Agone Marginales
L'Île des condamnés
Parution : 15/11/2000
ISBN : 2-910846-44-X
312 pages
12 x 21 cm
21.00 euros
Stig Dagerman
L’Île des condamnés
Roman traduit du suédois par Jeanne Gauffin - 4e édition revue et augmentée - Avertissement de l’auteur - Postface de Karl Östergren
Écrit par un jeune homme de vingt-trois ans rêvant d’une humanité solidaire, L’Île des condamnés est l’un des livres qui exprime avec le plus de force le drame d’un monde sans fraternité.
Abandonné par sa mère à la naissance, Stig Dagerman (1923–1954) a grandi chez ses grands-parents, paysans pauvres de la province suédoise de l’Uppland. Il fut salué, dès son premier roman, Le Serpent (1945), comme l’un des plus brillants espoirs de la littérature suédoise contemporaine. Son œuvre littéraire, romans, nouvelles, théâtre et poésie, fut doublée d’écrits journalistiques – dont Automne allemand (Actes Sud, 2004) et La Dictature du chagrin (Agone, 2001) – et d’une vie de militant fervent, engagée dans les rangs de l’anarcho-syndicalisme suédois.
« Puisque nous ne sommes pas seuls au monde, ou tout au moins pas aussi seuls que nous voudrions l’être, nous avons le devoir de maîtriser nos explosions, de laisser les explosions inévitables de notre méchanceté ou de notre bonté paradoxales aller dans la direction approximative du but approximatif. Quant au but, il n’est peut-être pas aussi important de le déterminer avec la précision sadique que l’on trouve dans le système du monde et le destin quand ils s’associent pour déterminer la position de l’homme dans l’espace et dans le temps. Nous devons évidemment nous battre contre les deux, et puisque le plus important est de maintenir la direction juste vers le but peut-être erroné, il nous est nécessaire d’aiguiser notre lucidité pour la rendre coupante comme une lame, pointue comme une flèche, percutante comme un poinçon. C’est grâce à cette lucidité que fonctionne notre conscience qui n’est qu’une transcription idyllique de notre peur, car la peur nous rappelle inlassablement la juste direction, et si nous étouffons notre peur nous perdons la possibilité de nous orienter dans une direction déterminée et nous commettons çà et là une série de stupides explosions privées qui causent les pires dégâts avec un minimum de résultats. C’est pourquoi nous devons entretenir notre peur en nous comme un port toujours libre de glaces qui nous aide à passer l’hiver, et aussi comme le courant sous-marin frémissant sous la surface gelée des fleuves.
Avant d’avoir trouvé ma direction je vivais comme un dynamiteur irresponsable qui se sent coupable mais ne sait pas comment se débarrasser de sa culpabilité ; j’étais comme une bombe vivante prête à éclater d’un instant à l’autre et dont j’ignorais les effets et l’heure d’explosion ; j’allais à la dérive comme une écaille de suie dans un égout.
Ma vie n’a vraiment commencé qu’au moment où nous avons découvert le rocher blanc et où nous nous sommes mis à nous battre au sujet des lions. J’ai trouvé alors une direction vers un but qui était incontestablement inaccessible ; finalement cela n’avait guère d’importance puisque seule la lutte en elle-même et non pas le but signifie quelque chose, et puisque seule la joie du combat vous empêche de sombrer et non pas la joie du but – car la notion de « sombrer » existe même si elle n’a aucune signification concrète : sombrer c’est vivre inconscient et mourir heureux sans avoir lutté dans un but absurde, sombrer c’est mourir calmement et paisiblement sans avoir opposé une absurde résistance à la grande absurdité du monde, sombrer c’est crier : Je serai fidèle à ma soif mais infidèle à toute autre chose ; ou comme quelqu’un d’autre : Je serai fidèle à ma faim mais infidèle à toute autre chose ou comme un troisième : Je serai fidèle à mon sexe mais infidèle à toute autre chose ; ou comme un autre encore : Je serai fidèle à mon obéissance mais infidèle à toute autre chose ; ou comme celui qui dit : Je serai fidèle à ma paralysie mais infidèle à toute autre chose ; ou : Je serai fidèle à mon désir mais infidèle à toute autre chose ; ou encore : Je serai fidèle à mon chagrin mais infidèle à toute autre chose ; ou finalement : Je serai fidèle à ma peur mais infidèle à toute autre chose.
