Parution : 15/02/2008
ISBN : 978-2-7489-0087-3 416 pages 12 x 21 cm |
Varian Fry
« Livrer sur demande... »
Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941)
Traduit de l’anglais par Édith Ochs
Nouvelle édition revue & augmentée du livre paru en 1991 sous le titre La Liste noire Préface de Charles Jacquier - Avant-propos d’Albert Hirschman - Annexe : « Varian Fry journaliste politique » - 34 illustrations En août 1940, un jeune journaliste américain, Varian Fry, est envoyé à Marseille. Sa mission : faire évader les artistes, les intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, menacés par la Gestapo.
La modeste organisation qu’il met sur pieds s’oppose à l’article 19 de la convention d’armistice entre la France et l’Allemagne : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. » En treize mois, avant que la police de Vichy n’expulse Varian Fry – avec l’aval des États-Unis –, le Centre américain de secours aura, par des moyens légaux ou illégaux, sauvé plusieurs milliers de personnes. Mais cette action relève aussi de ce qu’on a appelé « la résistance avant la Résistance », et de ce qui apparaît aujourd’hui comme un mouvement de solidarité internationale impulsé par les vestiges du mouvement ouvrier. C’est l’aspect le moins connu mais aussi le mieux à même d’introduire le témoignage de Fry, et d’éclairer un moment historique singulier en même temps que l’héroïsme de l’individu ordinaire face à la déraison d’État. « À la guérite, nouvelle alerte. Les sentinelles ont examiné attentivement leurs passeports, sans manifester d’intérêt pour M. et Mme Werfel ni pour Mme “Ludwig”. Mais l’un d’eux a porté une attention toute particulière à Golo Mann. Son “affidavit tenant lieu de passeport” spécifie qu’il se rend aux États-Unis pour voir son père, Thomas Mann, à Princeton. Le côté opéra bouffe de l’aventure a dû nous monter à la tête tandis que nous prenons un déjeuner tardif à l’hôtel, généreusement arrosé de vin espagnol et de xérès. Nous étions convenus qu’en aucun cas, tant que nous serions en Espagne, nous n’appellerions M. et Mme Mann par leur vrai nom. Mais émoustillés par l’approche de la délivrance, on se laisse aller. C’est M. Mann par-ci et M. Mann par-là, Mme Mann ceci et Mme Mann cela – jusqu’à négliger toute prudence. Exposition jusqu’au 9 mars à Paris, Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard (18e) : VARIAN FRY, Marseille 1940–1941 et les artistes candidats à l’exil |
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Nous pouvons suivre pas à pas l’itinéraire de cet américain à Marseille, du 13 août 1940 à octobre 1941, au travers de son action au sein du Centre américain de secours. On rencontre ainsi des centaines de personnalités (écrivains, peintres, professeurs, et intellectuels) qu’il a réussi à faire s’échapper de la nasse des lois de Vichy et à introduire aux États-Unis. Rappelons qu’il a fallu attendre 1994 pour que Fry reçoive la distinction de « Juste parmi les nations ». L’introduction permet de resituer le récit dans le contexte global de cette période, et on y découvre que l’action de Fry a été considérée déjà par Victor Serge « …la toute première Résistance, bien avant que le mot n’apparut ». Or, cette action « n’a été possible que, parce que dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne, tout un travail de sensibilisation, de mobilisation, de création de réseaux, a été accompli, en particulier par les syndicats ouvriers, en lien avec les émigrés allemands, notamment juifs et socialistes. » Une tranche de vie significative de cette période avant l’occupation de Marseille. Robert Nathan
Cahiers Barnard Lazare n°292/293,
juillet/août 2008
Varian Fry ou le devoir de conspiration
DANS une après-guerre débordante de patriotisme, un mythe structura l’imaginaire collectif. Décliné sur tous les tons, il fonda, sous l’œil attentif de ses gardiens gaullistes et staliniens, l’idée d’un peuple résistant. Les brebis galeuses livrées aux tribunaux de l’épuration eurent, alors, valeur démonstrative. Elles étaient assez peu nombreuses et suffisamment crapuleuses pour prouver au bon peuple que l’exception faisait la règle. À ce jeu, la vérité perdit ses bas, mais l’honneur fut sauf. Des générations durant, on répéta la leçon. Il fallut, en effet, attendre quelques décennies pour que, fouillant ses poubelles, des spécialistes de l’histoire, venant sou-vent d’autres latitudes qu’hexagonales, livrent enfin une version révisée de ces temps d’infamie. Le mythe en sortit forcément ébranlé, même si, revu et corrigé, il continue d’émerger ici et là, comme l’attestent les fumeuses mises en scène d’un quelconque Sarkozy autour de Guy Môquet ou d’une promenade sur le plateau des Glières et la diffusion – à une heure de grande écoute, et deux jours durant, sur une grande chaîne de télévision nationale – d’un « docu-fiction » débor-dant de bons sentiments « résistancialistes » [1].
Dans cet indigent maelström où pieux mensonges, demi-vérités et vraies omissions se cô-toient au son du Chant des partisans, la réédition du témoignage de Varian Fry mérite d’être hautement saluée [2]. Du combat de Varian Fry, Victor Serge déclara avec raison qu’il avait été l’incarnation d’une résistance d’avant la Résistance – « un beau commencement », précisa-t-il. Et c’est sans doute ce qu’on retient de la lecture de ce témoignage d’un jeune journaliste débarquant à Marseille, en août 1940, avec la claire mission – émanant du Centre américain de secours (CAS) – de soustraire quelque deux cents artistes et intellectuels, le plus souvent d’origine juive, à la menace que fait peser sur eux l’ignoble article 19 de la convention d’armistice, aux termes du-quel « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». Cette mission, Fry va la mener à bien sans faillir, et toujours convaincu de la nécessité de l’élargir au plus grand nombre. Au bout du chemin – son expulsion vers les États-Unis par les autorités de Vichy, en septembre 1941 –, il aura sauvé du massacre deux à trois mille réfugiés. Par quelque moyen que ce fût, légal ou illégal. Aujourd’hui encore, et malgré le caractère exemplaire de ce combat, l’épisode Fry demeure toujours mal connu. C’est sans doute que l’existence même de ce réseau en des temps où la résistance nationale n’agitait – et encore – que quelques consciences, contrarie certains discours sur l’époque. Car si le réseau Fry a d’abord l’avantage de la primauté en matière de résistance, il incarne également une autre manière d’en faire, plus proche de l’internationalisme que du pa-triotisme. Cet aspect du combat de Fry, souvent ignoré par ses propres laudateurs, est ici mis en exergue par Charles Jacquier, qui insiste, à juste titre, sur la trajectoire politique du personnage et sur les conditions d’une époque où – de la prise du pouvoir par Hitler à la défaite de la Répu-blique espagnole – le journaliste américain inscrivit son action dans une certaine conception du socialisme anti-totalitaire portée par la gauche anti-stalinienne. Morcelée, défaite et ultra-minoritaire, cette gauche mettra, peu ou prou, ses faibles réseaux à son service lorsque, de Mar-seille, Fry s’entêtera, avec une belle opiniâtreté, à lister les indésirables de l’Ordre nouveau pour leur donner les moyens de fuir. Humaniste, Fry le fut à sa manière, tout américaine, mais il ne fut pas que cela, et c’est sans doute cette autre dimension de son combat – ouvertement politique – que Charles Jacquier tenait à souligner en préface de son témoignage. Sur ce point comme sur d’autres – sa capacité, par exemple, à saisir « la place centrale de l’antisémitisme dans l’idéologie nazie » –, les commentaires du préfacier sont précieux. Marseille, donc, dans la moiteur d’un été écœurant. Marseille no man’s land où rafles, ru-meurs et combines ponctuent le quotidien de milliers d’âmes en quête de partance. Marseille planète sans visa, comme la décrit Jean Malaquais dans un livre sans équivalent [3], où, de page en page, un certain Aldous J. Smith – incarnation de Varian Fry – s’entête à croire en l’impossible pour « mériter sa vie ». Parti de New York le 4 août 1940, c’est le 13 que Fry arrive à Marseille. Sur le quai de Saint-Charles l’attend Albert Hirschman, alias « Beamish », un socialiste de gauche exilé d’Allemagne depuis 1933. Le bonhomme, ancien d’Espagne, est doté d’une excellente