Parution : 13/10/2006
ISBN : 2-7489-0060-X 432 pages 12 x 21 cm 23.00 euros |
Marcel Durand
Grain de sable sous le capot
Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003)
Préface de Michel Pialoux. Réédition revue et augmentée (première édition La Brèche, 1990).
D’autres ouvriers auraient pu écrire cette chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux, que j’ai signée du pseudonyme de Marcel Durand pour ne pas m’approprier cette mémoire collective. Je prenais des notes à l’occasion d’événements marquants : prises de gueule avec le chef, rigolades entre collègues, débrayages, grèves. Je voulais garder une trace de cette vie à la chaîne, décrire l’ambiance du travail. Pour moi. Pour les copains de galère aussi. Pour faire une sorte d’album de famille de la dizaine de vrais copains de la Carrosserie.
Huit heures par jour au boulot, ce n’est pas rien. Même si on résiste, la chaîne déteint sur nous. En ville, on continue de courir comme si on était toujours à s’agiter autour des carcasses de bagnoles. On parle fort parce que les machines ne s’arrêtent jamais de nous vriller les oreilles. On laisse des plumes au boulot. Plusieurs copains y ont laissé leur peau. Écrit par un ouvrier de Sochaux qui a passé trente ans en chaîne, ce livre raconte la vie au jour le jour d’un OS de base. Il montre comment l’usine ne cesse d’exercer sa violence et comment une résistance, à la fois spontanée et organisée, se manifeste sous des formes toujours nouvelles face aux « innovations » du management.
La singularité de ce texte tient à ce qu’il nous fait entendre la voix d’un « ouvrier ordinaire », c’est-à-dire celui qui d’habitude n’est pas entendu parce qu’il n’a pas de légitimité particulière pour prendre la parole. L’auteur, Hubert Truxler (alias Marcel Durand), incarne la figure du travailleur récalcitrant, conscient qu’il vaut autant que les autres. |
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SUR LES ONDES
• Radio Panik 105.4 – Microcité Rencontre avec Michel Pialoux et Marcel Durand, émission enregistrée à La maison du Livre, Roubaix, le 3 février 2007 (diffusion le 26 février 2007)
30 ans d’usine
Avec la réédition augmentée de Grains de sable sous le capot, ce sont trente-cinq années d’usine et d’écriture – en permanence entre opposition et sécession, négociation et sabotage, délimitation des territoires intimes et des territoires communs – qui nous sont données à lire. Il faut s’offrir Grains de sable sous le capot. Pour le plaisir de la lecture d’abord. Voilà en effet un auteur bien installé dans son bonheur d’écrire, irrépressible. Une écriture économe, précise, efficace, guidée par l’action. Une sobriété industrielle ? Une construction sachant varier le rythme, s’arrêter à bon escient, multiplier les notes et saynètes pour tantôt composer un tableau, tantôt dérouler un récit. Une plume qui, sachant suggérer là où point trop n’en faut, offre au lecteur d’innombrables occasions de prolonger l’esquisse, entrer dans la scène, finir les personnages. Une vraie générosité d’écrivain sûr de ses ressources, du monde qu’il a à proposer et sachant cadrer l’imagination pour lui éviter de s’embourber dans les stéréotypes. Il parle d’un monde qu’il connaît sur le bout des doigts. Il faut s’offrir ce livre pour le moral. Parlant de l’usine, ce livre prend le contre-pied des images les plus courantes. Si l’écriture de Marcel Durand (Hubert Truxler pour l’état civil) remonte à ses jeunes années, l’idée de construire et, peu ou prou, de faire oeuvre remonte à la nécessité de faire pièce aux discours managériaux des années 1980. Il fallait faire face aux argumentaires sur la nécessité de moderniser les entreprises et, pour ce faire, d’introduire les méthodes japonaises qui fascinaient le patronat et l’encadrement. Une partie des sociologues du travail baissaient pavillon, au motif que les pertes d’emploi rendaient obsolète la critique du travail. Et puis, au fil des années 1990, l’image de l’usine s’est trouvée prise entre la nostalgie branchée et la dénonciation de la souffrance ouvrière. Un regain de sympathie pas toujours exempte de condescendance, et qui n’est pas sans susciter malaise : au-delà des discours qu’on tient sur eux, comment les ouvriers vivent-ils leur situation, qu’en disent-ils et que font-ils ? Et voilà qu’Hubert Truxler nous apporte la chronique truculente d’une résistance ouvrière. Effet roboratif immédiat facilité par l’inventivité lexicale du texte : l’atelier est la scène où ils réinventent sans cesse leur rôle en réaction au script que l’encadrement s’évertue à leur faire jouer. Le gang des planches de bord, les trois K et les Hen-Heins Après quelques brèves pages d’entrée en matière, les présentations se font sans ambages. D’abord, sur le lieu du travail – les chaînes de montage – le gang des planches de bord avec qui tout commence, dont les principaux personnages sont le Gros, Nanard et l’Arpette, auxquels s’agrègent Michou, Alaing, le Chti, Gringo, la Flèche, Yougo, etc., autant d’individualités qui forment le socle du récit des premières années, les années de jeunesse, les années 1970. Cela suffit pour entamer l’initiation, à base de gags : gazole dans le tuyau d’air comprimé, boîte à outils garnie au munster, noix de graisse dans la poignée de main. C’est le tarif « copains ». Vis-à-vis des carrosseries, on entre dans le « lancer de planches de bord », le cacher de composants rares, l’interversion de pièces. Contre les autres secteurs, cela se règle à coups d’arrosages ou de concours de chant, tandis que des cris d’animaux saluent les visiteurs. La chaîne, parfois, a droit aux discrets sabotages qui font les meilleures pauses. À l’égard des gens déplaisants, fayots et autres rouleurs de mécaniques, avec les chefs surtout, le gang applique le « régime dur », variante autochtone du principe du bizutage. Ainsi s’installe ce qu’un anthropologue allemand, Alf Lüdtke, appelle le sens de soi, l’Eigensinn, qui se décline à toute échelle, de la personne au groupe de copains et du groupe au collectif des OS, les ouvriers spécialisés qui forment la piétaille de l’usine. Et qui s’éprouve sans cesse. Tout geste est ainsi mis en perspective : « Les fayots font la séance apéritive quand la journée est terminée. (…) Nous entamons le Ricard tôt en journée – et ça se passe au poste [de travail]. Un Ricard, ça se déguste. Il sert à créer une ambiance. L’avaler cul sec après le boulot, il faut être dingue ! » Avec les années 1980, la transition est rapide : « Tout le monde attend que Mitterrand agisse à notre place. La direction Peugeot se presse de nous presser comme des citrons ; mais elle est trop pressée et nous sommes trop mûrs. On lui saute à la gueule. L’automne sera chaud. Il est chaud. Il fut chaud. » Arrivent les trois K qui dominent la partie suivante : les kamarades, les kadres et les kons. Décalé par rapport à cette représentation militante d’un konflit auquel il participe, Marcel Durand conte par le menu, par le ras de terre du poilu récalcitrant, la bataille de 1981, longue série de débrayages quotidiens d’une minorité d’ouvriers. L’enjeu est double : les attentes ouvrières vis-à-vis de la gauche d’une part, et, de l’autre, l’impact d’un net mouvement d’intensification du travail visant à faire face à des pertes se chiffrant par milliards de francs. On fait connaissance avec les cravates : les tenants du commandement, que la direction réquisitionne pour leur faire faire pression sur les ouvriers grévistes. Serrant de près les cortèges de grévistes qui sillonnent les ateliers, les Kadres se transforment en « suivettes ». Les manœuvres varient, des pressions des chefs au poste des grévistes, aux quolibets voire aux coups qui se perdent : « Une cravate est à trois pas devant moi, légèrement détachée du cortège qui reprend son allure normale. Je me rapproche, décoche un coup de pied au cul bien placé et rentre dans les rangs, sifflant innocemment. » Semaine après semaine, la grève s’essouffle. Toutefois, elle desserre l’étau répressif mis en place au cours des années qui avaient suivi 1968. Troisième partie : exploration du monde des « hen-heins », ces réfractaires auto-désignés d’après le bruit d’une visseuse qui visse, puis tourne dans le vide. Retour de l’impertinence qui, cette fois, conforte les liens de solidarité et de respect formés dans la grève. Création d’une contre-culture, explique Durand, qui décrit les cercles concentriques de cette reprise collective. Et qui cible le repoussoir : « Siap ! », le nom du syndicat maison claque comme une insulte. « Traiter un gars de Siap déborde largement sa signification syndicale, déjà peu reluisante. Pour les ouvriers de Sochaux, siap signifie surtout fayot, fumier, feignant, Cravate. Bref, tout ce qui est pourri. » Les Hen-heins forment des réseaux à travers l’atelier, se rendent visite de chaîne en chaîne, « parlent du dernier coup fumant » et préparent le suivant. Badges du CDM (Club des