Parution : 15/01/2001
ISBN : 2-7489-0011-1 288 pages 12 x 21 cm 18.00 euros |
Loïc Wacquant
Corps & âme
Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur
Mariant l’analyse sociologique et l’évocation littéraire, la rigueur de l’observation ethnographique et la ferveur de l’engagement charnel, ce livre invite à pénétrer dans l’univers quotidien des boxeurs de Chicago, contribuant à la sociologie du corps et à l’ethnologie de ce « négatif » vivant de l’Amérique qu’est le ghetto noir.
Professeur à l’Université de Californie-Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne, Loïc Wacquant est l’auteur de nombreux travaux sur l’inégalité urbaine, la domination raciale, la théorie sociologique et l’État pénal, dont Les Prisons de la misère (Raisons d’agir Editions, 1999).
« En août 1988, à la suite d’un concours de circonstances, je me suis inscrit dans un club de boxe d’un quartier du ghetto noir de Chicago. Je n’avais jamais pratiqué ce sport, ni même envisagé de le faire. Hormis les images stéréotypées que chacun peut s’en former à travers les médias, le cinéma ou la littérature, je n’avais eu aucun contact avec le monde pugilistique. Je me trouvais donc dans la situation du parfait novice.
Trois ans durant, j’ai participé aux entraînements aux côtés des boxeurs du cru, amateurs et professionnels, à raison de trois à six séances par semaine. À ma propre surprise, je me suis pris au jeu, au point de passer mes après-midi au gym avant de passer entre les cordes disputer un combat officiel. Les notes consignées au jour le jour dans mon carnet de terrain (initialement pour m’aider à surmonter un profond sentiment de maladresse et de gêne physique, sans nul doute redoublé par le fait d’être le seul Blanc de la salle), ainsi que les observations, photos et enregistrements réalisés lors des tournois et “réunions” où se produisaient des membres de mon club ont fourni la matière des textes qu’on va lire. » |
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Awal,
05/2002
Quand le boxeur fait sens
Voici un ouvrage de référence qui passionnera les chercheurs engagés dans la sociologie du sport tout autant que les étudiants en STAPS ou ceux qui s’intéressent aux récits à caractère sportif. Alliant la sociologie, I’ethnographie et la nouvelle littéraire, Loic Wacquant nous raconte son voyage initiatique dans le monde de la boxe professionnelle aux États-Unis de 1988 à 1992. Les notes consignées au jour le jour après chaque séance d’entrâînement dans le gym (salle de boxe) d’un quartier du ghetto noir de Chigaco, les observations et photos réalisces lors de matchs ainsi que les enregistrements d’histoires de vie ont foumi les données empiriques à la base de cette "nouvelle sociologique". Sa participation "observante" ainsi que l’amitié accordée par les boxeurs noirs lui ont permis d’assimiler les catégories du jugement pugilistique et de décrire les comportements du boxeur dans son "habitat naturel". Rompant avec le discours moralisateur produit par le regard lointain d’un observateur extérieur, ce livre montre comment le boxeur "fait sens dès lors qu’on prend la peine de s’en approcher d’assez près pour le saisir avec son corps, en situation quasi expérimentale".
Construit autour de trois textes rédigés à différents moments de "I’histoire pugilistique" de l’auteur, l’ouvrage nous décrit non seulement l’univers de la boxe professionnelle américaine mais aussi les relations sociales internes au gym, I’ethos et l’habitus pugilistiques, les rapports aux corps et les aspirations des boxeurs noirs issus du ghetto de Chicago. Le gym est "cette forge où se façonne le pugiliste, I’atelier où s’usine ce corps-âme et armure qu’il s’apprête à lancer dans l’affrontement sur le ring, le fourneau où s’entretient la flamme du désir pugilistique et la croyance collective dans le bien-fondé des valeurs indigènes". Pour l’auteur, le boxeur est bien un "engrenage vivant du corps et de l’esprit" qui faut fi de la frontière entre raison et passion et qui fait éclater l’ opposition entre l’action et la sentation. Mais en même temps I’univers clos de la boxe ne peut se comprendre en dehors de son environnement qui lui donne sens. Le gym est aussi un sanctuaire qui protège de l’insécurité du ghetto, qui régule la violence et où l’on peut se soustraire aux misère ordinaires d’une existence trop ordinaire. L’adhésion à salle de une de boxe ne prend en effet son sens qu’en regard de la structure de chances de vie offertes – ou refusées – par le système local des instruments de reproduction et de mobilité sociales. (école publique, marché du travail…). Par son apport considérable de données de « première main » (de premier poing !) et sa richesse conceptuelle, l’ouvrage de Loic Wacquant constitue une stimulante analyse qui ouvre maintes perspectives pour qui veut comprendre en profondeur non seulement le « noble art » mais aussi tous les métiers et les institutions du corp William Gasp
Culture et mouvement, n°42,
11/2001
Une sociologie de chair
Pour relater son extraordinaire expérience dans le milieu de la boxe américaine, le sociologue Loïc Wacquant tend vers la littérature sans oublier l’analyse. Un genre hybride lumineux.
