Parution : 20/01/2011
ISBN : 978-2-7489-0137-5 512 pages 14 x 21 cm 32.00 euros |
Alfred Döblin
Les Trois Bonds de Wang Lun
Roman chinois
Préface de Michel Vanoosthuyse
Traduction de l’allemand E.P. Isler, révisée par Lucie Roignant à partir de la dernière édition originale ; transcription pinyin originale établie par Yao Wu Première édition originale Fischer Verlag, 1915 — Première édition française, Rieder/PUF, 1932 « Un léger frémissement envahissait les contrées qui voyaient apparaître les Vraiment Faibles. Leur nom courait à nouveau sur toutes les lèvres depuis des mois. Ils n’avaient pas de maisons ; ils mendiaient le riz et la purée de fèves dont ils avaient besoin, ils aidaient les paysans et les artisans. Ils ne prêchaient pas, ne cherchaient à convertir personne. En vain des littérateurs se mêlaient à eux pour s’efforcer de découvrir dans leurs paroles un dogme religieux. La nuit, la plupart couchaient sous les rochers, dans les forêts immenses, les cavernes. Souvent, des plaintes et des sanglots bruyants s’échappaient de leurs abris. Il venait là de jeunes débauchés avec des filles qu’ils avaient libérées des maisons peintes. On voyait souvent les filles qui comptaient parmi les sœurs les plus vénérées dans d’étranges extases, et on entendait leurs balbutiements incompréhensibles. Beaucoup d’entre eux ne mangeaient pas de viande, ne cueillaient pas de fleurs et semblaient liés d’amitié avec les plantes, les animaux et les pierres. » Paru en pleine Grande Guerre, premier grand roman d’Alfred Döblin, Wang Lun s’empare d’un événement de l’histoire chinoise du XVIIIe siècle : un soulèvement des pauvres contre l’oppression. Accompagnant la grandeur et la décadence d’un fils de pêcheur devenu l’instrument d’une immense révolte populaire, il tourne autour d’une question : est-il fatal que les faibles se servent des armes des forts et s’enferment à leur tour dans la sphère du pouvoir et de la violence ? Alfred Döblin (1878–1957) est né au sein de la bourgeoise juive. Il déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, déclaré inapte au service sur le front, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Le succès, dès sa parution, de Berlin Alexanderplatz (1929), cache une œuvre immense, encore largement méconnue, une situation dont Döblin souffrira lorsqu’en 1945 il revient dans une Allemagne où ce contestataire sans drapeau n’a plus de place et peine désormais à se faire éditer.
Revenant sur Wang Lun, Döblin fournit la clef invisible de la composition de l’œuvre, qui est musicale : « Dans un roman chinois, j’ai commencé par le coup de timbale et le sourd roulement de tambour de la révolution souterraine. Pour des raisons purement formelles, je dirais musicales, le livre commence par le récit d’un seul, récit que je déroule ensuite, et cet homme doit devenir le fil rouge auquel d’autres fils s’agrègent, et c’est ainsi que je regroupe autour de lui des individus, je l’implique dans des actions afin que davantage de personnages se regroupent autour de lui, et ainsi je fais de lui le héros, le moteur de ce mouvement, j’ajoute pour élargir quelques épisodes supplémentaires et j’ai maintenant posé le début de mon livre, pour des raisons purement artistiques. C’est cette volonté de créer du dynamisme et des proportions, une musique architectonique, qui ont exigé et contribué à produire ces personnages, leur rencontre et leur progression caractéristiques. La loi de la forme a proprement créé le contenu, tel qu’il existe concrètement. Mais le thème était : quelqu’un combat en vain la violence sans utiliser la violence, un héros faible, le vraiment faible. » Michel Vanoosthuyse |
||||||||||
![]()
Compte-rendu
Publié en 1915 mais écrit avant la Grande Guerre, cet ample « roman chinois » est le premier chef-d’œuvre de Döblin (1878–1957). Son rythme et sa dimension sociale préfigurent Berlin Alexanderplatz (1929) et les quatre volumes de Novembre 1918 (1937–1950), sans doute la meilleure évocation littéraire de la révolution spartakiste, dont les éditions Agone viennent également de publier la première traduction française intégrale. Döblin se penche ici sur les sources de la révolution chinoise de 1911 qui balaya les Qing mandchous, au terme de maintes révoltes populaires contre cette dynastie détestée. De celle que mena Wang Lun au début des années 1770, Döblin a tiré un récit grandiose, savant sans pédantisme, souvent saisissant, où tantôt s’allient, tantôt se contrebattent millénarisme et fraternité entre gens d’en bas dressés contre les puissants.
Gilles Bounoure
Tout est à nous !,
15/09/2011
Compte-rendu
Avec engagement et méthode, les éditions Agone continuent de publier les textes de Döblin (1878–1957). Ce gros « roman chinois » est le premier récit épique de cet auteur dont la notoriété est souvent limitée à Berlin Alexanderplatz. Achevé en 1913 mais paru en pleine Première Guerre mondiale, il ne tourne plus seulement autour d’un héros, à la différence des petits romans précédents, mais brasse tout un univers. La Chine n’est à vrai dire qu’un prétexte pour Döblin qui ne s’en cache pas. Il s’agit de transposer les problèmes brûlants du moment dans une époque révolue et un monde lointain pour que la distance devienne perspective au lieu de faire écran. Partant d’un soulèvement des pauvres contre l’oppression dans l’histoire chinoise du XVIIIe siècle, Döblin soulève la question de la légitimité de la violence, déjà posée à sa façon par Luther dans la Guerre des Paysans et par Büchner dans La Mort de Danton : faut-il toujours répondre à la violence par la violence au risque de s’enfermer dans le piège que l’on voulait justement combattre et abolir ? Ou faut-il privilégier le spirituel au risque de l’asservissement ? C’est un roman touffu, difficile, empreint d’un souffle et d’une puissance toute expressionniste.
Pierre Deshusses
Le Monde,
24/06/2011
|
|||||||||||