mécontents) sur les bleus d’entreprise, détournements des systèmes qualité, ripostes aux nouveaux modes de management et réactions à l’emploi discriminatoire des ouvriers immigrés. « _Les en-heins sont les Hen-Heins sont le grain de sable de cette mécanique trop bien huiléeHHHen-Heins sont le grain de sable de cette mécanique trop bien huilé_e ». Contre l’alourdissement des charges de travail, récits de refus pied à pied, d’ouvrier à chef, au fil des jours. Des combats pour réfractaires aguerris, le grand art de la résistance. Et, plus facile, plaisant même, les mille et une façons de ridiculiser les fayots, ou de garder à distance les chefs qui font ami-copain. Pourtant, les marges se resserrent : STO (samedis de travail obligatoire), lutte contre l’absentéisme, etc. Face à cela, la résignation affecte des ouvriers qui vieillissent, depuis la fermeture de l’embauche en 1979. La chronique est mitigée, de ce fait. Nanard part à la retraite Ici s’arrêtait le livre initial, publié en 1990 aux éditions de La Brèche et fort peu remarqué à l’époque. Mais la faconde ne s’est pas tarie. Cette seconde édition comprend deux nouvelles parties. La première retrace une grève survenue en 1989, touchant d’autres sites de Peugeot, sous forme d’arrêts de travail quotidiens. S’il s’agit là de salaires, le récit reste campé au ras des débrayages quotidiens. Un point de vue exceptionnel sur les tergiversations, les élans, les réticences ainsi que sur les pressions hiérarchiques et, là encore, les frictions avec les « suivettes ». La seconde reprend les événements ordinaires par lesquels tout change sans que rien ne change. Transfert vers un nouvel atelier aux techniques ultramodernes et échec d’un management convivial, changements de costume et autres réformes cosmétiques, catastrophe des 35 heures exposée par le menu, systématisation de l’intérim, mais aussi guerre des transistors entre ouvriers sur les chaînes. Et toujours, au coin de la page, Charlot réinventé. Le final, départ à la retraite de Nanard, se fait en costume en serge peignée, noeud papillon et chapeau. Dans une remarquable préface, Michel Pialoux présente l’auteur, avec lequel il est devenu ami. L’écriture, tôt venue à Albert Truxler, s’est très longtemps limitée à de brèves notes, adressées depuis l’enfance à des proches. L’usine n’a rien modifié à cette écriture incessante et modeste, pratiquée sur des feuilles disparates, et souvent de récupération. Des feuilles que, pour distraire les copains, il faisait parfois passer à ses proches. Puis, lors de la grève de 1981, c’est un ami qui lui suggère d’écrire sur le mouvement auquel tous deux participent. L’écriture change de statut : exprimer un point de vue gréviste ne se réduisant pas à l’expression syndicale. De là, par la suite, tout en continuant sa chronique, il reconstitue avec les anciens copains le bon vieux temps du gang des planches de bord, dont l’exceptionnelle pétulance s’explique. La suite se fait, comme naturellement. Au point qu’on en oublierait presque que l’ensemble s’étend sur plus de vingt ans, que derrière l’apparente légèreté, nous avons là un travail ouvragé avec soin. Il faut s’offrir ce livre qui, en bousculant les repères, provoque la réflexion. Dès leur mise en circulation, les feuillets bricolés suscitent des réactions diverses. Les copains les apprécient. Ils sont remarqués et soutenus par l’écrivain Jean-Paul Goux, auteur des Mémoires de l’enclave, et par Michel Pialoux. Mais cela n’a rien à voir avec l’engouement qui a parfois entouré d’autres auteurs ouvriers, pittoresques ou emblématiques d’un destin engagé, Léonard le maçon-député, Constant Malva le mineur courtisé, Augustin Viseux le militant exemplaire, etc. Là, les éditeurs renâclent. Les syndicats ignorent ce spécimen inassimilable. Et les lecteurs, au premier abord, sont souvent désarçonnés. Grains de sable détonne par rapport aux canons de la dignité ouvrière. Les comportements exubérants, les facéties parfois discutables, le langage radicalement non conformiste déroutent le lecteur qui cherche la classe ouvrière, ou sa disparition. Il devient lumineux, par contre, pour celui qui accepte de suivre des personnes en train de se recomposer sans cesse pour résister à l’incessante tendance de l’usine à les intégrer, les assimiler, les ingérer. Le combat ne se résume pas aux voies balisées de la revendication syndicale, qui sélectionne tant les thèmes recevables que les adversaires dicibles. Le cas des dénonciations ciblées de chefs indignes dans les tracts de Lutte Ouvrière – une rubrique que, de la Direction des ressources humaines aux vestiaires ouvriers, l’on commente en faisant mine de ne pas y toucher – montre combien les controverses sociales étouffent dans les canaux officiels de la communication et de sa contestation. Des canaux qui, de façon symétrique, façonnent une même image de la dignité ouvrière : sens du devoir, amour du travail et de la qualité, discipline et dévouement. Autant de conventions que Marcel Durand ignore, par principe. Il s’agit d’abord de soi, de son corps, de son âme, de l’image de soi. La tenue de travail peut devenir enjeu, aussi bien que la caisse à outils, les suggestions de modification de geste ou d’équipement, les temps chronométrés ou l’entretien d’évaluation. Moi, Nous et Eux Vivre à l’usine consiste aussi à composer de l’entre-soi, à faire vivre du lien social autonome et, parce que c’est nécessaire, du lien alternatif aux systèmes intégrateurs. Pour éclairer l’enjeu, on peut se référer à une formulation élaborée par l’historien Pierre Laborie à propos de l’opinion des Français sous l’occupation-collaboration, parlant de « penser double ». À l’usine, vivre suppose d’arbitrer sans cesse dans ce jeu d’acceptation et de refus. De repositionner ses propres repères, de délimiter les territoires du « moi » et du « nous », surtout du « nous » et du « eux », d’en définir la consistance et le contenu. À ce jeu vital, trop de raideur épuise, trop de relâchement abaisse la garde. Quand un mot d’ordre syndical de grève est trop désinvolte et ne mérite pas d’être suivi, on reste au poste. Mais pas question pour autant d’en prévenir le chef, habitué à vous faire remplacer systématiquement et qui se trouve interdit, avec son remplaçant inutile. La dignité, ici, se réaffirme avec classe. Faire de l’entre-nous suppose aussi, à chaque instant, de promouvoir le bon liant, de refuser les autres. De tenir tête au racisme d’un copain, de jeter devant les yeux du directeur un sandwich offert à l’inauguration du nouvel atelier, de disqualifier les tentations du fayotage. De repousser, encore et encore, le chef sans cesse relancé par l’encadrement dans des offensives de reconquête. Étalées sur trente-cinq ans de pratique, les chroniques rétablissent le travail quotidien qui s’effectuait dans les années 1970 comme celui des années 2000, réduisant singulièrement l’écart entre les époques supposées de l’apogée de la classe ouvrière ou de sa destruction. Durand – Truxler fait ressortir également l’articulation des échelles. Le livre articule le temps lent du mouvement quotidien et le temps intense du conflit collectif. Ce dernier, considéré par l’en-bas, ne perd pas toute signification stratégique. Durand n’est pas Fabrice perdu dans le chaos de Waterloo, ni Georges Séguy se prenant les pieds dans le tapis de Billancourt au sortir des discussions de Grenelle en mai 1968. Ni stratège ni troupier, il participe, intervient parfois, suit aussi. L’enjeu gréviste sans cesse retravaillé prend de la consistance à travers les réseaux sociaux qu’il mobilise. Surtout, le livre montre comment l’empreinte d’une grève affecte le monde de l’atelier, comme épreuve d’une vérité forte. Cette empreinte perdure, traversant la répartition des gens sur les chaînes et la distribution des fonctions. Le respect qui s’est étalonné alors reste dans les esprits, et sous-tend une carte sociale aussi présente qu’invisible au néophyte. Pour la maîtrise, l’héritage gréviste est une eau dormante qu’il faut ne pas réveiller. L’image des syndicats est elle aussi modifiée. Entre eux et les réfractaires, le lien n’est ni naturel ni mécanique. Le livre de cet ouvrier, longtemps syndiqué sans plus, fait plutôt ressortir la fragilité du syndicalisme, souvent vu comme une structure malgré le soin que met une forte minorité à le soutenir dans les moments de tension. L’épaisseur temporelle de ce journal d’une vie d’usine pourrait nourrir d’autres réflexions. Si Durand – Truxler reste, de bout en bout, ouvrier spécialisé puis agent de fabrication dénué de toute réelle promotion en 35 ans d’activité, son cas ne représente qu’une partie des trajectoires qu’il évoque. À côté de ceux qui, comme lui, doivent perdurer avec un corps dont le vieillissement est de moins en moins adapté à l’organisation du travail, quelques autres bifurquent, certains tournent casaque. Beaucoup plus nombreux sont ceux qui ne font que passer dans ce monde que parfois ils rejettent et où, plus récemment, ils n’arrivent pas à se faire embaucher. Original par son écriture, exemplaire par regard, l’écrivain ouvrier apparaît entouré de compagnons de passage. Son point de vue n’en est que plus précieux. Il illustre combien vivre dans un système aussi sophistiqué qu’une usine automobile est affaire de sécession avant que d’opposition. Face à ce que le psychiatre Bernard Doray appelait une folie rationnelle en parlant du taylorisme, il faut marquer la désaffiliation. D’où les mille façons de faire le fou pour ne pas le devenir. Réaction personnelle, réaction collective. Hors de l’usine, au demeurant, notre homme est fort civil. Passionné de rencontres, il rencontre aux Antilles une femme qu’il épouse. Entraîne, plus tard, ses enfants adolescents dans des voyages en auto-stop. Il a lu des livres en tous genres et nombreux, en a aimé certains avec force. Il ne campe pas dans son pré carré. Son rappel n’en prend que plus de force : l’usine fabrique des ouvriers qui, jamais, ne se réduisent à un collectif salarié et reprennent prise sur eux-mêmes en produisant à leur tour leur contre-culture. Une part de notre monde que Marcel Durand rappelle à notre bon souvenir. Merci l’artiste. Nicolas Hatzfeld