Il nomme son expérience une "immersion profonde par initiation" et l’associe à une nouvelle catégorie des sciences sociales qui radicaliserait des théories antérieures, la "sociologie charnelle". Loïc Wacquant est un jeune sociologue français qui enseigne aux États-Unis et qui enquête sur la face sombre de la société américaine. Les inégalités raciales, la prison (Les Prisons de la misère – Liber, 1999), le ghetto… En 1988, il pénètre par hasard dans une salle de boxe au sein d’un ghetto noir de Chicago, il a une révélation, presque du même ordre, dans un autre registre, que sa rencontre avec Pierre Bourdieu quelques années plus tôt. Il y restera quatre ans comme apprenti boxeur, jusqu’à monter sur le ring, jusqu’à envisager de devenir professionnel – sous le nom de Busy Louie – et d’abandonner sa prestigieuse carrière de sociologue. Mais il en ressortira et fera son métier car, comme lui dit son entraîneur d’alors : "T’as pas besoin de monter sur le ring, toi". Le récit de cette expérience, Corps et âme, mêle la sociologie, l’anthropologie et l’évocation littéraire. Construit en trois temps avec des extraits de dialogues, de conversation, de carnets de terrain, des portraits de "personnages", il est écrit à la première personne et prône une sociologie du risque, de la participation et de l’inscription dans sa chair même du monde observé, en l’occurrence celui de la boxe qui "élève et abaisse à la fois" et qui a fasciné plus d’un écrivain. Pour revenir au point de départ, votre entrée dans le gym est le fruit du hasard… C’est accidentel, sur les conseils d’un ami, car je ne connaissais rien à la boxe. Je cherchais un point de chute dans un quartier du ghetto noir de Woodlawn, proche de l’université de Chicago, pour faire de l’observation quotidienne. La littérature sociologique américaine me semblait pleine de faux concepts et d’un racisme ordinaire. C’est typiquement une littérature qui est le fruit d’un regard distant et lointain. 9O% des chercheurs aux États-Unis qui travaillent sur l’inégalité raciale n’ont jamais mis les pieds dans un ghetto noir. Vous en parlez comme d’un saisissement. C’est une salle sans ouverture sur l’extérieur, c’est un monde physiquement clos, dans la semi-pénombre. Il y a les odeurs d’embrocation et de sueur, les bruits des chaînes auxquelles pendent les sacs, le bruit des coups des gants contre les sacs, les crissements des chaussures sur le tapis du ring, le taf-taf des boxeurs qui sautent à la corde, le chuintement, I’essoufflement de ceux qui respirent, qui ahanent… C’est une sorte de concert des sens. J’ai été saisi par l’expérience, il n’y avait qu’une seule chose à faire. Même si vous souffrez au début, vous découvrez une fraternité dans cette salle. Petit à petit on est pris dans l’engrenage, I’amitié, les gens qu’on connaît, le fait d’être là. C’est un monde sensuel, moral et amical très riche. Ce n’était pas une amitié qui passe par les mots mais dans ce que l’on fait. Par exemple avec Ashante, mon partenaire de sparring, on est devenu des frères en se cognant dessus tous les après-midi. Était-ce une relation schizophrénique ? J’avais parfois l’impression de mener une double vie. D’un côté j’avais une vie universitaire classique et d’un autre j’avais cette vie à la salle. Le soir, je devenais Busy Louie, je mettais ma cape de boxeur… Quand j’ai quitté la salle, j’étais cliniquement déprimé. L’univers universitaire était dépourvu de sens. J’étais intimement persuadé que la seule chose qui pouvait donner du sens à ma vie, c’était de continuer à boxer. Qu’est-ce qui vous a guidé d’un point de vue scientifique ? Je me suis soumis aux rituels locaux et j’y ai participé dans ma chair. Par tous les moyens, j’ai essayé de devenir le phénomène. On gagne une connaissance charnelle différente de celle de l’observateur extérieur et une compréhension pratique et sensuelle. Avec cette sociologie charnelle, on soumet sa chair aux aléas et aux conditionnements de l’univers considéré. C’est une radicalisation de la théorie bourdieusienne de l’habitus. S’il est vrai que le rapport que nous avons au monde social passe par des dispositions inconscientes, incorporées et systématiques, il faut alors fabriquer et subir cet habitus pour mieux comprendre un univers. C’est la raison pour laquelle vous avez trois récits différents ? Cela fonctionne par un principe de vases communicants. Petit à petit, la charpente analytique tend à disparaître au profit du récit mais les concepts ont été donnés. Le lecteur peut se perdre dans le récit, son corps, par lui-même, fera l’analyse sans même le savoir. Dans les sciences sociales, le travail d’écriture consiste souvent à singer la rhétorique des sciences dures, à éliminer tout ce qui donne prise au vécu, au pathos, à l’émotionnel, au bruit et à la fureur du monde social. Ce qui est historiquement le privilège de la littérature. C’est une sociologie du monde à travers le corps, en se servant de son propre corps comme outil de connaissance du monde, avec un travail d’écriture qui le restitue. Mais vous vous écartez des canons littéraires et journalistiques sur la boxe. Traditionnellement, on élève la boxe en la transformant en artefact, en une boxe qui serait pratiquée par des artistes ou des philosophes. Les littéraires y projettent un inconscient qui est un inconscient esthétisant. La caricature de cela, c’est Norman Mailer qui attribue au boxeur ses préoccupations existentielles. Mais mon livre est plutôt contre l’exotisation, et la littérature en est un instrument privilégié. Particulièrement la boxe puisqu’il s’agit d’un univers dont les écrivains sont distants socialement et racialement. C’est le motif de leur fascination. La boxe, c’est pour eux l’antithèse : le blanc et le noir, le haut et le bas, celui qui écrit et celui qui cogne… Au lieu de comprendre le travail de mythologisation de l’univers pugilistique, la littérature participe de ce mouvement. on peut créer une complémentarité entre la littérature et la sociologie même si quelque part, elles s’opposent. Mais par un travail volontaire, on peut créer ces objets hybrides que sont les productions de la sociologie charnelle. Propos recueillis par Christophe Dabitch
Le matricule des anges, n°35,
07-08/2001
À propos des modes d’apprentissage corporel
Le film Billy Eliott – où un jeune garçon se passionne de danse alors que son père ouvrier voulait en faire un boxeur, " tout naturellement " – fonde son succès sur les contrastes sociaux et sexués entre ces deux pratiques corporelles. Quand c’est le corps sexué qui est au centre des processus d’apprentissage, les modes d’imprégnation d’une pratique s’exercent à l’ombre de logiques sociales très prégnantes. C’est l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage de Loïc Wacquant, livrant ses carnets ethnologiques d’apprenti boxeur dans le ghetto noir américain. De son côté, Sylvia Faure analyse les modes d’apprentissage corporels qui s’élaborent dans les pratiques artistiques comme la danse. Plus proche du ballet que du combat, le dialogue sur les processus d’incorporation qui s’introduit entre les deux livres, notamment autour du sens pratique, donne aussi à voir le plaisir, l’ambition et la passion qui accompagnent la sueur, l’abnégation, et les efforts fournis dans le travail du corps en apprentissage.