expérience. En ces temps de défaite, il sait que le flegme de Fry est sûrement un atout, mais qu’il en faudra davantage pour jouer la partie. Il sait surtout que celle-ci ne saurait être esquivée. Dès ce jour, il sera quotidiennement au côté de Fry, et jusqu’à la date de son départ forcé pour les États-Unis. Hôtel Spendide, boulevard d’Athènes… C’est là que Fry installe, provisoirement, les bu-reaux du CAS. La tâche est d’autant plus immense que les prétendants au départ commencent d’affluer dès le surlendemain de son arrivée. Perdus, anxieux, irascibles, ils attendent tout de l’Américain, parfois l’impossible. Et le doute pointe : « À vrai dire, écrit Fry, je ne sais pas comment ni par où commencer. Je suis chargé de sauver un certain nombre de réfugiés. Mais comment dois-je m’y prendre ? » Sa force, il la tient de son culot et d’un sens inné de la dé-brouille. Doué pour l’improvisation, aucun obstacle n’est de taille à le démoraliser. Il fait avec, se contentant de naviguer à vue. Des obstacles, il en rencontre beaucoup, y compris du côté des représentants du consulat américain, pour qui ce type est un authentique emmerdeur. Si Fry est tenace et déterminé, on aurait cependant tort de voir en lui une sorte de héros des ombres ou de deus ex machina. À le lire, à lire aussi ceux qui l’ont connu et fréquenté, c’est un personnage à rebours de cette image qui apparaît. Au fond, le conspirateur tient surtout de l’homme ordinaire – « a decent man », disent les Anglo-Saxons –. avec juste ce qu’il faut de naïveté pour étouffer les scrupules ou vaincre les peurs. Chez lui, il y a la certitude toute améri-caine que tout est affaire de travail bien fait, la croyance que tout passe par une bonne élection de ses acolytes. Et Fry sait choisir, autant qu’il sait déléguer. On a déjà dit que la politique ne fut pas pour rien dans ses décisions. La constitution de son réseau le confirme amplement. Sa garde rapprochée – celle qu’il consulte sur toutes les décisions à prendre et sur tous les coups à monter – relève de la phalange affinitaire : « Beamish » – déjà cité –, Hans Sahl, Jean Gemälhing, Daniel Bénédicte et Paul Schmierer ne sont pas des enfants de chœur. Issus de cette gauche antis-talinienne – socialiste ou extrême – déjà évoquée, ils ont suffisamment essuyé de coups durs pour s’être forgé une cuirasse à toute épreuve. Pour eux, ce combat s’inscrit, naturellement, dans la suite des précédents. Seule l’époque a changé. L’autre cercle, c’est celui des Américains d’origine, installés en France depuis des années : Miriam Davenport, Charles Fawcett et Mary Jane Gold. Moins politisés, les « Américains » ont sur les « gauchistes » l’avantage du pragma-tisme et la conviction qu’un bon technicien vaudra toujours plus qu’un mauvais politique. Le troisième cercle, précisément, c’est celui des techniciens stricto sensu : des spécialistes en ruses et en pieux mensonges, comme le monarchiste catholique autrichien Franz von Hildebrand, alias « Franzi », ou en comptabilité détournée, comme le juif allemand Heinz Ernst Oppenheimer, alias « Oppy ». Tel est le réseau Fry, du cousu main pour temps difficiles. Le vrai mérite de son responsable fut d’avoir su s’entourer des amitiés, des connaissances et des compétences nécessaires pour les affronter, ces temps difficiles, et faire l’impossible. Au-delà de son objet – le récit de cette aventure hors du commun où stratagèmes, impondé-rables, coups de génie, trahisons et traques se succèdent de page en page –, le témoignage de Fry fourmille de mille détails sur les bassesses et les grandeurs d’une époque, sur la vie à Marseille – cette ville où la défaite même se prend « à la légère » –, sur les illusions nécessaires que trim-ballent – contre toute raison – certains apatrides, sur leur inaptitude à changer de registre exis-tentiel alors que leur vie même en dépendait. Rédigé au fil du souvenir, et quand celui-ci était encore frais – 1945 –, il évite toute emphase, manie l’humour, accumule les anecdotes, livre quelques portraits riches en couleurs de la faune des « suspects » de la cité phocéenne. Ainsi de cette formidable description de la villa Air-Bel – « Château Esper-Visa » l’avait baptisée Victor Serge –, dont l’Américain a fait sa résidence et qui regroupe la communauté des surréalistes échoués à Marseille – « toujours aussi cinglés qu’avant », précise-t-il. Ces « cinglés », Fry les aime pour ce qu’ils sont, des fortes têtes refusant le naufrage de l’esprit et pratiquant jusqu’à l’absurde leur désir follement poétique de changer la vie. Rarement, sans doute, portrait d’André Breton, magnifiquement décalé et superbement surréel en maître de cérémonie et collectionneur de mantes religieuses, n’aura été plus vivant. « À tout autre moment, note Fry, la vie entre ses murs aurait été idyllique. » Pour sûr, mais si elle ne l’est pas au regard des malheurs du temps, les murs d’Air-Bel délimite un périmètre libéré qu’aucune descente de flics maréchalistes ne parvient à réduire. C’est là, dans cette parenthèse de l’attente, que s’activent d’anciennes solida-rités et que s’invente un possible renouveau de l’illusion révolutionnaire. Au creux du désespoir le plus profond, Fry ne cesse jamais d’aimer la vie. Charnellement, viscéralement. C’est elle qui le motive, c’est pour elle qu’il se bat. Comme si rien d’autre n’avait de valeur, à ses yeux, que son irruption soudaine dans le sourire du sans-papier enfin doté d’un visa. Cette vie, elle irradie de toutes les pages de son récit. Vie choisie de conspirateur s’exaltant de petits riens. Vie passée à tromper l’ennemi, à organiser des convois, à acheter des faux passe-ports, à semer la police. Vie menée au jour le jour, sans éclat particulier, mais pleine de l’espérance jamais démentie qu’un signal viendra, un jour, de Lisbonne, annonçant que la car-gaison est arrivée à destination. Cette vie, le lecteur s’y attache comme à l’essentiel, une lutte à mort contre la déraison de l’Histoire. L’expulsion de Fry vers les États-Unis, en septembre 1941, à la demande conjointe des auto-rités de Vichy et du Département d’État, ne mettra pas un terme au réseau qu’il avait constitué. Celui-ci, sous différentes formes, se prolongera jusqu’à mai 1942, date à laquelle ses principaux responsables prendront le maquis. Quant à Fry, il tentera, contre vents et marées, d’alerter l’opinion publique américaine de gauche sur le sort des réfugiés et sur l’ampleur du massacre des juifs. Sans toujours convaincre. Au sortir de la guerre, on oublia Fry pour célébrer d’autres héros plus conformes à l’image qu’on se faisait de la Victoire. C’est ainsi, les héros tardifs gagnent toujours les courses d’endurance. Livré à lui-même, Fry se contenta de vivre sa vie. Sa mort même, en 1967, passa inaperçue, sauf de ses amis proches. Et encore. Reste son livre, qu’il faut lire et faire lire. Pour que vive la mémoire d’un beau combat. [1] La Résistance, de Christophe Nick. [2] Originellement publié par Plon, en 1999, sous le titre La Liste noire, le témoignage de Varian Fry, donné ici dans la même traduction d’Édith Ochs, bénéficie, cette fois, d’une édition soignée. On soulignera, par exemple, l’intérêt documentaire de la préface de Charles Jacquier et la présence fort utile, en fin d’ouvrage, d’un glossaire des principaux noms cités. De même, le lecteur appréciera la publication, en annexe du témoignage de Fry, d’un choix de ses textes politiques écrits et publiés entre 1935 et 1943. [3] Jean Malaquais, Planète sans visa, Paris, Phébus, 1999. Arlette Grumo
À contretemps n° 31,
juillet 2008
Marseille-Banyuls, 1940-41 : La filière Varian Fry
Le rôle de Varian Fry dans le « sauvetage d’urgence » d’artistes, intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, agglutinés à Marseille à l’été 1940, est resté très longtemps méconnu. Du moins jusqu’en 1999, année de 1’organisation d’un colloque à Marseille. Simultanément paraissait aux éditions Plon, sous le titre La liste noire, le récit, intégral et inédit en France, de cet épisode bouleversant d’humanité, saisi aux premières heures des années noires. Varian Fry l’avait publiée un demi-siècle plus tôt à New York. Des ouvrages généraux et, surtout, des témoignages d’acteurs de l’épisode marseillais (Anna Seghers, Jean Malaquais, Daniel Bénédite, Lisa Fittko) avaient pourtant été publiés sans trop retenir l’attention.
