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Un Jünger bien poncé (réponse à l’article de F. Poncet)

On est d’abord étonné que l’auteur consacre à un ouvrage « d’une totale stérilité herméneutique » un espace quatre fois supérieur à celui habituellement alloué aux comptes rendus par Études Germaniques, revue de référence de la germanistique française. Faut-il voir ici une sorte de délectation masochiste à accompagner longuement ce qu’on déteste si fort ? Ou bien y aurait-il un secret attrait pour les supposées ”échappées délectables” hors du “tracassin politique”, pour ces moments rares et précieux au cours desquels l’auteur de Fascisme et littérature pure est censé « succomber à la fascination des œuvres » ?
Osons décevoir Monsieur François Poncet, auteur du compte rendu, et dépouillons-le de ses dernières indulgences : il n’est pas une page de cet ouvrage, qui en contient quand même 330, qui ne soit assujettie à une argumentation politique, pas une qui s’abandonne simplement au charme discret de la « littérature pure », dans le bercement duquel Monsieur Poncet, en fin lettré, voit l’accomplissement de la lecture.
L’auteur n’aime manifestement pas la politique, quand on l’associe à l’analyse critique ; il y voit sans aucun doute l’irruption de la vulgarité dans le sacré et du préjugé idéologique dans l’ouverture empathique à l’œuvre. C’est pourquoi fascisme ne s’écrit chez lui qu’entre guillemets, ce doit être quelque chose comme une vue de l’esprit. C’est pourquoi le mot « Führer » (en italiques dans l’essai, comme il est d’usage pour les mots étrangers) le gène, trop connoté : il préférerait sans doute « chef » (sans italiques). C’est pourquoi aussi la politique est nécessairement de l’ordre de l’« imprécation » ou du « tracassin » ou de la « réaction épidermique ». Elle est forcément réductrice.
Il faut, hélas, l’avouer : Monsieur Poncet a de la politique et de sa relation à la littérature une conception vulgaire. C’est pourquoi plus de la moitié de son compte rendu se borne à des remarques superficielles et anecdotiques, quand elles ne sont pas simplement controuvées (à propos de « strengere Lösung », il réalise ce double prodige de faire une fausse citation et de masquer sous l’appellation vague de « problèmes politiques » l’enjeu véritable de cette « solution plus radicale », ou « plus rigoureuse », exigée par Jünger : le problème juif). C’est aussi pourquoi il croit (ou feint de croire) que l’objet de cet essai serait de révéler de « supposées (sic) compromissions de Jünger avec le “fascisme” hitlérien », comme si c’était là le but, tout en maniant la mauvaise foi (à propos des rapports Brecht-Jünger ou Brecht-Hitler, Fascisme et littérature pure apporte des éclairages effectivement inédits, totalement absents chez les hagiographes habituels).
Mes professeurs m’ont appris, il y a fort longtemps, que la qualité d’un travail était liée à la faculté d’aller à l’essentiel. On chercherait en vain cette qualité chez notre (re)censeur. Aucun effort pour rendre compte de l’unité d’ensemble, du pas-à-pas de l’argumentation, et de la tentative, toujours appuyée précisément sur les textes, de contextualiser et historiser des notions comme « forme » ou autres concepts sortis de la boîte à outils de Jünger. Pas un mot sur l’analyse du Travailleur et sa mise en relation avec la Politische Publizistik et les récits de guerre, pas un mot sur l’analyse littéraire des Falaises de marbre, et ainsi de suite. Et pour cause : une prise au sérieux de l’argumentation complexe du livre impliquerait de consentir à un effort de reprise des textes, et risquerait, en éloignant du confort du tête-à-tête enamouré avec Jünger et ses catégories, de déboucher sur des remises en question, dont l’auteur du compte rendu, tout pénétré de sa conception sacralisante de la littérature et de la Kultur, suspendue quelque part entre ciel et terre, mais plus près du ciel, est évidemment incapable. On ne sera donc pas autrement surpris de constater que l’auteur n’a simplement rien compris ou rien voulu comprendre aux enjeux véritables de ce texte ainsi qu’à sa démarche générale, et que les fondements de sa critique ressortissent grosso modo à ce que l’essai décrit dans sa première partie, intitulée « Le culte », dont, justement, il s’agit de sortir. Et ce n’est certainement pas le choix d’une interprétation mythologisante à la Peter Koslowski, promue, entre autres, comme moment de la « contextualisation adéquate » à venir destinée à remplacer l’approche « purement esthétique » d’un Karl Heinz Bohrer, qui permettra de sortir du tête-à-tête fasciné avec la personne et l’œuvre de Jünger, et de substituer à l’herméneutique compréhensive, qui caractérise la démarche naturelle des plus médiocres des jüngériens, qui sont légion, comme des quelques raffinés, dont Monsieur François Poncet, la rationalité de l’explication.

