Parution : 01/10/2007
ISBN : 978-2-9529302-0-8 1848 pages 21,6 x 16,7 cm 58.00 euros |
Fernand Deligny
Œuvres
Édition établie et présentée par Sandra Alvarez de Toledo. Avec des textes de Michel Chauvière, Annick Ohayon, Anne Querrien, Bertrand Ogilvie, Jean-François Chevrier.
424 pages de fac-similés / 54 pages en couleur / 557 images Ce recueil des Œuvres de Fernand Deligny (1913–1996) paraît un peu plus de dix ans après sa mort. Il reconstitue en 1848 pages de textes, images, fac-similés, les étapes d’une trajectoire qui conduisit cet éducateur sans patente de la lutte contre l’institution « Sauvegarde de l’enfance » à une approche expérimentale de l’autisme. Il rassemble pour la première fois l’essentiel de son œuvre, éditée et inédite : de Pavillon 3, ses premières nouvelles (1944), aux textes sur l’image des années 1980. Il s’achève sur quelques pages manuscrites de sa dernière et monumentale tentative autobiographique, L’Enfant de citadelle. > Événements : consulter www.editions-arachneen.fr/actualites.html « La prison, procédé sauvage. Clef de voûte de la société actuelle. Je te mets en prison. Tu me mets en prison. “Y a qu’à les foutre en tôle.” Y mettre des adultes, ça heurte déjà le bon sens de ceux qui ne sont pas uniquement préoccupés de protéger leur dessus de cheminée d’une collectivisation prématurée. Y mettre des gosses, c’est provoquer d’innombrables avortements sociaux bien plus néfastes que l’avortement réputé crime. » (Les Vagabonds efficaces, 1947) « Ce qui importe c’est d’oser, d’abandonner en l’occurrence toute intention d’information, de formation, de pression prématurées ou lassantes. Ce que l’adulte veut prétendre et prouver est suspect à l’enfant. » (Les enfants ont des oreilles, 1949) « J’ai pensé que le cinéma avait sa place dans un organisme comme le nôtre qui veut aider des adolescents en difficulté. Il n’est évidemment pas question que chacun ait sa caméra, mais il est nécessaire que cet outil-là soit réellement à la disposition de ceux qui veulent s’en servir pour raconter en quelques suites d’images ce qu’ils voient de la vie qu’ils vivent. » (« La caméra outil pédagogique », 1955) « Il ne s’agit donc pas de méthode, je n’en ai jamais eu. Il s’agit bien, à un moment donné, dans des lieux très réels, dans une conjoncture on ne peut plus concrète, d’une position à tenir. Il ne m’est jamais arrivé de pouvoir la tenir plus de deux ou trois ans. À chaque fois elle était cernée, investie et je m’en tirais comme je pouvais, sans armes et sans bagages et toujours sans méthode. » (« Le groupe et la demande : à propos de La Grande Cordée », 1967) « Notre projet est bien de battre en brèche les mots et leurs abus, comme on parlerait des abus d’un pouvoir qui aurait une fâcheuse tendance à se prendre pour fin. » (Nous et l’Innocent, 1974) « J’ai usé de l’image du radeau pour évoquer ce qu’il en est de cette tentative, ne serait-ce que pour faire entendre qu’elle doit éviter d’être surchargée sous peine de s’enfoncer ou de faire basculer le radeau s’il est mal chargé, la charge mal répartie. [...] Un radeau, vous savez comment c’est fait : il y a des troncs de bois reliés entre eux de manière assez lâche, si bien que lorsque s’abattent les montagnes d’eau, l’eau passe à travers les troncs écartés. C’est par là qu’un radeau n’est pas un esquif. Autrement dit : nous ne retenons pas les questions. Notre liberté relative vient de cette structure rudimentaire dont je pense que ceux qui l’ont conçue – je veux parler du radeau – ont fait du mieux qu’ils ont pu, alors qu’ils n’étaient pas en mesure de construire une embarcation. Quand les questions s’abattent, nous ne serrons pas les rangs – nous ne joignons pas les troncs – pour constituer une plate-forme concertée. Bien au contraire. Nous ne maintenons du projet que ce qui du projet nous relie. Vous voyez par là l’importance primordiale des liens et du mode d’attache, et de la distance même que les troncs peuvent prendre entre eux. Il faut que le lien soit suffisamment lâche et qu’il ne lâche