Revue internationale des livres et des idées,
mars 2008
Retour sur la condition ouvrière
C’est en enquêtant aux usines Peugeot de Sochaux Montbéliard que Michel Pialoux rencontre Hubert Truxler alors ouvrier à la chaîne. Il n’existe pas beaucoup d’ouvriers qui écrivent leur travail quotidien à l’usine.Huber Truxler précise « D’autres ouvriers auraient pu écrire cette chronique de la chaîne à Peugeot -Sochaux, que j’ai signée du pseudonyme de Marcel Durand pour ne pas m’approprier cette mémoire collective. » Ce témoignage de trente ans à la chaîne chez Peugeot d’un libre penseur nous plonge dans le quotidien et alimente ainsi une analyse sociologique. Le récit commence au début des années 1970, dans cette usine « grande comme une ville », où « environ trente-cinq mille ouvriers s’esquintent la santé sur des chaînes grinçantes ». Cette édition augmentée s’achève en 2003. Ce n’est pas un livre de combat. Juste un livre de résistance et c’est déjà beaucoup. Une résistance silencieuse. Une résistance qui s’entend si peu hors des murs de l’usine. Et qui pourtant devrait tous nous concerner. Michel Pialoux a su clarifier la portée et la différence de ce texte avec des discours militants où syndicaux. Ici on est « au ras de la chaîne » avec comme unique perspective celle de l’entourage immédiat ; les collègues, les petits chefs, les amis, « les fayots ». Michel Pialoux insiste sur le fait qu’un tel témoignage, portant sur la longue durée d’un itinéraire d’OS, constitue une précieuse source d’information sur des aspects des mutations du travail que les sciences sociales ont beaucoup de peine à mettre à jour. Il s’agit d’une mémoire inédite, d’une mémoire enfouie, mais surtout d’une mémoire sans laquelle on ne comprendrait rien à l’histoire de la production automobile. Par ailleurs, l’écriture de soi est un acte d’appropriation culturelle qui est loin d’être évident pour un ouvrier. Dans cet ouvrage tout y est : le travail, son découpage, les horaires, la distribution des heures supplémentaires, les salaires, la précarité, la flexibilité, les recompositions de poste, la répression, la sous-traitance, etc. Une mine d’information précieuse pour le sociologue et pour nous tous. On y perçoit aussi l’analyse patronale d’intensification du travail, d’augmentation de la productivité, des chronométrages qui les sous-tendent et de leurs effets. C’est à travers les gestes de la vie quotidienne qu’Hubert Truxler rend compte des augmentations de productivité de 25 % que Peugeot a réussi à aller chercher au début des années 1980, le tout sous couvert de « modernisation ». Même la question de la santé et de la sécurité du travail et son corollaire, les accidents du travail y apparaissent. C’est une préoccupation constante des ouvriers de la chaîne qui sont fatigués parce que soumis à des cadences infernales. C’est contre cette destruction et contre la démolition physique et psychologique, entraînée par des conditions de travail aggravées, que se dressent ces deux livres. Pour préparer cette conférence/débat vous pouvez aussi lire : Evelyne Leveque
AMD - Les Amis du Monde diplomatique,
février 2008
Les différentes périodes parcourues amènent à réfléchir sur les transformations historiques du monde du travail au cours de ces dernières décennies et à faire un « retour sur la condition ouvrière », pour reprendre le titre d’un livre du sociologue Michel Pialoux (et de Stéphane Beaud), qui signe la préface de l’ouvrage. En tant que témoignage de première main, le texte est d’ailleurs assez rare, puisque peu d’ouvriers prennent la plume. Dans un style frondeur, renforcé pat un humour omniprésent, Durand – de son vrai nom, Hubert Truxler – offre une peinture détaillée des différents rapports entre OS et avec la hiérarchie, ainsi que des méthodes successives de « management » ou des opérations de travail. A l’écart du discours politique (voire syndical) traditionnel, l’ originalité du livre réside dans l’insistance à repérer des formes, même apparemment anecdotiques, de contre-culture ouvrière et de résistance quotidienne à la logique d’organisation du travail (enjeu de la cadence, du chronométrage – en donnant l’impression de travailler vite de façon à faire croire que nous avons une surcharge de travail » – des méthodes d’autocontrôle, etc.) et contre la hiérarchie : « le non-salut d’un chef s’inscrit dans la lutte quotidienne ». Ces descriptions concernent plus particulièrement quelques groupes d’ouvriers, les « copains de galère » que sont « le clan des planches de bord », ou les « hein-hein ». Opposition aux « petits chefs » et aux « cravates » (l’encadrement), mais aussi à la complaisance des collègues « fayots » sont leurs signes distinctifs. Bien que Durand ait adhéré un temps à la CGT (le syndicat le plus « potable » de l’usine), il définit la démarche des ouvriers comme une « rebuffade un chouia syndicale, un poil révolutionnaire mais sans base politique définitive. Mouvance anarchisante, alors ? Une pincée sans doute ». L’aspect chronologique permet néanmoins d’appréhender des changements très significatifs selon les périodes. Une opposition assez nette apparaît entre les années 70 et 80, séparation encore renforcée dans les années 2000 : « En 1973, dans la microsociété du clan des planches de bord, les ouvriers tiennent encore tête à leur chef. S’il hausse le ton, le chef se retrouve devant un bloc déterminé. » Cette période est marquée par une humeur blagueuse, qui donne lieu à de nombreuses descriptions de farces ou d’actes de sabotage. Tour cela ne se présente pas comme la contre-culture révolutionnaire qui dégénérera le monde, puisqu’il s’agit d’abord de « faire le fou pour ne pas le devenir », mais constitue l’indice, dans l’après-68, d’un rapport de force favorable aux ouvriers et d’un esprit réfractaire qui se retrouve à travers l’utilisation d’un langage propre, souvent savoureux. Durant la période suivante, sur fond de désillusion mitterrandienne, s’imposent les restructurations, la cessation de l’embauche, la dispersion des militants, la rationalisation accrue du travail et le développement du management. Le livre décrit bien la généralisation, au nom de la modernisation, de l’autocontrôle par des dispositifs « participatifs », de la recherche du consensus où le chef tutoie et demande d’intérioriser les valeurs de l’entreprise, des entretiens personnalisés et d’un vocabulaire euphémisant (« opérateur » pour « ouvrier », « ligne » pour chaîne, etc.). Dans un contexte de désenchantement et de peur (chômage, précarité), tout cela aboutit à l’« ambiance pourrie » des années 2000, où se normalisent l’usage de l’intérim (en brandissant la carotte de l’embauche), de l’externalisation et de la flexibilité (notamment suite à l’instauration des 35 heures), l’intensification du travail et finalement l’« envie de se barrer ». Inutile, on le voit, d’adhérer à un ouvriérisme naïf, pour se féliciter de l’éclairage donné ici à un groupe social toujours important en France. Ce livre, d’ailleurs prenant, n’essaie pas de vanter les vertus intrinsèquement révolutionnaires d’un ouvrier générique et ne nie pas, par exemple, l’existence du sexisme ou du racisme chez certains ouvriers. Néanmoins, il participe, comme le note Michel Pialoux, de l’ambition de « donner des ouvriers une autre vision que celle qu’on a habituellement d’eux, comme des gens soumis, aliénés » et y réussit. À cet égard, les longues descriptions des deux grèves importantes de 1981 et 1989 constituent sans doute aussi des moments forts du livre, car on y découvre la jubilation que provoque la rupture même provisoire avec cet ordre, notamment dans les tentatives de blocage, et ce dans l’unité des grévistes hommes/ femmes et français/immigrés, bien que les résultats décevants posent à l’auteur le problème de l’efficacité stratégique et d’une bonne « dynamique de combat qui galvanise ». Enfin, décrivant également un parcours générationnel, ce livre de combat autorise une mise en perspective du présent par le passé, qui pose en outre une interrogation sur l’avenir : « N’est-il pas trop tard pour passer le relais aux générations montantes ? Que les jeunes défendent leurs droits, préservent les acquis obtenus au prix de deux siècles de luttes ! La précarité est une arme terrible, les grands groupes industriels en usent et en abusent. Il faut trouver d’autres formes de parades à l’exploitation de l’homme par le capitalisme ». Fabien Delmotte
