir radieux à peine croyable, entre voyages dans l’espace et voitures volantes—imagination renforcée par la perspective d’un changement de millénaire. Bref, les sixties furent résolument tournées vers le futur.
Or, l’auteur de Rip It Up And Start Again (2006) relève que la fin de cette décennie posait déjà les jalons d’un goût pour le rétro dont la pop ne s’est depuis jamais défaite. Pour la simple année 1968, citons le come back d’Elvis ou The Beatles pastichant Chuck Berry (Back In The USSR). Lester Bangs y vit l’amorce d’un “mouvement de retour aux racines”, qui devait s’affirmer dans les années suivantes et jusqu’à nos jours, de l’authenticité affirmée de Creedence Clearwater Revival au glam rock des New York Dolls, de l’artefact rave de Zomby (Where Were You In ‘92?, 2008) aux Cramps. Les moyens utilisés ne sont pas toujours les mêmes, mais chacun de ces artistes voue un culte à un prétendu Âge d’or. Aujourd’hui, le terme revival est plutôt péjoratif—ce ne sont pas Miles Kane ou jack White qui changeront la donne. Mais n’oublions pas que certains revivals ont redéfini de nouvelles esthétiques, tel le mouvement 2 Tone des années 1979–81. Ainsi, The Specials ne reproduisait pas le ska tel que joué en Jamaïque vingt ans plus tôt, mais ajoutait à cette musique caribéenne une énergie tendue, punk rock, une conscience de classe très britannique, et s’emparait des thèmes forts de l’Angleterre thatchérienne : les bribes d’un passé idéalisé pour proposer une alternative à l’époque. Parmi les raisons actuelles avancées pour expliquer ce frein de l’Histoire, le Web figure en bonne place. Cette gigantesque banque d’archives permet de conserver, théoriquement ad vitam aeternam, les traces du passé. Autrefois, l’Histoire faisait le tri d’elle même, laissant certaines œuvres dans ses poubelles, à tort ou à raison : disques supprimés des catalogues, artistes à la masse ou
visionnaires complètement ignorés… Sans même évoquer les découvertes de musiciens issus des pays émergents! Or, la Toile ne joue pas ce rôle de tamis. Au contraire : c’est une mine à ciel ouvert, dans laquelle le passé demeure toujours sondable. Des années après la bataille, on peut toujours fouiller les marges, réévaluer un disque oublié ou méprisé en son temps mais remis en circulation virtuelle et défendu par quelque internaute anonyme. On peut regretter, dans une certaine mesure, cet amoncellement de connaissances, en songeant à Philippe Katerine qui, adolescent, réenregistra l’album à la banane du Velvet Underground d’après ce qu’il en avait lu dans la presse, sans en avoir jamais entendu une seule note. Le Web destructeur des rêveries intérieures ? Simon Reynolds pose également la question. Mais pas en jouant les luddites : ce blogueur invétéré analyse nos pratiques actuelles (téléchargement illégal, iPod…) et s’avère foutrement convaincant lorsqu’il ausculte avec acuité le média YouTube, vecteur de “l’expansion astronomique des ressources mémorielles de l’humanité”. En détaillant l’utilisation du célèbre site (la barre de progression, les vidéos conseillées), Reynolds s’interroge sur notre rapport à l’espace, au temps et surtout à cette persistance du passé dans nos vies présentes puisque tout devient consultable n’importe quand et n’importe où. Et l’on se souvient de Farga Rock City (2011) où Chuck Klosterman décrivait, de mémoire et en 2001, les vidéos de hard rock de sa jeunesse, craignant à l’époque ne plus jamais les revoir de sa vie. Parmi les changements radicaux opérés via le Net, ce supplément d’éternité n’est pas le moindre. Reynolds lui même en convient : “Quand je songe à l’utilité d’un tel site durant la rédaction de Rip It Up, mon histoire du post-punk (achevée dix huit mois environ avant le lancement de You Tube, en hiver 2005), mes sentiments oscillent entre une frustration après coup et un curieux soulagement. Car autant ce site aurait représenté une ressource considérable, autant j’aurais pu aisément m’égarer dans une infinie succession d’images de concerts, clips et apparitions télévisées”.
Ce passé si excitant supplanterait donc le présent, et les plus pointus sont désormais des experts, non pas des tendances de demain, mais de celles d’hier : Reynolds dessine alors la figure du hipster, autrefois “pionnier et innovateur”, aujourd’hui curateur et archiviste. Curateur ou commissaire d’exposition. Le langage des galeries d’art appliqué à la musique. On touche là au problème central de la culture pop : sa muséification. Symptomatiques de ce phénomène, les reformations en série (à peu près tout le monde sauf The Smiths et quelques morts) ou la manie des albums joués en intégralité par leurs auteurs—citons Sonic Youth (Daydream Nation, 1988) ou Primal Scream (Screamadelica, 1991). Evènements plus ou moins exceptionnels, ces concerts vont à rebours de la culture shuffle de l’IPod, et posent les artistes légendaires (et légitimés) en tant que performeurs : ces sets sont l’occasion pour eux de re créer leur œuvre (avec plus ou moins de bonheur). Autre signe de la muséification, les rééditions de myriades d’albums en version souvent luxueuse : “Je ne suis certainement pas le seul à baver d’envie sur ces coffrets tout en les trouvant singulièrement repoussants une fois entre mes mains”, écrit Reynolds. “Drapé dans un emballage semblable à un cercueil ou une pierre tombale, le coffret est l’endroit où le vieil enthousiasme se cache pour mourir : il fige un groupe ou un genre que vous adoriez dans un bloc indigeste. (...) Ils ressemblent moins à des disques qu’à des trophées qu’on exhibe comme autant de témoignages d’un goût et d’un savoir musical éclairés”. Sans même parler du Rock’n’roll Hall Of Fame et autres musées du rock, décrits avec une précision architecturale qui fait sens.