pas. [...] Je dis tout simplement qu’un radeau n’est pas une barricade et qu’il faut de tout pour qu’un monde se refasse. » (Le Croire et le Craindre, 1978) « Je suis pour ma part persuadé que l’humanisme porte en lui-même les fascismes, totalitarismes, et tous les désastres de civilisation, tout comme on a dit que le capitalisme portait la guerre, de la même manière que la nuée porte l’orage ». (Les Détours de l’agir ou le Moindre geste, 1979) « Pour nous, le langage n’est pas comme le soleil, il ne se couche jamais. » (Projet N, 1979) « Or coïncidence, l’image au sens où je l’entends, l’image propre, est autiste. Je veux dire qu’elle ne parle pas. L’image ne dit rien. » (« Ce qui ne se voit pas », 1990) > Pour consulter de larges extraits : www.editions-arachneen.fr/accueil_extraits.html |
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Position(s) de Fernand Deligny
Comment dire la « tentative » éditoriale – au sens qu’a ce terme pour Deligny – de Sandra Alvarez de Toledo ? Faire passer, par le livre, l’œuvre d’une vie est une gageure dès lors que cette œuvre est agie, écrite, parlée, mise en images, qu’elle est le travail continu d’un agir et d’un penser à contresens, qui s’aventurent là où le sens est forclos. Rassembler des textes épuisés ou inédits, même accompagnés d’un apparat critique, n’aurait pas convenu. Une mise en somme des textes aurait trahi le toujours-en-éveil que fut Deligny. Pour faire passer les paradoxes d’une position autant à contresens et dupe du réel que la sienne, il convenait plutôt de tisser la toile de cette œuvre d’une vie, de la phrase articulée dont elle s’ordonne. Le nom, prometteur, de la maison d’édition – L’Arachnéen– inscrit ce choix qui ne manque pas d’évoquer l’image – c’est son terme – par laquelle Lacan s’émerveille, comme Spinoza, du « travail du texte qui sort du ventre de l’araignée » : « Fonction vraiment miraculeuse, à voir, de la surface même surgissant d’un point opaque de cet étrange être, se dessiner la trace de ces écrits, où saisir les limites, les points d’impasse, de sans-issue, qui montrent le réel accédant au symbolique. » Faire passer, sur le mode d’un tissage, la « toile » de faire et de penser qui s’est tissée, tout au long de sa vie, à partir d’un point opaque de cet être étrange que fut sans doute Deligny, est un choix d’autant plus pertinent que la perspective d’une « toile » – par métonymie, un film – fut, pour lui, de façon continue depuis ses vingt ans, un fil majeur.L’architecture de l’épais volume semble s’assurer du cadrage par la chronologie pour ordonner la profusion de documents, dont de précieux fac-similés : dessins, essais, contes, photographies, cartes, transcription de la bande-son de trois films, extraits de correspondances et d’autobiographie. Des textes de l’éditrice et de cinq collaborateurs cadrent les cinq parties du recueil et constituent autant de scansions pour ces séquences des « tentatives » pratiques et théoriques. Rigoureusement documentés, ces textes donnent le contexte de bagarre des « positions » tenues par Deligny : le contexte (historique, politique, idéologique, institutionnel, théorique, esthétique…) des débats et engagements dont il a été proche, parfois acteur, et dont il est « esquivé » quand les maîtres-mots de l’institué mettaient en impasse sa tentative, déterminé qu’il était à porter ailleurs sa « position ». Le volume permet un éclairage réciproque des tentatives et de leur contexte. […] Sandra Alvarez de Toledo ouvre son texte introductif par ces mots de Deligny, inentendables dans les années 1980, qui résonnent autrement aujourd’hui dans un temps d’expulsion hors les murs et hors les frontières : « J’aimais l’asile. » Elle sait les paradoxes d’une tentative qui se risque à la « domestication symbolique » de celui qui travailla la langue pour la nettoyer de ses effets de Moi. Le texte-prélude où se lit le temps, logique et non chronologique, qui structure le sujet, les photographies où se lit le hors-temps du processus primaire à la source du réel de l’image : ces pierres d’angle du volume donnent une chance pour que cette tentative de sortir Deligny de la réserve permette des rencontres de lecture. […] (lire la suite dans la revue _Essaim_…) Annie Tardits