Les Temps maudits n°26,
mai-décembre 2007
Témoignage d'un OS déchaîné
C’est un beau livre, que celui de Marcel Durand (en fait le pseudonyme d’Hubert Truxler) ; un livre fort et âpre à la fois ; servi par une langue inventive, ingénieuse, subtile, subversive, celle d’ouvriers attachés à des chaînes d’assemblage, inféodés à la contrainte de plus en plus resserrée des impératifs dictés par les dirigeants de leur entreprise (ceux-ci diraient « les contraintes de l’économie réelle, de l’économie mondialisée » !). Ce n’est pas un livre de combat. Non. Juste un livre de résistance et c’est déjà beaucoup. Une résistance silencieuse. Ou plutôt très bruyante, puisqu’il faut pouvoir se fait entendre du camarade de poste, criant, hurlant parfois, pour couvrir le bruit du transporteur. Il faut pouvoir lui crier son rejet des pratiques d’encadrement, ses contestations, ses envies de rire, ses canulars aussi ; vivre, tout en poursuivant malgré tout le boulot imparti par la direction, les cadres, les contremaîtres, les chefs,les chronométreurs, etc., « les cravates ». Une résistance qui s’entend si peu hors des murs de l’usine. Et qui pourtant devrait tous nous concerner. UNE VIE D’OS ALIÉNATION Florent Le Bot
L'OURS n°370,
été 2007
La mémoire ouvrière de la chaîne de montage
Grimper, visser, s’accroupir, s’arcbouter, se relever, vérifier, se dépêcher. La vie à la chaîne est exténuante et il faut résister à cette pression. Il y avait donc quelques trucs pour la bloquer et souffler un peu. Surtout à l’époque où on ne rattrapait pas encore les pannes. La chaîne, c’est un monde où « plus on grimpe les échelons hiérarchiques, moins on est productif… et plus on est payé ». Les petits chefs ont parfois été ouvriers, ce qui les rend encore plus terribles. Ils chronomètrent, ils harcèlent leur monde et ils parlent bien, comme de ce « balayeur de chiottes » devenu un « agent d’hygiène » ; mais surtout pour évoquer la « qualité » à tort et à travers. L’usine génère ses réseaux de solidarité. À Sochaux, c’est celui des « Hen-Hein », opposé à tous les fayots de l’autre camp. Mais la boîte, c’est aussi un monde où, femmes ou immigrés par exemple, on trouve toujours encore plus exploité que soi. Le récit des grèves est scandé par des enthousiasmes et des déceptions. Chez Peugeot, c’est en novembre 1989, après la dernière grande grève, que les ouvriers ont constaté que la fête était terminée. Et ce qui allait suivre a été à l’image de la dégradation sociale de cette époque. « Retroussez vos manches, camarades ! Baissez la tête et foncez ! Vous allez vous bousiller la santé, mais les actionnaires seront satisfaits ! » L’écriture de soi est un acte d’appropriation culturelle qui est loin d’être évident pour un ouvrier spécialisé. Et quand il a pu s’accomplir, comme pour ce travailleur de Peugeot, on comprend qu’il soit restitué au nom de tous et signé d’un pseudonyme désignant toute la communauté ouvrière. Un tel témoignage, portant sur la longue durée d’un itinéraire d’OS, constitue une précieuse source d’information sur des aspects des mutations du travail que les sciences sociales ont beaucoup de peine à mettre à jour. Il s’agit là d’une mémoire inédite, d’une mémoire enfouie, mais surtout d’une mémoire sans laquelle on ne comprendrait rien à l’histoire de la production automobile. Charles Heimberg
Le Courrier,
05/06/2007
Travail et résistance
Travail et résistance
Marcel Durand, Grain de sable sous le capot. Résistance et contre-culture ouvrière: les chaÎnes de montage de Peugeot (1972-2003), Marseille, Agone, 2006. « Que les jeunes défendent leurs droits, préservent les acquis obtenus au prix de deux siècles de luttes! la précarité est une arme terrible. Les grands groupes industriels en usent et en abusent. Il faut trouver d’autres formes de parades à l’exploitation de l’homme par le capitalisme. » Tel est le message que lance l’auteur de Grain de sable sous le capot, Marcel Durand, pseudonyme d’Hubert Truxler, un ouvrier spécialisé (OS). Il a travaillé chez Peugeot à Sochaux (France) de 1968 jusqu’à sa retraite prématurée en 2003, à l’âge de 56 ans. Écrit par un ouvrier donc, cet ouvrage nous entraîne dans le monde de la chaîne de montage automobile. Il ne s’agit pas de l’ouvrage d’un syndicaliste militant. Il faudrait plutôt le classer comme celui d’un résistant, sorte de chronique de la résistance ouvrière. Les différents aspects de la vie de travail y sont regroupés sous de multiples thèmes succincts. C’est la vie quotidienne par courts épisodes. Dans Grain de sable, tout y passe: le travail, son découpage, les horaires, la distribution des heures supplémentaires, les salaires, la précarité, la flexibilité, les recompositions de poste, la répression, la sous-traitance, etc. Mais au-delà de ces multiples facettes, ce qui apparaît particulièrement réussi, c’est l’analyse des stratégies patronales d’intensification du travail, d’augmentation de la productivité, des chronométrages qui les sous-tendent et de leurs effets. C’est à travers les gestes de la vie quotidienne que Marcel Durand rend compte des augmentations de productivité de 25 % que Peugeot a réussi à aller chercher au début des années 1980, le tout sous couvert de « modernisation » - faut-il s’en étonner ? Les grèves de 1981 et de 1989 y occupent également un large espace, bien que les résultats concrets aient été plus que décevants. La question de la santé et de la sécurité du travail et son corollaire, les accidents du travail, n’y apparaissent qu’en filigrane, bien qu’ils constituent au bout du compte une préoccupation constante des travailleurs de la chaîne, fatigués parce que soumis à des cadences infernales. Il faut encore signaler l’excellente préface de Michel Pialoux, sociologue du travail, qui a lui-même travaillé à l’usine de Sochaux-Peugeot. En complément de Marcel Durand, Pialoux apporte une analyse historique et politique sur l’usine et les transformations opérées sur une période de trente ans. Bref, un livre unique tant pour le regard qu’il pose sur la réalité ouvrière que par sa facture ! Lucie Mercier Lucie Mercier
A babord !,
avril / mai 2007
À contretemps,
avril 2007
Ouvrier, c'est pas la classe
La condition ouvrière au centre du débat, vendredi à Marseille.
Peugeot vu par Nanard, le Gros et l’Arpette. Des gars ayant quitté l’école à 14 ou 18 ans, sans trop d’autres possibilités professionnelles que l’usine. A Sochaux dans les années 70, Peugeot c’est 35.000 personnes. « Une ville » comme dit Marcel Durand, l’auteur sous pseudo – pour ne pas s’approprier cette mémoire collective – de Grain de sable sous le capot. L’ouvrage vient d’être réédité par les éditions marseillaises Agone qui, vendredi, organisent avec la LCR une soirée au Polygone Etoilé : Ouvrier, c’est pas la classe. Un débat permettra de discuter avec l’auteur de cet ouvrage qui dans un style très personnel raconte la vie quotidienne d’un OS du montage des planches de bord, à Sochaux des décennies 70 et 80. De la description du poste, des relations avec les collègues, des blagues, du rapport avec les chefs, des combines pour faire travailler plus, des stratégies pour les contourner ou au moins les minorer, des pseudo victoires syndicales et, surtout, de la réalité des conditions de travail... Le discours n’est pas militant dans le sens traditionnel du terme et ne reprend que très peu les revendications syndicales. Si bien que sa première sortie, en 1990, ne sera pas forcément bien reçue. Pourtant, comme le souligne Michel Pialoux, sociologue assurant la préface de la nouvelle édition, si beaucoup d’experts se sont exprimés sur la condition ouvrière, rares et précieux sont les « témoignages de première main ». Tel cet ouvrage. Plus encore, le sociologue qui sera présent vendredi, voit le Grain de sable comme le livre d’une génération. La soirée de vendredi sera aussi l’occasion de découvrir Avec le sang des autres, un film de Bruno Muel toujours sur Sochaux. Il s’agit d’une des expériences du groupe Medvedkine, des cinéastes militants qui dans les années 80 décident de former les ouvriers aux techniques cinématographiques pour leur permettre de prendre eux-mêmes la parole. A. S.
