Éditions du Croquant Savoir/Agir
Sportifs en danger
Parution : 15/02/2008
ISBN : 978-2-9149-6838-6
128 pages
11,5 x 17 cm
10.00 euros
Sébastien Fleuriel - Manuel Schotté
Sportifs en danger
La condition des travailleurs sportifs
En matière d’ouvrage grand public, les productions engagées sur le sport et les sportifs alternent entre deux types de modèles : la fable et la critique radicale. Les rayons des bibliothèques regorgent de publications conçues sur le modèle de La fabuleuse histoire… (des JO, de tel ou tel sport, etc.) et autres hagiographies du même genre. Dans une moindre mesure, s’y rencontrent également quelques textes visant à dénoncer de façon unilatérale « les dérives » propres au sport : le dopage, la corruption, etc.
Entre exaltation euphorique de la compétition sportive et pure dénonciation de ses méfaits, il reste une place éditoriale pour une production engagée en faveur des sportifs et de leur condition spécifique à travers la description des tensions qu’ils traversent. Dans ce cadre, il s’agit d’ouvrir une approche inédite en considérant le sport d’élite comme un travail.
Observer les sportifs sous cet angle permet de mettre en évidence que les sportifs sont soumis à des conditions de pratique et d’existence caractérisées par une insécurité foncière.
Ouvrant des pistes de réflexion sociologique sur le fonctionnement de l’espace du sport de compétition, l’ouvrage se veut aussi être un outil dont pourraient se saisir les dirigeants du monde sportif pour aborder la question du traitement des sportifs sous un mode renouvelé ; un mode qui, échappant à la double alternative de la lecture passionnée et de la critique radicale, permettrait d’envisager des formes collectives de protection des sportifs.
Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, sociologues et maîtres de conférences à l’université de Lille 2, sont membres du Centre d’études et de recherches administratives, politiques
et sociales (CERAPS-CNRS).
Sébastien Fleuriel a publié Le sport de haut niveau en France. Sociologie d’une catégorie de pensée (PUG, 2004).
Revue de presse
- Consulter Sylvain Pattieu Rouge, 17/04/2008
- Consulter Igor Martinache Liensocio.org, 31/03/2008
À l’heure où les Jeux olympiques de Pékin mobilisent les médias sur la question du boycott, le bref ouvrage de Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, deux jeunes sociologues, s’écarte judicieusement de l’événement sportif en lui-même pour s’intéresser à l’arrière-scène et même aux coulisses des activités sportives. Que ceux qui souhaitent débattre de façon stérile « pour » ou « contre » le sport passent leur chemin, ce livre n’a pas pour ambition de porter un jugement moral ou définitif sur une activité et une pratique sportives, mais de décrire les mécanismes qui conduisent de nombreux sportifs à la précarité. Derrière les salaires et contrats de Zinedine Zidane ou Laure Manaudou, de nombreux travailleurs du sport vivotent de leur art, de leur métier. Ils parcourent les meetings d’athlétisme, font le spectacle lors des courses régionales, s’entraînent et consacrent une partie de leur vie à la pratique compétitive pour des sommes dérisoires en définitive. Au nom de l’idéologie du sport amateur et désintéressé, le statut de travailleurs leur est dénié par des dirigeants fédéraux, enfermés dans une vision conservatrice et paternaliste, qui dénoncent l’argent dans le sport pour mieux maintenir leur mainmise. Ceux qui prônent le marché du sport-spectacle s’appuient également sur cet idéal amateur et ce refus de reconnaître le professionnalisme, et ils aggravent les conditions de travail des sportifs. Sans oublier que de nombreux athlètes sont d’origine étrangère et voient leur précarité renforcée par les incertitudes concernant la légalité de leur séjour en France. La passion masque alors l’exploitation, la pénibilité des conditions de travail et constitue un frein à toute mobilisation collective, tandis que le corps même des sportifs est exposé. Un plaidoyer argumenté, chiffré et passionnant en faveur des droits sociaux des athlètes, qui bouleverse les idées reçues sur le sport, et déplace le débat de la morale et de l’éthique vers le social.
Sylvain Pattieu
Rouge, 17/04/2008
Retour au sommaire des articles

« L’important, c’est de participer ». La devise du baron Pierre de Coubertin résume encore l’éthique censée fédérer les sportifs, de la pratique occasionnelle jusqu’au plus haut niveau. Et si le désintéressement n’était pas en fait d’abord une idéologie permettant l’exploitation des participants par les organisateurs du spectacle sportif ? Telle est en substance la thèse que défendent Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, maîtres de conférence en sociologie à à l’université de Lille 2, sont membres du Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS-CNRS). Plus exactement, expliquent-ils, les sportifs de haut niveau sont pris entre le marteau des dirigeants du mouvement sportif et l’enclume du marché dans sa version le plus débridée. Le pouvoir paternaliste des premiers est en effet légitimé par les valeurs désintéressées sur lesquelles s’est institutionnalisée la pratique sportive depuis un peu plus d’un siècle et les autorise à exercer un fort arbitraire tout en passant pour généreux, tandis que le second est présenté aujourd’hui comme le seul mode d’organisation « réaliste » de la compétition, au plus grand bénéfice des sponsors et autres promoteurs du spectacle sportif, mais pas des compétiteurs qui ne parviendront pas tout en haut du podium malgré un entraînement acharné.

