Parution : 24/10/2011
ISBN : 978-2-7489-0145-0 240 pages 15 x 21 cm 20.00 euros |
Agone 46
Apprendre le travail
Coordination Sylvain Laurens & Julian Mischi
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SOMMAIRE Éditorial : L’école & la clôture des destins sociaux, Sylvain Laurens & Julian Mischi L’ensemble de l’expérience scolaire mérite d’être analysée en prêtant attention non seulement aux savoirs pédagogiques mais aussi aux comportements des élèves, en dévoilant les rapports de domination mais aussi d’insubordination qui s’y expriment. Quelles sont les inclinations personnelles incorporées au fil des ans à travers la répétition métronomée des séquences, les injonctions à « tenir en place », rester assis pendant des heures, obéir à des ordres, « rendre un travail dans les temps », « s’exprimer dans un niveau de langage adéquat », etc. ? En quoi ces dispositions peuvent-elles faciliter des orientations scolaires et professionnelles et être transposées dans d’autres univers sociaux ? Quelles sont les formes de sociabilité tissées entre élèves face à l’autorité pédagogique ? Quels rapports aux ordres, aux injonctions professorales, aux valeurs et savoirs des classes dominantes sont intériorisés au fil des cursus ? L’ordre technique et l’ordre des choses, Claude Grignon Les oppositions « manuel »/« intellectuel », « concret »/« abstrait » constituent pour ainsi dire la monnaie de l’opposition générale entre « naturel » et « homme cultivé », entre « nature » et « culture ». Ce qui définit en propre l’homme cultivé, l’homme « véritablement homme », c’est qu’il est censé ne jamais agir – et ne jamais subir – à la manière d’un animal ou d’une chose : exercer une fonction de commandement, ou « de conception », c’est mettre en œuvre ce qui est censé appartenir en propre à l’homme, le langage et la pensée. Inversement, parce que leur mode de vie, leurs manières de sentir, d’agir et de penser reflètent nécessairement leur type d’activité professionnelle, ceux qui sont réputés se servir plutôt de leur corps que de leur esprit dans l’exercice de leur métier ne peuvent jamais être considérés comme des hommes tout à fait « accomplis ». Les politiques de « revalorisation du travail manuel » (1975–1981), Sylvain Laurens & Julian Mischi « Maintenant la priorité est aux travailleurs manuels ! ». C’est sous ce slogan qu’une politique gouvernementale s’engage en janvier 1976 sous l’impulsion de Lionel Stoléru, nommé par Valéry Giscard d’Estaing secrétaire d’État à la Condition des travailleurs manuels. Il se retrouve ainsi au cœur d’une vaste campagne de valorisation médiatique en direction de « ceux qui travaillent avec leurs mains » : il évoque leur sort dans les journaux ou lors de débats télévisés, mais aussi à l’occasion de rencontres organisées avec des ouvriers dans le cadre d’un tour de France des usines ou lors de la remise de la médaille du meilleur ouvrier de France. Les discours publics sur les formes d’opposition entre travail « intellectuel » et « manuel » sont bien sûr bien plus anciennes ; mais elles semblent toutefois subitement (re)devenir d’actualité dans une conjoncture marquée par les débats publics autour de la « crise » et par les différentes stratégies gouvernementales et patronales de réponse aux conflits sociaux qui éclatent dans le sillage de mai-juin 68. La division « intellectuel / manuel » ou le recto-verso des rapports de domination, Entretien avec Paul Willis, Sylvain Laurens & Julian Mischi Je n’en appelle pas à porter attention aux « frémissements d’en bas » avec une sorte de romance, de nostalgie ou même dans l’espoir de répondre à la question d’Howard Becker « De quel côté sommes nous ? » J’en appelle à une compréhension des rapports sociaux proprement scientifique. Nous avons besoin d’une nouvelle façon de penser les classes, laissant derrière nous cette vision d’une opposition entre des blocs homogènes qui se font face comme des armées. Maintenant que nous n’avons plus les garanties offertes par ces structures immuables proposées par le marxisme, l’étude des sentiments de classe et de la production de sens doit être construite empiriquement depuis le bas afin de comprendre comment il est possible pour des individus de faire face de façon imaginative au fait de ne devoir qu’à leur force de travail de ne pas tomber dans une forme de déchéance. C’est à ce prix que l’on comprendra que ce qui s’apparente à une solution dans un lieu social peut être un problème dans un autre. Retour sur le paradoxe de Willis : les destins scolaires des jeunes d’origine populaire dans l’École massifiée, Ugo Palheta Même si ce qui interpelle Willis tient non dans la mesure des inégalités de destin scolaire et social, mais dans les modalités concrètes de la reproduction sociale, il nous semble nécessaire de revenir sur ce soubassement dans la mesure où celui-ci est aujourd’hui contesté (et pas seulement par les idéologues libéraux de la méritocratie scolaire). L’argument mobilisé consiste à affirmer que les vagues de « démocratisation scolaire », même limitées quant à leurs effets égalisateurs, auraient permis à une fraction significative des jeunes d’origine populaire d’accéder à l’enseignement supérieur, et auraient ainsi rendu crédible pour les familles populaires la perspective d’une mobilité sociale par l’École, à tel point que ces dernières se seraient « converties » au modèle des études longues. Il n’est pas possible de réfuter en un court article cet argument mais, en mobilisant quelques résultats issus d’une étude sur l’enseignement professionnel et son public, on voudrait