La Marseillaise,
28/03/2007
Le pari de Michel Pialoux, sociologue qui a beaucoup travaillé sur la condition ouvrière chez Peugeot Sochaux, notamment à partir d’entretiens, dans la ligne de La misère du monde de Bourdieu, est de surmonter l’écart entre Ouvrier Spécialisé (OS) – la classe des OS – et les « experts », dont lui-même, pour mener le plus intègrement possible son investigation. C’est pourquoi il s’entremettra pour trouver un éditeur aux cahiers que lui confie Marcel Durand, de son vrai nom Hubert Truxler, dont l’intérêt et la singularité le frappent. Après bien des essais infructueux, le manuscrit sera publié par la Brèche. Il couvre 25 ans de vie d’usine à l’atelier de « finition » de la chaîne automobile. Les éditions Agone publient aujourd’hui ce « journal » augmenté de deux parties. Comme Michel Pialoux l’expose dans son excellente préface – petit livre en soi aux lisières de l’autre – c’est le langage qui fait obstacle, en même temps qu’il dénonce le fossé entre le monde des intellectuels et celui des travailleurs ; et lorsque Christian Corouge, ancien délégué CGT, et lui-même montrent aux intéressés le résultat d’une interview réalisée auprès d’eux, ceux-ci sont déroutés, car ce qu’ils lisent d’ordinaire à ce propos sous la plume des journalistes transcende leur condition alors que la transcription brute, dans leurs propres mots, de ce qu’ils vivent, leur paraît quelque part insoutenable. « C’est exagéré » disent-ils. Ce qui l’est, c’est cette représentation sans transformation de ce qu’ils arrivent à supporter quotidiennement. Pari politique et linguistique Le courage d’en rire Marie-Claire CALMUS Marie-Claire Calmus
L'émancipation syndicale et pédagogique,
7 mars 2007
Mémoire de la chaîne
Quand un ouvrier de la Peug’ prend la plume : « Grain de sable sous le capot », signé Marcel Durand est enfin réédité. Chroniques des années de dur labeur.
Il a de la nostalgie dans la voix, Marcel Durand, plus connu sous le pseudo de « Bébert », lorsqu’il évoque sa carrière professionnelle à Peugeot-Sochaux. Durant toutes les années qu’il a passées le long des chaînes de montage à partir de 1968, il s’est évertué et visiblement amusé à griffonner sur un carnet, notes et anecdotes. Sans autre prétention que de garder en mémoire les coups de gueule des petits chefs aux ordres, les bonnes blagues faites aux camarades, les histoires drôles qu’on se racontait une visseuse ou un maillet à la main. Car à l’époque, bien avant les années 80, l’usine de la Peug’ offrait un tout autre visage. On ne parlait pas alors de lignes mais de chaînes, les agents de maîtrise n’étaient que des simples chefs et le concept de cadence de production n’avait pas encore germé dans les esprits des gestionnaires de flux. Une ambiance – une camaraderie Comme il l’a raconté lors d’un forum organisé à la Fnac de Belfort, « on passait beaucoup de temps à fabriquer une bagnole, il ne fallait des heures pour monter une auto. Résultat : on parlait beaucoup entre collègues, on échangeait, on communiquait ». L’ambiance, selon Bébert, était loin d’être détestable. Certes le boulot était répétitif est sans plaisir, mais la pénibilité quotidienne était compensée par l’esprit de camaraderie qui régnait sur la chaîne. Les ouvriers formaient alors une grande famille. Attachante, un peu hétéroclite. Et fortement syndicalisée. Mais l’arrivée de J. Calvet au début des années 80 a tout bouleversé. Peugeot était au bord du gouffre. La faillite paraissait inexorable. Le grand capitaine d’industrie a instauré très rapidement un plan de sauvetage basé sur l’instauration des fameuses cadences. Il fallait produire plus et surtout plus vite. L’informatique a également fait son entrée dans les ateliers. « Fliquer les ouvriers » Un outil indispensable certes, mais aussi « un moyen de fliquer les ouvriers, de suivre leurs faits et gestes sans aucune difficulté. Les gars en chaînes ont commencé à se refermer un peu sur eux-mêmes. Ils ne pouvaient pas faire autrement ». Bébert n’a rien raté de ces évolutions en profondeur de l’usine Sochalienne. Peu de temps après, on a commencé aussi à parler ergonomie sur le lieu de travail, à mettre en place des cercles de qualité associant tout le personnel. Bébert a tout noté sur ces carnets, souvent avec humour et une certaine forme de détachement et de distance. Aujourd’hui il est retraité et son livre a rencontré d’ores et déjà un franc succès. Quelques passages n’ont pas été sans faire grimacer quelques collègues, quelques petits chefs n’ont pas du se délecter à sa lecture, mais « Grain de sable sous le capot », réédité et enrichi, constitue un formidable témoignage sur une époque révolue. Mais pas si lointaine. Dominique Campistron
L'Est Républicain,
27/01/2007
Cette lutte, c’est le quotidien de tous les ouvriers. Parce que la chaîne, c’est surtout synonyme d’ennui, de fatigue, de violence? ; la chaîne c’est l’enfer, et il faut se battre pour s’en sortir. Ce livre, c’est donc aussi le récit de toutes les stratégies mises en place par les ouvriers pour organiser leur résistance (contre la tyrannie du patron, l’hébètement de la chaîne) : il s’agit de « faire les fous pour ne pas le devenir », d’animer une véritable contre-culture permettant à tous les ouvriers de se reconnaître dans une identité nouvelle et commune. Il s’agit donc de transmettre une mémoire collective, c’est pourquoi l’auteur écrit sous le pseudo de Marcel Durand parce que, nous dit-il, cette chronique aurait pu être écrite par d’autres. S’il prend la plume, c’est surtout pour rendre hommage à tous ceux qui ont vécu avec lui et qui vivent encore la souffrance qu’est l’usine, pour ses « vrais copains, ceux qui sont en bleus ». Écrit dans un registre burlesque et plein d’ironie, triste parfois, Grain de sable sous le capot se lit comme un roman où l’on suit captivé les aventures de l’ouvrier au jour le jour… À noter que cette deuxième édition (renouvelée après 15 ans, revue et augmentée) contient une préface – passionnante – du sociologue M. Pialoux, qui avait lui-même interviewé M. Durand dans son Retour sur la condition ouvrière. Anne
JCR-RED,
10/01/2007
Renaud Lambert
Le Monde diplomatique ,
01/2007
Trente ans d’anecdotes qui sont bien plus que des anecdotes, on pourrait résumer ainsi Grain de sable sous le capot, le livre hors norme que viennent de rééditer les éditions Agone. L’auteur, Marcel Durand (de son vrai nom Hubert Truxler) est entré en février 1968, à l’âge de 21 ans, à Peugeot-Sochaux, cette usine immense, véritable ville dans la ville : 43 000 salariés en 1979, moins de 16 000 fin 2003. Des centaines de visages, d’histoires personnelles, de conflits ; des hommes, des femmes, un certain nombre immigré-e-s, des petits chefs, des syndicalistes, des fayots, des gens-comme-tout-le-monde… En 1972, Hubert est un ouvrier spécialisé (OS) « de base » qui prend le stylo et se lance dans l’écriture. Sur des bouts de papier, au dos de tracts, sur tout ce qui lui passe par la main. « Je prenais des notes, explique-t-il dans l’avant-propos du livre, à l’occasion d’événements marquants, prise de gueule avec le chef, rigolade entre collègues, débrayage. Je voulais garder une trace de cette vie à la chaîne. » Les éditions La Brèche, liées à la LCR, publient une première fois l’ouvrage en 1990. « Au ras de la chaîne » La première partie du livre (1973-1977) relate « les anecdotes, les combines, les magouilles et les gags d’un petit groupe d’ouvriers de l’empire Peugeot pendant la période faste. À travers ce clan, il vous fait découvrir l’ambiance ouvrière au ras de la chaîne. Ce qu’est un OS. Ce qu’il fait. Ce qu’il pense. Car un OS… ça pense. Oui monsieur ! Tout ça en bloc, sans respect de la chronologie des événements ». La seconde partie est centrée sur la grève avortée de l’automne 1981. La troisième sur la résistance passive et opiniâtre au « management participatif » mis en place sur le modèle japonais dans les années 1980. Les deux derniers chapitres, dont un sur la grande grève de 1989, ont été ajoutés à l’occasion de cette réédition, préfacée par le sociologue Michel Pialoux qui avait déjà largement utilisé les témoignages de Truxler pour son excellent Retour sur la condition ouvrière en 1999. L’authenticité est le principal atout de ce livre, qui dépeint une véritable contre-culture. À titre d’exemple, ce chapitre sur « la résistance des Hen-Heins », une onomatopée imitant le bruit d’une visseuse, et qu’on glisse dans ses phrases à tout bout de champ pour rigoler. « Hen-Hein samedi ? (tu travailles samedi ?) […] Hen-Hein canette ? (t’as une canette ?) » Spectacle baroque auquel assistent des chefs déconcertés, exclus de ce mode de communication. « Ce langage sommaire n’a rien à voir avec l’espéranto. C’est le mode d’expression d’une poignée d’OS agités, qui s’obligent à rêver d’autre chose qu’à l’esprit Peugeot. » Qu’est la philosophie hen-hein au bout du compte ? Être tout sauf