Dans ce livre composé de trois textes, Loïc Wacquant mène une analyse fine et détaillée du monde pugiliste, en mettant en exergue l’expérience corporelle et sensuelle des boxeurs qu’il a partagée en s’entraînant intensément avec eux durant quelques années. Aussi, l’enjeu central du livre tient-il dans le compte-rendu de la " logique sociale et sensuelle qui informe la boxe comme métier du corps dans le ghetto américain (1) ". Ce parti pris a des effets méthodologiques très intéressants, dans le sens où l’interprétation découle d’une itération entre une production scientifique des données et une connaissance pratique acquise par imprégnation et " en donnant de sa personne ". Une telle construction de l’objet d’étude est susceptible, d’une part, d’éviter de rompre avec la logique pratique du boxeur - en n’imposant pas un rapport savant (ou uniquement savant) à son objet - et, d’autre part, d’échapper à l’exotisme préfabriqué de la boxe que ne manquerait pas de réactiver une sociologie spontanée (2). Le premier texte s’attache à décrire le mode d’incorporation des boxeurs relevant de la pédagogie implicite du coach et de la sociabilité au sein du club où les conversations " communiquent de manière orale et osmotique aux apprentis boxeurs le savoir indigène de la professions (3) ". Aussi, la salle de boxe, le gym, n’est-elle pas uniquement le lieu où se transmettent des techniques du corps fondées sur l’honneur masculin. En isolant et protégeant de la rue ainsi que de la vie quotidienne et de sa violence (le club est implanté dans un quartier du ghetto noir de Chicago), elle est une école de moralité où s’acquièrent l’esprit de discipline, l’attachement au groupe, le respect d’autrui et de soi l’autonomie de la volonté qui engage une conduite de vie quasi monastique. L’incorporation, dans ce contexte repose sur la répétition des exercices en mettant en jeu l’ascétisme des pratiquants (la régularité, la ponctualité, l’entretien du capital corps, etc.), jusqu’à ce que la technique s’ancre dans le schéma corporel et dans les schèmes mentaux du boxeur. Adoptant les propositions de Pierre Bourdieu Loïc Wacquant affirme alors que l’incorporation se fait dans une " communication silencieuse ", et que la " compréhension du corps " " précède la pleine compréhension visuelle et mentale ", introduisant ici une hiérarchisation implicite entre corps et mental, alors qu’il précise que l’opposition entre corps et esprit, entre action et représentation, est caduque (4). Plus loin, il est dit que " le refus de la rationalisation de l’entraînement et de l’explicitation de l’apprentissage " dans la boxe relève de " dispositions éthiques dont l’intériorisation est la face cachée de l’apprentissage de la technique gestuelle […] (5) " . Son insistance pour lier incorporation et inculcation (apprentissage non rationnel, silencieux… ) renoue avec une difficulté de la théorie du " sens pratique " de Pierre Bourdieu6 qui tend à imposer un point de vue antagoniste entre la rationalisation de l’apprentissage (la pédagogie explicite) et l’apprendre par corps, ignorant que de nombreux contextes d’apprentissage ne sont pas nécessairement des " blocs " homogènes (le tout pratique versus le tout rationalisé et réfléchi). De fait, une démarche comparative montrerait que la rationalisation contenue dans un type d’apprentissage et ou dans la " nature " d’une technique corporelle peut participer de l’incorporation de savoirs et savoir-faire ainsi que d’une éthique (7). Loïc Wacquant prend d’ailleurs des exemples d’apprentissage formel ou de disciplines " intellectuelles " (comme les mathématiques) qui s’appuient aussi sur des modalités d’incorporation. Mais quand il veut montrer que la logique pratique domine, ou est présente dans des activités où l’on ne l’attend pas nécessairement, l’on pourrait lui rétorquer que réciproquement certaines formes d’objectivation (et de rationalisation) des savoirs ou du mode d’apprentissage – amenant les pratiquants à adopter des conduites réflexives dans certaines séquences d’action – participent de pratiques qui pourtant ne peuvent s’apprendre de manière théorique. Pour finir, on ne saurait ignorer toute la portée de ce livre, original de par sa construction et les contenus des trois textes qui le structurent (le deuxième décrivant une journée de réunion de boxe dans une taverne d’un quartier ouvrier, le troisième rendant compte de l’expérience du combat de boxe de l’auteur), et terminer sans indiquer que l’ouvrage de Loïc Wacquant ouvre de nombreuses pistes de réflexion concernant l’incorporation (8), mais également sur les possibilités d’écrire la sociologie. SYLVIA FAURE 1 Op. cit., p.ll. 2 Ibid, p 9. 3 Idem, p.42. 4 Idem, p.20. 5 Idem, p 123. 6 P. BOURDIEU, Le Sens pratique, Éditions de Minuit, 1980 ; cf également " Programme pour une Sociologie du sport " Choses dites, Éditions de Minuit, 1987 pp.203-216. 7 S. FAURE, Apprendre par corps. Socio-anthropologie des techniques de danse, La Dispute, 2000. 8 Pistes de réflexion qui se dessinaient dans le premier article de Loïc Wacquant sur la boxe datant de 1989 " Corps et âme, notes ethnographiques du boxeur ", Actes de la recherches en Sciences sociales, n°80, pp.33-67. Sylvia Faure
Mouvements, n°15-16,
05-08/2001
