Parution : 02/10/2008
ISBN : 978-2-9529302-1-5 256 pages 21,6 x 16,7 cm 25.00 euros |
Fernand Deligny
L’Arachnéen et autres textes
Postface de Bertrand Ogilvie
14 photographies et 18 cartes inédites La couverture existe en deux couleurs (mastic ou jaune) L’Arachnéen et les textes qui l’accompagnent ont été écrits par Fernand Deligny (1903–1996) dans la deuxième moitié des années 1970. Il vit alors dans les Cévennes, depuis 1968, date à laquelle il a créé un « réseau » de prise en charge informelle d’enfants autistes. Ce réseau est plus qu’un lieu de vie : un milieu entièrement créé à partir d’une réflexion sur le mode d’être autistique. Qu’est-ce qu’un espace perçu hors langage ? Quelle est la forme d’un déplacement sans perspective ni but ? Comment voir des gestes insensés sans céder au malaise et au réflexe commode de la nosographie ? Comment exister aux yeux de ceux qui ne nous regardent pas ? Comment admettre un monde qui ne soit pas le nôtre, un monde renversé, réellement commun, où l’agir cohabite avec nos actions et l’insu avec nos savoirs ? Telle est la toile de fond de « l’arachnéen », fait de lignes et de trous, de traces et d’énigmes, de questions sans autres réponses que l’incitation à voir ce qui ne se voit pas. Tel est l’enseignement de Janmari, l’enfant qui n’a jamais dit un mot, qui vibre aux éclats de l’eau et du feu, repère les sources et attrape les guêpes par les ailes sans les blesser. Deligny a clamé haut et fort son rejet de la psychanalyse. Il y a vu une mise aux normes du sujet, le pouvoir d’un dogme qui exclut ceux dont il a fait ses modèles de pensée : les individus sans existence sociale et sans nom. La seconde partie de L’Arachnéen et autres textes, intitulée « Quand le bonhomme n’y est pas », ouvre une perspective inattendue sur les liens entre son approche respectueuse, non invasive, sans interprétation ni « interpellation » (Bertrand Ogilvie) de l’autisme, et la psychanalyse ; entre l’espace-temps silencieux des aires de séjour ouvert à l’agir et aux « circonstances » et la séance psychanalytique censée accueillir l’« inouï ». Deligny interpelle ici la pensée de Lacan, et leur commune acception d’un réel hors langage, ineffable. L’Arachnéen et autres textes inclut un montage de photographies inédites de l’« Île d’en bas », où se déroula la toute première expérience de vie avec des enfants autistes ; et un ensemble de lignes d’erre, également inédites, qui furent la ruse principale de Deligny pour battre le langage en brèche. Son œuvre, ces textes, sont inséparables de telles images, entre trace et mystère. « Arachnéen, le mot m’enchante et quel dommage que, sur la planisphère, on ne trouve pas les îles Arachnéennes, ni îles, ni chaînes de montagne. À part les araignées, rien d’arachnéen ; peut-être quelquefois et par allusion furtive une broderie ou un détail d’architecture, alors qu’il est évident que devrait exister une langue qui arachnéenne serait et au moins un peuple sinon une civilisation. » (L’Arachnéen) « Ceci dit et lorsque l’espace devient concentrationnaire, la formation d’un réseau crée une sorte de hors qui permet à l’humain de survivre. » (L’Arachnéen) « L’agir arachnéen a toutes les caractéristiques des gestes rituels. » (L’Arachnéen) « Il est arrivé que l’aire de séjour soit comme maintenue par des pierres, comme autant de dérives dans le coutumier, ne serait-ce que pour nous aider à tenir compte de leur présence alors qu’elles ne marquaient rien, que ces pierres n’étaient pas des bornes sinon qu’elles semblaient marquer la limite entre deux modes d’être, le nôtre et celui des enfants. Ces pierres nous aidaient à agir nous-mêmes ces détours sans lesquels les trajets nécessaires dans le cours du faire restaient les nôtres et n’offraient guère d’attrait pour des gamins qui semblaient nous regarder de par-delà notre monde jonché d’intentions. » (L’Arachnéen) « Et l’humain alors apparaît comme étant ce qui reste, quelque peu en lambeaux, de l’arachnéen traversé par cette espèce de météorite aveugle qu’est la conscience. » (L’Arachnéen) « Quelle est notre recherche ? Pointer le repérable – autre “structure” que celle qui sous-tend le langage – qui “permet” l’agir de l’initiative. » (L’agir et l’agi) « En fait, ce que nous cherchons, c’est bien ce qu’il peut y avoir de commun entre ces enfants-là et nous. » (Carte prise, carte tracée) « Ce qui m’alerte, c’est ce qui alertait Claude Lévi-Strauss, entre autres, à savoir que si les hommes décident qu’ils ne sont semblables qu’entre eux, ils tracent une frontière : ils ont, en commun, une image de ce qu’ils sont, image invétérée. Et ce qui se pourrait, c’est que l’humain soit par-delà cette frontière qui provient d’une image, ne serait-ce que celle du corps. » (L’humain et le surnaturel) « Reste à partir à la découverte de ce “dehors”, bien que Lacan nous prévienne que nous, qui sommes pourvus de ce pérorer qui nous incombe, nous sommes dedans, et que nous ne pouvons pas en sortir. On comprendra ce que cette démarche d’aller y voir un peu “dehors” ce qui s’y passe peut avoir de tentant.Il se trouve que nous avons des guides qui nous attendent. Mais où la démarche devient particulièrement difficile, c’est qu’au lieu d’être là, dehors, à leur place, à point nommé comme le seraient les étoiles s’il s’agissait de je ne sais quel périple, voilà qu’ils nous suivent, feux follets plutôt qu’étoiles, et allez donc vous y retrouver dans cette danse de petits êtres qui, éventuellement, ne nous précèdent qu’en reprenant nos traces d’avant-hier ou d’il y a trois ans. » (Quand le bonhomme n’y est pas) > Pour consulter le sommaire et de plus larges extraits : |
