Parution : 18/06/2010
ISBN : 978-2-7489-0122-1 272 pages 15 x 21 cm 22.00 euros |
Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »
Coordination Thierry Discepolo & GLB
Il est rare que l’épouse soit la seule femme qui réalise, « hors marché », le travail domestique au sens large : bonnes et prostituées, pour ne citer qu’elles, souvent migrantes, interviennent également, contre une rémunération plus ou moins sonnante et trébuchante. Cela implique-t-il pour autant que la classe des femmes n’existe pas, parce que les antagonismes entre « Madames » et migrantes sans papiers l’auraient fait voler en éclats ? Ce serait aussi simpliste que de penser que le prolétariat est un concept dépassé parce qu’on trouve en son sein des contremaîtres. La classe des femmes existe dans la mesure où existe une très nette division sexuelle du travail, qui exige des unes qu’elles réalisent le travail de reproduction sociale et qui en exempte les membres de la classe des hommes. Et il convient d’observer un organisateur du travail beaucoup plus à même de dresser des stratégies à moyen et long terme : l’État, en tant qu’agent des logiques d’accumulation de capital. > vous souhaitez vous abonner à la revue Agone SOMMAIRE Éditorial: Ce que le tournant postmoderne fait au féminisme, la rédaction Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation, Christophe Darmangeat Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès. Le mouvement des Mujeres Libres (1936–1939), Miguel Chueca Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976), Domitila Barrios de Chungara Pourquoi le post-structuralisme est une impasse pour le féminisme, Barbara Epstein Féminisme et postmodernisme, Sabina Lovibond Peut-on penser une construction performative du genre ?, Bruno Ambroise Cent ans de sollicitude en France. Domesticité, reproduction sociale, & migration, Jules Falquet et Nasima Moujoud La leçon de choses Histoire radicale |
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Compte-rendu
Le point de départ de ce numéro est, comme bien souvent, une double interrogation. Tout d’abord, pourquoi le féminisme continue-t-il de se détourner de l’articulation du genre avec la classe sociale au profit de l’articulation du genre avec la race ? Ensuite, qu’a vraiment apporté le postmodernisme, ce résultat « d’un import export entre deux arrondissements parisiens et quelques universités étasuniennes » (p. 8) au féminisme en tant que mouvement de pensée, d’une part, en tant que mouvement politique, d’autre part ? Vous ne voyez pas le rapport entre les deux questions ? Il y en a pourtant bien un : le féminisme postmoderne américain, tout en voulant s’attaquer aux multiples formes de l’oppression, a généralement privilégié l’entrecroisement de l’oppression du genre et de la race au détriment de l’oppression de classe. Et, en France, les études féministes se sont finalement peu intéressées aux mécanismes de domination de classe, préférant l’analyse de genre dans les rapports Nord-Sud. Huit articles tentent d’apporter des réponses à la question posée en titre de l’éditorial : « Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme ». Dans sa contribution « Féminisme et postmodernisme », la philosophe britannique Sabina Lovibond convoque principalement trois représentants connus de la postmodernité : Jean François Lyotard, Alasdair Maclntyre et Richard Rorty, d’une part pour expliquer les fondements philosophiques de ce courant de pensée, d’autre part pour émettre quelques doutes quant à son efficacité – même philosophique – pour le mouvement des femmes. Barbara Epstein, elle, va beaucoup plus loin. Le titre de son article donne d’ailleurs le ton : « Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme » (remarquez qu’il n’y a même pas de point d’interrogation !). Epstein reproche aux féministes postmodernes de saper toute possibilité d’action politique de la part du mouvement des femmes ou plutôt de ce qu’il en reste après la déferlante postmoderne : « Aussi longtemps que la grande majorité des êtres humains naîtront hommes ou femmes, la question de savoir si la dissolution des identités sexuelles est souhaitable restera ouverte, de même que celle de savoir comment faire en sorte qu’un grand nombre d’individus puissent se sentir concernés par une telle perspective. Y réduire le projet politique radical pose par ailleurs le problème de la dissolution de la catégorie des femmes en tant que base d’un mouvement féministe – ce qui n’est vraisemblablement pas pour demain. Un danger réel est que la théorie féministe se coupe des mouvements de femmes en même temps que d’autres mouvements sociaux progressistes jusqu’à perdre sa crédibilité en dehors de cercles relativement étroits » (p. 94). La pensée de Judith Butler est bien sûr au centre du féminisme postmoderne américain. La plupart de ses ouvrages sont maintenant traduits en français, en particulier deux livres fondateurs de la théorie queer : Trouble dans le genre et Ces corps qui comptent. C’est à un aspect de l’œuvre de cette auteure qu’est consacré l’article de Bruno Ambroise, « Peut on penser une construction performative du genre ? » Ambroise livre une critique approfondie du concept de performativité tel que l’emploie Butler, laquelle non seulement est lacunaire dans sa définition des concepts de sexe, identités sexuelles, caractères sexuels et sexualité, mais qui en plus reste floue quant à son utilisation du concept de performativité lui même, dans la mesure où les conditions de réalisation de l’acte performatif ne sont pas réunies. Une