Localisation, positions des individus et des corps, place dévolue à chacun, cette approche de terrain a permis à Wacquant de couper court à quelques idées reçues sur le sujet. Parce qu’il est français, peut-être, il a d’abord préconisé un usage raisonné de la comparaison transatlantique entre ghettos et banlieues, ces « zones de relégations sociales situées au plus bas de la hiérarchie ». Les différences de composition sociale, de textures institutionnelles, de fonctions dans le système métropolitain, ainsi que les principes et les mécanismes de ségrégation et d’agrégation dont ils sont le produit invitent en effet à la plus grande prudence. Aux États-Unis, c’est essentiellement sur la base du critère racial que s’opère l’exclusion (renforcèe par l’état et l’idéologie nationale) : les ghettos sont dotés à l’origine d’une autonomie institutionnelle et d’une division du travail avancée soutenant une identité culturelle unitaire. Comme le remarque Wacquant, il existe de fait une véritable « symbiose structurale » entre le ghetto et la prison américaines : au-delà d’une évidence étymologique, Segregare signifiant littéralement « isoler », « mettre à l’écart », le retrait progressif de l’État et de toute forme d’institution dans le ghetto ont transformé celui-ci en alibi majeur de la politique pénale américaine, la prison a suppléé au ghetto en tant qu’« instrument d’enfermement d’une population considérée comme déviante et dangereuse, autant que superflue tant sur le plan économique (…) que politique (2). » Ainsi les Noirs américains qui ne constituent que 12 % de la population des États-Unis, représentent-ils plus de 50 % de la population carcérale… Tout en pointant les insuffisances et les dangers de l’analogie ghetto/banlieue, Wacquant invite à la plus grande vigilance devant son corrolaire, l’assimilation progressive du modèle carcéral américain par les États européens. Sur les bases de la panique morale créée par les « violences urbaines », la « jeune délinquance » ou l’« insécurité » (le lexique installant ici la constellation nécessaire au programme idéologique) l’État se retire progressivement sur le plan social et développe parallèlement son activité répressive dans les régions inférieures de la société : la mondialisation de la « tolérance zéro », son extension à tous les domaines (de l’éducation au sport), met en place une reconquète de l’espace public par la pénalisation qui assure une transition de l’« État providence » vers l’« État pénitence ». C’est ainsi qu’en Europe, s’est systématisé le déploiement d’un filet qui assure l’embastillement des petits délinquants, des toxicomanes et des personnes en « situations irrégulières ». Suivant le modèle américain, on met en prison les groupes incongrus ou superflus de la population. Dans le ghetto noir américain, les structures des espaces physiques et sociaux ont subi depuis 50 ans des dégradations régulières : exode, détérioration du bâti, chômage et criminalité violente, misère et démoralisation collective, politique urbaine d’abandon concerté... ceux qui vivent toujours ici sont les plus démunis. Alors que reste-t-il lorsqu’il n’y a plus rien ? Y a-t-il encore des lieux qui perturbent ou ralentissent ces trajets qui mènent droit les individus et les corps du ghetto à la prison ? C’est dans le cadre de cette interrogation que Loic Wacquant s’est intéressé à la boxe. Corps et âme, son dernier ouvrage, étudie ainsi la vie d’un Gym, une salle d’entrainement située à Woodlawn, quartier anciennement prospère du ghetto de Chicago aujourd’hui totalement misérable. Loin des mythologies collectives associées à ce sport, l’étude de Wacquant s’attache à ses aspects les moins spectaculaires – « la grise et lancinante routine des entraînements en salle, la longue et ingrate préparation, inséparablement physique et morale (…), les rites intimes de la vie du gym qui produisent et reproduisent la croyance alimentant cette économie corporelle, matérielle et symbolique très particulière qu’est le monde pugilistique » – en ce qu’ils situent cette « fabrique du corps » en rupture avec la rue, axe central du ghetto, comme un ordre s’oppose au désordre. Astreintes, ascétisme, discipline, obéissance au coach, le Gym est une usine du corps et un îlot de sociabilité et de stabilité, la boxe une dynamique de dé-banalisation du banal, un « métier qualifié » qui transforme la routine et le travail en moteur de distinction et d’érotisation de la personne (forme essentielle de l’éthos masculin du ghetto). Ce processus d’incorporation, procès d’éducation du corps pour une socialisation de la physiologie, est remarquablement analysé par Wacquant qui s’intéresse aux rites initiatiques, à leur sensualité, aux collaborations antagonistes qui caractérisent le travail du boxeur, à cette « pédagogie de l’humilité et de l’honneur qui inculque à chacun le sens de ses limites » et détermine ainsi une sphère d’action sociale, un terrain, un lieu, un capital (pour reprendre la terminologie bourdieusienne). Mais il faut encore insister sur un aspect important de cette étude. Partant du principe que le « pugilisme » ne fait sens que lorsqu’on le saisit avec son corps, Loic Wacquant, pendant trois ans, a mis les gants, s’est entrainé en compagnie des autres pensionnaires du Gym. Corps et âme n’est donc pas un livre sur la boxe, mais une « étude participante » où se mêlent ethnologie, sociologie et littérature – puisque l’ouvrage se clôt par le récit à la première personne du combat que Busy Louie – c’est le surnom que l’on a donné à Wacquant au Gym – livre sur le ring à l’occasion des Golden Gloves (le plus prestigieux tournoi amateur de la ville). Cette « nouvelle sociologique », qui marque le passage d’une « observation participante » à une « participation observante », dit aussi combien est important l’engagement physique et nécessaire sa fiction en écriture dès lors que le sujet d’une étude se fond avec son objet, lorsqu’il s’agit de « communiquer tout ensemble le percept et le concept, les déterminations cachées et les expériences vécues, les facteurs externes et les sensations intérieures qui, se mêlant, font le monde pugilistique »… et cette si particulière aventure ethno-sociologique menée par Loic Wacquant. --------------- (1) Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », in La Misère du monde, Seuil, Paris, 1993. (2) Pour de plus amples développements, voir Loïc Wacquant, les Prisons de la Misère, Raisons d’Agir Editions, Paris, 1999. Christophe Kihm
Art Press,
05/2001
Les poings noirs de l’Amérique
Sociologue, ancien élève de Pierre Bourdieu, Loïc Wacquant enseigne à l’université de Berkeley (Californie). Auteur, entre autres, des " Prisons de la misère ", il travaille depuis plusieurs années sur le ghetto noir américain et sur les politiques pénales aux États-Unis. Mais c’est son expérience dans un club de boxe d’un quartier noir de Chicago qui constitue la matière de son dernier ouvrage, " Corps & âme – Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur ", et l’immersion s’avère passionnante.