Essaim,
printemps 2008
Avec Fernand Deligny, un voyage mille-feuille
[…] en ce temps d’appel au dépistage génétique des déviances (Sarkozy), la réflexion de Deligny sur l’autisme, dont on sait qu’elle irrigua la théorie du rhizome de Deleuze et Guattari, offre une sacrée bouffée d’oxygène. Mais au-delà de cet aspect politique (Deligny a toujours été, bien qu’à l’écart, compagnon de route du Parti communiste), on découvre l’écrivain Deligny, ou pour mieux dire, l’écrivant qui, par bribes, nous projette en permanence dans une pensée en cours, en incessante émergence. Ce sont donc des textes épuisés ou inédits, narratifs ou fragmentaires, mais aussi des dessins, graphies, photographies, relevés, qui racontent un agir et un faire, avec cette foi inlassable que « le langage n’est pas comme le soleil, il ne se couche jamais ».Or, tout ne peut pas se dire, car tout ne peut se savoir : « L’insu, voilà la source vive des vraies histoires », écrit Deligny. Filmer, ou plutôt camérer, offre-t-il une meilleure prise sur le réel ? Au sein de La Grande Cordée, il envisage le cinéma comme activité centrale, anticipant avec une géniale clairvoyance un cinéma documentaire expérimental, réalisé par les enfants eux-mêmes. À l’image-communication, soumise aux impératifs de la technique et de la production, Deligny oppose une image non intentionnelle, « qui ne dit rien », analogue à celle qui suscite l’agir de l’autiste. Dans Acheminement vers l’image (1982), Deligny écrit notamment ceci, comme au détour ou à l’amorce d’un chemin infini : « Reste à penser l’image tout comme reste à penser ce que cela veut dire : l’être humain… » Ou encore : « Imaginer ? C’est par myriades que les images attendent dans la moindre tête. Il ne s’agit donc que de trouver quelle initiative prendre… » Les 1848 pages de Fernand Deligny. Œuvres ne coûtent que 58 euros. Mais une telle invitation, réitérée à chaque page, à prendre l’initiative de s’imaginer en humanité, c’est un cadeau qui n’a pas de prix. Jean-Marc Adolphe
Mouvement,
janvier-février 2008
Fernand Deligny. Œuvres
Posé sur le bois d’une table ou sur le plateau d’un bureau, le livre, rectangle épais de 1848 pages paraît tel un pavé aux arêtes bien tranchées. L’ouvrage ainsi tiré du néant ne fait ni dictionnaire ni bible ; il fait pierre, et pierre angulaire dans une histoire moderne de l’éducation spécialisée qui, encore ignorante d’elle-même, a grandement besoin de « bréviaire » tel que celui-là. […] Il prend figure ici d’un bouquin incontournable, incommensurable, imbuvable d’un seul trait, insupportable par son poids et intraitable par sa rigueur. Un livre libre. Un livre à vivre. […] Deligny ne voulait pas être éducateur parce qu’il ne voyait pas pourquoi il faudrait faire un métier de ce qui devrait être une composition. En revanche, il aurait pu être « dénouer de camisoles », « dériveurs de mots », ou « évideurs d’institution », « éparseur d’ennuis », « éjecteur d’incasables ». Tous ces métiers n’existent pas, bien sûr, et tous ces mots sont inventés, c’est sûr ; mais ils imagent bien mieux que n’importe quelles syllabes savantes ce qui faisait le sens des tentatives de Deligny. Car au commencement est l’image, ne cesse-t-il de dire. Sans doute parce qu’au commencement de sa vie d’étudiant puis d’instituteur spécialisé il est un « fou de cinéma ». […] Ce qui retient son attention, c’est « l’image au sens poétique, déliée de toutes histoire… ». Cette façon d’épouser le cinéma, pour l’image et rien que pour l’image, se retrouvera plus tard dans la façon dont finalement Ce Gamin, là puis Le Moindre geste vont prendre forme. Au risque de paraître invisibles aujourd’hui tant le spectateur n’est pas habitué à ce qu’un auteur lui en dise autant et si peu à la fois. C’est là le luxe du silence. Un silence de 1848 pages. Un silence de vie.