Non, car la seule possibilité est de dire : je serai fidèle à ma direction et fidèle à tout ce qui se trouve en elle : ma peur, ma faim, ma soif, mon désespoir, mon chagrin, mon désir, ma paralysie, mon sexe, ma haine, ma mort. Oui, à l’intérieur de ma direction, je serai si fidèle à ma mort que sans un frisson mais avec une indifférence reconnaissante d’avoir vécu je pourrai marcher sur le sable, entrer lentement dans l’eau et là… »
Revue de presse
- Consulter Dossier Stig Dagerman A contretemps n°12, juin 2003
- Consulter Dagerman et la recherche de la vérité Philippe Geneste L’École émancipée, 10/2002
- Consulter Virginie Büschel Alternative libertaire, n°98, 07-08/2001
- Consulter Isabelle Yaouanc Yahoo ! Actualités Culture , 23/05/2001
Dossier Stig Dagerman
> Lire le dossier en ligne
A contretemps n°12, juin 2003
Retour au sommaire des articles
Dagerman et la recherche de la vérité
L’Île des condamnés est le deuxième roman (1946) d’un jeune écrivain suédois né en 1923, responsable de la rubrique culturelle du journal anarcho-syndicaliste Arbetaren, et collaborateur puis rédacteur d’une revue d’avant-garde littéraire, 40-Tal. Avec Le Serpent paru en 1945, Dagerman avait rencontré un tel succès que ce fut sans difficulté qu’il trouva un contrat avantageux pour son second ouvrage. Une période de grande production, plus de 200 articles et quelque 300 billets quotidiens pour Arbetaren ont accompagné la pré-gestation du livre. L’ouvrage rencontre, lui aussi immédiatement, le succès. Les chroniques se succèdent. S’il reprend le thème essentiel du Serpent, il va beaucoup plus hardiment dans la collecte des peurs et angoisses contemporaines.

Pas d’esthétique sans parti pris historico-politique

Il ne fait pas de doute qu’à cette époque Dagerman, qui laisse tomber quelque peu son travail journalistique, cherche à approfondir dans son écriture cette expérience humaine singulière de la peur. On le sait, face à la peur que procure l’expérience du monde, le sujet peut se réfugier dans la pensée unique, uniformisée, conformée, donc conformiste. C’est l’attitude lâche dont les héros de L’Île des condamnés vont dévoiler les ressorts intimes. Mais le sujet peut, aussi, conjurer la peur par la volonté de continuer à penser – et pour Dagerman, c’est le rôle de la littérature : on passe alors de la peur à l’inquiétude. Il va convoquer deux procès : celui de la souffrance et celui de la faute celui-ci étant traduit par le sentiment de culpabilité qui hante tous les personnages et l’œuvre entière de Dagerman.
La souffrance et la faute se dédoublent dans deux registres, physique et moral, d’exercice. Et le terme de jonction des deux procès est évidemment la mort que le titre affirme déjà comme fin de l’histoire.
Le lieu clos d’une île non géographiquement identifiée, indique l’aspect expérimental du roman soutenu par la tension romanesque de la faute. Pour autant, le roman n’est pas une rénovation du naturalisme. L’auteur plonge dans les rêves. Sa prose se fait poétique et le premier état du manuscrit l’atteste .
L’impact de l’esthétique cinématographique sur l’écriture de Dagerman (notamment Lifeboat de Hitchcock) est aussi évident que celui des avancées d’écriture que proposent les œuvres de Faulkner (qu’il découvre en 1945, notamment Lumière d’août où on retrouve un récit composé de narrations en parallèles), et de Kafka (pensons au traitement du sentiment de culpabilité du héros de La Métamorphose).
Après la Seconde Guerre mondiale, après Auschwitz, la littérature ne doit-elle pas reposer sur une réflexion éthique ? Somme toute, la démission des démocraties européennes face aux prétentions, chaque année plus exorbitantes du nazisme, entre 1933 et 1940, ne pointe-t-elle pas le triomphe de l’absurde qui se nourrit de la méconnaissance de la réalité historico-politique ? N’est-ce pas cette déréalisation (volonté de ne pas voir la réalité et de la dénaturer) à la source de la défaite de ces gouvernements, qui a laissé libre cours à une entreprise aliénante de négation même de l’humain, à des volontés égoïstes et exterministes (terme qui ne s’impose qu’à la génération de l’après-guerre et liée à l’armement nucléaire) ? Face à ce dysfonctionnement de la raison, n’est-ce pas la capacité d’auto-destruction de l’humain, lui-même, qui est à l’œuvre ?