un « Siap » ! Le Siap, c’est le Syndicat indépendant des automobiles Peugeot, structure jaune créé par les patrons. « Pour les ouvriers de Sochaux, Siap signifie surtout fayot, fumier, feignant, cravate. Bref, tout ce qui est pourri. » Les Hen-Heins se reconnaissent entre eux et entre elles, méprisent les Siap . « C’est vachement important que chaque Hen-Hein sache qu’il n’est pas tout seul. Même s’il en chie. Et ça c’est sûr qu’il en chie. » Ce sont ces mille petits gestes de refus et de solidarité quotidienne, entre autres, qui permettent de ne pas craquer face à la terrible pression des cadences, de la hiérarchie, des horaires flexibilisés, à la violence de l’exploitation. Observateur avisé des innovations du management, Marcel Durand montre comment les différentes catégories d’OS sont mises en concurrence. Ainsi une partie des hommes qui, victimes de leur machisme, ne veulent pas se montrer moins productifs que les femmes. Ainsi l’importation massive de travailleurs immigrés, parqués dans des cahutes en préfabriqué, à huit par F4, syndiqués d’office au Siap, est censée casser la cohésion culturelle des OS. La grève de 1981 va aider à aplanir les barrières. Mais bientôt se posera le problème de la multiplication des intérimaires, nouvelle stratégie de la direction. Durand était le type même de l’ouvrier récalcitrant et espiègle, dont le goût immodéré pour la dérision tous azimuts irritait les chefs, mais agaçait aussi un peu les militantes et les militants syndicaux. Un humaniste également, qui a pris sa retraite en 2003. C’est l’épilogue du bouquin. Bye bye à la « Galère Pijo » ! Guillaume Davranche
Alternative Libertaire,
01/2007
Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques,
01/2007
[Bonnes feuilles]
Sureffectif et dégraissage
[...] Sur-effec-tif! Voilà le leitmotiv de la direction, son obsession. Malades, gaffe à vous. Logiquement, s’il y avait sureffectif, il n’y aurait plus de problème pour prendre un jour de congé ou un bon de sortie. Or, même pour se rendre à l’infirmerie, quel cirque pour se taire remplacer! Les jours d’ancienneté, il faut les demander six semaines à l’avance. Jean-Miche fait le forcing. Il demande une permission de congé seulement dix jours avant. Pour le vendredi suivant. Le chef va consulter son planning. « Vendredi 6, je peux pas mais le jeudi 5 c’est possible. - Bon, OK », marmonne Jean-Miche. Le jeudi en question, Jean-Miche se pointe à son poste comme d’ordinaire. Le chef surpris lui demande ce qu’il a fait là. Feignant la surprise, Jean-Miche s’excuse : - Oh merde ! j’ai oublié de pas v’nir. » La journée s’est passée cool puisque le remplaçant prévu est resté. À deux, le boulot passe mieux. Jean-Miche est présent au boulot le lendemain, le fameux vendredi 6. Tout de même, il est contrarié de ne pas profiter d’un week-end à rallonge comme prévu. Dès le lundi, il va consulter. Son médecin lui trouve une petite mine. Il lui prescrit une semaine de repos. « Va bien trouver à me remplacer le chef ! » […] Si l’obsession de Pijo est de nous faire produire toujours davantage, quelques anciens se repassent dans la tête et en boucle la première séquence des « Temps modernes ». Un troupeau de moutons cavale vers son destin. Moins de personnel. De surcroît, l’écart se réduit entre ceux qui sont au front de la production et ceux qui l’organisent. Un qui décide pour deux qui bossent, c’est ce qu’on en déduit si l’on compare l’effectif cadres-chefs à celui des ouvriers spécialisés, pompeusement nommés agents de fabrication. Et hop ! encore un cran de plus sur la vitesse de la chaîne... « Erreur! éructe Calvet en 1992. Pas un cran. Cette année, j’exige 12 % de productivité en plus. » Dérisoire rebuffade, manière de ne pas baisser les bras : diverses coupures de presse sont trafiquées pour réaliser des textes inédits. À l’exemple de cette publicité distribuée discrètement dans l’usine : Madame, mademoiselle, monsieur, vous souhaitez perdre du poids ? sans faim, sans médicament ? Vous avez tout essayé et vous avez été déçu ? Vous voyez votre cas sans solution ? Vous aimeriez perdre quelques kilos ? Vous pouvez retrouver la ligne !!! Peugeot Et ça continue. À partir de juillet 1994, par bidouillage du chronométrage et des temps de repos, les nouvelles normes d’engagement du personnel (en modifiant le calcul des coefficients de repos) permettrons à la direction de porter l’activité maxi d’un salarié de 366 minutes à 438 minutes par jour, soit une augmentation de presque 20 %. En 2001, la CGT a calculé qu’en une journée de travail un ouvrier en chaîne doit produire l’effort équivalent à une course de 42 kilomètres. « Alors ? fier d’être sportif ? » Lessivé, ça c’est sûr ! C’est que la robotique a ses limites et au prix où ça coûte ! Quand on sait qu’il y a par ailleurs tant de bras robustes et agiles ! Que l’on peut jeter et remplacer une fois usés. Il suffit juste d’installer un ou deux robots ci et là. Pour imposer la cadence. Si l’ouvrier ne suit pas le rythme, il sera remplacé par un autre tout neuf, tout trais. [...] Poste adapté Jésus, lui, a de sérieux problèmes de vertèbres. Comme thérapie, il est assigné à ficher les centaines de cartons et de bacs avant qu’ils ne soient triés (« dégroupés », en jargon Pijo) puis dispatchés vers les chaînes de montage. Économie oblige, la colle en aérosol a été supprimée. Un bout de scotch suffit. Les palettes sont parfois empilées sur trois niveaux. Se baisser. Se hisser sur la pointe des pieds. Pas de doute, ça muscle le dos ou ça achève de le bousiller. Tous ces code-barres qui se ressemblent en plus. Si tu vas trop vite, tu te plantes forcément. Il faut recommencer le fichage depuis le début. Parfois, des colis ont déjà été livrés. À une mauvaise adresse. À la bonne, la chaîne est à court de pièces. Le bordel. Du coup, ce sont les chefs qui cavalent, et ça, c’est bon pour notre moral. La livraison se tait par à-coups. Rien à faire pendant vingt minutes puis les fenwicks arrivent de tous les côtés. Ils déversent une quantité astronomique de palettes. L’encombrement grossit, s’étire presque jusqu’à l’atelier des portes. Le chef aussi est débordé. À courir après ses gars, il finit par en réquisitionner deux pour donner un coup de main, mettant lui-même la main à ta pâte. C’est que les chaînes sont gourmandes. Encore, encore. C’est sans fin c’t’histoire. T’as fini un tas de colis. Tu te retournes. Il y en a toujours autant. [...] Travaille et crève sSi policier est un métier dangereux - 12 tués en 1999 -, être ouvrier, c’est bien pire... 67 collègues de la métallurgie sont morts cette même cuvée 1999. Et toutes professions confondues, 627 personnes sont décédées au travail cette année-là. À Sochaux, en septembre 1995, c’est Joseph qui est mort sur la chaîne de Peinture. En décembre de la même année, c’est Yvon, à Habillage-Caisses. Sans parler des deux ouvriers qui seront transpercés par un câble de 6 000 volts en septembre 2000... Piste d’essai de Belchamp, février 1991. Jean-Jacques devait remettre les clés du véhicule essayé à la fin de sa journée de travail (13 h 12). 14 h 30, sa femme s’inquiète de ne pas voir son mari descendre du car de ramassage. Elle téléphone à l’usine : « N’y a-t-il pas de conflit dans votre couple ? » susurre l’interlocuteur au bout du fil. La voiture accidentée n’est retrouvée qu’à 17 h 53, en contrebas de la piste d’essai. Jean-Jacques est à l’intérieur, grièvement blessé. Il décède au cours de son transport à l’hôpital. Mais la plus horrible des morts est celle de Rachid, vingt-sept ans. Les boulots les plus dégueulasses, les plus dangereux, Pijo les sous-traite dès que c’est possible. Ça lui coûte moins cher, et s’il y a un problème ce n’est pas lui le responsable. L’usine moderne cache des bas-fonds. Le mot n’est pas exagéré pour désigner l’atelier Ecospace. Depuis plusieurs années, le recyclage des cartons, boîtes plastique, containers est sous-traité. Pour l’usine Montage, l’atelier Ecospace se situe au rez-de-chaussée, entre l’atelier Châssis (MV) et de celui de préparation des portes (X 09). Le nuage de poussière prend à la gorge. Le bruit est assourdissant. Les fenwicks évoluent sur le sol cimenté-défoncé, zigzaguant au milieu des piles de containers vides et en équilibre instable. La machine à broyer les cartons est vétuste, défectueuse. La CGT l’a signalé à maintes reprises à la commission Hygiène et Sécurité. En vain. Ce vendredi soir, le 23 novembre 2001, les trois systèmes de sécurité n’ont pas fonctionné. Rachid s’est fait avaler puis déchiqueter par le monstre. Tout le monde est choqué, scandalisé par cet accident atroce. Actes de la recherche en sciences sociales n°165,
décembre 2006
Une vie à la chaîne
D’origine vosgienne, un ouvrier témoigne : trente années de travail à la chaîne à Sochaux- Peugeot. Signé Marcel Durand, Grain de sable sous le capot est un document capital (éd. Agone, Marseille, 430 p., 23 euros).