Philippe Gaberan
Lien social,
29/01/2008
Fernand Deligny, tolérance 100
Deligny, instituteur, fut nommé éducateur en 1940. À l’année 1940, dans son Journal d’un éducateur, Deligny note : « On me l’a raconté. Je n’y étais pas. Les fous de l’hôpital psychiatrique d’Armentières, on les a mis sur les routes, vers la mer. Cette guerre n’était pas faite pour ne tuer que des héros. Il a fallu faire demi-tour. Le compte n’y était pas. Compte tenu du tas de tués, il y avait des disparus. Evadés ? Un mois après l’autre, une année après l’autre, on a su. Ils travaillaient ici ou là, personne n’avait rien à dire à leur sujet. Et parmi eux, les pires, les pervers. La guerre ne respecte rien. Ceux qui sont rentrés à l’asile sont morts de faim. » Vraie ou fausse, cette histoire d’évasion était fondatrice pour Deligny. Deligny ne cessa de la rejouer, dans sa pratique d’éducateur. Pour les jeunes délinquants, « fous » ou « pervers » dont il s’occupait, il a imaginé le moyen de supprimer les murs de l’asile. Il a organisé au coup par coup, en fonction des occasions, un « réseau » de placements en extérieur, en prise avec le monde. Le mot d’ordre : pas de sanction. « Dis-toi que l’éducation commencera le jour où l’atmosphère sera débarrassée du moindre miasme de sanction. Et les plus difficiles à désinfecter seront peut-être les enfants ». La méthode : « ne pas les aimer mais les aider ». La pratique : nouer des connexions dans toute la France et dans tous les domaines, afin de pouvoir placer ces jeunes là où ils le demandaient et de les mettre dans la situation de se fabriquer une vie. Dans son travail d’écrivain, ensuite, l’évasion fut une trame – dans Adrien Lomme ou le film Le Moindre geste. Son écriture elle-même était lieu d’évasion, de déplacements infinis. Journaux sans cesse recommencés, articles, essais, Deligny consigne inlassablement ses expériences. Paradoxalement, en transmettant, il réussit à ne jamais faire système et à donner à ses pratiques le statut de « tentatives ». Aux félicitations reçues à la suite à l’évasion des fous pendant la guerre, il répond : « Moi, je savais bien que j’étais en train de faire le pitre. La preuve ? Les seuls élèves « sortis » qui ne soient pas rentrés, parce qu’ils avaient violé leur sœur, parce qu’ils étaient dégoûtés de la monotonie du travail quotidien et de la vie de famille, furent les engagés volontaires dans la Légion noire ou mieux, dans les SS. » Finalement, ce que Deligny a fui s’est avéré être cette volonté et ces désirs dont on dit qu’ils constituent l’identité et le sujet mais qui, nés et formulés dans un ordre social potentiellement délinquant, peuvent faire naître de la « graine de crapule ». Et il s’en est définitivement libéré à partir du moment où il s’est occupé d’enfants autistes, privés de langage, donc de rapport à l’autre, de désir, de volonté et d’identité. En passant de l’enfant qui « tourne mal » à celui qui tourne, tourne sans cesse sur soi-même – « ce fameux soi-même [qui] est en fait absent, vacant : autour de rien, sur rien éperdument » –, son travail d’éducateur est devenu œuvre de topographe qui construit un espace apte à briser le cercle où sont enfermés les enfants autistes. Et son écriture s’est faite écriture d’ethnologue, simple mode d’enregistrement – quitte à devenir graphique, dessin, image – en deçà du langage : trace d’une expérience. Marianne Dautrey
Charlie Hebdo ,
19/12/2007
Un homme est passé…
On ne peut s’empêcher de penser que les temps et les mœurs qui furent le cadre et les objets de ses incessants combats pour une reconnaissance du différent, du marginal, en un mot de l’_autre_, radicalement étranger, que ces temps et ces mœurs ne se sont pas améliorés. d’expulsions policières en dépistages précoces, de triages sur fond d’analyse d’ADN en traitement médicamenteux d’enfants dits agités, nous sommes désormais entrés dans l’ère de la mise au pas, dans l’univers de la normalisation et de la standardisation, dans l’ordre du même, celui d’une philosophie muette qui peine à masquer derrière un paravent humaniste un incessant souci d’élimination de toute trace de folie. Face à cette insidieuse réglementation des actes et de la pensée, Deligny, on s’en rend compte à chaque page de ce volume, nous manque. Demeurent toutefois son œuvre, les voies qu’il a frayées, elles sont de taille, qui en