Agone
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À paraître
Lyberagone
Agone 43
Parution : 18/06/2010
ISBN : 978-2-7489-0122-1
272 pages
15 x 21 cm
22.00 euros
Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
lyber
La Rédaction Éditorial (91 Ko)
Coordination Thierry Discepolo & GLB

Il est rare que l’épouse soit la seule femme qui réalise, « hors marché », le travail domestique au sens large : bonnes et prostituées, pour ne citer qu’elles, souvent migrantes, interviennent également, contre une rémunération plus ou moins sonnante et trébuchante. Cela implique-t-il pour autant que la classe des femmes n’existe pas, parce que les antagonismes entre « Madames » et migrantes sans papiers l’auraient fait voler en éclats ? Ce serait aussi simpliste que de penser que le prolétariat est un concept dépassé parce qu’on trouve en son sein des contremaîtres. La classe des femmes existe dans la mesure où existe une très nette division sexuelle du travail, qui exige des unes qu’elles réalisent le travail de reproduction sociale et qui en exempte les membres de la classe des hommes. Et il convient d’observer un organisateur du travail beaucoup plus à même de dresser des stratégies à moyen et long terme : l’État, en tant qu’agent des logiques d’accumulation de capital.

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SOMMAIRE

Éditorial: Ce que le tournant postmoderne fait au féminisme, la rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation, Christophe Darmangeat
De tous les thèmes qu’aborda il y a cent trente ans Friedrich Engels dans L’Origine de la famille, celui de l’oppression des femmes est sans aucun doute l’un de ceux qui continue de nos jours à être le plus chargé d’enjeux. L’ensemble des féministes conséquents ont en effet toujours considéré que le combat pour l’émancipation des femmes devait s’appuyer sur une claire compréhension des causes et des mécanismes de leur oppression. Les lignes qui suivent se proposent d’indiquer autour de quels axes il convient d’actualiser les raisonnements marxistes sur ce sujet à la lumière des innombrables découvertes qui se sont accumulées depuis un siècle.

Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès. Le mouvement des Mujeres Libres (1936–1939), Miguel Chueca
Dans sa « double lutte » pour l’émancipation sociale et féminine – pour la « liberté extérieure » et la « liberté intérieure » de la femme –, un des principaux mérites de Mujeres Libres fut certainement de mettre en évidence les points aveugles de l’organisation syndicaliste révolutionnaire dont elles étaient issues. Mais cela ne doit pas faire oublier que ce mouvement avait mis aussi à découvert les limites du seul combat contre les injustices issues de la différence de genre, qui pouvait éclipser – voire nier – le combat contre les différences de classe et la domination sociale, des sujets auxquels les femmes ouvrières de Mujeres Libres ne pouvaient rester indifférentes.

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976), Domitila Barrios de Chungara
Traduit de l’espagnol par Louis Constant et présenté par Elsa Laval
Je suis montée à la tribune et j’ai parlé. Je leur ai montré qu’elles ne vivaient pas dans le même monde que nous. Je leur ai montré qu’en Bolivie on ne respecte pas les droits de l’humanité. Que les dames qui s’organisent pour jouer à la canasta et applaudir le gouvernement ont droit à toutes les garanties et à tous les respects. Mais les femmes comme nous, les ménagères, qui nous organisons pour que se lèvent nos peuples, nous sommes battues, nous sommes poursuivies. Elles ne voyaient pas nos compagnons cracher leurs poumons sanglants, morceau par morceau… Elles ne voyaient pas la dénutrition de nos enfants. Et, bien sûr, elles ne savaient pas, comme nous, ce que c’est de se lever à quatre heures du matin et de se coucher à onze heures ou à minuit, rien que pour arriver à accomplir son travail domestique, parce que nous manquons de tout.

Pourquoi le post-structuralisme est une impasse pour le féminisme, Barbara Epstein
Traduit de l’anglais par Philippe Olivera
Les hypothèses qui sous-tendent le postmodernisme vont à l’encontre des fondamentaux du radicalisme politique et sa structure implicite est en contradiction avec les valeurs progressistes. La version du poststructuralisme adoptée par les féministes a principalement eu pour effet de saper l’analyse du monde social, en remplaçant les préoccupations sociales par des préoccupations intellectuelles et esthétiques. Bien que n’étant pas motivé par le dessein secret d’anéantir les mouvements progressistes, le postmodernisme a pour effet de déstabiliser les efforts tendant vers une analyse progressiste et décourage l’intérêt pour la réalité sociale.