D’abord quelques mots sur l’auteur d’un livre unique, Hubert Truxler, qui a choisi, le pseudonyme de Marcel Durand pour ne pas s’approprier « cette mémoire collective ». L’ex-OS qui vit à Montbéliard est né en 1947, douzième et dernier enfant d’une famille de Cornimont, apparentée à celle des Jeangeorges. Le père est artisan forgeron, ancien marin de 1917 à 1920, Timide et malingre, Hubert obtient son certif en 1961 et il entre à quatorze ans à l’usine locale de tissage. Après le service militaire et quelques voyages en stop, il gagne Sochaux-Peugeot où travaille déjà l’un de ses frères. Marié à une Martiniquaise, il aura deux enfants. Dans les années 70 il découvre la lecture, son charme et son importance : elle rime avec une autre Culture. Il décide de prendre des notes pour « garder une trace de cette vie à la chaîne (...), de l’exploitation de l’homme par le capitaliste ». Son cahier devient un livre publié en 1990. Il reparaît aujourd’hui, largement revu et augmenté. On obtient donc une chronique, au jour le jour, passionnante, des années 1972-2003. Violence et résistance Les trente-quatre pages de la préface signée Michel Pialoux sont importantes. Le sociologue montre l’originalité de ce « livre d’ouvrier » écrit par un auteur autodidacte. C’est ce qui en fait « tout son prix mais aussi sa saveur, sa rareté même (...) Ce livre est centré sur la transformation du groupe ouvrier depuis vingt-cinq ans ». Cet ouvrage d’une génération met aussi en cause une façon d’être ouvrier dans les années 80. Contées avec humour, les anecdotes émaillent le récit qui défend les valeurs humanistes et ouvrières. Elles montrent comment « l’usine ne cesse d’exercer sa violence et comment une résistance à la fois spontanée et organisée ne cesse de se manifester sous des formes nouvelles ». Truxler se refuse à toute posture héroïque : son objectif est de dire ce qui ne se dit jamais « sur le travail, sur l’ambiance, sur la violence, sur la solidarité telle qu’elle est ressentie et vécue ». Ses mots contre les maux font mouche : classe, lutte, patron, syndicat, politique, fayot, trahison, refus du compromis, etc. Certains passages du texte « sont comme un miroir » dans lequel on n’aime pas se regarder. « Il s’agit d’un livre de combat, d’un coup de griffe contre le lion Peugeot », écrit le préfacier. Au-delà, c’est une dénonciation du système qui déshumanise l’humain ; c’est aussi une profession de foi en l’Homme fondée sur la certitude que chacun vaut autant que l’autre. Marcel Cornier
L'Echo des Vosges,
24/11/2006
Un livre, un éditeur
L’admirable de ce livre est que sa forme, le journal satirique, redonne de la culture ouvrière à travers 30 ans de travail en chaîne (chez Peugeot) une dimension qu’elle a rarement. Ils ne sont pas nombreux les ouvrages critiques du monde du travail sous une approche littéraire, les récits qui ne soient pas des récits de mémoire hagiographiques, dans lesquels on transmet avec quelques trémolos de père en fils le sens du bel ouvrage et l’amour fou du labeur. Chez Marcel Durand, qui a choisi un pseudonyme banal afin de restituer la parole ouvrière collective, le talent littéraire du satiriste est égal à son sens de l’observation des milliers d’hommes et de femmes qui ont contribué à la fabrication des automobiles, c’est à dire d’une partie de notre malheur et du leur : le gaz carbonique inhalé sur les routes, le week-end et tous les jours de la semaine.
Il s’agit d’une seconde édition augmentée, éclairée par une remarquable préface du sociologue Michel Pialoux, édition dont on verra si elle sera mieux reçue par les uns et les autres : les patrons qui ne le liront pas, les mecs de la CFTC qui diront que c’est pour rire, les compagnons de route qui ne s’y retrouveront pas sous les sobriquets comiques, les contremaîtres honteux d’avoir été victimes de blagues. On l’a compris, il faut lire ce récit qui va bien au-delà du descriptif des conditions de travail en usine. Une anxiété cachée par la fabrique de gags (oh le papier ayant contenu du fromage munster planqué sous le bureau d’un petit chef qui ne comprend pas les rires sous cape des employés !) qui devient justement une subversion de la fabrique, pour des lendemains qui ne chantaient pas mais qui donnaient envie de vivre un autre lendemain, voilà la politique au jour le jour. Journées harassantes qu’il fallait bien oublier au plus vite dans des comportements dignes de Jerry Lewis : « Il arrive qu’absorbé par une plaisanterie passée ou à venir, ou bien par une autre pensée, un gars saute une caisse et prépare celle du copain, c’est-à-dire à peu près la moitié du travail… Pendant que l’étourdi va chercher la planche, le vrai propriétaire (d’un moment) monte dans la caisse. Il n’a plus qu’à saisir la planche qui lui tombe dans les bras et terminer la fixation ». Mais l’essentiel de la philosophie de ce récit tient dans cette formidable solidarité que pouvaient vivre les travailleurs en usine dans les années 70. Une conscience de classe. Par exemple, le masquage systématique de son nom sur la tenue de travail (le bleu) avait le don d’irriter les contremaîtres, ou les « siap », suprême injure qui confond en une seule onomatopée le travailleur indigne qui a fayoté auprès du patronat et prêt à collaborer. Humanisme qui court tout au long des grèves de 81, détaillées avec un soin, contestation toujours exemplaire d’un patronat pervers, idéal d’une vie sans obsession du travail obligatoire. Un homme, Hubert Truxler – son vrai nom – sans illusions exagérées mais qui restera employé à la Carrosserie chez Pijo jusqu’à sa retraite, avec les mêmes convictions : bosser le moins possible. « Travailler tue. Au Japon, les ouvriers, les employés, les techniciens meurent de trop bosser et l’économie du pays subit le syndrome du château de cartes. Ça monte, ça monte et patatrac ! tout dégringole. » Et comment ça se termine le film ? Marcel Durand s’en ira sans avoir dégringolé de sa vie, sans se retourner, l’ironie plus intacte que la tôle des autres qui a fini par se froisser ou rouiller. « Grain de sable sous le capot » est à lire comme l’évolution originale de la classe ouvrière et donc de la société française de la fin du XXe s. Un auteur à placer à côté de Jack London, Pierre Sansot ou Louise Michel. Editions Agone. (Marseille) Parmi les éditeurs qui ont choisi de dire plutôt que de publier pour ne rien dire. Chomsky, Bourdieu, Orwell, Karl Kraus, Wittgenstein, Albert Libertad, Stig Dagerman, Harry Martinson, la manipulation de l’opinion, les multinationales, l’insécurité sociale, la publication d’essais, de romans ou de réflexions en revue périodique. Un catalogue chaudement conseillé à tous ceux qui ne croient pas que l’expression de la pensée se limite à la production de vérités premières sur Amadeus Mozart derrière le tube cathodique, en tirant sur son fume-cigarette nerveusement. www.agone.org Denis Chollet
Le Patriote,
10/11/2006
Ouvrier, c'est pas (toujours) la joie !