Alors que certains s’interrogent sur ce que peut la littérature après Auschwitz, Dagerman, répond par une œuvre de creusement éthique de ce mal qui ronge les consciences, de ces failles insoupçonnées qui travaillent jusqu’à les torturer, dans le silence du non-dit, les individus. La littérature se fait, d’une certaine façon, expérience du non-dicible, elle se fait salvatrice, en quelque sorte, puisqu’elle crée un espace d’expression pour cette expérience. La littérature est alors bien une arme de conscience d’une humanité qui a pu courir à tombeaux ouverts vers les falaises abruptes de sa négation. L’écrivain se doit d’être engagé s’il veut parvenir à créer cet outil littéraire de conscience.
Cherchant à définir le rôle de l’artiste dans le monde contemporain, Heiner Müller déclarait en 1990 : « La mission des intellectuels est de créer le chaos, de détruire les conceptions organisatrices qui sont toujours illusoires et réduisent l’angle de vue » ; et Alexandre Kluge lui faisait écho : « Des doses infinitésimales de chaos pourraient quand même, peut-être, apporter des lumières. » Et n’est-ce pas ce rôle qui est dévolu à la cruauté chez Dagerman (comme chez Artaud d’ailleurs…) ?

Aujourd’hui, Dagerman écrivain de l’ère des effondrements

Or, à quoi assiste-t-on aujourd’hui ? À une nouvelle ère des écroulements, dont la guerre impérialiste contre l’Afghanistan sous couvert de lutte anti-terroriste signe l’avènement : le mensonge déconcertant – précise expression d’Anton Ciliga – de l’URSS (un socialisme pour longtemps confondu avec une société régie par une dictature bureaucratique) a pris fin, mais le triomphe installé du leurre concerté de l’égalité individuelle pousse au chaos. L’imposture triomphe, le mensonge tu de la plus-value poursuit sa voie planétaire.
On pourrait être tenté de penser que dans cette ère des effondrements, il n’est plus temps de visiter les fissures car les décombres y encombrent les intelligences, y étouffent les mémoires. Mais ce serait ruiner les volontés d’autres formes de vie, ce à quoi, des mouvements sociaux, des organisations minoritaires, comme quelques très rares avant-gardes littéraires (théâtrales surtout) travaillent sourdement.
Ici, le livre de Dagerman, traduit pour la première fois en 1972 dans l’indifférence générale, prend une actualité réelle. Dans une société saturée de pseudo-explications, de justifications pseudo-rationnelles, dans cette société du reality show, la lecture de Dagerman scintille comme remise en question des alliances mentales, des idéologies en vogue, des coalitions de toutes sortes qui enchaînent les esprits. Elle permet d’approcher du fond d’une aventure de fiction, sans messianisme, au creux des êtres de fiction, les sources même du chaos où s’effondre l’humanité. L’Île des condamnés met à l’épreuve le lien de dépendance qui unit les êtres humains, montrant que ce lien, par son essence hiérarchiste exploiteuse (c’est le drame de l’unique marin rescapé du naufrage) n’aboutit qu’au carnage, à l’atomisation. On atteint l’absurde lorsque les personnages rejouent sur eux-mêmes, avec eux-mêmes, la logique des relations hiérarchiques d’autorité, quand une situation de péril, au contraire, pose la solidarité comme unique attitude capable de vaincre leur programmation à mort.
Le livre prône, alors, par son écriture, avec les figures centrales de l’analogie et de la métaphore – figures de l’équivalence, de la correspondance, du lien des sens – un univers d’assemblement où le rêve, l’inconscient conquis gouverneraient loin des consciences aliénées. Dans la marche à l’anéantissement annoncé dès le titre, une allégorie du massacre se lève : tout n’est pas définitif, rien n’est mystère, l’humanité est aussi dans la capacité à interroger ce qui nous échappe et non dans le désir d’élimination qui triomphe pour l’instant. Roman du chaos, L’Île des condamnés est le roman de la vie incapable de ne pas se retourner contre elle-même en un geste emphatique de destruction ; allégorie, il est ce même roman de l’expérience tourmentée des êtres mais qui se tourne avec hardiesse vers une problématisation du monde mortifère du capitalisme. Le totalitarisme vu par Dagerman, est peut-être défini au mieux par l’empire d’emprise des choses du monde (symbolisme du lion ? ) sur les êtres dépossédés de leur volonté de sym-pathie. Il faut lever les fils des malentendus ; or, s’il faut pour cela commencer par ceux mêmes qui nous tissent, la tâche n’est possible – leçon du livre s’il en est une évidente – que par la conscience collective et que si la sympathie ou sentiment social réussit à primer la compétition ou sentiment individualiste.