Féminisme et postmodernisme, Sabina Lovibond
Traduit de l’anglais par Bruno Ambroise et Valérie Aucouturier
Il est difficile de voir comment quelqu’un pourrait se considérer comme
féministe et demeurer indifférent à la promesse moderniste d’une reconstruction sociale. Et la théorie féministe est largement redevable envers les analyses matérialistes des institutions – les écoles, les universités, etc. –, qui ont rendu possible la mise en évidence des rôles inégaux joués par différents groupes sociaux dans la détermination des normes de jugement. Elles ont ainsi révélé le caractère idéologique de systèmes de valeur qui passaient auparavant comme objectifs ou universellement valides. Le féminisme peut bénéficier, tout autant que n’importe quel mouvement radical, de la prise de conscience de ce que nos idées à propos de l’intelligibilité ou la puissance d’un argument sont médiatisées par un processus quasi interminable d’apprentissage et d’entraînement sociaux.

Peut-on penser une construction performative du genre ?, Bruno Ambroise
Une véritable attention aux conditions de fonctionnement des éventuels performatifs définissant l’identité sexuelle, une attention au concret de la vie du langage montre que celui-ci est tout à la fois plus affecté par les conditions concrètes des agents et moins « matériel » que ne le pensent les déconstructionnistes. Vouloir combattre réellement l’identité sexuelle des personnes, c’est-à-dire l’identité de genre, en tant que celle-ci est injurieuse et coercitive doit conduire à affronter les conditions réelles de réalisation des performatifs qui les instaurent et à se confronter aux conditions sociales, économiques, juridiques qui les sous-tendent. Car celles-ci, outre qu’elles conditionnent ces derniers (ou leurs fantômes), sont probablement plus effectives, dans la construction des identités sexuelles et leur hiérarchie, que les éventuelles normes qui les énoncent.

Cent ans de sollicitude en France. Domesticité, reproduction sociale, & migration, Jules Falquet et Nasima Moujoud
L’assignation des femmes au travail domestique et de reproduction sociale est une constante et constitue l’un des points nodaux des rapports sociaux de sexe. Mais il faut redimensionner le cadre d’analyse, sortir du foyer et de la gratuité : depuis le début du XXe siècle, il est rare que l’épouse soit la seule femme qui réalise, « hors marché », le travail domestique au sens large ; ainsi, bonnes et prostituées, pour ne citer qu’elles, souvent migrantes, interviennent également, contre une rémunération plus ou moins sonnante et trébuchante. Cela implique-t-il pour autant que la classe des femmes n’existe pas, parce que les antagonismes entre « Madames » et migrantes sans papiers l’auraient fait voler en éclats ? La classe des femmes existe bel et bien ; mais il convient d’observer un organisateur du travail autrement puissant que les « Madames » ou les « Messieurs » : l’État.

La leçon de choses
Au service de Robert Walser. Notes éditoriales, Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo
Un point c’est tout, Robert Walser ; traduit de l’allemand par Lucie Roignant
Note du traducteur, suivi de Curriculum. À propos de L’Homme à tout faire, Walter Weideli

Histoire radicale
Victor Serge (1890–1947). De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain. Présentation par Charles Jacquier
De Paris à Barcelone, Rirette Maîtrejean
Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté, Julian Gorkin
Le groupe Socialisme y Libertad. L’exil antiautoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940–1950), Claudio Albertani ; traduit de l’espagnol par Miguel Chueca

Revue de presse
- Consulter Compte-rendu Martine Chaponnière Nouvelles questions féministes, 2011
- Consulter Compte rendu Ghislaine Sathoud A babord !, Février/Mars 2011
- Consulter compte-rendu Irène (CAL-PNE) Alternative Libertaire n°198, septembre 2010
- Consulter compte-rendu FG À Contretemps n° 38, septembre 2010
Compte-rendu