guident encore aujourd’hui plus d’un. […] À s’en tenir à une brève évocation biographique, on demeurerait à côté de ce qui constitue une œuvre, un parcours, profondément atypiques. On risquerait alors de rater le passage, dans la seconde partie du siècle dernier, d’un homme, auteur, inventeur, explorateur de l’univers intérieur des autistes, lutteur inclassable dont la démarche et les écrits feront plus qu’attirer l’attention de ses contemporains, philosophes autant qu’artistes, les influenceront comme en témoignent les correspondances et les échanges que Deligny entretiendra avec eux. De Louis Althusser à Gilles Deleuze, de Félix Guattari à Pierre Clastres, de Françoise Dolto à Alain Cavalier, de Jean Oury à Émile Copfermann qui fut son ami et son éditeur chez François Maspero, on ne compte pas ceux qui sont venus tout à la fois l’écouter, l’interroger pour s’en retourner eux-mêmes questionnés par cet homme à la pensée et au verbe déstabilisants.Immense lecteur des textes philosophiques et littéraires qui alimentèrent sa réflexion et le firent se détourner constamment de toutes les formes de pensée porteuses, fut-ce dans un terme lointain, d’une quelconque visée orthopédique, il ne cessa d’échapper, de contester, d’inventer et de remettre en chantier ce qu’il avait lui-même inventé et qui risquait toujours de faire système. […] Le rejet toujours réaffirmé par Deligny de toute forme de psychologie, de morale, voire de pédagogie dont il considérait qu’elles ne cessaient de se révéler inaptes à la prise en compte de la déficience comme telle, est-ce que cette démarche, que tous, tout le temps, ont échoué à domestiquer, ne pouvait trouver quelque articulation avec la psychanalyse ? Dans son intervention qui situe on ne peut mieux le caractère potentiellement explosif de la trajectoire de Deligny, Bertrand Ogilvie pose la question, pour y répondre sans indulgence : reconnaissant que si la psychanalyse « a sans doute établi définitivement que le fou n’est pas extérieur à l’humanité », attestant qu’en certaines approches Deligny rejoint des dimensions lacaniennes, il constate cependant que la psychanalyse n’échappe pas, les raisons en sont multiples, à la tentation dogmatique et orthopédique, demeurant indifférente ou plutôt sourde « à l’inouï de la déficience et des manières d’être déconcertantes qui peuvent en découler […] que Deligny avait clairement perçue après d’autres (Foucault, Castel) ». De fait, aujourd’hui, ils sont nombreux les psychanalystes qui, reclus dans leurs institutions ou dans leurs cabinets, ignorent, bien plus que leurs aînés, Lacan ou Maud Mannoni entre autres, cet agitateur, ce perturbateur que fut Fernand Deligny. De celui-là dont la trace – l’un de ses termes clés – demeure profondément inscrite, Roger Gentis écrivait ici même que « Personne n’a travaillé autant que lui l’art de penser à côté – à côté de tous les systèmes, de toutes les théories, de toutes les doctrines ». Dans son intégralité, sa diversité et sa richesse, cet imposant volume, que viendront compléter sans doute un jour les correspondances, témoigne de la puissance d’une démarche qui, pour peu qu’on la lise et que l’on veuille s’en inspirer, continue de bousculer les modes de pensée et les approches les mieux établis. Michel Plon
La Quinzaine littéraire ,
1er-15/12/2007
Projet D
« Il était une fois, et vraiment une seule fois… » Fernand Deligny est entré par un bord du siècle et l’a quitté par l’autre, en le traversant d’un grand arc marginal et germinal. Au long de ce parcours, comme à distance et « tout contre », au fil de cette trajectoire satellite, à son poste de sage maquisard, s’est constitué ce qu’il faut appeler une position, aux sens les plus rares. « Ici Deligny » commençait Le Moindre geste. Ici – position géographique : dès le début des années 1950, Deligny l’éducateur développe un réseau d’accueil d’adolescents en difficulté, puis à partir des années 1960 s’installe dans les Cévennes pour accueillir des enfants autistes, à l’écart des institutions. Position pragmatique et théorique : Deligny l’anthropologue élabore des relations ritualisées et sans paroles avec les enfants, qui l’entraînent dans des approches fondamentales du langage, de l’image, de l’humain. Position politique : il s’agit toujours de s’inscrire dans des débats, dialoguer avec, dialectiser par le