Dans l’univers laïque de Dagerman, il n’y a pas de haut et de bas, d’élévation ou de descente, il règne l’horizontalité d’une mer sans ride, sans âge d’où seuls les monstres refoulés hors des consciences peuvent surgir. C’est le lézard contraint à la surface de la terre. La métaphore de la reptation, à travers la figure du lézard, évoque la déchéance de l’humain dérouté de son humanisation (et non pas ramené, chu, en animal). L’aliénation avilit les êtres (Jimmie Baz chosifié à cause de son glorieux passé de boxeur est allongé, jambes brisées sur la plage), c’est la fonction des rétrospections par lesquelles on apprend la vie des personnages et on comprend comment ils se retrouvent là, à avoir été dans ce navire qui a fait naufrage.
Mais l’humanité a mal tourné, les individus sont aux abois, chiens serviles de destinées sociales ravagées, parce que trop domestiqués par le monde bourgeois et ses valeurs. C’est un univers humain défait de toute complaisance. En cela, le livre devient insupportable. Et c’est à l’exercice de lecture de le défier. La lecture est une activité inter-humaine. Réussie, elle est une première mise à mal de l’enfermement égoïste, aliénant, des êtres dans leur passé – rebaptisé nature des individus –, en cela qu’elle ouvre chacun à la possibilité d’une expérience de ses limites pour reconquérir un avenir social. Le passé, c’est le monstre marin du roman, il est le totalitarisme des égoïsmes ; l’avenir, rien de lui ne peut être dit, il est ce qu’on en fera, si, déjà, première partie de sa définition, la volonté d’em-pathie s’impose : l’absence de celle-ci dans le roman de Dagerman, entraîne l’inéluctabilité de l’in-humain, soit le mot fin.

À la recherche de la figure de la désaliénation

On peut alors comprendre le choix de la profusion d’images et de métaphores qui suturent la volonté d’écriture de ce livre et en font une exception littéraire encore vivante. Ne s’agit-il pas, en effet, de dé-lire le réel pour faire échec aux effondrements interprétatifs qui accompagnent le monde de pourrissement des consciences ? La dérive métaphorique appelle un autre sens des choses, mais de leur sein même, tout simplement parce qu’on ne s’abstrait pas du réel. Oui, l’humanité est blessée, naufragée parce que ses espoirs sont déchus : au ciel pleurent les étoiles, dans la mer soupire le monstre sanguinaire, sur le rocher la gueule des morts s’impatientent, dans le sable s’enlise un dernier homme et partout des lézards jusqu’au cœur des corps, les lézards morts ou vifs, et qui ricanent du plus profond de leur mémoire d’espèce. La métaphore adressée à un lecteur veut rompre ce silence d’effroi. Elle veut rompre le constat qu’exprimait en ces termes Victor Serge dans un poème de 1938 :

Nous n’avons jamais pensé notre pensée,
cru notre foi,
voulu notre vouloir,
notre seule vérité c’est aujourd’hui le désespoir,
cet aveu d’une déchéance insensée,
cette chute dans le noir
où la foi se renie et se retrouve une suprême fois


Et pour le rompre, elle vise une mise en mouvement, celle d’un dialogue, absent de l’île jusqu’au bout, malgré les efforts de Lucas Egmont : « C’est la danse d’un désir, la danse d’un désir qui hait tout assouvissement, le désir de rien » ; voilà avec quoi la chaîne incessante des métaphores doit nous faire rompre. Dans la situation de fiction, il n’y a pas d’espoir, mais du côté de la lecture, n’y aurait-il pas quelque chose à espérer ? Un lien social à recréer ne pourrait-il pas s’y ressourcer pour rompre avec l’état d’esclavage engendré par l’aliénation généralisée ? La métaphore infinie serait-elle capable de casser la fascination de la négation de l’humain, de sa chosification ? La lecture prouverait-elle la persistance d’une humanisation continuée possible au sein même du crépuscule radieux de l’inhumain ? Quand l’autodestruction s’emballe, sur les cadavres encore fumants des illusions des constructions d’utopies, la profusion métaphorique installe la singularité à partager comme môle de résistance à l’indifférence, à l’indifférenciation, c’est-à-dire à la démission de la pensée donc de l’humanité qui nous fonde . Dit autrement, pour