montrer que la thèse de Willis demeure pertinente pour analyser le système d’enseignement français contemporain. Entre lycée professionnel et travail ouvrier : la « culture anti-école » à l’œuvre ou la formation des destins sociaux, Audrey Mariette Ce que les membres de l’institution scolaire interprètent comme des « démotivations » qui seraient elles-mêmes liées à des « orientations par défaut » dans la voie professionnelle et qui expliqueraient les « décrochages scolaires » et les « déscolarisations » s’éclairent de manière différente à l’aune de la culture propre aux jeunes enquêtés, comme des attitudes « anti-conformistes » non réductibles à la notion d’ « échec scolaire ». En effet, « en pénétrant les contradictions qui forment le noyau de l’école ouvrière, la “culture anti-école” aide à libérer ses membres du poids du conformisme et des réussites conventionnelles. » La mise en équivalence entre arrêt d’études et « échec scolaire » est ainsi le fait de l’institution scolaire, de même que « l’orientation par défaut », la « démotivation » ou encore le « décrochage » sont des catégories de pensée relevant du langage institutionnel. La notion elle-même d’échec nécessite dès lors d’être déconstruite (voire refusée) parce qu’elle impose l’idée que les jeunes concernés seraient du côté des « vaincus » alors que ce qui est considéré par l’institution comme un « échec » peut être vécu comme un « succès », une « réussite » par ces mêmes jeunes, à travers l’accès et la valorisation de l’indépendance. Les enjeux de l’apprentissage du métier d’agriculteur pour la reproduction sociale du groupe, Lucie Alarcon À la famille et l’école, s’ajoute un troisième acteur placé en situation d’intermédiaire dans la formation des agriculteurs : la profession, à travers entre autres le rôle joué par les maîtres de stage. En effet, dans l’enseignement agricole et plus largement dans l’enseignement professionnel, les élèves effectuent des stages en entreprise, de durée variable en fonction du type d’établissements. Les organismes agricoles, comme les syndicats, les coopératives, les centres de gestion ou les chambres d’agriculture interviennent ainsi à travers les formations continues et réunions d’information qu’ils proposent. On le pressent : le métier d’agriculteur tel qu’il est transmis dans les familles, les centres de formations et les stages pratiques n’est peut être pas toujours exactement le même. Entre transmission familiale, scolaire et « experte » du métier, les jeunes agriculteurs sont soumis à des injonctions contradictoires et des façons différentes d’appréhender le métier. Se trouver à sa place comme ouvrier ? L’ajustement progressif au travail d’ouvrier qualifié, Séverine Misset Si dans le cas des ouvriers non qualifiés, on constate un rejet massif du destin ouvrier associé à une dévalorisation de l’enseignement professionnel, au sein de la population des ouvriers professionnels, on est au contraire frappés par l’apparition de discours positifs sur l’école ainsi que par l’affirmation récurrente d’une « fierté » relative au travail exercé. Au cours des entretiens, ces ouvriers professionnels semblent mettre en avant leur appartenance à une forme d’ « élite ouvrière » tant au sein du lycée professionnel qu’au sein de l’atelier de fabrication. Cet article se fixe alors pour objectif d’analyser ce rapport positif au travail exprimé par la plupart de ces ouvriers qualifiés, et pour une partie d’entre eux le rapport positif à l’enseignement professionnel, en montrant comment s’opère un ajustement progressif à la condition d’ouvrier qualifié. HISTOIRE RADICALE Victorio Vidali, Tina Modotti, le stalinisme et la révolution, Claudio Albertani, traduit de l’italien par Miguel Chueca, présentation de Charles Jacquier LA LEÇON DES CHOSES Dossier « Actualités de Perry Anderson. Portrait d’un intellectuel marxiste britannique » |
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SUR LES ONDES
• Radio libertaire – « Chroniques syndicales » présentation de la revue 46 par Julian Mischi, invité de Marie Christine Rojas Guerra (samedi 29 octobre 2011, 11h30)
Compte-rendu
La revue Agone revient avec cette 46e livraison sur la question scolaire. On se souvient encore du numéro « L’éducation et ses contraires » qui avait fait date (Agone, n° 29/30, 2004 – Voir recension N’Autre école, n° 11). « Apprendre le travail » repart des problématiques dégagées dans les années 1970 par un certain nombre de sociologues qui avaient décrypté et dénoncé les mécanismes scolaires de la reproduction sociale et de la légitimation des hiérarchies. Bourdieu et Passeron, bien sûr, mais aussi et surtout le sociologue anglais Paul Willis (Learning to labour) qui voulait retisser les liens entre sociologie de l’expérience scolaire et sociologie du travail et que l’on retrouve dans ce numéro à travers un entretien. Les articles s’organisent donc dans un va-et-vient entre le monde de l’école et le monde du travail. Questionnant la division intellectuel/manuel, ils s’efforcent de comprendre comment se construisent les processus d’intériorisation des normes et la reproduction de l’ordre social mais aussi, et là est toute la richesse de cette lecture, les stratégies de résistances mises en place en particulier par la jeunesse ouvrière à travers une culture anti-école. Insubordination contre domination, donc. Cette livraison précède la publication du fameux livre de Paul Willis (L’École des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots ouvriers, Agone, 2011) sur lequel nous reviendrons longuement dans le prochain N’Autre école.