Le point de départ de ce numéro est, comme bien souvent, une double interrogation. Tout d’abord, pourquoi le féminisme continue-t-il de se détourner de l’articulation du genre avec la classe sociale au profit de l’articulation du genre avec la race ? Ensuite, qu’a vraiment apporté le postmodernisme, ce résultat « d’un import export entre deux arrondissements parisiens et quelques universités étasuniennes » (p. 8) au féminisme en tant que mouvement de pensée, d’une part, en tant que mouvement politique, d’autre part ? Vous ne voyez pas le rapport entre les deux questions ? Il y en a pourtant bien un : le féminisme postmoderne américain, tout en voulant s’attaquer aux multiples formes de l’oppression, a généralement privilégié l’entrecroisement de l’oppression du genre et de la race au détriment de l’oppression de classe. Et, en France, les études féministes se sont finalement peu intéressées aux mécanismes de domination de classe, préférant l’analyse de genre dans les rapports Nord-Sud.
Rappelons brièvement que la philosophie postmoderne prend le contre-pied des Lumières, qui « présentaient l’espèce humaine comme engagée dans un effort porté vers la morale universelle et l’émancipation intellectuelle, et donc comme le sujet d’une expérience historique universelle. Elles postulaient également une raison humaine universelle, à l’aune de laquelle on jugeait du caractère “progressiste” ou non des tendances politiques et sociales – le but de la politique étant défini comme la réalisation pratique de la raison » (Lovibond : p. 108). La philosophie postmoderne fait donc voler en éclats les notions de vérité absolue et de naturalité, ainsi que les « grands récits » tels que le christianisme ou le socialisme, qui donnaient un sens à l’histoire, pour mettre à leur place le culturellement construit, le provisoire, l’instable, le fragmenté. L’alliance entre le féminisme et le postmodernisme (anglicisme qu’il vaudrait mieux remplacer par postmodernité) vient du fait que « la conception moderne des Lumières d’un sujet rationnel et autonome a été élaborée autour de la figure de l’homme blanc européen et que des institutions aussi étroitement liées à ce dernier que le colonialisme et le patriarcat étaient alors présentées comme légitimes et bénéfiques, y compris pour les peuples de couleur et les femmes opprimées » (Epstein : p. 93). La subordination morale et intellectuelle dans laquelle étaient maintenues ces catégories de population et l’intériorisation de l’oppression induite par cette subordination ont permis à cette fiction idéologique de perdurer jusque dans les années 1960.

Huit articles tentent d’apporter des réponses à la question posée en titre de l’éditorial : « Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme ». Dans sa contribution « Féminisme et postmodernisme », la philosophe britannique Sabina Lovibond convoque principalement trois représentants connus de la postmodernité : Jean François Lyotard, Alasdair Maclntyre et Richard Rorty, d’une part pour expliquer les fondements philosophiques de ce courant de pensée, d’autre part pour émettre quelques doutes quant à son efficacité – même philosophique – pour le mouvement des femmes.

Barbara Epstein, elle, va beaucoup plus loin. Le titre de son article donne d’ailleurs le ton : « Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme » (remarquez qu’il n’y a même pas de point d’interrogation !). Epstein reproche aux féministes postmodernes de saper toute possibilité d’action politique de la part du mouvement des femmes ou plutôt de ce qu’il en reste après la déferlante postmoderne : « Aussi longtemps que la grande majorité des êtres humains naîtront hommes ou femmes, la question de savoir si la dissolution des identités sexuelles est souhaitable restera ouverte, de même que celle de savoir comment faire en sorte qu’un grand nombre d’individus puissent se sentir concernés par une telle perspective. Y réduire le projet politique radical pose par ailleurs le problème de la dissolution de la catégorie des femmes en tant que base d’un mouvement féministe – ce qui n’est vraisemblablement pas pour demain. Un danger réel est que la théorie féministe se coupe des mouvements de femmes en même temps que d’autres mouvements sociaux progressistes jusqu’à perdre sa crédibilité en dehors de cercles relativement étroits » (p. 94).

La pensée de Judith Butler est bien sûr au centre du féminisme postmoderne américain. La plupart de ses ouvrages sont maintenant traduits en français, en particulier deux livres fondateurs de la théorie queer : Trouble dans le genre et Ces corps qui comptent. C’est à un aspect de l’œuvre de cette auteure qu’est consacré l’article de Bruno Ambroise, « Peut on penser une construction performative du genre ? » Ambroise livre une critique approfondie du concept de performativité tel que l’emploie Butler, laquelle non seulement est lacunaire dans sa définition des concepts de sexe, identités sexuelles, caractères sexuels et sexualité, mais qui en plus reste floue quant à son utilisation du concept de performativité lui même, dans la mesure où les conditions de réalisation de l’acte performatif ne sont pas réunies.