MILLE FEUILLES
Aujourd’hui, donc, que l’on se situe du point de vue du mainstream ou des marges (drones et bruits blancs érigés en avant garde depuis des décennies), cela fait bien longtemps que nous n’avons pas eu l’impression de ne “jamais avoir entendu ça”—la nouveauté, finalement. Les sous-courants (du goth à la dum’n’bass, du freak folk à la glitch pop) vivent chacun de leur côté, dans de petits prés carrés où nous batifolons indifféremment. En somme, la culture pop actuelle est un gigantesque mille feuilles, un assemblage de niches plus ou moins perméables. Bien entendu, il reste des activistes souterrains, mais la forme musicale n’est pas neuve comme ont pu l’être le rap ou la techno. Les raves ont germé dans les warehouses et le hip hop a éclos dans le Bronx. Aujourd’hui, l’instantanéité des moyens d’information et de communication empêchent, paradoxalement, l’émergence d’un underground, puisque révélé au grand jour, il perd toute son essence. Une dernière question : et si la quête d’innovation était achevée pour de bon ? Et si nous avions établi tous les canons ? On ne reproche pas à la Comédie Française de jouer Molière ou Racine, ni à l’Opéra de jouer du Beethoven. Et si la culture pop occidentale était arrivée au bout d’un processus? Peut être a-t-elle, en une cinquantaine d’années, donné naissance à toutes les formes possibles. La notion de progrès, dans son acceptation sociale ou scientifique, ne s’applique peut-être tout simplement pas à la culture pop. En attendant, d’autres pays, hors de l’Europe ou des États-Unis, lui donneront peut-être un coup de fouet. C’est d’ailleurs la conclusion de Simon Reynolds: “Le futur est toujours là, quelque part”. Mais où? Rétromania ne répond pas. Voici pourtant l’un des ouvrages fondamentaux de ce début de siècle. La plume alerte, l’érudition délestée de tout snobisme, le savoir éclairé se parant de saillies bien senties, l’ensemble est de plus constellé de notes de bas de page proposant des livres dans le livre—sur des sujets aussi variés que l’électroclash, le rétropunk japonais, les reprises, Trunk Records ou Jacques Derrida. Cette somme n’écrase jamais par son didactisme et ouvre une multitude de pistes de réflexions. Une lecture salutaire.

MAGIC

THIBAUT ALLEMAND
MAGIC REVUE POP MODERNE, février 2012
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SIMON REYNOLDS

Connu pour ses ouvrages audacieux et très fouillés sur le post-punk (Rip It Up And Start Again) et la culture rave anglaise (Energy Flash, Generation Ecstasy), le critique britannique Simon Reynolds a surtout accompagné, via le Melody Maker, Spin ou The Wire, la plupart des mouvements musicaux souterrains de ces trente dernières années (des premiers soubresauts de l’indie pop à l’hantologie, en passant par le post-rock, la house ou le hip-hop). Mais comme la plupart des mélomanes et théoriciens contemporains, cet enthousiaste traditionnel de la modernité musicale a vécu le grand glissement de paradigme culturel de ces dix dernières années (“de la néophilie vers la nécrophilie”) comme un moment de crise. Analyste acéré des phénomènes d’accrétions postmodernes qui affligent la culture pop dans son ensemble, autant que passionné lambda intimement concerné par l’évolution des pratiques d’écoute au milieu des flux ininterrompus, Reynolds a consigné théories, autobiographie et histoire pointilleuse des phénomènes revivalistes à travers les ères dans ce qui est sans conteste le premier grand ouvrage théorique sur la pop après Internet : Rétromania.

CHRONIC‘ART

Olivier LAMM
CHRONICART, janv-fev 2012
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aPOPcalypse

2012. Le cerveau toujours embrumé par quelques avalanches d’informations, prenons le temps de nous questionner sur l’avenir de la pop culture… et des petits oiseaux.

Dans son brillant ouvrage Ocean of Sound, publié en 1995, David Toop propose une réflexion sur l’aspect immersif de la musique. Pour résumer, l’ambient, qui a connu une seconde vague au début des années 90, n’y est pas vraiment évoqué en tant que genre, mais plutôt en tant que type d’écoute. « L’envie de transcender le corps est un thème dominant dans toute conversation relative à l’avenir technologique », commente l’auteur…
Retour en 2012. Immergés, nous le sommes. A l’ère du tout numérique, cela ne fait aucun doute. Mais dans quoi ? Il est en effet compliqué de déterminer les contours d’un présent dominé par l’immatérialité. Tant mieux ? Tant pis ? A ce sujet, Rétromania – Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur, à paraître début février chez Le Mot et le Reste (maison d’édition marseillaise), fait d’ores et déjà figure de référence. Le critique musical Simon Reynolds y développe une réflexion acérée sur ce dans quoi nous sommes finalement tous plus ou moins plongés, artistes, auditeurs, connectés, enfants de la culture pop. Un grand coup de pied dans la fourmilière de la « digiculture » (qui fait suite au « régime analogique », précise-t-il dans un article publié dans le dernier Chronic’Art), obsédée par son propre passé. Où en est-on avec la pop culture à l’heure d’Internet ? Système d’archivage atemporel, flux constant d’informations, profusion, décontextualisation… Comment interpréter et recevoir, aujourd’hui, ce qui a été déjà composé/écrit/pensé hier ? Alors, bien entendu, on se sent tous concernés et chacun y va de son petit commentaire. Le sujet est passionnant. Mais attention aux impasses, comme il l’explique en prenant MySpace pour exemple : « Tout le monde parle, personne n’écoute. » Prenons le temps donc.
Par exemple, dans un tout autre domaine, des chercheurs ont récemment pris le temps d’analyser plus de mille chants de troglodytes maculés, pour enfin découvrir que ces petits oiseaux duettistes prennent eux-mêmes le temps d’apprendre la partition de leur partenaire… Prenons le temps, l’immersion n’en sera que plus transcendantale. Laissons à Hiroshi Yokoi, créateur de la première radio par satellite, le soin de conclure (dans Ocean of Sound toujours) : « Je pense que les personnes liées à l’activité des médias ont une obligation importante à remplir. Celle de saisir pleinement l’esprit de cette période. Et en même temps d’employer leur pouvoir d’imagination et leurs compétences pratiques pour créer une vague de rêve. »