Les éditions Agone nous gratifient d’une nouvelle réédition du texte de Fry de 1945. Il convient de s’en féliciter puisqu’il va permettre à de nouveaux lecteurs de s’approprier un épisode crucial de notre histoire contemporaine à travers le récit haletant de Varian Fry, plus fort qu’un roman d’espionnage parce que vrai. Et d’aller plus loin grâce à une éclairante et pénétrante préface de Charles Jacquier et d’intéressants compléments : quatre articles de Fry de 1937, 1942 et 1943 et des notices biographiques. L’éditeur marseillais a choisi de conserver le titre original du livre de Fry : Livrer sur demande… (Surrender on demand). Une formule qui pourrait paraître absconse mais qui prend tout son sens lorsqu’on connaît son origine. Elle est extraite de l’article 19 de la convention d’armistice de 1940. Il disait ceci : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». « Livrer sur demande », une expression aussi froide qu’abjecte dont Fry fit, au sortir de la guerre, le titre fort et explicite de son témoignage. À l’été 1940, la cité phocéenne, porte de la liberté, se transforme pour les réfugiés, français et étrangers, chaque jour d’avantage en une nasse. C’est alors qu’arrive Varian Fry, un journaliste américain de 33 ans mandaté par l’Emergency Rescue Committee. Muni de quelques adresses et d’un maigre viatique (3 000 dollars), il a pour mission de faire passer légalement aux Etats-Unis une liste de 200 personnalités de premier plan, artistes, intellectuels, dissidents et juifs, le plus souvent allemands, fuyant la police de Vichy et les nazis. Avec une petite équipe de réfugiés cosmopolites constituée sur place, il remplit l’objectif qu’on lui a assigné au-delà de toute espérance. En effet, entre fin août 1940 et septembre 1941, il facilite outre les célébrités, l’évasion clandestine par la mer et surtout la montagne, via le col de Banyuls, dans les Pyrénées-Orientales, de quelque 2 000 personnes. Une réussite inespérée ternie par quelques dramatiques échecs dont le suicide du philosophe allemand Walter Benjamin, à Port-Bou. La destination des fugitifs est l’Afrique du Nord et l’Amérique du Nord, voire du Sud, via l’Espagne et le Portugal. Après l’expulsion de Fry, le 6 septembre 1941, la « filière marseillaise », désormais animée par son adjoint, Daniel Bénédite, poursuit son œuvre jusqu’à la fermeture définitive du Centre américain de secours de Marseille, le 2 juin 1942. Ce fut la toute première Résistance ! Cela est à souligner. Ce livre raconte aussi cet « événement hautement symbolique que représenta le déplacement du centre de gravité de l’art moderne et des avant-gardes esthétiques de l’Ancien vers le Nouveau monde » précise Charles Jacquier dans sa préface. Il n’est que de citer les noms de Breton, Chagall, Du champ, Ernst, Lam, Masson, Ophuls, Péret, Werfel etc. pour s’en assurer. Cet ouvrage permet également de comprendre que l’action de Varian Fry ne fut possible que parce qu’un travail de fond avait été accompli en amont par les syndicats ouvriers américains, en particulier juifs, en lien avec des émigrés allemands. Une conjonction qui donna le jour à l’Emergency Rescue Committee. Ce fut sans doute, écrit Jacquier, « une des dernières actions de solidarité internationale du vieux mouvement ouvrier, avant qu’il ne perde, après la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui restait d’autonomie par rapport aux Etats ». Sans doute, 1’aspect le moins connu de cette extraordinaire histoire mais le mieux à même d’introduire le témoignage de Fry, ce « héros de notre temps », comme le qualifia Albert O. Hirschman, son premier compagnon à Marseille. Gérard Bonet
L’Indépendant ,
11/06/2008
Les mémoires de Varian Fry
Depuis quelques années Varian Fry est enfin reconnu à l’aune de son remarquable et courageux travail de sauvetage des intellectuels étrangers juifs et antinazis. Quand il débarque à Marseille en juillet 1940, envoyé par le Comité de secours américain, Fry a des dollars en abondance pour venir en aide aux réfugiés mais aucune relation. Il est seul pour organiser le réseau qu’il va fabriquer avec méthode, intelligence et obstination sans crainte du danger, simplement obsédé par l’idée de sauver le plus de monde possible et pas seulement les personnalités dont on l’avait chargé. Harcelé par Vichy qui veut son expulsion, abandonné par le département d’État américain qui voit d’un mauvais oeil arriver chez lui des centaines puis deux à trois mille réfugiés dont les idées politiques ne lui conviennent pas, Fry est finalement « refoulé ». C’est cette histoire qu’il écrivit dès son retour à New York. Le livre est passionnant. Il nous raconte avec précision, au jour le jour, son travail de résistant, celui de son équipe, le compagnonnage temporaire avec Heinrich Mann, André Breton, Max Ernst, Alma Malher et son mari, l’écrivain Franz Werfel, et bien d’autres, les rencontres avec Gide ou Matisse, Chagall qu’il sauva aussi. Tout ceci dans une langue élégante où malgré les pires situations son humour ne le quitte jamais. La réédition de ce texte qui avait été traduit une première fois chez Plon en 1999 est donc la bienvenue. D’autant plus qu’elle est augmentée d’articles politiques qu’il rédigea ensuite et qui donnent la mesure de sa personnalité, de son intelligence politique, de son énergie à défendre ses idées et qui témoignent de son courageux refus de complaisance vis-à-vis du département d’État. Varian Fry était avant tout un humaniste. Il n’était pas communiste et, dans ses mémoires du moins, ne mettait pas en cause le mandat qu’il avait reçu de sauver les intellectuels juifs et opposants au régime nazi, à l’exception des communistes. Ce qui ne l’empêcha pas de faire partir avec de nombreux surréalistes, Claude-Lévi Strauss ou Victor Serge, la communiste Anna Seghers dont le beau roman Transit traite de ce même sujet du point de vue des victimes. Il ne cite pas son nom, mais on peut le comprendre, lui qui eut des ennuis au moment du maccarthysme.
Par contre, il est déplaisant de voir le préfacier, par écrits interposés, justifier ce choix sélectif. La préface, précise sur bien des points, entretient un flou très peu scientifique sur les appellations politiques : il n’existe pas des communistes mais des « staliniens » et, face à eux, de courageux « anti-staliniens » que l’on suppose être sociaux-démocrates (ceux qui « évaluent mal le danger nazi », nous dit-on dans un glossaire par ailleurs très utile) ou trotskistes. Il est dommage que de tels partis pris entachent une édition intéressante et une autobiographie dont la hauteur de vue est exemplaire. Marie-Thérèse Siméon
L'Humanité ,
07/06/2008
« Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». (Extrait de l’article 19 de la convention d’armistice du 22 juin 1940 entre la France et l’Allemagne). Cette clause qu’aucun homme politique, aucun juriste français, ne pouvait ignorer témoigne du caractère déshonorant de l’armistice signé par Philippe Pétain : elle faisait du pays des droits de l’homme un pays de non-droit complice des nazis. Varian Fry (VF), (1907–1967), journaliste américain, est l’auteur d’un livre intitulé « Livrer sur demande… » publié pour la première fois en 1945. La réédition de ce livre1, initiative heureuse, contribuera à faire émerger VF de l’oubli et lui donnera la place qu’il mérite parmi les grandes figures de la seconde Guerre mondiale. « Livrer sur demande… » est le récit de son séjour en zone libre, de juillet 1940 à août 1941. Il faut savoir gré aux éditeurs d’avoir fait précéder ce récit d’une biographie de son auteur et de l’avoir fait suivre de quatre articles majeurs de ce grand journaliste, publiés entre 1935 et 1943. Varian Fry un journaliste engagé dans une Amérique isolationniste Au cours d’un séjour à Berlin en 1935, VF alors directeur d’un mensuel politique est témoin d’un pogrom. Des jeunes gens, des hommes âgés, des femmes d’allure bourgeoise ou de petites employées, procèdent au lynchage de Juifs, sous l’œil complaisant de la police. Le reportage de VF sur cette abomination est publié par le New York Times, mais les numéros de ce quotidien seront saisis sur ordre des autorités car jugé offensant pour le Reich ! VF n’est heureusement pas le seul citoyen américain à prendre conscience du danger que représente le chancelier Hitler pour le monde : des intellectuels, des artistes, des syndicalistes, des organisations juives, s’unissent dans un vaste mouvement anti-nazi. Des conférences, des meetings sont organisés, ainsi que des collectes de fonds pour venir en aide aux victimes du nazisme. Comme l’écrit Charles Jacquier, auteur de la préface, « c’est ici que la trajectoire de VF va croiser celle de ce mouvement ». En 1940, il adhère à l’association « American Friends of German Freedom (AFGF) » qui sera à l’origine de l’« Emergency Rescue Commitee (ERC) », le Centre américain de secours. Varian Fry à Marseille, la mission d’un homme de bonne volonté Après la débâcle de l’armée