Le moyen de sortir de cette double impasse consisterait selon les auteurs à reconnaître la pratique sportive intensive comme une profession à part entière, avec les garanties protectrices attachées à la condition salariale dont Robert Castel a bien décrit l’émergence progressive1. Seule une mobilisation collective des sportifs eux-mêmes pourrait sans doute permettre une telle reconnaissance2, mais celle-ci est entravée par l’idéologie du désintéressement et de l’ « exception sportive » ainsi que par un cloisonnement largement artificiel entre disciplines dont les sportifs ne sont pas les derniers défenseurs. On notera l’analogie de cette analyse avec celle que Lilian Mathieu a récemment dressé de l’espace de la prostitution, dont les travailleuses et travailleurs sont eux-mêmes insécurisés par la polarisation du discours public entre abolition et libéralisation de leur pratique3.

Dans la première partie de l’ouvrage, Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté retracent donc la genèse de la « définition légitime » du sport telle qu’elle s’est progressivement imposée dans l’Hexagone. Ils rappellent ainsi, à partir du travail de Norbert Elias et Erich Dunning4 que le sport moderne ne s’est diffusé en France qu’à la fin du XIXe siècle, et que l’imposition d’un code amateur imposant strictement la gratuité de la pratique a d’abord rempli une fonction distinctive, garantissant « la préservation d’un entre-soi propice à assurer la valeur sociale accordée au sport et à ceux qui s’y adonnent » (p.10). Les dirigeants bénévoles se sont ainsi progressivement posés comme les « gardiens du temple » des valeurs morales associées au sport, légitimées en cette mission par l’encadrement de l’Etat, à partir du moment où celui-ci a reconnu dans le sport un levier d’éducation et de contrôle de la jeunesse, ainsi que par un discours médiatique qui contribue largement à diffuser l’idée que « l’argent » serait le premier fléau du sport. Mais cette manière de dénier à la pratique sportive intensive le caractère d’un travail permet surtout aux dirigeants d’exercer une domination paternaliste, que leur « désintéressement » théorique5 achève de légitimer.

Pour sortir de la tutelle fédérale, les sportifs n’auraient qu’à se jeter dans les bras du « professionnalisme ». Tel est le message des organisateurs de spectacles sportifs et de certains « experts » du « management » sportif, que les auteurs qualifient d’ « évangélistes du marché » en empruntant l’expression forgée par Keith Dixon pour désigner les promoteurs du sens commun néolibéral au Royaume-Uni6. Le terme de professionnalisme est trompeur, car il ne s’agit pas d’une profession au sens traditionnel du terme, avec une organisation structurée et un ensemble de règles encadrant la catégorie, mais au contraire d’un marché du spectacle sportif où règne la règle du « winner-take-all », reconnue par tous comme la meilleure source de motivation et donc de spectacle. Les sportifs sont ainsi considérés dans ce nouveau modèle en progression comme des « entrepreneurs » d’eux-mêmes, et en cela pourraient préfigurer, comme les artistes7, la future condition de l’ensemble des travailleurs si la dérégulation du marché de l’emploi en route se poursuit.

En fait, comme les auteurs le montrent, ces deux discours opposés font bel et bien système au profit des « gardiens du temple » et des « évangélistes du marché »... et au détriment des sportifs. Car s’ils s’affrontent pour le contrôle de ces derniers, les responsables sportifs sont de facto associés dans leur précarisation. Les uns et les autres invoquent ainsi une « exception sportive » les premiers pour sauvegarder les valeurs qui sous-tendent leur tutelle, et les seconds pour maintenir la rentabilité de leurs entreprises. Ils convergent notamment sur le mythe d’un « marché universel de la performance » où il apparaît tout « naturel » de rémunérer les sportifs en fonction des résultats et non des efforts consentis.

Les sportifs de haut niveau évoluent ainsi dans une double-injonction contradictoire : apparaître comme des amateurs désintéressés dont les nombreux sacrifices sont déposés au pied de l’autel de l’« amour du sport », et se penser comme des professionnels contraints de développer des stratégies pour accumuler les ressources monétaires nécessaires. Le cas des athlètes d’élite qui écument les nombreuses courses sur route organisées chaque week-end aux quatre coins du pays qu’a étudié Manuel Schotté est ainsi exemplaire. Assurant le spectacle loin devant la masse des « coureurs du dimanche », ils doivent se livrer une lutte acharnée pour atteindre une des rares places primées de quelques centaines d’euros et ne pas repartir d’euros. Un système efficace pour les contraindre à « se dépasser » et qui entrave toute stratégie coopérative comme le « freinage » que pratiquent certains ouvriers de chantier par exemple pour supporter la charge de travail. Et ce ne sont pas que les porte-monnaie de ces « prolétaires de la performance » qui sont constamment menacés, mais également leur santé. Troubles articulaires, dysfonctionnements des organes, anorexie mentale ou boulimie sont ainsi surreprésentées chez les athlètes de haut niveau en fin de carrière (sans même parler des nombreuses blessures qui parsèment la carrière et y mettent souvent brutalement fin, ou des conséquences du dopage que les auteurs laissent de côté). Et encore ne s’agit-il pas des seuls problèmes de la retraite « sportive », puisque non seulement les individus concernés n’ont généralement pas cotisé au régime général, mais que la reconversion dans une autre activité s’avère souvent problématique. Ils sont soumis là encore au bon vouloir des dirigeants d’instances officielles qui peuvent éventuellement leur « offrir » un poste dans l’encadrement d’autres sportifs.