VENTILO

Jordan SAISSET
VENTILO, 25 janvier 2012
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Bain de jouvence intergénérationnel

Le sac Sabena en bandoulière, la montre Casio au poignet, les lunettes Ray Ban vissées sur le nez, la mode du vintage et de la nostalgie est loin d’être terminée. A croire même qu’elle tourne en boucle au fil des générations… Signe de cet engouement intergénérationnel, la maison d’édition « Le mot et le reste » proposera la traduction française de Retromania, l’essai de Simon Reynolds, à partir du 9 février prochain. Son sous-titre est clair : « Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur ». Dans cet ouvrage, l’auteur de Rip it up, and start again, collaborateur régulier du magazine britannique The Wire (consacré à la musique d’avant-garde), tente de décoder ce mal contemporain qu’est la nostalgie du « c’était mieux avant » ou « c’était quand même plus simple avant ». Une mode qui a envahi la sphère pop culturelle depuis quelques années avec des reprises à la pelle de morceaux des années 80.

LE SOIR

Philippe De Boeck
LE SOIR, 17 janvier 2012
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Rétromania : Simon Reynolds explique le futur antérieur

Obsessions communes
On débutera cette lecture par un nombril, le nôtre. Car on a trouvé dans cet essai replet un enrichissement considérable de questions qui nous taraudent et sur lesquelles on s’est déjà épanché ici-même. Et puisqu’il est question de l’obsession de l’univers pop (et rock) pour son passé, on saisit la perche pour en fournir un exemple typique quoique peu glorieux ^^.
Le “futur antérieur”, rien de mieux pour résumer ce bel essai de Simon Reynolds. Ironie du calendrier, nous achevons enfin notre lecture de Rétromania, trouvé à Londres l’été dernier, au moment où sa traduction est sur le point de paraître et fournit l’occasion d’un dossier dans le mensuel GQ. Saluons au passage la célérité de cet éditeur exemplaire qu’est Le mot et le reste, le vrai grand éditeur rock en France, alors qu’on doit souvent attendre 3 à 10 ans pour lire en français les essais anglophones importants.
Le sous-titre est explicite : l’addiction de la pop-culture à son propre passé. A peine avions-nous aperçu la couverture que des articles de notre main nous repassaient en mémoire. Nous n’étions donc pas visionnaire, dommage. Nous ne sommes donc pas brillant au point d’avoir été le seul à identifier quelques traits saillants de l’époque. Déception.
Déception et contentement de lire sous la plume de Reynolds, plume affûtée s’il en est, un essai riche et stimulant sur l’incapacité de notre époque à ne pas vivre l’oeil vissé sur le rétroviseur. Car c’est une chose d’écrire quelques pages sur la question, comme nous l’avons fait ici sur la tendance “garage” dans le rock, ou encore là sur l’incessant revival qui limite l’innovation musicale (je vous recommande hautement les commentaires de haute volée qui sont plus intéressants que l’article lui-même). C’en est une autre de proposer une étude dense et documentée sur un sujet vaste, aux ramifications profondes. Nous avions-même parlé plus d’une fois des reprises qui se multiplient et sont devenues un filon à part entière, mais Reynolds lui, s’élève un peu plus et dévoile une vision d’ensemble d’une qualité incontestable. Si l’on insiste, c’est qu’on vient de refermer un des quelques livres, pas si nombreux, qu’on aurait fantasmé d’écrire nous-même.

Un essai à l’anglaise
Anglais expatrié aux Etats-Unis, Reynolds écrit dans la tradition de ces deux cultures. Le “je” y a sa place sans virer au nombrilisme ni au gonzo un peu trash. Au fur et à mesure, la première personne, devenue banale avec la multiplication des blogs, se justifie de plus en plus. Lorsqu’il vient à évoquer les ancrages nationaux, du hiphop anglais et américain notamment, on est frappé avec lui, de réaliser combien il se sent bel et bien anglais, alors que son fils, qui n’a vécu qu’en Amérique, ne partagera jamais vraiment les mêmes références.
C’est probablement à cette culture d’essai grand public que Reynolds doit de réussir à manier des références pointues sans larguer ses lecteurs. Références musicales, déjà, puisqu’il se refuse à séparer la culture populaire de genres plus confidentiels, parlant avec la même aisance de Madonna et de Oneohtrix point never.
Références intellectuelles également, distillées sans ostentation mais à point nommé, Adorno ici, Derrida (théoricien de l’hantologie) ou Badiou là. Reynolds ne se limite pas à des constats pertinents mais intuitifs, il se documente et nous donne les clefs pour poursuivre l’analyse.