française en juin 1940, VF est mandaté par le Centre américain de secours pour aider les personnes menacées d’internement ou de déportation, en premier lieu les réfugiés politiques. Il se rend à Marseille avec la mission d’organiser leur fuite hors de France. Il cherche à prendre contact avec les personnes dont il a la liste mais très vite il étend sa « clientèle » à des milliers d’autres. Il est aidé dans cette tâche par des amis recrutés sur place et dispose de fonds venant des organisations américaines. La zone « libre », une situation précaire pour beaucoup Des artistes comme Marc Chagall, des écrivains comme André Breton, des hommes politiques allemands dissidents, toutes ces personnalités peuvent sur décision des autorités allemandes être extradées et déportées, mais la perception du risque est inégale : certains se cachent, d’autres vivent au grand jour et quelques uns de ceux qui ne saisissent pas la première occasion de fuir payeront cette erreur de leur vie. A la liste des victimes potentielles de l’article 19 s’ajoutent des soldats britanniques piégés au sud de la France et les nombreuses familles juives, françaises, étrangères ou apatrides, repliées en zone libre et qui seront la proie des nazis après le 11 novembre 1942. Le « Centre américain de secours », une couverture habile C’est dans sa chambre de l’hôtel Splendide que VF accueille les réfugiés durant les premiers mois de son séjour à Marseille. Puis il les reçoit dans un véritable bureau, entouré de ses collaborateurs. Les Etats Unis, rappelons-le, étaient neutres (jusqu’au 11 décembre 1941, date de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor). Le Centre américain de secours se présente comme une organisation humanitaire versant des subsides aux plus démunis, alors que son objectif est avant tout le sauvetage des plus menacés. Les derniers mois en France Au cours de l’année 1941 la police de Vichy et la gestapo sont chaque jour plus actives. Les départs vers l’étranger ou la France d’outre-mer posent des problèmes presque insurmontables. Espérant jusqu’au bout l’arrivée des USA d’un nouveau responsable du Centre Américain de Secours, VF ne tient aucun compte des incitations répétées à lui faire quitter le territoire français. Mais il doit finalement obéir à un ordre de refoulement : il est jugé indésirable en France « parce qu’il protège les Juifs et les antinazis ». Un journaliste bien informé et un polémiste de talent - L’article sur « le massacre des Juifs d’Europe » écrit en décembre 1942 démontre que toutes les informations sur la Shoah étaient parvenues aux USA dés 1942 mais les autorités alliées ont gardé le silence pour des raisons obscures, peu avouables : en livrant aux médias de telles informations on risquait, parait-il, d’affaiblir la cause des alliés auprès de l’opinion publique américaine ! Un homme de bien et un observateur lucide Un roman a été écrit à partir de la vie de VF, où le personnage central s’exprime ainsi « Nous avons fait notre possible. Mais c’est l’impossible qu’il faudrait faire. Je crois en l’impossible. Sinon, comment lutter contre le désespoir ? »4 On ne saurait mieux en effet décrire l’état d’esprit de VF : les échecs de son équipe, à savoir l’arrestation d’un de leurs protégés le plongeaient dans l’abattement, mais l’urgence ne l’autorisait pas à sombrer dans le découragement, il devait immédiatement poursuivre sa mission et consacrer toute son énergie au sauvetage d’autres réfugiés. On estime que son action a sauvé près de deux mille personnes. 1 Le livre, publié en 1945, ne sera traduit en français que 50 ans plus tard. Cette traduction fait l’objet d’une réédition récente par les éditions Agone : Varian Fry « Livrer sur demande… ». Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940–1941). Traduit de l’anglais par Edith Ochs. Préface de Charles Jacquier. Avant-propos d’ Albert Hirschman (2008). 2 Herschel Grynszpan, jeune juif polonais, auteur de l’attentat contre un conseiller de l’ambassade d’Allemagne à Bâle en 1938. Cet attentat avait servi de prétexte à la « nuit de cristal » 3 Le décret du 7 octobre 1940 de l’Etat français abrogeait le décret Crémieux et retirait la nationalité française aux Juifs d’Algérie. 4 Jean Malaquais Planète sans visa (Ed. Phebus, 1999). Paul Benaïm
Guysen International News,
10/05/2008
L'homme qui répandit la poudre d'escampette
En 1940 un jeune journaliste américain arrive à Marseille. Il a des dollars, il est chargé de faire émigrer quelques artistes connus. Dans l’extraordinaire panique qui suit la débâcle française, Varian Fry va en fait s’attacher à organiser une filière pour tous les réfugiés, malgré Vichy, et malgré le gouvernement américain. Agone réédite son livre autobiographique : Livrer sur demande. « Fry èra un òme puslèu austèr que risèt pas fòrça. A viscut una aventura vertadièra a Marselha, e tornar en America fuguèt pas aisat. Lo rescontrèri a la fin deis annadas cinquanta, professor de collègi, en recerca d’un emplec melhor. La societat americana l’aviá pas mai bèn reçauput. Ièu, en 1940, èri lo mai jovent dau Comitat american de secors, qu’avièu detz-e-sèt ans. Jusièu, Polonenc de Dantzig, Podiá pas esser facila la vida sota l’occupacien en França per ièu. Ailàs arribèron pas de me fa fugir, coma ièu avièu favorisat la fugida de centenaus d’autrei. Avans que d’estre forabandit, Varian Fry demandèt a mon prepaus : what about Gussie ? » Il organise le sauvetage d’André Breton et de centaines de réprouvés inconnus Faliá evocar un pauc la personalitat de Varian Fry per parlar de son libre, « Liurar sus demanda » (Surrender on demand) pareissut ais Estats Units en 1945, e tornat publicat en frances per leis Ediciens Agone, de Marselha. Pasmens es sus lo ton d’una istòria d’aventura que se podiá legir dins lei comics americans, amb un sens dau dramatic, que conta l’afaire, lo Varian Fry. L’òme tombèt après dins l’oblit. Verai qu’après quatre ans de guerra, l’America, d’eroïs, n’en aviá trege per doge ! Fry e son combat sens armas, deviá pas faire recèta. Pasmens, se pòu dire que dins cada òbra d’artista pèr èu sauvat, dins cada vida que se podiá contunhar, un pauc d’èu contunhèt. Longtemps minorée l’action de Varian Fry retrouve du sens à l’heure du refus des réfugiés Longtèmps oblidat pèr son país, aquesto l’onorèt en 1991, puèi lo trabalh batalhet d’una còla d’istorians marselhés menada pèr Joan-Michèu Guirand ambe l’Associacien Varian Fry, desosterra un a un leis aspèctes d’aquèla istòria e buta sota la lutz çò qu’a simbòlic en un tèmps que la xenofobia ganha de terrenc. Michel Neumuller A lire aussi sur le sujet : Michel Neumuller
Aquo d'aqui,
mai 2008
La liste des gens à sauver
La débâcle de 1940 culmine avec l’article 19 de la convention d’armistice. Il stipule que « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». Né à New York en 1907, journaliste politique ayant séjourné à Berlin, Varian Fry débarque à Marseille en août 1940, avec une liste de gens à sauver en priorité. Sa couverture, c’est le Centre américain de secours (CAS). À Marseille et dans les camps d’internement environnants, est regroupée la liste de la « lie de la terre », pour reprendre la sinistre formule d’Arthur Koestler : réfugiés et journalistes politiques, artistes et écrivains et les Juifs apatrides, déchus de leur nationalité par Berlin. Coincé entre le département d’État américain à la discrétion diplomatique et le gouvernement de Vichy qui resserre les boulons, Fry veut épargner le maximum de gens, pas seulement les plus célèbres. Alain Rubens
Lire,
mai 2008
Sauver les proscrits du nazisme
Que fait un homme, une femme, lorsque le destin du monde bascule ; lorsqu’il faut tendre la main à l’autre, l’aider, le protéger, le sauver, au risque peut-être de sa propre existence ? Seul, au pied du mur, la réponse peut surgir. Varian Fry a su, face aux nazis, qu’il était un homme bien. Fry a 33 ans en 1940. Il est journaliste, appartient à la mouvance libérale américaine et a pu dès 1935 témoigner dans le New York Times du déchaînement de haine antisémite à Berlin. En 1937, il travaille pour une association d’entraide aux républicains espagnols. C’est en homme conscient qu’il débarque à Marseille en août 1940. Il est mandaté par un comité d’intellectuels, de militants américains et d’exilés européens afin de secourir des figures réfugiés dans le sud de la France. Le Centre américain de secours (CAS) que Fry met en place va agir bien au-delà de ce mandat, ne se contentant pas d’actes de charité, mais s’impliquant dans le sauvetage de près de deux mille personnalités, auxquelles il faut ajouter leur famille, de manière illégale et dangereuse. L’association, entre vitrine légale d’aide aux réfugiés et actions clandestines de sauvetages et d’exfiltrations, n’est pas loin de représenter la dimension la plus risquée de l’entreprise. LES CHEMINS DE LA LIBERTÉ Le témoignage de Fry publié aux États-Unis au début de l’année 1945, nous permet de suivre pas