Il est peu d’universitaire qu’on imagine s’usant les poings sur un punching-ball, a fortiori dans un club du South Side de Chicago, et montant sur le ring pour participer au principal tournoi amateur de la ville. C’est peu dire que le " profil " de Loïc Wacquant n’est pas courant, et cette impressionnante capacité d’immersion du chercheur dans un univers qui lui est a priori étranger – il n’est pas américain, il est blanc, enseignant et il n’a jamais boxé de sa vie – n’est pas le moindre intérêt de Corps & âme, ouvrage basé sur sa fréquentation assidue, de 1988 à 1991, duWoodlawn Boys Club de Chicago. Un savoir en construction A l’origine, pour Wacquant, la question n’est pas de faire du " Noble Art " un objet d’étude ; s’il s’inscrit dans une salle de boxe, c’est pour en faire " une fenêtre sur le ghetto afin d’observer les stratégies sociales des jeunes du quartier – c’est mon objectif initial. " C’est en rédigeant, en 1989 (16 mois après son entrée au club), un article pour la revue Actes de la recherche en sciences sociales qu’il décide de faire de la pratique de la boxe un objet de recherche à part en tière. Ce " glissement ", si l’on peut dire, est au cœur de Corps & âme : tantdans leur construction, délibérément disparate, que dans leurs conclusions, voulues comme le prélude à des travaux ultérieurs, ces Carnets ne sont pas exactement un " produit fini " mais plutôt les traces d’un savoir " en train de se faire ". Là encore, ce n’est pas le moindre mérite que de mettre en lumière le cheminement d’un travail de recherche. Sur la forme, trois parties complémentaires composent l’ouvrage : la première, " la rue et le ring ", reprend l’article rédigé pour Actes… en 1989 et l’enrichit de données collectées par la suite, sans toucher à sa construction initiale ; les deux suivantes, " une journée au studio 104 " – récit très détaillé de la journée d’un combat important – et " Busy Louie aux Golden Gloves " – " nouvelle sociologique " selon les termes de l’auteur qui narre son propre combat lors du tournoi amateur de Chicago – permettent de comprendre concrètement la façon dont s’agencent et interagissent les divers aspects que le premier volet avait décortiqués. Sur le fonds, dans une double démarche ethnographique et sociologique, Wacquant s’attache (spécialement dans la première partie, la plus analytique) d’une part à décrypter les rapports existant entre la salle de boxe (le gym) et le ghetto, d’autre part, à rendre compte du lent processus d’inculcation de la " pratique du boxeur ". Le rapport du ring à la rue est défini comme une " double relation de symbiose et d’opposition " : l’auteur montre ainsi que s’il s’appuie sur la " culture masculine du courage physique, de l’honneur individuel et de la performance corporelle " de la rue, le gym, lieu clos dont la fréquentation requiert discipline, sens du sacrifice et rigueur " quasi monastique ", s’oppose au ghetto " comme l’ordre au désordre, […] comme la violence contrôlée et constructive […] d’un échange strictement policé et clairement circonscrit à la violence sans rime ni raison des affrontements imprévus et dépouvus de bornes et de sens que symbolise la criminalité des gangs et des trafiquants de drogue ". Les notations liminaires sur le quartier de Woodlawn, les paroles des boxeurs sur le sort de leurs copains d’enfance (" La plupart ils sont en taule ou bien morts et enterrés ") témoignent du statut de " zone de guerre " – plus ou moins larvée – des ghettos noirs, de la misère sociale et culturelle de leur population ; dans le vaste territoire de désolation qui l’entoure, Woodlawn Boys Club est un " Îlot d’ordre et de vertu " qui, outre les fonctions " d’antidote contre la rue " et de " tanière " hors la brutalité du monde, joue également le rôle de " machine à rêves ". La fabrique du boxeur Mais le gym est aussi " usine. Grise, renfermée, rudimentaire, où se fabriquent ces mécaniques de haute précision que sont les boxeurs ". Fort de notes de terrain conséquentes et, surtout, de sa propre expérience, Wacquant dissèque le lent travail de " rééducation complète du corps et de l’esprit " : le fonctionnement de la salle, la pédagogie mise en œuvre, les valeurs activées qui, avec la répétition des gestes, des postures, des simulations de combats (le sparring), conduisent à l’intériorisation d’une " série de dispositions inséparablement mentales et physiques qui, à la longue, font de l’organisme une machine à recevoir des coups de poing, mais une machine intelligente, créatrice, et capable de s’autoréguler ". La description et l’analyse pourraient être arides si on ne sentait à quel point le chercheur est ici physiquement impliqué, s’il n’arrivait à communiquer la sensualité de cet apprentissage – il parle de l’" enivrement sensoriel " éprouvé lors des séances d’entraînement – et à rendre palpable la fascination dont la boxe est l’objet dans le ghetto – sans cacher, par ailleurs, à quel point l’univers pugilistique s’appuie sur une discrimination sexuelle draconienne et véhicule, à ce titre, un " sexisme ordinaire " également en vigueur dans le ghetto et complètement intériorisé (par les deux sexes). A bien des égards, Corps & âme n’est pas " simplement " un ouvrage sur la pratique de la boxe dans le ghetto noir américain, ses mécanismes, ses enjeux, ses particularités ; ce qui en soi justifierait qu’on s’y plonge – en particulier pour les lecteurs français, qui n’ont pas forcément accès à l’abondante littérature américaine sur la question –, tant on y apprend sur l’état de la société étatsunienne et sur la