dehors les faits et actes d’institutions ou théoriciens reconnus. « Il s’agit bien, à un moment donné, dans des lieux très réels, dans une conjecture on ne peut plus concrète, d’une position à tenir. Il ne m’est jamais arrivé de pouvoir la tenir plus de deux ou trois ans. À chaque fois elle était cernée, investie… », écrit-il en 1967 dans une description de son projet La Grande Cordée.1913–1996, « vraiment une seule fois » comme il l’écrira au début d’un conte pour la réédition de son recueil Les enfants ont des oreilles (1949), Deligny file sur sa ligne d’éducateur, éthologue, anthropologue, philosophe, poète général et inspirateur énorme du travail de tant d’autres. Une seule fois c’est-à-dire sans retour et avec ressassement, dans un alliage serré de pratiques concrètes, d’images et de films dont il organise ou motive les créations, de textes multiples où il développe une langue toujours plus personnelle. C’est l’immensité de ce travail que deux magnifiques initiatives éditoriales offrent simultanément à explorer. […] Il a fallu à Deligny son long parcours en arc pour arriver à ces formulations simples et définitives, et au fil de ce parcours un rapport constant et singulier à la pratique du dessin, du cinéma, pour parvenir à l’écriture d’_Acheminement vers l’image_ (1982), texte fondamental prenant la forme d’un monologue théorique adressé en style indirect libre à un « preneur d’images » que l’on retrouvera, en la personne de Renaud Victor, dans À propos d’un film à faire. Voilà l’alliage serré des textes et des images que l’on évoquait plus haut, et dont rend compte avec tout le souffle nécessaire l’impressionnant volume des Œuvres de Deligny, publié par les éditions L’Arachnéen sous la direction de Sandra Alvarez de Toledo. En quelques 1800 pages touffues, diverses, est rassemblé un choix de recueils de contes, des essais théoriques et autobiographiques (dont Acheminement vers l’image jusqu’ici inédit), des reproductions des cartes tracées pour rendre compte des errances des enfants, des numéros de revues, quelques articles […]. Organisées chronologiquement, introduites par de longs textes documentés et commentées par une série d’essais, ces Œuvres restituent pleinement le trajet et l’effort incessant de Deligny pour protéger sa position et sa parole en démultipliant les actions et les lieux, en inventant ses propres images et sa langue. On y expérimente la coexistence de la fiction et de la théorie, l’injonction poétique omniprésente, la place toujours plus importante de l’image – car « un roman s’empaille moins facilement qu’un traité pédagogique », « la dispersion est une alternative à l’exploitation », et « le film, un moyen de reconstituer la collectivité ». L’une des particularités de cette édition est d’évoquer sous la forme de séries de photogrammes l’intégralité des quatre longs métrages « de » Deligny […] Le recueil des Œuvres fait encore autre chose : adoptant aussi un abondant système de vignettes pour compléter chaque introduction aux textes, il établit des rimes implicites entre les photogrammes et les images d’histoire ou d’art reproduites au titre de l’illustration documentaire. […] Associations distantes, détails de gestes ou de paysages, passages de textures contribuent à une sorte d’iconologie libre et proliférante du travail visuel de Deligny et surtout, via leurs photogrammes, à disperser ses films dans une nébuleuse d’images. Cet effet du livre est d’autant plus précieux qu’il semble d’abord étranger aux effets des films. On voit surtout dans Le Moindre geste et Ce gamin, là comment la logorrhée d’Yves ou le mutisme de Janmari, les rythmes entêtés de leurs gestes et le mystère de certains déplacements ou postures, débarrassent les présences de toute intention et en conséquence, libère l’espace de ses directions et fonctions, et l’image de ses histoires. Dans un beau plan de Ce gamin, là, une fillette autiste se tient debout, un bras relevé plié, et ce bras rimant avec une disposition aléatoire de branches en arrière-plan vient soudain aplatir le cadre pour le rendre à une vie de traits, de stries, de traces d’ombres et de lumières. C’est comme la matière des signes qui s’offre là, mutique et dans les choses, faite pour passer par les corps en quittant ou rejoignant de l’eau, une pierre, un morceau de bois, suivant un autre type de prolifération dont les images et montages de cinéma pouvaient, disait Deligny, le mieux rendre compte. Sans doute parce que, comme il est écrit dans Acheminement…, « les images ne sont images qu’en troupe et donc en formation, l’une ricochant de l’autre et, d’une autre encore, ricochée. » Cyril Béghin