Le syndrôme du rétroviseur, pas si nouveau
“La nostalgie, camarade”, chantait Gainsbourg en 1981, alors que se tournait la page Giscard et que Mitterrand promettait de “changer la vie”. Message d’avenir s’il en est, mais qui, visiblement, inspirait aussitôt plus de nostalgie que d’enthousiasme. A en croire Reynolds, ce n’est pas une poignée d’artistes qui joue à “et si on était nés 20 ans plus tôt?”, c’est tout le zinzin qui est coincé, la manivelle a du jeu et la machine d’HG Wells fait tourner les aiguilles à l’envers. Avant on avait Radio Nostalgiue, maintenant il y a des spéciales “années 80″ en prime time, la chaîne HV1 qui ne diffuse que les clips de notre adolescence, et tout le reste à l’avenant.
En lisant Reynolds, on ne peut s’empêcher d’avoir à l’esprit la série télévisée How I met your mother, qui introduit une nouveauté perverse, une nostalgie du présent. Drôle et attachante, cette série est aussi terrifiante par son principe : tournée au présent, elle se raconte au spectateur au passé, avec une nostalgie certaine. Alors que le présent est un futur qu’on entame, il devient ici moins qu’un simple présent, il est déjà du passé avant d’être complètement consommé. Plus de futur, plus de présent, seul le passé existe, qui dévore tout. Ce simple artifice narratif illustre à quel point la rétromania a bel et bien gagné toute la culture populaire.
La nostalgie occupe une place importante dans ce livre, dont une bonne partie combat l’idée qu’elle serait une manifestation nouvelle. La culture occidentale était déjà volontiers nostalgique dans les années 1970 ou 1980, Reynolds le démontre sans contestation. Les années 70 regrettaient les fifties, et même le punk en est la preuve. C’est un moment frappant de la lecture lorsqu’on se trouve opiner sur ce point : les punks ont rompu ouvertement avec les années 60 mais en puisant largement dans la décennie précédente, celle des balbutiements du rock.
Les revivals non plus ne sont pas si nouveaux, même s’ils sont devenus plus nombreux, et simultanés (c’est la nouveauté des 2000s). Le rétro, le vintage, n’ont pas attendu le 21e siècle pour être au coeur de la mode. Là encore, la spécificité actuelle n’est pas le rétro ou le vintage en soi, mais la place qu’ils occupent au détriment de tendances nouvelles. Et Reynolds de citer le rétro-gaming. On pourrait aussi penser aux innombrables “nouveaux Beatles” (on ne les compte plus), la nouvelle Janis Joplin (Izia), le nouveau ci ou ça qu’on désigne donc comme n’ayant rien de nouveau puisqu’on n’a de mieux à dire sur eux que leur parenté avec des artistes parfois morts 40 ans plus tôt. Prolongeons l’aparté, en rappelant que “the boss” (Springsteen) ou “the godfather of soul” (James Brown) ne doivent leur surnom qu’à leur aura propre, et pas à une comparaison avec qui que ce soit.
Pas étonnant, dans ce contexte, de voir autant d’artistes reprendre une guitare qu’ils avaient remisé depuis longtemps, ou de groupes se reformer, aussi bien the Police que… les Sex pistols! No future, peut-être, mais pas sans passé en tout cas. Toute l’industrie musicale fonctionne à plein grâce à son passé, rééditions à l’identique (Reynolds étudie en longueur l’étonnant cas du Japon), rééditions remasterisées, rééditions avec bonus et coffret, mais aussi tournées anniversaires. On a vu fleurir des tournées où Sonic Youth, Lou Reed, ou les Pixies rejouèrent, dans l’ordre exact du disque, un de leurs albums emblématiques (Daydream nation, Berlin, Doolittle). Et le public en redemande, les salles sont pleines.
Quant-à Abba ou Queen, dont plusieurs membres sont encore en vie, ils ont droit à des biopics et des comédies musicales à succès. L’époque, dans son ensemble, paraît donc gagnée par la nostalgie et une revivalite aiguë.

Collectionneur, crate digger et artiste hantologiste : victoire du numérique
Erreur : mémoire pleine. Tel est le message affiché en grand sur l’écran de notre époque.
Abba n’est pas seul à avoir droit à son biopic. Le passé, encore récent, occupe de plus en plus de place dans la pop culture, Tina Turner a même donné son avis sur l’actrice qui l’incarnera à l’écran. De son propre vivant!
Musée des Beatles à Liverpool, Rock’n’roll hall of fame, expositions sur le Rock’n’roll (Fondation Cartier) voire – un comble! – sur le punk (à la villa Medici), la culture rock et pop n’est plus seulement une culture vivante au présent, son passé est entretenu, scruté, célébré. La mémoire du passé est si présente et encombrée qu’elle devient saturée. Reynolds cite ici longuement Huyssen, qui parlait d’un “memory boom”.
Ce travail de mémoire, on le voit aussi hors des institutions. Il y a même des aspects illégaux, avec quantité de blogs dont le but est de mettre à disposition des disques épuisés, rares ou seulement jamais réédités en CD. Les années 90–2000 ont été celles, sur internet, de mp3 blogs consacrés à l’excavation de disques oubliés ou inaccessibles. Le moindre groupe, le plus obscur 45 tours, retrouvent une chance d’avoir un public. Reynolds (et nous avec lui) se décrit volontiers en accro de ces sites, passant son temps à télécharger des centaines d’heures de musique qui resteraient oubliées dans un coin de disque dur sans jamais être entendues.
La technique n’est pas sans conséquence. Elle tient le rôle principal. Le passage de l’analogique au numérique est Le pivot de toute cette histoire. Avec le numérique, la reproduction à l’identique devient possible sans déperdition et donc sans limitation. Lorsqu’internet se développe, c’est l’explosion. Toutes ces numérisations, toutes ces copies privées, se trouvent jetées sur des blogs innombrables, à la disposition de tous. C’est l’ère de la “sharity“. Mais aussi celle de l’indisgestion.
Au prix de cette indigestion, des genres entiers ont gagné une visibilité, en particulier la musique d’illustration, library music, dont on doit avouer être friand et posséder une collection conséquente. Certains passionnés et DJ se sont fait un nom en éditant des compilations de ce type, comme Patrick Whitaker et Martin Green. De DJ, ils sont devenus “curators” (d’ordinaire c’est la traduction de “commissaire d’exposition”), comme ceux qui publièrent “la crème de la Bosworth Library” en 2002.
Plus aucun disque ne semble tomber dans l’oubli, au pire il trainera dans un bac d’un dépot-vente. Et sera un jour acheté par un DJ, la culture hiphop étant toujours à la recherche de samples inusités, 2 secondes de trompette ici, un beat de 4s de batterie là… L’ébouriffant Endtroducing de DJ Shadow bouclant a boucle (jeu de mot), mettant une photo de son disquaire préféré en pochette de son disque construit exclusivement à partir de samples de morceaux existants.
La mémoire devient alors matériau. Au-delà du postmodernisme, Reynolds estime que le phénomène va encore au-delà en incarnant un genre nouveau. Pour le coup, ah, du nouveau avec du vieux, il n’y a donc pas qu’à se plaindre de la rétromania ;-)
C’est là que l’hantologie fait son apparition.
On aurait pu citer le premier disque de Alpha, Comme from heaven, pour lequel on a un faible et qui utilise par instants la voix de Sylvia Plath. De son côté Reynolds revient constamment au premiers disques de Boards of Canada pour évoquer ce courant, auxquels des critiques ont plaqué un concept de Derrida. Cool, non? Après tout il existe bien un groupe baptisé Pure reason revolution en hommage à Kant, et un autre Jean-Paul Sartre Experience, alors pourquoi pas Derrida? On vous laissera savourer les pages sur l’hantologie, tout aussi bonnes que le reste de l’ouvrage, mais vous commencez à deviner. Il y est question du passé, mais sous une autre forme que la citation (l’usage de base du sample) ou la reprise ou encore le revival. Acclamé par les milieux electro, BOC proposait d’emblée par la pochette de Music has a right to children une référence lexicale au passé, et une photo de pochette comme sauvée d’un grenier et où les visages auraient déjà été emportés par la surexposition.
Cette musique là est prisonnière de son rapport au passé, et d’une fantasmagorie ajoute Reynolds, même lorsqu’elle s’efforce d’aller de l’avant et de proposer une musique originale. Elle porte de bout en bout une nostalgie qui, dirait-on, est son inspiration principale. C’est là le truc flippant, si l’on prend l’hantologie au sérieux la création du neuf porte constamment la marque du passé, plus que jamais, plus que le rock n’était marqué par le blues par exemple. Reynolds en dit bien plus et le fait bien mieux, mais le but de cet article n’est pas remplacer le livre, plutôt d’éclairer quelques (bonnes) raisons de le lire ;-)
La technique, donc, au coeur de la rétromania. Comme les visages et les craquelures de la pochette de Music has the right to children, le son des cassettes analogiques s’évanouit peu à peu. Les ventes de vinyl restent stables depuis des années, voire augmentent un peu, mais Reynolds attire plus notre attention sur le retour des cassettes. Certains albums sont publiés exclusivement sur ce format, en 2011. Ce n’est pas seulement la musique du passé qui nous aspire, le rapport à la musique aussi a changé et certains s’efforcent de remonter le temps.