Marcel Durand, alias Hubert Truxler, vient de publier une nouvelle édition de Grain de sable sous le capot. La chronique de trente ans de chaîne à Peugeot-Sochaux. À la fois vivant et édifiant. « Le titre ? Oui, c’est moi qui l’ai trouvé. Le grain de sable est celui qui enraye la machine. Quoique, au final, on n’a pas enrayé grand-chose… Mais c’est une idée qui nous permettait de tenir ». Parfois même très longtemps : Hubert Truxler a travaillé plus de trente ans dans « la grande maison ». Des années passées en majorité à la chaîne. En pré-retraite depuis 2003, l’homme vient de sortir un livre, Grain de sable sous le capot. Une nouvelle édition en réalité puisque cette chronique avait déjà été publiée en 1990. Cette fois, l’ouvrage, toiletté, corrigé, agrémenté d’une nouvelle partie, est préfacé par le sociologue Michel Pialoux (auteur de remarquables travaux sur la condition ouvrière). « C’est lui qui m’a poussé à le refaire », explique Hubert Truxler. « À me convaincre de son intérêt ». Comme précédemment, l’ancien ouvrier publie sous le pseudonyme de Marcel Durand. Pas tant une manière de se dissimuler que de rendre hommage aux « copains ». « D’autres ouvriers auraient pu écrire cette chronique », souligne-t-il, « C’est un peu une mémoire collective ». Des souvenirs cependant sublimés par une écriture très vigoureuse, érudite, souvent teintée d’ironie et de réflexions très poussées sur la condition ouvrière. Solidaire, solitaire Tout a commencé en 1968 quand Hubert Truxler, alors jeune Vosgien de vingt ans entre à l’usine, en carrosserie. En raison notamment de l’influence de son frère et d’une paie, dans ces années, intéressante. « J’ai toujours aimé écrire, pour moi surtout », explique le Montbéliardais. « À l’époque, je voyageais énormément et je tenais des carnets de voyage. Je les ai fait lire à quelques copains (des turbulents !) qui ont apprécié. Alors j’ai commencé à prendre des notes sur le boulot : prises de gueule avec le chef, rigolade entre collègue, débrayage, grèves etc ». Mais c’est plus particulièrement à partir de 1981 – année d’une grande grève – que l’écriture, sous l’impulsion des collègues, devient systématique. « Pour moi, c’est un peu un journal intime », explique-t-il « Le tenir au jour le jour m’a sans doute permis de vider la pression ». Surtout à partir de 1991 où l’ouvrier est muté dans la « nouvelle usine » où il a du mal à supporter les cadences et la déshumanisation. Cependant, même si le livre est l’illustration que la condition ouvrière est loin d’être rose, l’ambiance générale de l’ouvrage n’est pas au désespoir. Notamment dans la première partie, description des premières années à l’usine. « Avec ce témoignage, les plus jeunes peuvent voir l’évolution : ans les années 1970, il y avait une grande solidarité entre les gars. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi, tout a été fait pour d’ailleurs. » En 1990, quand la première édition de ce remarquable journal de bord est sortie, il n’a pas rencontré un succès foudroyant. Electron libre, en marge des syndicats (même si proche de la CGT) Marcel Durand, ouvrier ordinaire qui prend la parole, était inclassable. Et donnait à voir et à comprendre une réalité parfois peu riante. Comme le souligne Michel Pialoux dans sa préface, se regarder dans un miroir n’est pas toujours facile. Quinze ans après, et quelques études plus tard, les choses ont tout de même changé. Ce qui laisse augurer un bon avenir pour les 3000 exemplaires de ce Grain de sable. Des extraits du livre seront par ailleurs utilisés dans un documentaire de 52 minutes en cours de préparation et qui s’intitule pour l’heure Dire l’usine. En attendant, Hubert Truxler reste fidèle à sa région et à ses camarades : la première dédicace du livre se fera ce samedi de 14 h à 18 h au Forum Montbéliard. Sophie Dougnac
L'Est républicain,
19/10/2006
Un livre passionnant sur le monde de l’usine, écrit par un ouvrier, publié la première fois en 1990 par un petit éditeur militant avec une préface du sociologue Michel Pialoux, mais épuisé depuis des années, est à nouveau disponible en librairie grâce à l’initiative d’un éditeur marseillais : Agone. Cette nouvelle édition revue comprend en outre une nouvelle partie couvrant les années 1990–2003. Le nom de l’auteur, Hubert Truxler, est inconnu de la plupart des lecteurs de la première édition puisque cette dernière, comme d’ailleurs aussi cette seconde édition, est signée d’un pseudonyme : Marcel Durand. Le pseudo s’explique parce que l’auteur travaillait chez le constructeur automobile jusqu’à sa retraite récente en 2003, mais aussi parce qu’il ne veut pas s’approprier la mémoire collective de ces années de travail. Chronique de vie, chronique de travail. Chronique de la violence usinière, chronique de la domination ordinaire. Chronique de résistance aussi. Ecrit libre, écrit singulier sans aucun doute, c’est aussi le résultat d’un travail collectif, car dans ce texte ce sont des groupes qui prennent la parole : par exemple le « clan des planches de bord » ou les « Hen-Heins ». Oeuvre individuelle donc, mais discutée et enrichie par un groupe d’OS proche de l’auteur, c’est aussi un acte de lutte pour affirmer une dignité ouvrière que blesse et désoriente la violence du tournant libéral opéré au cours des années 1980/1990 par les partis de « gauche » et de droite au pouvoir. La crise actuelle de la classe ouvrière et son isolement symbolique se donne à lire en creux dans ces pages. L’écriture des différents chapitres rend compte de l’ambiance de travail et de la vie de l’atelier au cours de chaque période. Le livre montre comment l’usine ne cesse d’exercer une violence et comment une résistance, à la fois spontanée et organisée, se manifeste sous des formes toujours renouvelées face aux « innovations » du management. Roland Pfefferkorn
La Marseillaise,
12/10/2006
L'ancien ouvrier témoigne de trente ans « à la botte du Lion »
Libre penseur et prolétaire engagé, Hubert Truxler nous plonge avec son ouvrage « Grain de sable sous le capot » dans le quotidien des employés de Peugeot-Sochaux. Ou quand le journal de bord d’un ouvrier alimente une analyse sociologique au vitriol.
Pour la première publication de son ouvrage il y a quinze ans de cela, Hubert Truxler s’était fendu d’un nom d’emprunt, « pour ne pas m’approprier injustement cette mémoire collective », explique-t-il, même si cet anonymat lui évitait aussi à l’époque de s’attirer les foudres de la direction de Peugeot. Chroniques d’un « OS de base » Entré sur le site de Sochaux à une époque charnière (1968) en tant qu’ouvrier spécialisé, Hubert Truxler passera l’essentiel de sa vie sur les chaînes de montage, entre les carcasses de voitures et les chefs de tous rangs que l’on appelle entre ouvriers « les cravates », en référence au précieux signe de ralliement qu’ils portent autour du cou. Au fil des années, Hubert se décide à empoigner la plume et ne la lâchera plus. « D’autres auraient pu écrire cette chronique, confie-t-il, au départ je faisais ça juste pour moi, pour garder une trace ». D’un journal intime, d’un florilège d’anecdotes, de gags et de combines nés au ras de la chaîne, l’« OS de base » fini par faire une vraie saga sociale. Humour, souffrance, exploitation, histoires de sexe ou de lutte syndicale acharnée… c’est tout un univers que l’auteur dépeint ici. Un récit sans contrainte, formé au gré des événements et dont l’écriture fleure bon le vécu, les rires et la sueur. Poil à gratter L’ouvrage s’ouvre sur une description du site de Peugeot-Sochaux, cette ville-usine dans laquelle s’agite une petite troupe d’OS de l’atelier de finition-carrosserie pendant la période faste (1972-1977). Une bande de collègues et de copains qui multiplie tant les rigolades que les prises de bec avec les chefs, remplit son rôle au sein de la chaîne mais ne perd jamais une occasion de titiller la hiérarchie, de jeter du poil à gratter au cou de la sacro sainte productivité. Au fil du récit, la bande traverse les époques marquantes du site de Sochaux, de la grande grève de 81 à l’augmentation des cadences en passant par l’arrivée des innovations du management. Avec la mutation des méthodes de travail imposé après 1983, le groupe se dissout, les perspectives collectives disparaissent et Hubert Truxler voit peu à peu l’individualisme forcené faire son entrée sur les chaînes de montage. « Avant il y avait une certaine forme de solidarité, explique-t-il, avec le temps c’est le repli sur soi qui a pris le dessus ». Les mains dans le cambouis ou la tête plongé dans le capot d’une 405, Hubert Truxler n’en reste pas moins un rêveur. « Je ne me suis jamais investi dans mon boulot, je me suis juste engagé à travailler à peu près bien contre un certain salaire. Après ces huit heures de travail, je commençais enfin à vivre ». Un constat acide que beaucoup verront comme un juste retour de bâton. Vivian Millet
Le Pays,
10/10/2006
Les mots dits de l'usine
« Le dur labeur du matin au soir mobilise nos facultés et dompte les individus. Le travail sans plaisir est vulgaire.» Un OS de l’industrie automobile (trente ans de chaîne dans les phalanges) qui cite Nietzsche… pas courant. Grain de sable sous le capot, c’est pourtant ça : un témoignage, une fresque des métamorphoses du travail ouvrier sur vingt-cinq ans, « un coup de griffe au lion Peugeot » . Les carnets d’un ouvrier de Sochaux qui retrace sa vie à l’usine, de 1972 à 2003. Il est aujourd’hui à la retraite, s’appelle Hubert Truxler, a signé son livre Marcel Durand « pour ne pas [s]’approprier cette mémoire collective ». Lors de sa première parution, le livre n’est pas lu, ni apprécié par tous les ouvriers, loin s’en faut. Les militants syndicaux sont souvent gênés par ce quotidien raconté, ces anecdotes éloignées de la posture syndicale traditionnelle. « Au fond, si le livre ne plaît pas au-delà du cercle des copains, c’est qu’il donne des ouvriers une image que ceux-ci n’aiment pas », analyse Pialoux. Trop ironique, trop proche. On y voit la violence et la fatigue, induites par les nouvelles formes de travail imposées. Et les nouvelles résistances qui y ont répondu. Comme cette « linguistique subversive » des Anciens, rempart contre la novlangue managériale, dont parle Michel Pialoux. Aux « fiches défauts », aux « briefings », ils opposent les « Hen-Heins » (du bruit de la visseuse) désignant une poignée « d’OS agités » et les « Siap », qui signifie tour à tour fayot, fumier, feignant… « Faire le fou pour ne pas le devenir, voilà l’objectif des Hen-Heins.» 1 Retour sur la condition ouvrière, Fayard. Sonya Faure
Libération,
09/10/2006
Peugeot 15 ans après la grève
A l’automne 1989, le Canard Enchainé publie la déclaration d’impôts de Jacques Calvet, le PDG de Peugeot. Stupeur chez les ouvriers qui se mettent en grève. Plus de 15 ans après, quelles sont les conditions de travail chez Peugeot ? De l’avis des ouvriers et des responsables syndicaux, tenir les cadences est de plus en plus difficile.
http://bourgogne-franche-comte.france3.fr/emissions/40ansdetele/1985-1995/13205358-fr.php Thierry Chauffour et David Martin
France 3 Franche-Comté,
2004
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