à pas les modalités d’intervention du CAS. Un cahier de photographies nous replace opportunément dans un contexte par ailleurs éclairé dès l’ouverture par une trentaine de pages de présentation. LES RÉSEAUX DE FRY Fry, secondé par de nombreux auxiliaires locaux (l’avocat Gaston Defferre est sollicité à l’occasion) ou eux-mêmes réfugiés, tricote filières de faux ou de vrais-faux papiers (l’aide des consuls de Tchécoslovaquie, de Lituanie, etc. s’avère cruciale) et d’évasion via l’Espagne et le Portugal ou l’Afrique du Nord. Dans ce domaine, on s’en doute, rien n’est vraiment assuré, tout est toujours à recommencer ; il y a des échecs que certains paient de leur vie. À TRAVERS LA ZONE GRISE Il est également intéressant d’observer à l’œuvre policiers, douaniers, fonctionnaires qui selon les cas, selon les moments, ferment les yeux ou appliquent les consignes. Et la frontière est souvent ténue. Ainsi, ce policier qui contrôle les passagers d’un navire en partance, tombe sur un antinazi, vérifie consciencieusement J’information auprès de ses chefs, puis finalement le libère arguant d’une homonymie alors même qu’il lance au proscrit un clin d’œil qui en dit long. Claudio Pavone, reprenant une expression de Primo Lévi, a saisi les mots justes pour décrire ces situations : « On n’appartient pas une fois pour toutes à la zone grise. Il est possible d’en sortir avec un seul acte d’humanité à l’égard des persécutés et puis de s’empresser d’y retourner. » Forent Le Bot
L’OURS n°377,
avril 2008
Varian Fry : le Juste et les proscrits
C’est l’une des rares histoires heureuses que conte Varian Fry dans Livrer sur demande… Elle se passe à la frontière entre France dite “libre” et Espagne franquiste. L’écrivain Franz Werfel et son épouse, Alma – auparavant épouse de Gustav Mahler, maîtresse d’Oskar Kokoschka, épouse de Walter Gropius -, sont à Collioure ainsi que Heinrich Mann, frère de Thomas, son épouse et Golo Mann, leur neveu et le fils de Thomas. Pour tous, il faut fuir. Les couples Werfel et Mann ont des passeports tchécoslovaques authentiques et d’autres qui le sont un peu moins, arrangés par Fry et son équipe. Les Mann sont devenus les Ludwig, mais Golo voyage sous son vrai nom, avec un laisser-passer américain. Fry accompagne le groupe jusqu’en Espagne, son passeport américain étant parfaitement en règle. Ils doivent passer en train, mais rien ne se déroule comme ils l’espéraient et les Mann n’ont d’autre issue qu’un chemin à travers la montagne. L’ascension est pénible. « Tout à coup, écrit Fry, avant qu’ils aient eu le temps de passer la frontière, deux gardes mobiles français ont surgi et sont venus vers eux. (...) “Vous cherchez l’Espagne ?” s’est enquis l’un d’eux. Quelqu’un a répondu oui. “Ben, a fait le garde, faut suivre le sentier par la gauche. Si vous prenez celui qui va à droite, vous vous retrouverez au poste frontière français et si vous n’avez pas de visa de sortie, vous risquez des ennuis. (...)” De nouveau, il a porté la main à son képi et les deux gardes mobiles les ont regardé partir en file indienne sur le sentier de gauche. » Premier miracle. Deuxième : l’un des douaniers espagnols demande à Golo s’il est le fils de Thomas. « “Oui, dit-il. Cela vous déplaît-il ? – Au contraire, répond la sentinelle. Je suis honoré de faire la connaissance du fils d’un si grand homme” ». Et il serre chaleureusement la main de Golo puis téléphone à la gare pour demander qu’on vienne les chercher en voiture. Ainsi les Werfel et les Mann ont-ils été sauvés, grâce à deux gardes mobiles français qui avaient choisi leur camp, et un douanier espagnol lettré – et surtout grâce à l’action tenace de Fry. Journaliste, il a visité l’Allemagne peu avant la guerre : il sait de quoi le régime hitlérien est capable. Dès le 25 juin 1940, un fonds d’aide aux réfugiés cherche à s’organiser à New York, à l’initiative d’exilés européens et de personnalités américaines. Ils créent l’Emergency Rescue Committee, qui décide d’envoyer un agent à Marseille. Varian Fry est choisi en dépit de sa jeunesse – il est né en 1907 – et de sa réputation de discrétion. Avec de l’argent et des listes de noms dans ses bagages, il atteint Marseille le 13 août. Un peu plus d’un an plus tard, le 27 août 1941, il est expulsé par la police française. L’ambassade américaine, non seulement ne le soutient plus, mais, pour complaire à Vichy, le lâche. Fry est convoqué par l’intendant de police de la région marseillaise, qui lui signifie qu’il doit partir. Récit de Fry : « Je me lève pour partir. Puis je reviens sur mes pas pour lui poser une dernière question : “Dites-moi, franchement, pourquoi vous acharnez-vous sur moi ? - Parce que vous protégez les juifs et les antinazis.” » Livrer sur demande… est le récit de cette année de luttes pour des sauf-conduits, des faux papiers, des billets de bateau et de train, des caches sûres. On y voit passer des hommes célèbres – André Breton ou André Gide – et la foule des proscrits en fuite. Le dévouement y est aussi fréquent que la corruption, le courage que la lâcheté. Avec sobriété, Fry dit la peur qui monte, l’aveuglement de ceux qui ne parviennent pas à croire qu’il n’y a plus ni lois ni droit, la méfiance qui se glisse partout. Son livre est une terrible leçon. L’édition qui paraît aujourd’hui n’est pas la première en français, mais c’est la plus complète et la mieux annotée, enrichie d’un dictionnaire biographique. Quelques- uns des articles que Fry publie aux Etats-Unis à son retour y sont joints. Celui qui a paru dans The New Republic le 21 décembre 1942 s’intitulait « Le massacre des juifs » et citait des témoignages irréfutables. A cette date – et bien avant – Fry savait. Mais on n’a pas voulu le croire. Philippe Dagen
Le Monde,
10/04/2008
Varian Fry, un juste à Marseille
En juin 1940, un jeune journaliste américain, Varian Fry est envoyé à Marseille avec pour mission de faire évader les artistes, les intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, menacés par la Gestapo.
Le Centre américain de secours qu’il met en place a alors pignon sur rue boulevard d’Athènes, puis rue Grignan! Sous couvert d’un centre de bienfaisance, il fera évacuer plusieurs milliers de personnes en treize mois, avant que la police de Vichy n’expulse Varian Fry. Paru en 1945, le témoignage de Fry a été traduit pour la première fois en 1999 en France. Les éditions Agone proposent une nouvelle édition de l’ouvrage, pour faire redécouvrir un épisode méconnu de la Seconde guerre mondiale, que Charles Jacquier appelle "la résistance avant la Résistance" dans sa préface. M-E. B.
Marseille l'Hebdo,
19/03/08
Nouvel hommage a Varian Fry - Interview
Charles Jacquier préface dans la collection « Mémoires sociales » qu’il dirige aux éditions Agone le livre de Varian Fry intitulé, Livrer sur demande. Un ouvrage qui relate un « épisode crucial » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de Marseille : l’action du Centre américain de secours dans cette ville en 1940 et 1941. Interview – Propos recueillis par Roland Pfefferkorn Pourquoi avoir choisi de republier aujourd’hui ce livre paru originellement en 1945 et d’y avoir joint des articles de l’auteur datant des années noires ? L’action du Centre américain de secours (CAS) a été considérée comme de la « résistance avant la Résistance » et comme une « action de solidarité internationale ». Pouvez-vous précisez en quel sens elle a été l’une et l’autre, en d’autres termes quelle a été sa portée politique en son temps ? Varian Fry a accompli avec d’autres sa mission de sauvetage d’artistes, d’intellectuels et de militants de gauche. Quelle a été l’importance de son action ? Il a en toute logique été suspect pour Vichy, mais pourquoi l’a-t-il aussi été pour l’administration américaine ? En quoi sa position était-elle « courageuse, isolée et à contre-courant » ? Quels enseignements en tirez-vous pour le monde d’aujourd’hui ? Propos recueillis par Roland Pfefferkorn
La Marseillaise,
16/03/2008