Et le futur dans tout ça?
Dans une ère aussi rétro, que devient le futur? Fait-il encore rêver? On s’écarte un peu du livre de Reynolds pour évoquer trois exemples. Retour d’abord dans les années 1980, tous les commerces ne juraient que par l’an 2000, magasins d’électroménager et hi-fi, bien entendu (Technic 2000, dans mon ancien quartier), mais aussi bien des enseignes de coiffure, vêtements, chaussures… Lorsqu’on voit aujourd’hui une devanture **-2000, on sait que le commerce date des années 1980. Un avenir de même pas 20 ans devant nous nous faisait saliver, rêver. En revanche, le 21e siècle est marqué par le retour des enseignes indiquant “fondé en 2003″ ou “est. 1997″, comme ces vieilles maisons anglaises, on joue à faire vieux tout en démontrant qu’on vient de naître.
A l’inverse, pour clore cet aparté, le futur est investi par des inventeurs inédits, dont le steam punk est le meilleur symbole. Les steam punks sont le summum du rétro-futurisme, on invente des machines qui seraient futuristes si nous étions en 1900, comme dans des uchronies dont l’animation japonaise est friande (Steamboy, Le chateau ambulant). On va chercher le futur… dans le passé, dans une sorte de communion avec Jules Vernes.
Reynolds évoque une “nostalgie du futur”, un peu différente de celle du présent qu’on identifiait plus haut dans How I met your mother. La puissance d’attraction des sixties, même déformées et fantasmées, tient pour partie à ce qu’elles sont un âge d’or, reconnait Reynolds. Mais c’est aussi une décennie où le futur paraissait à portée de main, et où le premier pas sur la Lune était, pour des peuples entiers, la promesse de connaître de son vivant la vie sur une autre planète. Ce n’est pas, nous dit-il, que nous ayons cessé d’innover, internet, le wifi, les voitures électriques, les tablettes tactiles en témoignent. Non, ce qui a changé c’est que ces innovations sont aujourd’hui banales, alors que dans les années 1960 le futur était excitant. Ce qui a changé serait donc notre regard sur le futur, et notre croyance dans les bienfaits et merveilles qu’il recelait et auxquelles on ne croit plus. Mais on aimerait y croire, comme ces enfants qui font semblant, et ne disent pas à leurs parents qu’ils ont compris que le père noël n’existe pas, comme déjà nostalgiques de cette magie de noël évanouie pour toujours.
Dans un article toujours pas démenti, GT relevait que depuis 2000, il n’est apparu aucun genre nouveau (du moins aucun qui touche le grand public, comme la disco, le rap, le grunge, l’ont fait). Simon Reynolds tient exactement le même langage, et nous conforte également dans nos propres analyses en constatant que “la nouveauté (au sens de ce qui prend la place de ce qui précède) a remplacé l’innovation”.
Mais ce qui pourrait n’être qu’un constat tourne au paradoxe, car Reynolds insiste sur l’omniprésence des années 1960 ou de la référence aux 60s dans les multiples revivals et musiques des 15 dernières années. Autrement dit, la culture pop se complaît dans un retour incessant à une époque qui était obsédée par… le futur! Les 30 glorieuses, et les 60s surtout, sont la période de la conquête spatiale, des débuts de la musique électronique pop, et d’une explosion de science fiction. Ici même on a témoigné de la floraison, à l’époque, de genres comme le “space funk”, la “kosmische musik”. Le cinéma n’est pas mieux loti, les films de science fiction sont des déclinaisons de films pas tout jeunes (Alien vs. Predator), ou des remake (La Planète des singes, Star trek, Solaris, l’homme invisible), tandis que la télé qui peine à inventer dans le domaine s’auto-cite abondamment (Stargate, SG Atlantis, SG Universe). On en revient un peu au steam punk, étonnamment oublié par Reynolds, par la manière de chercher non plus le futur dans notre imagination, mais dans celle de nos prédécesseurs.
En conséquence, la décennie 2000 sera peut-être la première de l’ère pop à être associée non pas à un style musical, mais à des objets et technologies (le mp3, l’ipod, le streaming, myspace…).