communauté afro-américaine. Au-delà, l’ouvrage participe de la sociologie du sport et, surtout, d’une sociologie du corps où le travail théorique de Pierre Bourdieu, si attaché à explorer la façon dont le monde social façonne les corps autant que les esprits, est remarquablement mis à profit. Mais Corps & âme est aussi le récit d’un travail de conversion : celui qui, de Loïc Wacquant," jeunes graduate des universités d’élite [qui vient se] dévergonder dans ce club de boxe par horreur et lassitude de la routine universitaire et de ses privilèges ", fait " brother Louie ", " The Black FrenchMan ", lié par une " affection indéféctible " à ses camarades de gym. La preuve, envers et contre les grincheux, qu’un chercheur ne perd rien à communiquer ses doutes et à exprimer son empathie lorsqu’il est capable d’un travail aussi rigoureux et passionnant. Autant dire qu’on attend la suite avec impatience. Marine Gérard
Rouge, n°1912,
01/03/2001
L'établi du ring
Loïc Wacquant a fait le chemin inverse de Skouma. Intello, sociologue, il est allé se colleter avec les prolos du ring en 1988, au gymnase de Woodlawn, dans l’un des quartiers noirs de Chicago. Dans une démarche qui rappelle celles de ces étudiants français se faisant embaucher en usine dans les années 70. En trois ans, l’“établi” Wacquant s’est fait peu à peu manger tout cru par son champ expérimental, non sans délice, devenant acteur d’un club devenu sien. Il s’est si sincèrement pris au jeu du ring qu’il a poussé l’intégration jusqu’à disputer un combat amateur officiel, perdu. Ses "carnets de terrain” sont devenus “carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur”, publiés (avec ses photos) sous le titre Corps et âme.
Son chaleureux journal de bord retrace avec précision la vie quotidienne d’une salle de boxe américaine, rythmée d’allégresse et de coups de blues. Il fait surgir de l’ombre et réhabilite ces anonymes, cogneurs ou entraîneurs, mauvais garçons parfois, au grand cœur toujours. L’avenir réel de Wacquant n’étant pas autour du ring, il est retourné, un peu plus riche émotionnellement, à son métier de prof de fac. À Chicago, on boxe toujours contre les coups tordus de la vie, se demandant sans doute parfois ce qu’est devenu ce Français. Michel Chemin
Libération,
31/03/2001
Nicolas Demorand ******* DE LA PART DE L. WACQUANT (UC-Berkeley) A NICOLAS DEMORAND (Inrockuptibles) Cher Nicolas Demorand, Quand vous écrivez une recension sur un livre, prenez quand même la peine de le lire, cela peut aider. Dans votre note sur Corps & âme parue dans Les Inrockuptibles de mars dernier, en 286 mots, je relève pas moins de huit erreurs factuelles évidentes pour qui prend la peine de parcourir l’ouvrage même distraitement, soit plus d’une erreur tous les 35 mots – ce qui donnerait plus de 2 800 erreurs grossières pour un livre de la longueur du mien. o je ne me suis pas inscrit au club de boxe dans le but de pratiquer la boxe mais avec l’idée de rencontrer des jeunes du quartier, comme c’est expliqué dans l’introduction. o Corps & âme n’a pas de ’S’ à âme. o le livre ne rassemble pas des textes écrits à l’époque mais s’appuie sur des textes d’époque récrits, repris et amplifiés (3 fois la longueur), comme c’est expliqué aux pages 11-12. o ce n’est pas une expérience d’ "observation participante" mais, justement, de "participation observante" (p. 11). o je n’utilise nulle par le concept d’"interaction de face à face". o ce n’est pas "une fois les gants au placard" que j’ai voulu appréhender la boxe comme "une fenêtre sur le ghetto" mais l’inverse : c’est pour me donner cette fenêtre que j’ai mis les gants (p. 12-13). o le club de boxe n’est en rien un "lieu de défoulement" (pp. 56-60). o je n’étais pas poids plume mais super-léger (149 livres). J’espère que les autres articles qui paraissent dans votre revue, sous votre plume ou celle de vos collègues, sont moins "superlégers" que celui-ci. LW Les Inrockuptibles,
03/2001
Le revoilà neuf ans plus tard, désormais professeur à Berkeley, proposant – Corps & âme, biensûr – tous les tenants et aboutissants de cette unique et incroyable audace. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur certes, mais surtout une plongée dans le monde " de la cogne ", loin des clichés cinématographico-littéraires dont on nous rebat les oreilles, loin du strass du boxing business, là où montent en graine les espoirs, où s’entrechoquent les points de vue, là où, surtout, se perpétue la " grise et lancinante routine des entraînements ". Nulle part ailleurs on a mieux lu cet incessant surplace, ces gestes sans cesse recommencés, ces petits riens qui précèdent et introduisent. Wacquant, alias " Brother Louie ", alias " The French Bomber ", a tout noté sur son " carnet de terrain ". Il y a davantage d’informations dans ce livre sur la réalité du sport américain, sur ses enjeux et ses promesses, que dans mille thèses soi-disant exhaustives et savantes. BH
L’Équipe Magazine,
03/2001
Au-delà de l’aventure personnelle, l’expérience indigène est une condition nécessaire à la compréhension de l’art pugilistique, ces "mouvements du corps qui ne peuvent s’appréhender qu’en acte". Cet art mérite d’être compris à la fois pour lui-même et pour ses fonctions sociales dans le ghetto ("vaincre la rue"). En portant à l’extrême la tension entre l’engagement physique violent et le contrôle de soi, cette "science sauvage" exige la discipline ascétique du gym, qui rappelle la dévotion monastique. Etre boxeur, c’est posséder "de façon pratique, par incorporation directe", le savoir sophistiqué qui permet de survivre entre les cordes. Alain Garrigou