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La formule de ce compte rendu de La Fabrique d’Ernst Jünger avait en réalité déjà été livrée dans un « blog » par un « jüngérien français », de façon plus brutale : « Jünger est un écrivain, ce qui rend franchement secondaires les considérations politiques à son endroit. » Car s’il paraît qu’en France on s’efforce à une « réception ouverte et pondérée » de l’auteur d’_Orages d’acier_, celle-ci s’estime outragée dès que la référence politique se mêle des affaires de la littérature et ruine l’abandon fasciné aux textes. Il est entendu que le résultat de pareille incongruité ne peut être que « réducteur », « convenu » et d’une « totale stérilité herméneutique ».
Cette façon de voir n’est assurément pas originale, elle a sa source dans la croyance en la transcendance de l’œuvre littéraire et considère donc comme profanatrice sa mise en relation, d’une manière ou d’une autre, avec l’univers empirique. Cette conception est, au demeurant, parfaitement adéquate au souhait de Jünger, dont on sait, par exemple, qu’il a refusé de reprendre dans l’édition de ses œuvres complètes ses articles politiques des années 1920 et 1930, qu’il jugeait indignes de sa muse. Nul doute dès lors que, depuis les plus médiocres jusqu’à celles qui affichent une volonté de distinction, les études qui se déploient dans le cadre de la « littérature pure » ou dans celui « de traditions spirituelles aussi occultées qu’immémoriales », réalisent infiniment mieux les intentions, remodelées certes au cours du temps mais désormais affichées, du texte jüngérien.
Cependant, outre qu’il y a quelque naïveté à lire les textes selon les modes d’emploi dont il arrive à l’auteur d’affliger ses lecteurs, il en est une autre, qui consiste à tenir pour incompatibles les contextualisations historique et politique d’un côté, esthétique ou mythique de l’autre. Et, dans le cas de Jünger en particulier, ces clivages sont dépourvus de toute pertinence. Car l’important n’est pas qu’il y eut dans un passé lointain un Jünger militant et excessif (encore que, prendre en compte, pour en reconstituer la cohérence, l’ensemble des articles et des essais des années 1920 et 1930 donne la mesure des mensonges ou silences qui euphémisent généralement son engagement initial), rejeté désormais dans l’inessentiel par l’artiste incomparable qu’il serait depuis devenu et qu’il ne resterait qu’à célébrer, c’est que le propre de l’œuvre jüngérienne est de parler la politique dans la langue de l’esthétique littéraire et du mythe, et, en tout cas, dans celle qui tient justement la séparation de la politique et de la littérature comme le gage de la qualité littéraire des textes et comme la discipline intellectuelle à laquelle le critique doit se soumettre pour assurer leur juste réception.
C’est ainsi un credo esthétique (et non un corps de doctrine politique) qui, dans le Cœur aventureux de 1929, sert à opérer des discriminations d’ordre politique, entre la « pâle arrière-garde des Lumières », le « daltonisme de la civilisation » et l’espace « héroïque » et « élémentaire » fermé aux « idolâtres de la raison ». Ces oppositions sont assez vieilles dans l’espace allemand, mais l’intéressant, c’est qu’elles s’originent chez Jünger dans le principe de la « perception stéréoscopique », qu’il rattache au Baudelaire des Correspondances. La « stéréoscopie » devient ici la faculté de voir, sous la surface lisse des choses, « un monde de fécondité profonde », où l’œil exercé aperçoit les signes de la ruine inexorable du monde libéral et, sur ses ruines, la promesse du monde « héroïque » de la « Domination ». Dans le Cœur aventureux de 1938, un avatar du même principe sert à fonder, dans des conditions historiques nouvelles, un éloignement (relatif) de la scène politique : la « perception stéréoscopique » y devient à la fois une manière de rompre avec la temporalité de l’histoire et une ouverture sur le mythe. Elle aperçoit, sous « le déroulement temporel » les « signes immobiles et invariables ». Elle est une « manière supérieure de se dérober aux rapports empiriques » (ce qui se traduit dans Sur les Falaises de marbre de 1939 par l’expression « étancher le temps »). C’est un exercice réservé à « l’œil divin » de l’historien quand il devient poète, c’est-à-dire créateur de mythes. C’est pourquoi on a pu écrire que Jünger « n’est pas un penseur politique, pas même un poète politique. Il est plutôt un métaphysicien et un gnostique, un poète métaphysique » (Peter Koslowski).