L’âme de cette opération, Varian Fry, était un jeune journaliste américain engagé dans l’aide aux exilés allemands depuis qu’il avait été témoin d’un pogrom en Allemagne. Il arriva à Marseille en août 1940 avec une liste de deux cents personnes menacées qu’il avait pour mission de prendre en charge. Lorsque débuta l’opération de sauvetage organisée par Fry, l’Europe ressemblait à une trappe sur le point de se fermer : l’Allemagne l’occupait presque tout entière avec ses alliés fascistes. Staline, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique, livrait par centaines à la Gestapo des Juifs, des socialistes, ainsi que les communistes qu’il supposait lui être hostiles. Ne restait plus que la « zone libre » au sud de la Loire, mais le régime de Vichy venait de s’engager dans la convention d’armistice signée en juin 1940 à « livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich » et sa police s’y appliquait avec zèle. Une fois de plus, les Juifs et les antinazis allemands devaient tout quitter pour fuir. Nombre d’intellectuels et d’artistes français (parmi lesquels une bonne partie des surréalistes) les accompagnaient sur le chemin de l’exil. Les dirigeants et les personnalités liées aux appareils politiques institutionnels bénéficiaient le plus souvent des réseaux de leurs organisations alors que toutes les portes se fermaient devant les rebelles, les dissidents, les minoritaires de la minorité. Toute une internationale de sans parti ni patrie échoua à Marseille, dernière issue vers l’Amérique, à l’endroit même d’où, deux ans plus tôt Louis Mercier Vega et ses camarades rescapés de la guerre d’Espagne avaient entrepris leur Odyssée vers le Nouveau monde. Bien décidé à outrepasser sa mission, Varian Fry orienta rapidement son action en direction des militants d’extrême gauche abandonnés de tous, tel Victor Serge qui disait : « Mon parti tout entier ayant été fusillé ou assassiné, je suis seul et bizarrement inquiétant ». Pendant treize mois, en butte à l’hostilité des pétainistes et au peu d’empressement des Etats-Unis à accueillir la « racaille » rouge et noire, Fry et ses amis bataillèrent pour venir en aide à tous ceux qui les sollicitaient. L’un d’eux, Jean Malaquais, écrivit alors : « l’organisation de M. Fry semble être la seule lueur vive dans la nuit de ce drame ». Finalement usant de tous les moyens - légaux et illégaux - à leur disposition, ce sont plus de 2 000 antinazis - parmi lesquels quelques dizaines de grands noms de la culture - que les volontaires du Centre américain de secours parvinrent à faire évader avant que la police de Vichy n’expulse Fry avec l’assentiment du gouvernement américain. Après les chef-d’œuvres de Louis Mercier Vega et de Georg Glaser, les éditions Agone ont à nouveau tiré de l’oubli le témoignage d’un de ces hommes libres qui résistent à l’injustice envers et contre tous. Le récit de Varian Fry est accompagné de plusieurs de ses articles parus avant et après son aventure marseillaise. La préface de Charles Jacquier replace son action dans le contexte historique et souligne l’importance politique de « cette résistance d’avant la Résistance » loin de l’épisode folklorique réunissant le Who’s Who de l’avant-garde artistique et intellectuelle européenne auquel on a parfois voulu la réduire. Le cahier de photographies qui précède le récit de Varian Fry nous plonge dans 1’ambiance des rues de Marseille au temps de la « zone libre » et dans le quotidien des héros de cette histoire, rue Grignan où le Comité avait ses bureaux et villa Air-Bel où se retrouvaient les candidats au départ. Voici un accrochage de toiles de Max Ernst et de Leonora Carrington dans un platane ; pour une vente aux enchères de solidarité ; Varian Fry en bras de chemise sert l’apéritif à ses amis fugitifs ; puis voici Marcel Duchamp, debout sur la proue d’un bateau en partance pour New York. Enfin, un vieux cargo poussif quitte le port : à son bord André Breton et sa famille, Victor Serge et son fils, Wilfredo Lam, Claude-Lévi Strauss et Anna Seghers... L’actualité de ce texte ne manquera pas de sauter aux yeux de ceux qui luttent aux côtés des exilés d’aujourd’hui, enfermés au nom de la « raison d’état » dans les centres de rétention de la république sarkosienne. Il renforcera certainement leur détermination à s’inscrire dans la longue histoire de ceux pour qui la solidarité n’a pas de frontières. François Roux
Courant alternatif n°178,
mars 2008
Ne pas oublier notre histoire
tetxile
*À propos du livre : Varian Fry, « Livrer sur demande… » (Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis, Marseille, 1940-1941) (1)* Notre histoire s’écrit à l’envers l’histoire officielle, conforme à ce que les puissants ont voulu qu’elle soit. Elle témoigne de la résistance que les peuples, parfois, les femmes et les hommes libres, toujours, ont opposée à leurs oppresseurs. Il est donc bien naturel que les dominants d’hier et d’aujourd’hui cherchent à effacer le souvenir de ces luttes et il est d’une importance vitale pour nous de le sauvegarder pour en tirer les leçons. « _Livrer sur demande…_ » raconte l’action menée d’août 1940 à septembre 1941 au Centre américain de secours à Marseille par Varian Fry, un journaliste New-yorkais qui aida les artistes, les dissidents et les Juifs à échapper aux camps de concentration. Comme tous les combats menés à contre-courant, cette histoire a été occultée parce qu’elle dérange. Elle jette une lumière crue sur le comportement cynique des futurs vainqueurs du Troisième Reich vis à vis des victimes du nazisme. En janvier 1933, il faut le rappeler, aucune puissance n’avait mal accueilli l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ni les Britanniques et les Américains qui pensaient s’en faire un allié contre le bolchevisme, ni l’Italie fasciste, ni les dictatures qui pullulaient en Europe orientale. Ni même la France qui signa dés juillet le Pacte à quatre avec l’Allemagne nazie, l’Angleterre, et l’Italie. À l’est, l’URSS s’était engagé immédiatement dans une fructueuse coopération économique et militaire avec le Reich de Hitler, tandis que les militants communistes allemands tombaient par centaines sous les balles des SA et la hache du bourreau. Staline ayant ordonné de suspendre les attaques contre son nouveau partenaire, on ne trouve dans la presse soviétique de 1933 aucune trace des violences antisémites qui déferlaient alors sur l’Allemagne. Les devançant tous, le Vatican s’était précipité pour négocier un concordat avec l’auteur de _Mein Kampf_ au mois de juin, en pleine terreur brune. De nombreux intellectuels, artistes et militants de gauche allemands s’exilèrent dès les premières semaines du nouveau régime, bientôt suivis par de nombreux Juifs menacés et persécutés. Les Etats voisins du Reich ouvrirent leurs frontières, mais l’URSS, la « patrie du socialisme », ferma les siennes, sauf pour les dirigeants du parti communiste allemand (KPD) et les personnalités en vue. « _Dans les frontières de l’Union soviétique vivent cent quatre-vingt millions d’êtres humains_, s’étonnait un militant communiste dans les colonnes de la revue d’extrême gauche Die neue Weltbühne. _Et il n’y aurait pas de place, là, pour quelques milliers à qui on a négligé d’arracher la vie et la liberté au profit du fascisme ? […] Est-ce que les ouvriers révolutionnaires d’Allemagne ont versé leur sang pour des chiffres d’exportation ? Pour des statistiques ? Dans tous les pays de la terre, les Juifs ont reçu leurs coreligionnaires…La France impérialiste a donné asile aux immigrants…La Pologne fasciste les a autorisés à rentrer chez elle…Est-ce donc que, devant les portes du capitalisme occidental, devant les palais des millionnaires…le réfugié sans abri aura plus de raisons d’espérer que devant les poteaux de frontière rouges de l’Union soviétique ?_ » (2). Le mouvement d’opinion le plus vigoureux contre les crimes nazis et pour la solidarité avec les exilés se trouvait aux Etats-Unis où les organisations de la communauté juive et de la gauche tentèrent d’organiser un boycott des produits allemands. Il est à noter que si les démocraties occidentales avaient appliqué un strict embargo sur l’Allemagne nazie dès les premiers actes de barbarie, la dictature hitlérienne, très vulnérable jusqu’en 1936, n’y aurait probablement pas résisté. Mais au contraire, toutes les puissances recherchèrent l’alliance de Hitler avant de lui offrir un triomphe aux Jeux olympiques de Berlin, un an après l’instauration des lois raciales dites « de Nuremberg » (1935). Cinq ans plus tard, l’Allemagne avait conquis l’Autriche, la Tchécoslovaquie, partagé la Pologne avec l’URSS et vaincu la France. Staline, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique, livrait par centaines à la Gestapo des Juifs, des socialistes, ainsi que les communistes qu’il supposait lui être hostiles (3). _Der Spinne_, l’araignée (c’est ainsi que les opposants allemands appelaient la croix gammée) étendait sa toile monstrueuse sur presque toute l’Europe. À l’ouest, coincée entre l’Italie fasciste et l’Espagne franquiste, la France de Pétain, ultime refuge pour les opposants pourchassés, s’enfonçait dans la collaboration. Après que la République ait interné les antifascistes de retour d’Espagne en janvier 1939, puis les opposants allemands en septembre, le régime de Vichy s’était engagé dans la convention d’armistice signée en juin 1940 à « _livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich_ » et la police française s’y appliquait avec le zèle qu’on lui connaît lorsqu’il s’agit de traquer les étrangers sans défense. Ce n’était qu’un début. En juin 1941, imitant les nazis et devançant leurs désirs, l’État français définit un « statut » des Juifs et entreprit de les recenser, indispensable prélude aux rafles et aux déportations. Une fois de plus, les Juifs et les antinazis allemands devaient tout quitter pour fuir. Nombre d’intellectuels et d’artistes français (parmi lesquels une