Le Monde diplomatique,
03/2001
La sociologie est un sport de combat
Pendant trois ans, le sociologue Loïc Wacquant a pratiqué la boxe dans une salle déglinguée d’un ghetto noir de Chicago. "L’ivresse de l’immersion" – celle du Blanc parmi les Noirs, de l’intello chez les prolos, du crâne d’oeuf au milieu des nez cassés – s’est révélée si féconde qu’à l’instar du poète Cravan, qui avait abandonné le suréalisme pour la boxe, fait de celle-ci le prolongement de celle-là, Wacquant a failli renoncer à sa carrière universitaire pour passer professionnel chez les poids plume. Il a eu raison de n’en rien faire, puisque son retour dans la haute lui a donné le temps de l’accoucher du meilleur livre jamais écrit sur la question. Avec un infini respect pour son club et pour son coach, le vieux DeeDee ("devenu pour moi comme un second père"), l’auteur des Prisons de la misère a su mêler l’étude sociologique et le récit littéraire, dans un croisement de genres qui rend justice aux dimensions tout à fait sociale, charnelle et romanesque de la survie par la baston. Du très grand art, corps et âme.
Olivier Cyran
Charlie Hebdo,
07/02/2001
Spécialiste du ghetto, L. Wacquant est professeur à l’université de Berkeley. Il a publié en 1999, Les prisons de la misère, Raisons d’Agir Nicolas Trigeassou
Librairie le Square,
02/2001
Corps et âme, carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, qui paraît aujourd’hui éditée par la maison marseillaise Agone , présente donc des extraits des notes de terrain consignées au jour le jour à l’époque où Loïc Wacquant venait s’entraîner de trois à six fois par semaine dans le gymnase de Woodlawn dans South Side Chicago. " Trois textes au statut et au style délibérément disparates qui juxtaposent description ethnographique, analyse sociologique et évocation littéraire " précise-t-il en avant-propos. Soit, dans l’ordre, un " écrit de jeunesse " que l’auteur a volontairement laissé en l’état estimant que " les lacunes empiriques et la semi-naïveté analytique de ce texte d’apprenti-sociologue avaient pour contrepartie une fraîcheur ethnographique et une candeur de ton qui pouvaient aider le lecteur à mieux se glisser dans la peau du boxeur ". Un deuxième texte qui détaille une journée de réunion de boxe et le dernier rédigé comme une nouvelle qui raconte le premier combat de Loïc " Busy Louie " Wacquant au plus prestigieux tournoi amateur de Chicago, le Golden Gloves. Son approche de départ d’" observation participante " est en fait devenue comme il le dit lui-même, de la " participation observante " tant il a donné de sa personne, au sens strict du terme. Le jusque-boutisme de la démarche ne peut bien sûr que forcer l’admiration. Mais le récit est passionnant surtout parce qu’il est émouvant, qu’il va bien au-delà du fidèle compte-rendu d’une immersion, fût-elle longue et profonde. Ce qui transpire – c’est le cas de le dire –, c’est à la fois la nature intime et la sincérité de l’investissement. " J’éprouve un tel plaisir à simplement participer que l’observation devient secondaire et franchement, j’en viens à me dire que j’abandonnerai volontiers mes études et mes recherches et tout le reste pour pouvoir rester ici boxer, rester one of the boys. " , note–t-il sur son carnet en août 1990 avant d’ajouter " je sais que c’est complètement dingue et sûrement irréaliste… " Que l’on ne s’y trompe pas, Loïc Wacquant n’a rien d’un sentimental qui aurait abandonné la rigueur du chercheur pour se laisser aller à une sorte d’idéalisation romantique. Simplement, cette expérience théorique s’avère aussi – et parfois avant tout – humaine… Le sociologue/boxeur décrit des liens qui débordent largement le cadre pugilistique, des relations – comme celle pleine de tendresse et de respect pour le vieux coach Dee Dee, devenu un " second père " nourries de la fréquentation de frères de sueur dont il partage aussi largement la vie quotidienne en dehors du gymnase. Si bien que ce livre qui, avec son appareil de notes et ses nombreuses références bibliographiques, a tous les attributs d’un écrit scientifique conserve une dimension totalement physique et sensuelle. Les qualités fictionnelles du récit n’ont pas échappé à un grand éditeur parisien qui, après la lecture de " Busy Louie " aux Golden Gloves paru dans le numéro spécial Écrire le sport de la revue Gulliver de avril-juin 1991, dirigé par Michel Le Bris (dans lequel ce texte cotoyait ceux de Thomas Mc Guane, Cioran, John Irving et Julio Cortazar…) a proposé à Loïc Wacquant de lui faire signer un contrat pour… son roman. Mais en attendant d’assumer une vocation d’écrivain, Loïc Wacquant reste un chercheur en sciences sociales : il termine une anthologie des travaux de Marcel Mauss qui sera publiée aux Presses universitaires de Chicago et un livre théorique dans lequel il livrera une analyse plus approfondie de ses recherches sur le ghetto noir aux États-Unis, intitulé La zone, à paraître en France l’année prochaine. Véronique Rossignol
Livres Hebdo,
15/01/2001
Sociologie du sport
Alliant avec finesse et clarté la sociologie, l’ethnographie et la nouvelle littéraire, Loïc Wacquant nous raconte son voyage initiatique dans le monde de la boxe professionnelle aux États-Unis de 1988 à 1992. En nous invitant à pénétrer dans cet univers particulier, ce livre contribue à une véritable sociologie du corps qui analyse non seulement l’enseignement d’une pratique corporelle (la pédagogie pugilistique) mais aussi les conduites de boxeurs qui se produisent en deçà de la conscience.