critique générale faite à la postmodernité et au féminisme postmoderniste dans le cas particulier est l’utilisation d’un langage abscons difficilement accessible à qui ne fait pas partie de ce petit monde là. On lit par exemple dans l’éditorial : « Arrive-t-il aux militantes qui se réclament de la queer theory de se demander à qui s’adresse une proposition comme celle ci : “En guise de stratégie pour dénaturaliser et resignifier les catégories relatives au corps, je déciderai et proposerai un ensemble de pratiques parodiques fondé sur une théorie performative des actes de genre, de pratiques qui sèment le trouble dans les catégories de corps, de sexe, de genre et de sexualité, et qui amorcent un processus subversif de resignification et de prolifération du sens débordant du cadre strictement binaire” (phrase extraite de Trouble dans le genre, de Judith Butler). Mais, à notre tour, nous pouvons nous poser la même question à propos du texte de Bruno Ambroise lorsqu’on lit : « [...] il s’agira ici de remettre en cause [l’]emploi très particulier [que fait Butler] du concept de performativité qui, en tout état de cause, manque proprement la radicalité de ce concept pour lui faire jouer un rôle radical qu’il ne peut pas jouer, étant donné sa fonction critique à l’égard d’une position scolastique que Butler a trop facilement tendance à adopter » (p. 146). Comme pour revenir à une réalité qui en serait vraiment une, avec des femmes en chair et en os qui parlent et agissent en fonction de leur réalité à elles, la revue propose encore deux articles sur des actrices sociales, l’un sur un mouvement féminin de gauche actif durant la guerre d’Espagne, l’autre introduisant un extrait du fameux livre paru en France en 1978, Si on me donne la parole…, écrit par Domitila Barrios de Chungara, dont le prénom avait à l’époque fait le tour du monde. Aussi passionnants l’un que l’autre, l’article qui ouvre ce dossier et celui qui le clôt s’éloignent de la problématique du féminisme postmoderne dans la mesure où, l’un comme l’autre, se situent plutôt dans une perspective matérialiste. En guise d’introduction, Christophe Darmangeat reprend les thèses d’Engels sur les origines de l’oppression des femmes en les réactualisant à l’aune des dernières découvertes anthropologiques. Il montre notamment comment le capitalisme porte en lui le potentiel d’une réalisation de l’égalité des sexes sans pour autant avoir jamais pu la faire advenir. Enfin, l’article de Nasima Moujoud et de Jules Falquet se situe résolument dans une perspective intersectionnelle dans la mesure où il interroge les articulations entre sexe, classe et « race » à la lumière de la problématique du care (terme anglais difficilement traduisible signifiant travail d’aide ou travail de service à la personne) et cela depuis une centaine d’années en France. Malgré le manque de recherches sur ce sujet (les auteures critiquent d’ailleurs une certaine cécité des chercheuses féministes), il est possible, grâce à une analyse fine, de voir que les politiques migratoires, sociales et de l’emploi de l’État français présentent une certaine cohérence dans le maintien de la domination masculine par rapport au traitement des femmes, métropolitaines, colonisées et migrantes. On l’aura compris, le féminisme postmoderne est loin de faire l’unanimité dans cette dernière livraison de la revue Agone. On peut d’ailleurs se demander, malgré l’influence énorme qu’a eue Judith Butler sur la théorie féministe, s’il perdurera, du moins dans sa forme actuelle, tellement centrée sur le discours, le langage et la théorie que les quelques féministes activistes qui restent y perdent un peu leur latin. Martine Chaponnière
Nouvelles questions féministes,
2011
Compte rendu
Comment le genre trouble la classe, tel est le titre du numéro 43 de la Revue Agone dont les champs de spécialisation sont l’histoire, la politique et la sociologie. La trame centrale de ce numéro est le féminisme. À ce thème principal sont rattachés des sous-thèmes : la division sexuelle du travail, l’oppression des femmes dans le cadre du marxisme, les actions menées par les femmes pour combattre les discriminations fondées sur le sexe. Précisons encore que ce dossier traite du féminisme en lien avec les problématiques du poststructuralisme et du postmodernisme.En fait, le combat des femmes est vu sous divers angles et leurs interventions, comme on le fait remarquer avec justesse, ne sont pas confinées à un pays ou une région spécifique du monde. Elles ont une dimension planétaire plutôt que nationale ou continentale. Richement documenté, ce numéro de la revue Agone présente une grande variété d’expériences, décevantes ou réconfortantes, vécues par les femmes : c’est en cela qu’il revêt un caractère international. Et c’est justement là que réside l’intérêt des contributions qu’il réunit : elles reflètent les enjeux actuels du féminisme. Signalons enfin que les personnes intéressées par la recherche et les militantes féministes pourront y trouver des informations pertinentes pour approfondir leurs connaissances en matière de genre. Ghislaine Sathoud
A babord !,
Février/Mars 2011
compte-rendu
Cette dernière livraison de la revue semestrielle Agone consacre son dossier central au féminisme. La problématique générale porte sur la critique des théories queer, en tantque théories féministes inspirées des courants postmodernes. La thèse qui traverse le dossier consiste à réhabiliter une analyse en termes de classes sociales contre l’analyse déconstructionniste et langagière des théories queer.