Une critique générale faite à la postmodernité et au féminisme postmoderniste dans le cas particulier est l’utilisation d’un langage abscons difficilement accessible à qui ne fait pas partie de ce petit monde là. On lit par exemple dans l’éditorial : « Arrive-t-il aux militantes qui se réclament de la queer theory de se demander à qui s’adresse une proposition comme celle ci : “En guise de stratégie pour dénaturaliser et resignifier les catégories relatives au corps, je déciderai et proposerai un ensemble de pratiques parodiques fondé sur une théorie performative des actes de genre, de pratiques qui sèment le trouble dans les catégories de corps, de sexe, de genre et de sexualité, et qui amorcent un processus subversif de resignification et de prolifération du sens débordant du cadre strictement binaire” (phrase extraite de Trouble dans le genre, de Judith Butler). Mais, à notre tour, nous pouvons nous poser la même question à propos du texte de Bruno Ambroise lorsqu’on lit : « [...] il s’agira ici de remettre en cause [l’]emploi très particulier [que fait Butler] du concept de performativité qui, en tout état de cause, manque proprement la radicalité de ce concept pour lui faire jouer un rôle radical qu’il ne peut pas jouer, étant donné sa fonction critique à l’égard d’une position scolastique que Butler a trop facilement tendance à adopter » (p. 146).

Comme pour revenir à une réalité qui en serait vraiment une, avec des femmes en chair et en os qui parlent et agissent en fonction de leur réalité à elles, la revue propose encore deux articles sur des actrices sociales, l’un sur un mouvement féminin de gauche actif durant la guerre d’Espagne, l’autre introduisant un extrait du fameux livre paru en France en 1978, Si on me donne la parole…, écrit par Domitila Barrios de Chungara, dont le prénom avait à l’époque fait le tour du monde.

Aussi passionnants l’un que l’autre, l’article qui ouvre ce dossier et celui qui le clôt s’éloignent de la problématique du féminisme postmoderne dans la mesure où, l’un comme l’autre, se situent plutôt dans une perspective matérialiste. En guise d’introduction, Christophe Darmangeat reprend les thèses d’Engels sur les origines de l’oppression des femmes en les réactualisant à l’aune des dernières découvertes anthropologiques. Il montre notamment comment le capitalisme porte en lui le potentiel d’une réalisation de l’égalité des sexes sans pour autant avoir jamais pu la faire advenir.

Enfin, l’article de Nasima Moujoud et de Jules Falquet se situe résolument dans une perspective intersectionnelle dans la mesure où il interroge les articulations entre sexe, classe et « race » à la lumière de la problématique du care (terme anglais difficilement traduisible signifiant travail d’aide ou travail de service à la personne) et cela depuis une centaine d’années en France. Malgré le manque de recherches sur ce sujet (les auteures critiquent d’ailleurs une certaine cécité des chercheuses féministes), il est possible, grâce à une analyse fine, de voir que les politiques migratoires, sociales et de l’emploi de l’État français présentent une certaine cohérence dans le maintien de la domination masculine par rapport au traitement des femmes, métropolitaines, colonisées et migrantes.

On l’aura compris, le féminisme postmoderne est loin de faire l’unanimité dans cette dernière livraison de la revue Agone. On peut d’ailleurs se demander, malgré l’influence énorme qu’a eue Judith Butler sur la théorie féministe, s’il perdurera, du moins dans sa forme actuelle, tellement centrée sur le discours, le langage et la théorie que les quelques féministes activistes qui restent y perdent un peu leur latin.