Les Cahiers du cinéma,
novembre 2007
Aires et figures de Deligny
En septembre 1976, il écrivait à Louis Althusser, alors maître à penser de toute une génération : « Dans notre pratique, quel est l’objet ? Tel ou tel enfant, sujet « psychotique » ? Certes pas. L’objet réel qu’il s’agit de transformer, c’est nous, nous là, nous proches de ces « sujets » qui, à proprement parler, ne le sont guère, et c’est pourquoi Ils y sont, là. » Comment en effet considérer que d’un côté il y a le « malaise » – notion banalisée, que la psychiatrie des années 60 avait élaborée dans l’intention généreuse d’éviter des étiquettes plus stigmatisantes –, le mal-être, le silence, l’inadaptation, le manque, le handicap, l’autisme, et, de l’autre, le savoir, l’écoute, le langage, la bonne volonté du « thérapeute » ?Si aux enfants psychotiques manque un Moi constitué, on ne saurait identifier les causes de leur souffrance muette sans chercher d’abord à savoir ce qui manque à celui qui veut « soigner leur blessure » pour être à ce point inexistant à leurs yeux. Avant de vouloir « entendre » quoi que ce soit, y compris une langue sans sujet, une langue désordonnée du corps et de l’agir, avant de chercher à savoir ce que le mutique livre en chaos ou blocs d’« insu », il faut d’abord se déprendre de soi – transformer une bonne part de soi-même en quelque chose d’« informe, de plastique », capable de « prendre les empreintes comme le mastic du serrurier ». Dès lors, il est presque impossible de dire « qui » était Fernand Deligny, éducateur, travailleur social, pédagogue, anthropologue, militant de l’éducation populaire, artiste, écrivain, cinéaste, « poète de l’autiste ». Aussi la parution, en un seul, immense volume, de toute son œuvre, y compris inédite, semble-t-elle un cadeau. On le reçoit comme une longue lettre d’un ami parti depuis longtemps très loin, et dont la présence n’était plus perceptible qu’en écho. En tant que « trace » de réalisations artistiques […], ou « filigrane » de travaux cinématographiques, psychiatriques ou philosophiques : surtout ceux de Deleuze et Guattari, dont les « lignes de fuite », les « cartographies schizoanalytiques » et les « rhizomes » doivent beaucoup aux cartes de « lignes d’erre » pensées par Deligny – inscrivant « en trajets ce qui en advient d’un enfant non parlant aux prises avec ces choses et ces manières d’être qui sont les nôtres ». D’abord travailleur social, au service de la cause de l’enfance délinquante – « me voilà depuis bientôt dix ans parmi ceux qui mettent le feu aux fermes, volent le charbon dans les péniches, ceux qui fraudent et vagabondent, ces racailles de moins de dix-huit ans qui criment, ingratent, assistancepubliquent, et se masturbent l’existence… » Fernand Deligny est l’inventeur des « aires de séjour » et de ce réseau alternatif d’enfants autistes qu’il accueille au hameau de Graniers, dans les Cévennes, où il vécut sans en bouger de 1968 à sa mort, en septembre 1996. Mais, s’il a été une sorte de légende, c’est que, de Pavillon 3 et Graine de crapule à L’Enfant de citadelle, ses Œuvres, dont l’édition d’aujourd’hui, scientifiquement impeccable, a la vertu d’ordonner l’ensemble complexe de « textes, articles, numéros de revues, dessins, cartes, photographiques, films », représentent un véritable laboratoire d’expériences, un gisement de « copeaux », de « trouvailles », d’« esquisses », de « vagabondages », qui sont autant de modalités, éphémères, fragiles, par lesquelles l’homme tente cahin-caha de se frayer un chemin dans la « masse des possibles », de découvrir les « détours du dire » et les « détours de l’agir ». Peut-être, pour comprendre ce à quoi Fernand Deligny a œuvré, faudrait-il tenter d’imaginer tout ce que peut signifier : « figure-toi ! » On ne sait pas si l’humain a un visage, qui l’assurerait qu’il est indéfectiblement humain. Mais « il a des figures », écrivait l’homme des Cévennes – « comme on le dirait en parlant d’une danse ». Robert Maggiori
Libération,
25/07/2007
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