N'autre école n°31,
hiver 2011-2012
Destinée et reproduction
En association avec les éditions Agone, Approches, Culture et Territoires organisait le 17 janvier à la Cité des Associations une rencontre-débat intitulée Apprendre le travail. Les deux jeunes sociologues présents, Syvain Laurens (Université de limoges) et Ugo Palheta (Poitiers) ont contribue au n° 46 de la Revue Agone parue au dernier trimestre 2011, dont c’était le thème. Ils ont aussi préfacé l’ouvrage de Paul Willis publié en parallèle, L’école des ouvriers, un classique dans l’univers de la sociologie, mais qui jamais auparavant n’avait été traduit en français.Selon les intervenants, «la collection L’ordre des choses a pour vocation de remettre dans le débat actuel des œuvres méconnues » ; cependant en quoi cette recherche vieille de 35 ans (Willis s’est immergé dans une ville ouvrière des Midlands dans les années 1970) est-elle toujours pertinente aujourd’hui ? Et bien parce que dans la veine des écrits de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, elle établit que le savoir transmis par l’école n’est pas neutre, et il semble qu’il en aille encore ainsi, en tous cas en France en 2012. N’en déplaise aux « naturalistes de droite, qui pensent que les enfants des classes défavorisées échouent parce qu’ils sont bêtes, ou aux crypto-naturalistes, pour qui l’échec est dû à la pauvreté, c’est le caractère de classe de la culture transmise qui est prédominant. » En d’autres termes, certains jeunes transforment en choix ce qui est préparé en amont comme un travail de sape et de sélection, par intériorisation de l’échec. S’investiraient-ils plus, qu’ils ne seraient de toute façon pas facilement convaincus d’avoir la légitimité d’aboutir à un autre type d’emplois que ceux de leurs aînés. Statistiques de l’INSEE à l’appui, les deux sociologues démontent au passage quelques idées reçues : non, il n’est pas vrai que les diplômes ne comptent plus, ne serait-ce qu’en terme de dynamique de carrière car plus jeune on quitte l’école, moins on évoluera. « Le collège reste la gare de triage de l’orientation, d’une violence sociale terrible, avec dualisation très forte des perspectives. » Si l’on observe de près un marqueur comme celui du redoublement à l’orée du XXIe siècle, seulement 14,7 % des élèves de classes populaires en 1ère générale n’avaient jamais redoublé, contre 69 % dans les classes favorisées. Quant à l’objectif Chevènement d’emmener 80 % d’une génération au bac, il n’a jamais été atteint, et non, le diplôme n’est pas « bradé ». Mais les politiques de massification scolaire, le chômage, la désindustrialisation n’ont-ils en rien changé la donne ? « La massification a été en majorité ségrégative, d’où la persistance et l’étanchéité des hiérarchies professionnelles qui en découlent. Ce qui a le plus démocratisé l’institution scolaire, c’est l’arrivée des instituteurs issus des classes moyennes à l’École Normale. » Comment alors aborder cette question cruciale de la démocratisation du savoir ? Nos sociologues contemporains n’ont hélas pas de solution miracle, pas plus que Paul Willis en son temps. Gaëlle Cloarec
Zibeline n°49,
15/02/12
Compte-rendu
Lire l’article sur le site de Liens socio Suite à la traduction de l’ouvrage de Paul Willis, L’école des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers, Agone propose un dossier dont les contributions reprennent à leur compte le projet de Willis. Puisque l’école a ouvert ses portes au plus grand nombre, on pourrait croire que l’essentiel de l’objectif d’une école émancipatrice est atteint, explicitent dans l’éditorial Sylvain Laurens et Julian Mischi. Mais ce n’est qu’une illusion, le processus de reproduction social décrit par Pierre Bourdieu dans les Héritiers s’est transformé mais n’a pas disparu. En ouvrant la « boîte noire » de l’école, en reliant la sociologie de l’éducation à d’autres sphères de la vie comme le travail, on découvre ainsi tout le sens du processus de « formation » des individus. L’école prépare les individus à accepter leur destin en donnant goût au travail manuel à l’encontre du travail intellectuel, en particulier pour les classes populaires. Samuel Bouron
Liens socio,
19/01/2012
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