Martine Chaponnière
Nouvelles questions féministes, 2011
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Compte rendu
Comment le genre trouble la classe, tel est le titre du numéro 43 de la Revue Agone dont les champs de spécialisation sont l’histoire, la politique et la sociologie. La trame centrale de ce numéro est le féminisme. À ce thème principal sont rattachés des sous-thèmes : la division sexuelle du travail, l’oppression des femmes dans le cadre du marxisme, les actions menées par les femmes pour combattre les discriminations fondées sur le sexe. Précisons encore que ce dossier traite du féminisme en lien avec les problématiques du poststructuralisme et du postmodernisme.
En fait, le combat des femmes est vu sous divers angles et leurs interventions, comme on le fait remarquer avec justesse, ne sont pas confinées à un pays ou une région spécifique du monde. Elles ont une dimension planétaire plutôt que nationale ou continentale.
Richement documenté, ce numéro de la revue Agone présente une grande variété d’expériences, décevantes ou réconfortantes, vécues par les femmes : c’est en cela qu’il revêt un caractère international. Et c’est justement là que réside l’intérêt des contributions qu’il réunit : elles reflètent les enjeux actuels du féminisme.
Signalons enfin que les personnes intéressées par la recherche et les militantes féministes pourront y trouver des informations pertinentes pour approfondir leurs connaissances en matière de genre.
Ghislaine Sathoud
A babord !, Février/Mars 2011
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compte-rendu
Cette dernière livraison de la revue semestrielle Agone consacre son dossier central au féminisme. La problématique générale porte sur la critique des théories queer, en tantque théories féministes inspirées des courants postmodernes. La thèse qui traverse le dossier consiste à réhabiliter une analyse en termes de classes sociales contre l’analyse déconstructionniste et langagière des théories queer.
Deux articles ont plus particulièrement attiré mon attention dans la volonté de centrer la problématique féministe autour des questions de classe. Le premier est celui de Miguel Chueca consacrés aux Mujeres Libres. À la veille du congrès d’Alternative libertaire, où des questions similaires vont être discutées, le rappel du refus de la CNT, de la FAI et de la FIJL de reconnaître en 1938 le statut de quatrième branche du mouvement libertaire aux Mujeres libres, doit nous donner à réfléchir sur la sous-estimation de la cause des femmes dont a parfois fait preuve le mouvement libertaire.
Le second article est celui de Nasima Moujoud et Jules Falquet, consacré à la question du travail domestique des femmes migrantes. L’article se donne comme horizon de « mettre en évidence un rapport de classe entre femmes et hommes », de montrer « que ce rapport de classe de sexe existe bel et bien ».
Cependant, il me semble parfois que la focalisation sur la critique de l’application des théories postmodernes au féminisme conduise à certaines interprétations discutables. Ainsi attribuer la tentative de déconstruction des catégories de sexe dits biologiques uniquement aux théories queer m’apparait problématique, dans la mesure où il me semble que cela est aussi présent chez les féministes matérialistes. J’en veux pour preuve que la féministe matérialiste lesbienne Monique Wittig se retrouve ainsi classée chez les féministes poststructuralistes dans l’article de Barbara Epstein.
Il peut être plus pertinent par ailleurs d’appréhender les théories queer, non pas comme des théories féministes, mais du point de vue des question LGBTI. Ce n’est pas un hasard, à mon avis, si les principales théoriciennes queer aux États-Unis sont des lesbiennes, et si les principaux introducteurs de ces théories en France sont des intellectuels ou des militants homosexuels.
Irène (CAL-PNE)
Alternative Libertaire n°198, septembre 2010
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compte-rendu
« On voit mal comment le féminisme, comme tous les autres mouvements (intellectuels, politiques, artistiques, sociaux, etc.) existant dans ce monde-ci, aurait pu échapper complètement, d’une part aux effets de l’effondrement de représentativité du monde ouvrier ; d’autre part à 1’"esprit du temps". Et au sein de ce dernier, la nébuleuse postmoderne fait et défait certaines modes depuis plus d’une vingtaine d’années, notamment sous les bannières du "poststructuralisme" et de la French Theory. » Ces mots, repris de l’éditorial ouvrant cette quarante-troisième livraison de la revue-livre Agone, explicitent parfaitement son objet : s’interroger sur « ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme » en pointant le curseur de la critique sur sa variante « déconstructionniste » : la Queer Theory, dont Judith Butler fut l’initiatrice et demeure la grande prêtresse. Émergeant d’une forêt touffue de contributions théoriques souvent pertinentes mais parfois indigestes, comme celles de Barbara Epstein, Sabina Lovibond et Bruno Ambroise, quelques évocations de l’histoire sociale – notamment l’article de Miguel Chueca sur le mouvement Mujeres Libres et le discours de Domitila Bathos de Chungara, secrétaire du Comité des ménagères de Siglo XX (Bolivie), prononcé en août 1976 à la tribune des Nations unies – ont l’avantage de redonner de la vie à cette livraison. Sur un autre plan, dignes d’intérêt sont les études de Christophe Darmangeat sur « le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes » et de Nasima Moujoud et Jules Falquet sur « domesticité, reproduction sociale et migration ». Complètent ce numéro une « Leçon des choses » consacrée à l’écrivain Robert Walser (1878-1956) et, dans la toujours opportune rubrique « Histoire radicale », un beau dossier sur Victor Serge présenté par Charles Jacquier. Celui-ci, intégrant des témoignages de Rirette Maîtrejean et de Julián Gorkin, est enrichi d’une pertinente étude de Claudio Albertani sur le groupe « Socialismo y Libertad », auquel Serge participa durant son exil mexicain.
FG
À Contretemps n° 38, septembre 2010
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net