Hors de la pop occidentale, le salut?
Reynolds a abattu un boulot énorme et jamais son propos ne manque de justesse, ni de matériau. Stimulant, son essai appelle la discussion et la réflexion, on se sent donc assez facilement autorisé à le prolonger. A notre tour de nous lancer.
D’abord on peut se demander si la sclérose de la poprockosphère (expression maline qu’on doit à François Gorin) n’est pas limitée au monde anglo-saxon où elle est née. D’année en année des pays inconnus de la carte pop ou rock dans les années 1960 s’imposent, l’Islande, la Suède, le Brésil, la Russie, l’Afrique du sud… tandis que le blues malien gagne l’Europe ou que le hilife inspire des Vampire weekend, et que le kuduro angolais fait danser sur les pistes européennes. Au Brésil par exemple, on a vu un boom du baile funk, nouvelle forme de recyclage musical, mais aussi quantité d’artistes électro.
Rien qu’en electro, rien qu’avec le Brésil puisqu’on y est, ces dernières années on a vu de belles réussites dont on retient Gui Boratto, signé sur un label allemand, et le duo Tetine installé à Londres.
Justement… Tetine n’a pas touché le grand public mais ne fait rien pour. Ils évoluent principalement dans les galeries et le milieu de l’art contemporain. L’art contemporain, nouveau moteur de la création musicale? Un lieu comme la Gaité lyrique, beau lieu “des cultures numériques” (r)ouvert en 2011 à Paris, fait volontiers ce pari, tout comme des revues pointues comme MCD (musiques et cultures digitales) ou l’anglais the Wire. La volonté d’innover n’a pas disparu. Mais elle s’est sans doute refermée, dans les 70s un Bowie était une star mondiale et il ouvrait des portes, tandis qu’aujourd’hui ceux qui se veulent innovateurs évoluent dans des sphères au public limité, limité d’avance contrairement à l’industrie du disque où un succès mondial inattendu peut parfois survenir.
On apprend beaucoup en lisant ce livre de Reynolds, et on réfléchit. On ne sait plus trop si on doit se plaindre ou non de la rétromania, mais on en sait plus sur ses ramifications et ses cent visages.
On referme ce livre avec l’étrange sentiment d’avoir eu raison contre soi-même. Avec une grande lucidité, Simon Reynolds se livre à sa propre critique. A moins grande échelle, comme lui nous avons écumé les bacs de 45t et de 33t à la recherche de pressages originaux, puis fait le tour des mp3 blogs pour y récupérer des centaines d’albums des années 1950, 60, 70, 80, sans jamais avoir le temps de les écouter par la suite. On a mixé des nuits entières dans des bars en se focalisant sur la soul seventies et les musiques de films de la même époque. On a contribué à une collection de vieilleries pop-hitsiennes dont d’autres parlent mieux que nous. On a passé des heures carrées dans des friperies pour y dégoter des pantalons patte d’eph ou de criards chemisiers orange satinés. On a même consacré notre toute première interview à une étoile filante des années yéyé, Jacqueline Taïeb. Autant de manières de sombrer dans la rétromania qu’on allait finir par dénoncer dans les mêmes pages où l’on en avait fait étalage. Oui, la rétromania existe, et je l’ai contractée. La guérison est longue, et Simon Reynolds est un remarquable docteur.
Et comme il n’est jamais trop tard pour bien faire : en route pour le 21e siècle!