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Fernand Deligny ; le parti pris des choses
Des travaux inédits du penseur inclassable, sur 15 ans de son expérience cévenole autour de la notion de réseau et de mode d’être autistique. Sur la couverture, on croit reconnaître un dessin ou peut-être est-ce un assemblage de fils de fer qui dessinent un visage, un animal ? Rien de tout cela, en feuilletant les dernières pages de l’ouvrage, il s’agit de cartes ou plutôt des « fameuses cartes » de Deligny. De quel territoire nous parlent ces cartes ? De celui d’enfants autistes installés dans les Cévennes, de leurs parcours mais aussi de leurs embardées. Pourquoi tracer ces lignes ? Pourquoi ces enfants suivent-ils telle route ? Pourquoi s’envoient-ils la tête contre les murs ? Silence. Le texte nous sèmera à chaque fois qu’on lui posera ces questions. Car les pourquoi n’intéressent pas beaucoup cet homme que l’on enrubanna de tant de noms. Deligny, l’éducateur, le poète, le soi-disant ancien instituteur, ne cherche pas à comprendre l’autisme et se méfie de toute interprétation, allant son chemin loin de la psychanalyse. Partons alors de l’élémentaire, l’eau. Un enfant suit l’eau, c’est Janmari, la muse de Deligny, celui dont il retranscrira les trajets sur une carte pendant des années. Janmari suit l’eau, ce n’est pas son projet, son vouloir, c’est son agir. Un geste mis à l’infinitif. Voilà simplement ce dont attestent les cartes : le mouvement des êtres dans l’espace, leurs « lignes d’erre », un en deçà de la parole : le repérer, comme il le nomme. Cette connaissance primordiale de l’espace par le corps, il l’opposera au pérorer, au langage. Or, pour la psychanalyse et plus particulièrement pour Lacan avec lequel il dialogue dans ses textes, de ce pérorer « nous ne pouvons pas en sortir » : pas de sortie du fameux « tout est langage ». Adage de ces stagiaires en psychiatrie, qui viendront auprès de Deligny quêter quelques explications ou « maîtres mots » sur l’autisme. Deligny choisira de s’exiler de cet adage qui a le vent en poupe. Solitaire, se dérobant à toute interpellation, il s’installera dans cette nature hors d’atteinte, au cœur des Cévennes avec des autistes, ceux-là même que le langage a mis dehors. Il inventera pour eux une robinsonnade, un archipel, un radeau, autant d’évocations du voyage originel pour décrire un lieu qui sera celui de l’expérimentation. L’Arachnéen et autres textes raconte cette utopie qui commença en 1967, quinze ans avant l’écriture de ces textes. Plongés dans l’épaisseur de la forêt, des éducateurs, des paysans, vivant aux côtés d’enfants autistes, pour former une communauté d’êtres, ce qu’il nomme un « réseau ». Quelques pierres, un arbre, des paniers et un ciel ouvert, les photographies qui accompagnent les textes laissent entrevoir un espace mi-conceptuel mi-réel, une sorte de milieu « élémentaire ». Le lieu idéal où peut s’inventer un mythe, où l’on prêche la géographie des corps contre l’histoire du sujet conscient, la présence plutôt que la compréhension, l’agir contre le pérorer. Très loin du « dressage » comportementaliste », comme le souligne Bertrand Ogilvie dans sa postface, mais tout aussi exilé de l’interprétation psychanalytique, le mythe Deligny suggère une place pour « ceux qui n’ont pas de projets ». Une place où l’on cessera de vouloir analyser l’enfant malade pour simplement lui proposer d’être, avec lui. Autrement dit, une place pour l’humain, celui pour qui l’eau, l’espace, la nature comptent lorsqu’ils ont cessé de compter pour l’homme. De cette posture, se profilera une anthropologie de l’homme, une anthropologie de l’humain. Catherine Jourdan
L'Humanité,
25/02/2009
Sacré bonhomme !
On croyait avoir tout lu, ou pouvoir encore tout lire avec l’imposant volume, mille huit cents pages, publié l’an dernier intitulé Œuvres. Il y manquait quelques textes devenus introuvables, tous inscrits dans cette période (1976–1982) dont l’éditrice et préfacière, Sandra Alvarez de Toledo, rappelle qu’elle fut celle de la « fin des utopies, des alternatives », celle du « retour à l’ordre ». Le contraste, aujourd’hui, n’en est que plus marquant. Deligny persiste et signe, il foule aux pieds toute forme d’idée reçue, il anticipe sur la destruction qu’engendreront les impératifs de gestion, d’évaluation et autres classifications aujourd’hui triomphants dans ces domaines, l’éducation, la santé mais aussi la folie, où les valeurs de liberté et d’altérité sont en train de périr. Michel Plon
La Quinzaine littéraire ,
16-31 décembre 2008
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