Cette « métaphysique » se retrouve dans les journaux de guerre, qui, selon la préface de 1949, réalisent « l’ordonnance des phénomènes visibles d’après leur hiérarchie invisible ». Le foisonnement événementiel de ces cinq années est ramené à quelques « figures » simples, et même à une seule « figure » fondamentale, invisible aux yeux du commun, mais visible au « regard stéréoscopique » du « poète métaphysique », à savoir que la Deuxième Guerre mondiale met aux prises le demos et la « chevalerie ». Cela n’est dit nulle part, mais « rayonne » (le titre d’ensemble des journaux est Rayonnements) partout : c’est ce qui conduit les journaux sur les cimes du poème. Les mots du mythe (« Maurétanien », « Lémure », « Technicien », « Travailleur », « Nihiliste », « Demos », « Chevalier », etc.) dissolvent les données de l’histoire et réalisent la poétique jungérienne de « l’étanchement du temps » empirique.
Mais comment ne pas voir, si ce n’est en se mettant des œillères, que cet exhaussement de la prose de l’histoire dans la poésie du mythe est porteur d’un effet et d’une interprétation politiques, que l’on peut ou non accepter, mais que l’on ne saurait négliger. En taisant la question de la causalité, le mythe élude le problème des responsabilités allemandes (et par ricochet celles de l’intellectuel nationaliste Jünger). Surtout, il déplace les contradictions. Si Le Travailleur opposait « l’espace du Travail » à « l’espace bourgeois », dans lequel étaient compris libéraux et marxistes, les Journaux parisiens opposent le demos « lémurien » ou encore « caïnique » au mythe arthurien d’une « chevalerie » moderne, dont les Journaux présentent quelques types choisis (« des esprits libres, de ceux qui pensent et sentent au-delà des mornes passions des masses »), lointains héritiers de la chevalerie du Moyen Âge, dont il avait décrit dans Le Cœur aventureux de 1938 le principe éthique central : la « désinvolture », définie comme « la grâce irrésistible de la force », idéal aristocratique de rapport à la violence, opposé au maniement vulgaire de celle—ci par les tyrans modernes qui ne sont que des « techniciens de second ordre ».
Ainsi est conduite une opération idéologique de grande ampleur, sous couvert d’une exploration de la « substance » du monde et de son élaboration poétique. A la variante plébéienne du fascisme représentée par le nazisme, Jünger oppose la version d’une « petite élite qui ne se rend pas », même au milieu de « l’aveugle fureur des masses » et de « l’embrigadement zoologique » qui seraient, selon lui, les maux attachés inéluctablement au demos.
La mythographie jüngérienne, très succinctement et très partiellement résumée ici, produit, varie et masque des idéologèmes dont la mise au jour réclame un travail d’analyse des textes qui n’a rien à voir avec l’assimilation caricaturale de la « contextualisation politique » à une « réaction épidermique », un « rejet sans nuance », ou à de « l’unidimensionnalité militante ». On peut résolument penser que ce genre de commentaire, au parti pris de superficialité réductrice, voire falsificatrice, est la marque d’une lecture qui entend garder l’essentiel du dogme et du préjugé sur lesquels elle se fonde.
On n’abordera pas ici les ressorts d’un telle crispation : la première partie de Fascisme et littérature pure en rend compte. Mais, quitte à déplaire un peu plus, on se permettra une incongruité de plus : il n’est même pas sûr que la mythographie du « poète métaphysique », toute lestée de « traditions spirituelles immémoriales » qu’elle soit, ne dissimule pas des visées simplement opportunistes. Ainsi, à propos d’ Héliopolis (1949)  : « Voici quelqu’un qui se camoufle sous une cape semi-mythologique, qui s’esquive dans des paysages et des espaces suggestifs, [...], qui ne parleplus de Juifs, mais de Parsis, [...] plus de nazis, mais de demos et de baillis, plus de la SS mais des Maurétaniens, plus de lui-même, mais du commandant Lucius. [...] Tout reste merveilleusement en suspens, et le lecteur zélé, qui voudrait bien savoir ce que l’auteur pense des Juifs et des nazis, reste floué, tout comme l’auteur garde les mains libres. Une très pratique et, dans les époques où les fronts changent vite, fort recommandable méthode de couverture par chiffrement. On parle très sagement, très abondamment, mais sans se fixer ; on parle tant qu’un gros livre en résulte, mais on n’a finalement rien dit de risqué, on a seulement peint des coulisses pseudo-mythologiques. » Ces lignes sont de l’ami Carl Schmitt (Glossarium. Carnets des années 1947–1951, Duncker & Humblot, Berlin 1991, 25 novembre 1949, p. 280), qui savait de quoi il parlait.

Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net