Deux articles ont plus particulièrement attiré mon attention dans la volonté de centrer la problématique féministe autour des questions de classe. Le premier est celui de Miguel Chueca consacrés aux Mujeres Libres. À la veille du congrès d’Alternative libertaire, où des questions similaires vont être discutées, le rappel du refus de la CNT, de la FAI et de la FIJL de reconnaître en 1938 le statut de quatrième branche du mouvement libertaire aux Mujeres libres, doit nous donner à réfléchir sur la sous-estimation de la cause des femmes dont a parfois fait preuve le mouvement libertaire. Le second article est celui de Nasima Moujoud et Jules Falquet, consacré à la question du travail domestique des femmes migrantes. L’article se donne comme horizon de « mettre en évidence un rapport de classe entre femmes et hommes », de montrer « que ce rapport de classe de sexe existe bel et bien ». Cependant, il me semble parfois que la focalisation sur la critique de l’application des théories postmodernes au féminisme conduise à certaines interprétations discutables. Ainsi attribuer la tentative de déconstruction des catégories de sexe dits biologiques uniquement aux théories queer m’apparait problématique, dans la mesure où il me semble que cela est aussi présent chez les féministes matérialistes. J’en veux pour preuve que la féministe matérialiste lesbienne Monique Wittig se retrouve ainsi classée chez les féministes poststructuralistes dans l’article de Barbara Epstein. Il peut être plus pertinent par ailleurs d’appréhender les théories queer, non pas comme des théories féministes, mais du point de vue des question LGBTI. Ce n’est pas un hasard, à mon avis, si les principales théoriciennes queer aux États-Unis sont des lesbiennes, et si les principaux introducteurs de ces théories en France sont des intellectuels ou des militants homosexuels. Irène (CAL-PNE)
Alternative Libertaire n°198,
septembre 2010
compte-rendu
« On voit mal comment le féminisme, comme tous les autres mouvements (intellectuels, politiques, artistiques, sociaux, etc.) existant dans ce monde-ci, aurait pu échapper complètement, d’une part aux effets de l’effondrement de représentativité du monde ouvrier ; d’autre part à 1’"esprit du temps". Et au sein de ce dernier, la nébuleuse postmoderne fait et défait certaines modes depuis plus d’une vingtaine d’années, notamment sous les bannières du "poststructuralisme" et de la French Theory. » Ces mots, repris de l’éditorial ouvrant cette quarante-troisième livraison de la revue-livre Agone, explicitent parfaitement son objet : s’interroger sur « ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme » en pointant le curseur de la critique sur sa variante « déconstructionniste » : la Queer Theory, dont Judith Butler fut l’initiatrice et demeure la grande prêtresse. Émergeant d’une forêt touffue de contributions théoriques souvent pertinentes mais parfois indigestes, comme celles de Barbara Epstein, Sabina Lovibond et Bruno Ambroise, quelques évocations de l’histoire sociale – notamment l’article de Miguel Chueca sur le mouvement Mujeres Libres et le discours de Domitila Bathos de Chungara, secrétaire du Comité des ménagères de Siglo XX (Bolivie), prononcé en août 1976 à la tribune des Nations unies – ont l’avantage de redonner de la vie à cette livraison. Sur un autre plan, dignes d’intérêt sont les études de Christophe Darmangeat sur « le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes » et de Nasima Moujoud et Jules Falquet sur « domesticité, reproduction sociale et migration ». Complètent ce numéro une « Leçon des choses » consacrée à l’écrivain Robert Walser (1878-1956) et, dans la toujours opportune rubrique « Histoire radicale », un beau dossier sur Victor Serge présenté par Charles Jacquier. Celui-ci, intégrant des témoignages de Rirette Maîtrejean et de Julián Gorkin, est enrichi d’une pertinente étude de Claudio Albertani sur le groupe « Socialismo y Libertad », auquel Serge participa durant son exil mexicain.
FG
À Contretemps n° 38,
septembre 2010
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