Les notes consignees au jour le jour après chaque séance d’entraînement dans le « gym » (salle de boxe et « site stratégique de recherche » ) d’un quartier du ghetto noir de Chicago, les observations et photos réalisées lors de matchs ainsi que les enregistrements d’histoires de vie ont fourni les données empiriques à la base de cette « nouvelle sociologique ». Sa participation observante à l’objet d’étude ainsi que l’amitié accordée par les boxeurs noirs du « gym » lui ont permis d’assimiler totalement les catégories du jugement pugilistique et de décrire les comportements du boxeur dans son « habitat naturel ». Rompant avec le discours moralisateur produit par le regard lointain d’un observateur extérieur placé en surplomb de l’univers étudié, ce livre montre comment le pugiliste « fait sens dès lors qu’on prend la peine de s’en approcher d’assez près pour le saisir avec son corps, en situation quasi expérimentale ». Mais ce texte pose aussi en termes pratiques la question de l’écriture en sciences sociales et de la différence entre le boxeur – objet sociologique – et le héros de roman. En effet, si de nombreux passages racontant des situations vécues par l’auteur et ses amis (les entraîneurs Dee Dee et Eddie, les boxeurs Curtis, Butch, Smithie, Lorenzo, Ashante, Rico, etc.) permettent de mieux illustrer la démonstration sociologique, le romanesque et la fascination que ces hommes exercent sur l’auteur sont toujours à fleur de page Construit autour de trois textes (au statut et au style volontairement disparates) rédigés à différents moments de « I’histoire pugilistique » de l’auteur, I’ouvrage décrit non seulement l’univers de la boxe professionnelle américaine (ses institutions, ses discours, ses rites d’entrâînement, ses matchs…), mais aussi les relations sociales internes au gym, sa hiérarchie, I’ethos et l’habitus pugilistiques, le rapport aux corps et les aspirations des boxeurs noirs issus du ghetto de Chicago. École de moralité (au sens de Durkheim), la salle est une machine à fabriquer l’esprit de discipline, I’attachement au groupe, le respect d’autrui et l’autonomie de la volonté indispensable à l’éclosion de la vocation pugilistique. Comme le dit si bien Lolc Wacquant, elle est « cette forge où se façonne le pugiliste, I’atelier où s’usine ce corps-âme et armure qu’il s’apprête à lancer dans l’affrontement sur le ring, le fourneau où s’entretient la flamme du désir pugilistique et la croyance collective dans le bien-fondé des valeurs indigènes ». Pour l’auteur, le boxeur est bien un « engrenage vivant du corps et de l’esprit » qui fait fi de la frontière entre raison et passion et qui fait éclater l’opposition entre l’action et la représentation. Devenir boxeur, c’est s’approprier, par imprégnation progressive, un ensemble de mécanismes corporels et de schémas mentaux si étroitement imbriqués qu’ils effacent la distinction entre le physique et le spiritud, entre ce qui relève des capacités athlétiques et ce qui tient des facultés morales et de la volonté. Cependant, I’univers clos de la boxe ne peut se comprendre en dehors de son cnvironnement qui lui donne sens. Pour notre sociologue-boxeur, la salle de boxe constitue aussi une « fenêtre » sur le ghetto afin d’observer les stratégies sociales des jeunes du quartier. Le « gym » est un sanctuaire qui protège de l’insécurité du ghetto, qui régule la violence et où l’on peut se soustraire aux misères ordinaires d’une existence trop ordinaire. L’adhésion à une salle de boxe ne prend en effet son sens qu’en regard de la structure de chances de vie offertes – ou refusées – par le système local des instruments de reproduction et de mobilité sociales (école publique, marché du travail déqualifié, activités et réseaux constitutifs de l’économie de prédation de la rue…). La salle offre un lieu de sociabilité protégée où chacun trouve un répit aux pressions de la rue et permet surtout de s’arracher à l’anonymat de masse et de s’attirer l’admiration et l’assentiment de la société locale. Par son apport considérable de données de première main (de premiers poings !) et sa richesse conceptuelle, I’ouvrage de Loïc Wacquant constitue une stimulante analyse qui ouvre maintes perspectives pour qui veut comprendre en profondeur non seulement le « Noble Art » mais aussi tous les métiers et les institutions du corps. William Gasparin
Science et société,
2001
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