Cent pages Hors collection
Le Piano, la naine et les chiens errants
Parution : 15/02/2005
ISBN : 2 906724 91 2
64 pages
12,5 x 19,5 cm
8.00 euros
Maurice Raphaël
Le Piano, la naine et les chiens errants
Victor Marie Lepage est né à Toulon en 1918 (mort en 1977). Il publie entre 1948 et 1954 sous le nom de Maurice Raphaël onze livres dont le plus connu est Ainsi soit-il (éditions du Scorpion 1948, Éric Losfeld, 1969). Malgré l’admiration d’André Breton et Raymond Guérin, c’est un échec. Dégoûté, Maurice Raphaël change de style et de nom : Ange Bastiani commence une carrière d’auteur de romans policiers en 1954. Il signe également Zep Cassini, Ange Gabrielli, Ralph Bertis, Vic Vorlier, Luigi da Costa, Hugo Prince et publie jusqu’à sa mort une centaine de livres.
Le Piano, la naine et les chiens errants a paru en 1953 dans un recueil de nouvelles intitulé L’Emploi du temps (éditions J.A.R.).

« Maurice Raphaël, styliste du gluant, exerçait ses talents en exergue du grand air, se confinant au rayon exténuant de la poisse, de l’étouffoir, de l’impasse, se mouvant dans l’air vicié, naviguant entre le bris et le débris. » Olivier Bailly, Le Nouveau Quotidien
« Imaginez une ville pleine de gens à histoires impossibles, l’autre monde et le toutime. Une ville perméable à tout, à tous, à un cri, à un rire, à des mots, encore des mots, des paroles de tout et de rien, des mots de passe et des mots sans suite, perméable au sang et aux larmes —de quoi rire aux larmes —aux eaux de vidange et aux eaux lustrales débitées dans des artères de plomb par la Compagnie du Gaz et de l’Électricité.

Toulon, le port de la montagne.

Toulon, planté de palmiers, de dattiers et de platanes, lové autour de minuscules placettes où chantent des fontaines feuillues. La ville aux mille venelles enchevêtrées, enroulées sur elles-mêmes, inextricablement, une pelote dont il serait impossible de démêler aucun bout, la ville pleine d’ombres brutales et de clartés aveuglantes, une grille de mots croisés, si pleine d’incertitudes et qui déconcerte à coups de petites énigmes faciles à résoudre.

Toulon est truffé de mystères à tiroirs, comme un meuble chinois. C’est la cité des malentendus. Toulon est semblable à ces phantasmes du sommeil de l’aube dont les incohérences sont conduites avec la plus grande logique et dont les gestes les plus absurdes semblent tous résulter d’une impérieuse nécessité qui n’offre prise à aucun doute. C’est l’extrême, la rigoureuse logique de la démence.

Le quartier réservé a été dépossédé de ses maisons d’illusions, mais il demeure intact, étalé au soleil, pareil à un beau fruit offert à tous, mais sur lequel nul n’oserait porter les dents de crainte d’y goûter un poison subtil. Les filles de plaisir sont devenues couturières en chambre, masseuses, diseuses de bonne aventure et jeteuses de sorts, mais ce sont là les fausses professions de l’existence clandestine et leurs corps n’ont pas changé de destination.

Les rues de Toulon vivent la nuit. Une étrange faune s’y meut... filles et mendiants, marins et nervis, tirailleurs sénégalais, marsouins, bigorneaux, berbères marchands de tapis, de ceintures et de babouches, vendeurs ambulants de glaces, de pistaches salées, de cacahuètes et de chichifrégi...

[…]

Nine Sinibaldi avait vingt-trois ans et pensait à son piano qu’elle allait avoir pour Noël. Elle y pensait comme tous les matins, en venant acheter ses provisions. Seulement, cette fois, ça y était. Elle en oubliait qu’elle était naine et ne pouvait jamais attraper au vol aucun regard d’homme. Elle devait vivre dans un univers de nombrils. Elle se déhanchait un peu en marchant et portait la tête légèrement inclinée sur le côté, vers l’épaule droite qu’elle avait plus haute que l’autre. Mais de penser à son piano, ça la vengeait des autres qui n’en avaient pas et n’en auraient sans doute jamais.

Sur le coup de onze heures et demie, la sirène de l’arsenal de terre sonna et la fit se presser. Elle avait encore à acheter un kilo de pommes de terre jaunes, du cerfeuil et du persil. Elle devait renverser la tête en arrière pour parler aux gens et prenait un air grave pour leur en imposer. Elle était d’ailleurs naturellement grave. C’est peut-être ce qui lui donnait l’air vieux. Elle avait une tête de vieille. Elle avait toujours eu une tête de vieille. De vieille enfant. Une vieille sans rides, aux cheveux noirs crépus qui lui pendaient jusqu’au milieu du dos. Sa bouche était petite et charnue et elle la maquillait avec un fard rose qui convenait bien à son teint. La seule chose qui n’était pas ratée en elle, c’étaient es yeux. Des yeux merveilleux, profonds comme des puits, d’une couleur hésitant entre le violet et le vert véronèse et ourlés de très longs cils aussi noirs que ses cheveux. Il était regrettable que des yeux pareils en fussent réduits à contempler éternellement des nombrils de face et des fesses de dos.

— Cette petite, elle a des yeux comme des diamants, des pierres précieuses, disait son père lorsqu’on ne savait pas encore qu’elle s’arrêterait un beau jour de grandir. Mais depuis, personne n’avait plus parlé de ses yeux et elle-même ne les regardait plus dans les glaces, parce que penser qu’elle avait de beaux yeux, ça lui faisait trop songer à tout le reste.

À la poissonnerie, elle se faisait traiter de gibouse lorsqu’elle n’était pas d’accord sur la fraîcheur du poisson. Elle n’était pas bossue, ce n’était pas vrai. Les poissonnières ont des mauvaises langues, tout le monde sait ça. Elle avait même un dos court, bien sûr, mais droit et très joliment cambré. Il lui arrivait quelquefois de le regarder dans l’armoire à glace de la chambre de ses parents. Elle relevait alors ses cheveux pour le voir tout entier.

Si seulement les autres pouvaient me voir comme je me vois, pensait-elle alors. Et encore la glace était fendue dans le bas et piquée de chiures de mouches et par plaques le tain manquait, ce qui laissait des taches de son corps sans reflets. Ça ne lui arrivait d’ailleurs pas souvent de pouvoir se regarder en toute tranquillité dans l’armoire à glace de ses parents. Il fallait qu’elle fût seule à la maison et c’était bien rare. »
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net