ARBOBO

ARBOBO, janvier 2012
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LA RETROMANIA, C'EST DE LA RE-CREATIVITE
Critique musical, déjà auteur d’essais sur la techno et le post-punk, Simon Reynolds a forgé le terme de « rétromania ». Il répond aux questions de GQ. Par Etienne Menu.
GQ: Comment définir la rétromania ?
REYNOLDS: Je ne définis jamais le terme de rétromania de façon scientifique car il s’agit avant tout d’une expression fourre-tout, qui recouvre des phénomènes actuels distincts. J’avais vu une friperie qui portait ce nom, ou encore une boutique spécialisée dans les meubles des années 50. C’est aussi le titre d’un album du groupe de hard FM Def Leppard! Donc certes, l’idée de rétromania peut s’appliquer à différentes choses, mais ça n’en fait pas pour autant un vrai concept qu’il faudrait valider ou discuter entre chercheurs. C’est surtout un mot pratique pour désigner un état de fait caractéristique de ce que nous vivons aujourd’hui, à savoir l’inondation du présent par le passé. Cela comprend donc des choses indigentes, comme les tribute bands ou la plupart des remakes hollywoodiens, mais aussi tout ce qui relève de ce que l’on pourrait appeler la re-créativité », qui recouvre entre autres les morceaux « mash ups » qui couplent deux tubes. On y trouve des choses plus ou moins réussies, mais qui en tout cas nous disent clairement quelque chose sur notre époque.
GQ: En quoi la rétromania se distingue-t-elle des revivals que l’on a connus dans les décennies précédentes?
REYNOLDS: Avant Internet, et avant même que les maisons de disques ne rééditent des albums à la chaîne, des musiciens allaient retrouver des vieux vinyles dont ils se servaient comme inspiration. Ils imitaient aussi leurs vêtements, leurs coupes de cheveux, leurs attitudes. Je pense entre autres au revival de la sous-culture des mods à la fin des années 70, ou aux revivals garage et rockabilly un peu plus tard, ou encore à l’acid-jazz puis à la nu-soul, qui fétichisaient l’âge d’or de la soul et du funk en s’inspirant de disques non réédités. Aujourd’hui, avec Internet, l’histoire de la musique enregistrée est instantanément et entièrement accessible, grâce aux archivistes qui numérisent les disques originaux pour les mettre en ligne. Et les outils de traitement sonore offerts aux musiciens ont également la faculté de simuler, à l’identique ou presque, la couleur musicale d’une scène passée. Le numérique et l’épuisement de l’inspiration ont surtout permis d’intensifier une obsession du rétro qui existait déjà dès les années 70. Dans le rock, les pulsions néofifties sont nées dès la fin des années 60!
GQ: Cette tendance affecte en priorité la musique?
REYNOLDS: Non, en dehors de la musique, il faut souligner que deux autres domaines ont été depuis longtemps contaminés par ce principe de citation effrénée : ce sont le design et la mode. Les créateurs qui œuvrent dans ces deux champs n’éprouvent plus depuis longtemps la culpabilité de refaire du déjà fait. Le recyclage y est même tout à fait encouragé. On voit par exemple le style typographique des Constructivistes repris à toutes les sauces, sur des affiches ou des pochettes de disques, comme celle du premier album de Franz Ferdinand.
GQ: Et la littérature?
REYNOLDS: Elle bénéficie d’une forme d’immunité à la rétromania. Aucun romancier actuel ne cherche à écrire exactement comme Fitzgerald ou Kerouac, et encore moins à s’habiller, se mouvoir ou parler comme eux. Et plus personne ne tape à la machine. Alors que ce genre de démarche est courante en musique.
GQ: L’Occident est-il seul concerné par la rétromania?
REYNOLDS: La rétromania est irrémédiablement liée au vieillissement de la culture occidentale, à l’accumulation continue de temps passé, et à sa monumentalisation, à son archivage de masse. Ce type de conscience patrimoniale ne semble pas près d’émerger dans l’hémisphère sud, où les gens aiment encore détruire les vieilles choses pour en construire de nouvelles. Dans les anciens pays soviétiques, la situation est différente, puisqu’on a notamment vu se développer un phénomène de nostalgie de l’Est, l’ « ostalgie », qui consiste à regretter la vie miteuse de l’ancienne Allemagne de l’Est, lorsque les produits disponibles étaient peu nombreux et de qualité inférieure, mais que l’existence présentait une certaine stabilité comparée à la précarité subie depuis.
GO: Comment se positionner dans cette jungle d’« anciennes nouveautés »?
REYNOLDS: Je trouve toujours des tonnes de choses intéressantes à écouter ou voir. Mais une grande partie de ces «bonnes» choses montre une présence importante de rétromania, ou en tout cas elles reconstruisent le passé, elles jouent avec lui. Et il est clair que ce « choc du futur » que j’éprouvais en lisant de la SF ou en écoutant de la techno ne m’a plus heurté depuis longtemps.
GQ : La rétromania peut-elle se démoder?
REYNOLDS: La phase rétromaniaque que nous vivons, clairement consciente de ses références, va peut-être laisser la place à une phase qui se servirait de celles-ci de manière soit moins ironique, soit moins respectueuse. Je crois que les artistes vont puiser dans le passé comme dans une immense source de matières premières à instrumentaliser, sans se soucier de l’origine de ces matières premières. Pour le moment, on entend encore beaucoup de musique qui rend hommage à telle ou telle époque. C’est de la méta-musique, si l’on peut dire, et elle marche dans les sphères branchées. Du côté du vrai mainstream, la rétromania prend moins, car le grand public aime l’idée de «vivre le présent à fond» chère à David Guetta ou Ke$ha. En parlant de Ke$ha, c’est d’ailleurs intéressant de noter qu’elle avait cité le nom de Mick Jagger dans un de ses premiers morceaux, non parce que sa musique ressemble aux Stones, mais juste pour dire en substance qu’elle était aussi cool que les Stones à leur époque, que sa musique à elle faisait le même boulot que les chansons des Stones à leur apogée. C’est un bon exemple de la façon dont on entend aujourd’hui l’innovation et l’originalité. Rétromania ne fait en réalité qu’ouvrir une longue conversation collective sur la question de la créativité à l’heure du digital.
Etienne MENU
GQ FRANCE, janvier 2012
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RETROMANIA, pourquoi le passé est notre futur

Dans son essai Rétromania, qui paraît ce mois-ci, l’Anglais Simon Reynolds a mis un mot sur un phénomène qui nous concerne tous. Une combinaison de nostalgie et de nouvelles technologies qui accélère le recyclage de pans entiers de la pop culture. Musique, mode ou cinéma, le passé devient une source d’inspiration (et de revenus) primordiale. Hystérie du revival ou réinvention du patrimoine culturel? Faisons le tri avant qu’il ne soit hier! Par J. Braunstein, E. Menu et J. Ghosn

C’est samedi. Vous avez mis vos lunettes Persol 714 pliantes, celles que porte Steve McQueen dans L’Affaire Thomas Crown, vos brogues vintage achetées sur eBay et un T-shirt orné d’un ancien logo Coca-Cola. Vous garez votre Mini Cooper, revisitée par BMW, à côté d’un vélo fixie vintage, et en face de cette galerie où des rééditions de meubles de Charlotte Perriand se mêlent à des reproductions de Vasarely. Vous jetez un œil mais préférez ne pas demander les prix à la jeune étudiante au look Nina Hagen, qui semble absorbée par l’écoute d’une anthologie d’electropunk est-allemand. Vous filez car vous êtes invité par des copains « d’avant » à participer à un tournoi de Street Fighter, puisque le jeu de baston légendaire est aujourd’hui adapté sur Xbox 360. Après cet après-midi passé à frôler l’épilepsie, vous rentrez chez vous en écoutant Stade 2, le nouvel album de Mr Oizo, et en pensant à ce bon vieux Robert Chapatte. Arrivé chez vous, vous allumez la télé et tombez sur la séquence « BFM Rétro » (sur BFM TV) rediffusant des images de l’INA vous rappelant que le virage de la rigueur de 1983, c’était hier… voire demain. En vous endormant, vous vous demandez l’heure qu’il est, mais surtout quelle est exactement l’époque où vous vivez. Bienvenue dans un monde rétromaniaque.