que la négation de l’humain ne triomphe pas par sa version en inhumain, (situation accomplie dans la fiction de L’Île des condamnés, à l’image d’ailleurs de l’histoire), ne faut-il pas rétablir un inter-humain ? Peut-être, d’ailleurs – les spécialistes de l’œuvre de Dagerman en jugeront, est-ce parce que souffle encore dans L’Île des condamnés la dimension politique de la plume de Dagerman que la crise de l’humanisme signifiée par la victoire de l’in-humain trouve une volonté d’en découdre par la lucidité : « Ce que nous devons faire, par suite de l’existence si souvent niée de notre conscience, est […] de nous maintenir autant que possible dans [une] direction […] Et la lucidité, oui, la lucidité, les yeux ouverts qui regardent sans peur notre terrible situation doivent être […] notre seule boussole, une boussole qui crée la direction, car sans boussole il n’y a pas de direction. » (p. 303-304) À l’inverse, sombrer, « c’est vivre inconscient et mourir heureux […] mourir calmement, paisiblement », « sans avoir lutté ».
L’Île des condamnés vit là, dans la brèche, dans la faille et la fissure ouverte entre une fiction désespérée et un acte d’écriture qui en appelle au lecteur pour combattre l’indifférenciation réificatoire des êtres et du monde.
Philippe Geneste
L’École émancipée, 10/2002
Retour au sommaire des articles
Romancier, poète mais aussi militant libertaire, Stig Dagerman est un des écrivains majeurs de la littérature suédoise contemporaine. La traduction de la plupart de ses œuvres depuis une vingtaine d’années permet au public de langue française de le découvrir ou de mieux le connaître.
Né en Suède en 1923, Stig Dagerman, abandonné par sa mère dès la naissance puis par son père obligé de partir en quête de travail, est élevé à la ferme par ses grands-parents. Il fait des études jusqu’au Bac. Il a 18 ans en 1940, lorsqu’il rejoint son père à Stockholm. Il travaille entre autres comme livreur de journaux tout en menant sporadiquement des études à l’université, puis s’engage dans le mouvement anarcho-syndicaliste – à n’en point douter sous l’influence de son père qui, depuis 1916, est un syndicaliste convaincu, délégué de la section Stockholm-Gotland de la SAC : « J’ai grandi dans une maison socialiste et le mot socialisme a depuis mon enfance toujours été pour moi une réalité palpabe ». En 1941, il fait un remplacement au journal Arbetaren – organe principal de l’anarcho-syndicalisme –, en devient le rédacteur culturel de 1942 à 1946, puis de 1950 à sa mort, en 1954. C’est cette même année qu’il rencontre, à la Jeunesse syndicaliste, sa future épouse, Annemarie Gotze, fille de syndicalistes allemands en exil. Cette union lui fera connaître le syndicalisme à l’extérieur des frontières suédoises et les difficultés qu’il rencontre.
L’écriture est, à ses yeux, la seule véritable arme de combat pour affronter la vie. Auteur de poèmes, textes et nouvelles publiés dans divers journaux et revues, sans mentionner les centaines d’articles, de critiques et de recensions, c’est en 1945 qu’il publie son premier roman, Le Serpent, qui suscite l’enthousiasme des critiques et du public, et accélère la rédaction de son second roman, L’Île des condamnés(1946), qualifié de chef-d’œuvre. La reconnaissance du génie est dès lors quasi-unanime et donne le ton du climat littéraire de l’époque : l’angoisse. Durant les sept années que compte sa carrière d’écrivain, Stig Dagerman publie plus d’une dizaine d’œuvres, romans, nouvelles, reportages (notamment sur l’Allemagne et la France), pièces de théâtre et poésie. On n’explique certes pas une œuvre par le suicide de l’auteur. Pourtant, dans celle de Dagerman, le suicide est prégnant symboliquement et/ou consciemment. Très influencé par Kafka et Faulkner, mais tout particulièrement par le premier, il sait utiliser un langage franc, expressif et visionnaire mais aussi une poétique poignante de mélancolie, de désespoir et d’angoisse afin de mettre à nu la société et les rapports entre les hommes, fustiger les petits bourgeois, « les petits chiens » comme il les nomme dans L’Enfant brûlé (1948), dénoncer le pouvoir et l’injustice.