bonne partie des surréalistes) les suivirent sur le chemin de l’exil. Les dirigeants et les personnalités liées aux appareils politiques institutionnels bénéficièrent le plus souvent des réseaux de leurs organisations alors que toutes les portes se fermaient devant les rebelles, les dissidents, les minoritaires de la minorité. Toute une internationale de sans parti ni patrie échoua à Marseille, dernière issue vers l’Amérique, à l’endroit même d’où, deux ans plus tôt, Louis Mercier Vega et ses camarades rescapés de la guerre d’Espagne avaient entrepris leur Odyssée vers le Nouveau monde (4). C’est dans ce contexte angoissant que surgit Varian Fry, un jeune Américain qui s’était engagé dans l’aide aux exilés allemands après avoir vu en face la bête hideuse lors d’un pogrom en Allemagne en 1935. Fry arriva à Marseille avec la mission de prendre en charge deux cents artistes et intellectuels et orienta rapidement son action en direction des militants d’extrême gauche abandonnés de tous, tel Victor Serge qui disait : « _Mon parti tout entier ayant été fusillé ou assassiné, je suis seul et bizarrement inquiétant_ ». En butte à l’hostilité des pétainistes et au peu d’empressement des Etats-Unis à accueillir la « racaille » rouge et noire, Fry dut également composer avec les haines implacables que la guerre d’Espagne avait exacerbées entre les organisations du mouvement ouvrier. Malgré tout, l’écrivain Jean Malaquais, l’un des insoumis qui fréquentait le Centre américain de secours, écrivait alors : « l’organisation de M. Fry semble être la seule lueur vive dans la nuit de ce drame. » Dans « _Livrer sur demande…_ », Varian Fry raconte comment les volontaires de tous pays qui gravitaient autour de l’Emergency Rescue Committee parvinrent à faire évader plus de 2 000 personnes - parmi lesquelles quelques dizaines de grands noms de la culture - par des moyens légaux ou illégaux, avant que la police de Vichy ne l’expulse avec l’assentiment du gouvernement américain. Les éditions Agone, qui ont déjà publié il y a quelques années l’_Histoire populaire des États-Unis_ (5), le livre-manifeste de « l’histoire vue d’en bas », s’attachent à tirer de l’oubli les témoignages de ceux qui résistèrent envers et contre tous. Après les chefs-d’œuvre de Louis Mercier Vega et de Georg Glaser (6), voici un nouveau texte « culte » présenté avec une exigence à la hauteur de son sujet. La préface de Charles Jacquier, limpide, replace l’aventure du Centre américain de secours dans son contexte historique. Son auteur montre l’importance politique de l’organisation de sauvetage illégal mise sur pied par Varian Fry, « résistance d’avant la Résistance », loin de l’épisode folklorique réunissant le Who’s Who de l’avant-garde artistique et intellectuelle européenne auquel on a voulu la réduire. Il explique aussi son importance culturelle, car l’exil de dizaines de créateurs européens cette année-là déplaça le centre de gravité de l’art moderne de l’autre côté de l’Atlantique. Le cahier de photographies qui précède le récit de Varian Fry nous plonge dans l’ambiance des rues de Marseille au temps de la « zone libre » et dans le quotidien des héros de cette histoire, rue Grignan où le Comité avait ses bureaux et villa Air-Bel où se retrouvaient les candidats au départ. Voici un accrochage de toiles de Max Ernst et de Leonora Carrington dans un platane, pour une vente aux enchères de solidarité ; Varian Fry en bras de chemise sert l’apéritif à ses amis fugitifs ; puis voici Marcel Duchamp, debout sur la proue d’un bateau en partance pour New York. Enfin, un vieux cargo poussif quitte le port : à son bord André Breton et sa famille, Victor Serge et son fils, Wilfredo Lam, Claude-Lévi Strauss et Anna Seghers… Comme toutes les résistances des individus ordinaires « face à la déraison d’état », celle de Varian Fry, reconnu depuis « Juste parmi les nations », a longtemps été ignorée. La France a attendu vingt-cinq ans pour lui décerner la légion d’honneur, quelques mois avant sa mort, quand Maurice Papon venait à peine de quitter la préfecture de police de Paris… Fry ou Papon, il faut choisir son camp ! Aux antinazis d’hier ont succédé les réfugiés d’aujourd’hui chassés de chez eux par la guerre, par la misère, et traqués chez nous par la même police omnipotente. À la suite de Varian Fry, continuons d’écrire l’histoire des solidarités qui ne connaissent pas de frontières. ----- (1) Éditions Agone, coll. « Mémoires sociales », traduit de l’anglais par Édith Ochs, préface de Charles Jacquier, avant-propos d’Albert Hirschman, 2008, 416 p., 23 €. (2) Cité par Simone Weil, in Écrits historiques et politiques, NRF/Gallimard, coll. « Espoir »,1960, p. 207. (3) Plus de 1 000 antinazis, principalement Allemands et Autrichiens, ont été livrés par Staline à Hitler entre 1939 et 1941. Des milliers d’autres ont été exécutés en URSS. Staline a fait assassiner plus de dirigeants du KPD que Hitler. (4) Louis Mercier Vega, La chevauchée anonyme, Un attitude internationaliste devant la guerre (1939 – 1941), Agone, 2006. (5) Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2002. (6) Georg Glaser, Secret et violence, Chronique des années rouge et brun (1920 – 1945), Agone, 2005. Francois Roux
Le monde libertaire,
28/02 au 05/03 2008
Varian Fry, Marseille 1940-1941
C’est une très belle histoire racontée en photos et en dessins, en peintures et en sculptures, qu’il faut aller chercher dans un petit musée parisien niché au pied de la butte Montmartre à Paris, la Halle Saint-Pierre. On y découvre, dans une présentation hélas peu engageante, le destin extraordinaire de Varian Fry, journaliste américain envoyé à Marseille en 1940 par l’Emergency Rescue Committee, avec pour mission le sauvetage de deux cents artistes, intellectuels, hommes politiques ou écrivains menacés par l’avancée du nazisme, à partir d’une liste élaborée par son comité new-yorkais. Fry disposait de quinze jours pour accomplir sa tâche. Il restera un an, avant d’être expulsé par les autorités de Vichy. Entre-temps, il aura réussi à faire passer près de deux mille personnes aux Etats-Unis et aidé plus de quatre mille autres à fuir, via des filières clandestines espagnoles ou portugaises. A la villa Bel-Air où il s’installe, dans les faubourgs de Marseille, on le reconnaît à ses petites lunettes d’écaille, entouré d’un groupe d’artistes prenant l’air au soleil hivernal - Breton, Ernst, Péret et bien d’autres.
Sur les belles photos en noir et blanc, on perçoit, à leur façon étrange de se tenir debout, comme s’ils étaient prêts à partir, l’inquiétude des habitués de la villa Bel-Air. Dans les oeuvres réunies pour l’exposition - signées Breton, Arp, Bellmer, Duchamp, Roberto Matta, Wilfredo Lam, Vistor Brauner, etc. - perce également ce climat oppressant, entre crainte et attente, déracinement et désespoir. En vrac, dans la pénombre, on retiendra une très belle gouache de Victor Brauner, une boîte-valise de Duchamp ou encore des dessins collectifs où des avions de chasse et des croix gammées font irruption dans l’imbroglio surréaliste. Seul Américain nommé « Juste parmi les Nations », Varian Fry avait le sentiment de n’avoir aidé que modestement la communauté des artistes. Leurs oeuvres témoignent du contraire. Sophie Cachon
Télérama.fr,
23/02/2008
Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes
Agone vient de ressortir le livre de Varian Fry publié en 1991 sous le titre « La Liste noire ». La nouvelle édition, revue et augmentée, s’appelle « Livrer sur demande… – Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940–1941). » Un hommage est également rendu au Juste au musée de la Halle Saint-Pierre, à Paris, jusqu’au 9 mars. Août 1940. Varian Fry, journaliste américain de 32 ans, débarque à Marseille missionné par l’Emergency Rescue Committee (ERC). L’association a été créée deux mois plus tôt à New York par des intellectuels libéraux et des antifascistes allemands. Objectif : venir en aide aux écrivains, poètes, journalistes, artistes, militants antinazis menacés par la police française dans une ville devenue le seul point de passage entre la France de Vichy et le monde libre. Venu avec une liste de deux cents noms de VIP en poche, Varian Fry dispose d’un mois pour les mettre à l’abri. Mais le jeune homme ne se résout pas à sauver les intellectuels traqués par la Gestapo en abandonnant à leur triste sort les anonymes, juifs ou non. Ayant eu un aperçu de la barbarie nazie à Berlin, en 1935, Varian Fry décide de rester à Marseille où il bravera l’article 19 de la convention d’armistice signée entre la France et l’Allemagne : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. » Aidé par un réseau cosmopolite (où l’on croise le jeune avocat Gaston Defferre, des militants du POUM, de la CNT, des Allemands, des Italiens, des Suisses, des religieux…), résistant avant l’heure, Varian Fry ne fait pas les choses à moitié au sein du Centre américain de secours. D’août 1940 à septembre 1941, avec