La pratique intensive du sport constitue ainsi une activité où, à l’inverse de la finance [8] les pertes sont individualisées et les profits collectivisées. Ainsi, la victoire d’un sportif ou d’une équipe est-elle revendiquée par ses dirigeants (et ses supporters serait-on tenté d’ajouter), tandis qu’en cas de défaite, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes…

Cette difficulté à construire la figure de travailleur sportif tient donc à l’entretien de deux idéologies en apparence concurrentes, mais qui convergent dans l’exploitation des sportifs (mais aussi des salariés d’associations sportives9). Une idéologie d’autant plus permissive qu’elle imprègne les sportifs eux-mêmes, qui comme le public sont leurrés par la surexposition des quelques-uns qui parviennent à tirer leur épingle du jeu tandis que les « recalés » bien plus nombreux sont soigneusement laissés dans l’ombre10. Cette situation est également entretenue par les nombreux clivages qui structurent le monde sportifs, et notamment la croyance des pratiquants de chaque discipline en la singularité de leur sport par rapport aux autres. Cette individualisation des situations de travail, à l’oeuvre également dans d’autres sphères du monde professionnel, entrave logiquement toute possibilité d’une action collective pour engager la construction de ce statut de sportif professionnel. Pourtant, de telles mobilisations sont possibles, l’exemple ayant été donné quelque peu paradoxalement par les Etats-Unis où les joueurs de hockey sur glace ou de base-ball ont été capables récemment de déclencher des grèves victorieuses d’une ampleur remarquable. Espérons que cet ouvrage contribuera à initier une prise de conscience de la part des sportifs qui consacrent une bonne part de leur vie à leur pratique. Dénotant avec une bonne part de la littérature scientifique consacrée au sport – et dont les auteurs expliquent qu’elle sert largement les « évangélistes de marché », Sportifs en danger vient dévoiler les enjeux que cachent certains discours « vertueux »11, une tâche qui suffirait à elle seule à justifier l’existence de la recherche sociologique. Laquelle ne mériterait pas « une heure de peine si elle ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif » comme le disait si justement Durkheim…

1 cf Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995

2 A l’instar de celle de la catégorie des « cadres » en France, qui tient très largement à un travail actif de construction de ses membres comme l’a bien montré Luc Boltanski – cf « Taxinomies sociales et luttes de classes. La mobilisation de “la classe moyenne” et l’invention des “cadres” » , Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 29, 1979, p.75–105 et Les cadres. La formation d’un groupe social, éditions de Minuit, 1982

3 Voir La condition prostituée, Textuel, coll. “La Discorde”, 2007, dont une note de lecture est disponible ici ?id_article=2943

4 Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Fayard, 1994 [édition originale en 1986]

5 Car s’ils ne sont souvent pas directement rémunérés, les dirigeants de clubs, comités ou fédérations profitent souvent de bénéfices secondaires loin d’être négligeables – l’exemple extrême étant celui des responsables du Comité International Olympique (CIO) éclaboussés par de récents scandales de corruption liés au choix des sites où doivent se tenir les prochaines olympiades d’été comme d’hiver

6 Cf Les évangélistes de marché, Liber-Raisons d’agir, 1998

7 Voir Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, Seuil, coll. « La République des idées », 2003

8 Voir notamment sur ce sujet les travaux de l’économiste Frédéric Lordon, par exemple « Crises financières, n’en tirer aucune leçon », Le Monde diplomatique, mars 2008

9 Un phénomène que l’on retrouve dans d’autres sphères de l’activité associative, comme l’a bien montré notamment l’ouvrage collectif dirigé par Annie Collovald dans L’humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de “solidarité internationale” en faveur du Tiers-Monde, Presses Universitaires de Rennes, 2002

10 Voir par exemple sur la question des « naufragés » de la sélection dans le football l’article de Johann Harscoët, « Tu seras Pelé, Maradona, Zidane ou… rien », Le Monde diplomatique, juin 2006

11 Voir dans un autre registre – financier – malheureusement d’actualité, Et la vertu sauvera le monde. Après la débâcle financière, le salut par l’« éthique » ? de Frédéric Lordon, Liber-Raisons d’agir, 2003

Igor Martinache
Liensocio.org, 31/03/2008
Retour au sommaire des articles
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net