Peu sont ceux qui se sont intéressés à l’aspect syndicaliste dans l’œuvre de Dagerman, préférant par pudeur, omission (?) ou incompatibilité, traiter l’écrivain comme un être psychologiquement blessé, reléguant son suicide au mythe, à la légende. Or, il semble très difficile sinon absurde de dissocier l’homme de l’écrivain. La question s’est donc posée quant au bien-fondé de son engagement anarcho-syndicaliste, étant donné le pessimisme et l’impasse des réflexions de ses personnages. « Il existe un problème ici qui je pense reste non résolu... Beaucoup ont affirmé que l’anarcho-syndicalisme était le port d’attache de Dagerman durant les années 1940. Mais comment peut-on alors expliquer que sa production littéraire n’ait jamais eu l’empreinte de l’optimisme confiant de ce mouvement, jamais laissé entrevoir une solution aux problèmes de société ? » La réponse se trouve peut-être dans l’angoissante dichotomie solitaire/solidaire de L’Île des condamnés, l’impossible fraternité, dans « Le courage de voir l’angoisse en face » ; ou l’impossible liberté ailleurs que dans la mort. Passage à l’acte, donc, dans son garage un jour d’octobre 1954, il avait 31 ans.
Virginie Büschel
Alternative libertaire, n°98, 07-08/2001
Retour au sommaire des articles
Après le naufrage d’un navire, sept survivants échouent sur une île uniquement peuplée de lézards et d’oiseaux. Malgré les apparentes similitudes avec le mythe de Defoe, il ne sera pas question ici de robinsonades et personne ne luttera pour sa survie. Le propos de Dagerman ne se situe pas dans ce champ-là et d’ailleurs dès le départ, l’issue fatale ne fait aucun doute : la réserve d’eau est vidée intentionnellement par l’un des naufragés et à aucun moment ces derniers ne s’organisent pour tenter de trouver de la nourriture.
« Le thème central de mon œuvre est l’angoisse de l’homme moderne face à une conception du monde qui s’écroule […] et je crois qu’une des possibilités de salut consiste à ne pas se laisser vaincre par son angoisse, ni à fuir devant soi-même, mais à affronter le danger les yeux ouverts », écrit Dagerman en 1949, soit trois ans après la parution de L’Île des condamnés. Et c’est effectivement l’axe autour duquel s’enroule le récit. Les cinq hommes et les deux femmes qui ont survécu au naufrage se retrouvent contraints d’affronter leur peur, leur angoisse et leur culpabilité « les yeux ouverts ». Lorsqu’ils se retrouvent sur l’île, par une mécanique bien rodée chacun tente d’abord de reprendre le rôle qu’il jouait « avant ». Mais la mort imprimant sa marque chaque jour un peu plus profondément, les oripeaux des conventions sociales se désagrègent vite. Tous réagissent alors de manière exacerbée et la blessure que chacun cache au fond de lui va peu à peu émerger au travers d’actes – démence, suicide, meurtre… – d’une violence irréversible. Actes dont seul le lecteur aura la clé car personne ne se rapprochera ni ne trouvera de réconfort auprès de ses compagnons d’infortune. S’ils sont condamnés, c’est aussi à prendre toute la mesure de la solitude inhérente à la condition humaine et Dagerman le souligne dans la construction même du livre. En effet, le récit se construit sur une succession de chapitres qui dressent le portrait de tous les survivants mais qui les isolent en même temps de tous les autres. Au fur et à mesure, le sens de chaque geste et de chaque parole s’éclaircit tandis que l’étau se resserre sur le groupe. Le huis-clos de L’Île des condamnés agit comme une force centrifuge. Entraînés dans un tourbillon, les condamnés prennent peu à peu conscience de leur identité mais trop tard. La fuite n’est pas possible et ne le sera jamais plus.

Les éditeurs ont eu la bonne idée d’introduire ce roman par un petit texte de Dagerman, «L’écrivain et la conscience», dans lequel il expose les difficultés de l’écrivain d’allier l’écriture à la conscience sociale.
Isabelle Yaouanc
Yahoo ! Actualités Culture , 23/05/2001
Retour au sommaire des articles
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net