ses maigres moyens, armé d’une persévérance sans borne, il protègera 4000 personnes. Munies de papiers, vrais ou faux, près de 2000 d’entre elles pourront fuir aux Etats-Unis via des filières passant par les Antilles ou le Portugal d’où partaient cargos et hydravions. Parmi les artistes, écrivains, poètes, musiciens, philosophes… secourus par Varian Fry, il y a du beau monde. Hannah Arendt, André Breton, Marc Chagall, Marcel Duchamp, Max Ernst, Lion Feuchtwanger, Wilfredo Lam, Jacqueline Lamba, Wanda Landowska, Jacques Lipchitz, Alma Mahler, Jean Malaquais, Heinrich Mann, Roberto Matta, André Masson, Max Ophüls, Benjamin Péret, Anna Seghers, Victor Serge, Jacques Schiffrin, Franz Werfel… ont sans doute échappé au pire. Que seraient-ils devenus si un homme de la trempe de Fry n’avait pas surgi au bon moment dans leur destin ? Dans la banlieue marseillaise, la Villa Air-Bel, une bastide surnommée Château Espère-Visa, abrita ainsi l’avant-garde politique (notamment des militants de l’extrême gauche anti-stalinienne) et l’avant-garde artistique du moment. André Breton raconte : « Durant l’hiver de 1940 à Marseille Victor Serge et moi sommes les hôtes du Centre américain de secours aux intellectuels, avec les dirigeants duquel nous résidons dans une spacieuse villa de la périphérie Air-Bel. Nombreux, les surréalistes s’y retrouvent chaque jour et nous trompons du mieux que nous pouvons les angoisses de l’heure. Il vient là Bellmer, Char, Dominguez, Ernst, Hérold, Itkine, Lam, Masson, Péret, si bien qu’entre nous une certaine activité de jeu reprend par moments le dessus. C’est de cette époque que date, en particulier, l’élaboration à plusieurs d’un jeu de cartes dessiné d’après des symboles nouveaux correspondants à l’amour, au rêve, à la révolution, à la connaissance, et dont je ne parle que parce qu’il a l’intérêt de montrer ce par rapport à quoi, d’un commun accord, nous nous situons à ce moment. ». Le fameux Jeu de Marseille surréaliste était né. L’héroïsme et l’efficacité de Varian Fry n’étaient pas appréciés par l’ERC. Sa dérive vers l’action clandestine et les moyens illégaux qui en découlaient fut condamnée par ses mandataires et par le Département d’État. Le consul des Etats-Unis lui confisquera même son passeport. Finalement, le gouvernement de Vichy expulsera ce redoutable emmerdeur accusé d’avoir « trop protégé les Juifs et les antinazis ». De retour aux USA, fin 1941, rongé par la tristesse de ne pas avoir pu aider encore plus de monde, Varian Fry voulu alerter l’opinion publique sur le sort des juifs en Europe. « Maintenant, je sais et je veux que d’autres le sachent avant qu’il ne soit trop tard », disait-il avant de publier, en décembre 1942, dans The New Republic, un article clairement intitulé Le massacre des Juifs en Europe. Dans le même temps, presque sur le vif, Fry écrivit un livre sur son action en France. L’ouvrage, Surrender on Demand, ne sera publié qu’en 1945, en partie censuré, parce que l’auteur dénonçait la politique criminelle de l’Amérique en matière de visas. Ce livre ne sorti en France qu’en 1999, chez Plon, sous le titre La Liste noire. C’est ce témoignage capital, agrémenté d’un glossaire précieux, que reprennent les éditions Agone avec Livrer sur demande… A l’occasion du centenaire de la naissance de Varian Fry (né en 1907), le beau musée de la Halle Saint-Pierre présente par ailleurs une exposition-hommage alliant art et histoire. Témoignages photographiques, écrits, documents administratifs, peintures, dessins collectifs, sculptures… se côtoient. On y trouve des œuvres signées Jean Arp, Hans Bellmer, André Breton, Victor Brauner, Camille Bryen, Marc Chagall, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, Jacques Hérold, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, Jacques Lipchitz, Alberto Magnelli, André Masson, Roberto Matta, Ferdinand Springer, Sophie Taeuber, Wols… En 1995, bien après sa mort survenue en 1967, Varian Fry deviendra le premier américain, et le seul, à être reconnu comme « Juste parmi les Nations » par Yad Vashem de Jérusalem. Parmi les personnes aidées par Varian Fry, figurait Siegfried Kracauer. L’historien disait qu’une vieille légende juive assure que chaque génération comporte trente-six Justes qui maintiennent le monde dans l’existence. « Si ces Justes n’existaient pas, le monde serait détruit et périrait. Mais personne ne les connaît. Eux-mêmes ignorent que c’est leur présence qui sauve le monde de la perte. Pour moi, la quête impossible de ces justes cachés – y en a-t-il vraiment trente-six par génération ? – me paraît être l’une des plus excitantes aventures que puisse tenter l’histoire. » Varian Fry, « lueur vive dans la nuit », ignorait qu’il était un Juste. Nous, nous le savons et nous le saluons. Varian Fry, Livrer sur demande… – Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940–1941). Préface de Charles Jacquier. Avant-propos d’Albert Hirschman. 416 pages, collection Mémoires sociales, éditions Agone. 23€. En annexe, des articles de Fry (dont Le Massacre des Juifs) sont proposés avec 34 illustrations. Varian Fry, Marseille 1940–1941 et les artistes candidats à l’exil, exposition présentée jusqu’au 9 mars 2008 à la Halle Saint-Pierre (2 rue Ronsard, Paris 18ème). Tous les jours de 10h à 18h. Un catalogue, Varian Fry, Marseille 1940–1941, 250 pages couleurs, est disponible à la librairie du musée. 45€. Atelier. Après des ateliers sur le Cadavre Exquis et la fabrication de faux papiers ( !), la Halle Saint-Pierre propose un atelier sur le Jeu de Marseille aux enfants (à partir de 6 ans). Rendez-vous du 25 au 29 février et du 3 au 7 mars, de 14h30 à 16h. Infos au 01 42 58 72 89. Colloque. Dans le cadre de l’exposition, la Halle Saint-Pierre organise un colloque, le 16 février, à 14h, sur le thème Enseignement et transmission de la Shoah. Des interventions de Stéphane Hessel, Georges Bensoussan, Elisabeth de Fontenay, Richard Prasquier et Sylvie Courtine-Denamy sont annoncées. Le colloque sera suivi par une lecture de textes de Varian Fry, d’Hannah Arendt, de Benjamin Fondane, de Benjamin Péret, d’André Breton, de Walter Benjamin… dits par Pierre Katuszewski. http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4478 Paco
Le Mague,
12/02/2008
Varian Fry, le Juste des surréalistes
Berlin, 1935 : un journaliste américain de 27 ans, Varian Fry, est dans un café. Deux jeunes nazis entrent, avisent un homme et, en manière de jeu, lui cloue la main à la table d’un coup de poignard. L’homme est un juif. Plus tard, Fry racontera cette scène pour expliquer comment il s’est trouvé, en août 1940, à Marseille, envoyé de l’American Rescue Committee, association privée créée pour aider à l’émigration d’intellectuels et d’artistes persécutés par le nazisme. Son rôle a été capital dans le sauvetage de ceux qui avaient fui la Wehrmacht et la Gestapo. La liste est une anthologie du surréalisme : Ernst, Masson, Bellmer, Brauner – et Breton évidemment, qui, à la villa Air-Bel, organisait travaux et jeux collectifs pour que le surréalisme ne meure pas. “Cadavres exquis” dessinés à plusieurs mains, cartes du tarot dit “de Marseille” réinventé à cette occasion, œuvres sur tous supports et documents : l’effort d’évocation est sensible, même si l’accrochage de l’exposition, trop confus, n’aide pas à reconstituer l’action de Fry. Celui-ci s’installe à l’hôtel Splendide le 15 août 1940, reçoit les premiers réfugiés le 16 et dépose les statuts du Comité américain de secours (CAS) le 28. Le 1er septembre, il ouvre son bureau au 60, rue Grignan. L’afflux est immédiat. Il y a ceux qui sont réputés trotskistes ou anarchistes (les surréalistes en particulier), et surtout ceux, juifs et antinazis de langue allemande, “apatrides” et “subversifs”, qui fuient le Reich et les camps français d’internement. Le consulat des Etats-Unis refuse de les aider pour ne pas déplaire à Pétain – Pearl Harbor et l’entrée en guerre sont encore loin. La Gestapo transmet des listes à la police de Marseille et à la surveillance du territoire, qui font du zèle. Les gendarmes surveillent les prisonniers du camp des Milles, parmi lesquels Ernst, Wols et Bellmer. Les 3 et 4 octobre, Vichy édicte les premières mesures sur le “statut des juifs”, le 24 Pétain rencontre Hitler à Montoire. Le 22, les locaux du CAS ont été perquisitionnés. Fry monte des filières avec l’aide d’un jeune avocat nommé Gaston Defferre. En janvier et février 1941, quatre cargos mixtes quittent Marseille vers les Antilles. Se sauvent ainsi Breton, Ernst, Duchamp, Masson, Lipchitz, Serge, Lévi-Strauss et Chagall, pour ne citer que quelques noms célèbres. Mais Fry, privé de son passeport par le consul des États-Unis, a de moins en moins de marge de manœuvre. Il finit par partir à son tour en septembre 1941, avec la conviction qu’il n’a pu sauver qu’un petit nombre de victimes, aux alentours de 2 000 personnes. Philippe Dagen
Le Monde,
01/12/2007
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