UNE LATITUDE POUR VIVRE SES FANTASMES
Rétromania, c’est le titre d’un brillant essai du critique musical anglais Simon Reynolds, qui développe la thèse suivante : depuis une dizaine d’années, la pop culture s’est nourrie presque uniquement de son passé, débitant à un rythme infernal rééditions, rétrospectives et hommages, ainsi que productions « nouvelles » citant et recyclant abondamment telle ou telle période de son histoire, et ce, tant dans la musique que l’automobile, le cinéma, la gastronomie ou le design. Les « industries créatives» – et ceux qui les consomment – seraient ainsi parvenues à un point d’épuisement si avancé qu’elles n’auraient d’autre choix que de regarder en arrière pour continuer d’exister. S’agirait-il là d’une caractéristique essentielle de l’« âge de l’accès » que nous vivons depuis l’arrivée massive d’Internet dans notre quotidien (voir encadré page suivante), et qui nous incite à nous « repasser » les clips, pubs, films, objets ou looks d’un temps défunt ? Comment éviter, donc, le culte d’un passé fétichisé ? Car il faut bien constater, avec le psychanalyste Samuel Lepastier, que derrière la tentation rétro se cache une volonté très infantile de « retour vers l’enfance perdue, que l’on réécrit en se donnant le beau rôle. Un rôle actif, important, un rôle d’adulte que l’on était pas. On y trouve la latitude pour vivre ses fantasmes, comme protégé par ses parents, tout en bénéficiant de la liberté d’un cadre de vie moins posé. » Guillaume Erner, sociologue, abonde : « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde. Entre 1973 et 1980, à la fin des Trente Glorieuses, on a vu s’effacer la confiance dans le futur, et on s’est mis à reproduire les formes du passé. C’est ce que le philosophe français Jean-François Lyotard a appelé, en 1979, La Condition postmoderne dans un essai resté célèbre. Depuis on
s’enfonce. On se réfère à des visions glorieuses, souvent pour les singer ou les affaiblir. Parce que le passé est par essence plus vaste que le présent. Et néanmoins fait d’une myriade de petites niches plus rassurantes qu’un présent massif. » Surtout, cette ère rétromaniaque va-t-elle s’installer à long terme, ou ne sert-elle que de phase de transition vers une nouvelle époque? « Dans les années 2000, grâce aux nouvelles technologies de distribution et de stockage, l’accumulation frénétique de musique a semblé sortir de la marge pour toucher le grand public », note Simon Reynolds. Le même phénomène a infiltré le monde du cinéma, via le succès du téléchargement à haut débit, les multiples sorties de coffrets DVD collectors de films mythiques, sans compter les nombreux remakes, reboots et autres prequels que produit Hollywood à la chaîne – au hasard Star Trek, X Men, ou tout récemment Footloose, les exemples ne manquent pas.

SURFER SUR LE PASSÉ AVEC STYLE
« En proposant des reconfigurations d’œuvres passées, on fait coup double, affirme le critique cinéma Jean-Baptiste Thoret. On séduit ceux qui sont aux commandes des studios, des télés et de la presse, auxquels elles rappellent leur jeunesse. Mais aussi les jeunes d’aujourd’hui, qui accordent aux années 60,70 ou 80 un statut positif. Alors qu’à une époque encore récente, la revendication des gloires passées passait souvent pour ringarde. » Dans le design et la mode, le constat s’avère similaire : il n’est pas une création ayant marqué ces domaines au XXe siècle qui n’ait été rééditée, remixée ou réinterprétée. De son côté, l’industrie du jeu vidéo propose aujourd’hui des versions « émulées » – pour consoles, tablettes ou smartphones – des titres ayant marqué son histoire depuis le début des années 80. Encore plus surprenant : les voitures d’aujourd’hui tentent elles aussi de ressusciter les best-sellers du passé (on pense ainsi à la New Beetle 2 ou aux nouvelles Mini et Fiat 500). Le phénomène rétromania soulève donc une question: après le passé, que nous réserve l’avenir? Et surtout, que faire de ce présent totalement saturé de ces signaux du passé? Lui vouer un culte mortifère en mémoire d’un illusoire bon vieux temps, ou s’y ruer comme à un open-bar culturel d’une grisante richesse? Là où l’on pourrait se contenter de le considérer comme un immense musée plombé par une ennuyeuse nostalgie, GQ vous invite plutôt à l’approcher comme une incitation à la table rase, qui attendrait de nous qu’on vienne la reconfigurer. Le musicien et théoricien Brian Eno définissait déjà en 1991 ce nouveau rôle de producteur-consommateur en parlant des DJ ou des commissaires d’exposition : « En cette époque surchargée de nouvelles informations et de nouveaux artefacts, ceux qui sauront les réévaluer, les filtrer, les digérer et les connecter entre eux seront les nouveaux storytellers. » Assiste-t-on alors à la fin de la créativité moderniste telle qu’on l’a connue depuis l’après-guerre, ou au contraire à l’avènement d’une nouvelle ère placée sous le signe de la réappropriation libératrice? GQ vous suggère quelques réponses dans les pages qui suivent, pour vous aider à surfer avec style sur cette déferlante du passé dans le présent.

J.Braunstein / E. Menu / J. Ghosn
GQ FRANCE, janvier 2012
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net