Parution : 24/10/2011
ISBN : 978-2-7489-0140-5 240 pages 14 x 21 cm 21.00 euros |
Leonhard Frank
À gauche à la place du cœur
Œuvres complètes, volume 1
Traduction de l’allemand par Gérard Brousseau, révisée et actualisée
Préface de Céline Vautrin et Anne-Lise Thomasson Postface de Armin Strohmeyr traduite de l’allemand par Walter Weideli Premier volume des œuvres complètes de Leonhard Frank à paraître aux éditions Agone, ce roman autobiographique témoigne d’un demi-siècle de vie artistique et politique allemande : d’une guerre mondiale à l’autre, de la bohème de Munich au Berlin des Années folles, de l’avant-garde expressionniste au retour de l’exil.
Écrivain, homme de théâtre et de cinéma Leonhard Frank fut toute sa vie un homme révolté. D’origine modeste, l’auteur se confond avec son héros, tour à tour ouvrier, peintre puis écrivain célèbre ; mais en 1933 ses livres sont interdits puis brûlés. Au terme de dix-sept ans d’exil, il rentre dans un pays en ruine pour constater que ceux qui écrivent contre les lâchetés et les trahisons qui ont conduit au nazisme n’ont plus de place. Leonhard Frank (1882–1961) est un écrivain allemand proche de l’expressionnisme, humaniste, pacifiste et antifasciste. Son œuvre est marquée par le refus de l’Allemagne wilhelminienne et de ses valeurs, élevée contre la barbarie de la Première guerre mondiale, la misère, les crises et le chômage de masse des années 1920–1930. Il connaît le succès dès son premier roman La Bande de brigands (1914).
Contraint à l’exil une première fois entre 1915 et 1918, Frank est obligé de fuir à nouveau en 1933 alors que les Nazis brûlent ses livres. Pendant dix-sept ans, Frank passe alors par la Suisse, la France occupée, l’Espagne puis Hollywood et New-York (grâce au réseau de Varian Fry) avant de retrouver sa patrie en ruine. À gauche à la place du cœur retrace sa traversée du siècle. Extraits Le critique le plus connu de Berlin entra au café de l’Ouest. Il avait peigné les extrémités de sa moustache rousse à la verticale, pointées vers les ailes du nez. Il avait la bouche rose. Des applaudissements l’accueillirent ; la veille, il avait publié un nouveau poème guerrier : « Chaque pas un Anglais, chaque coup un Français, chaque cartouche un Russe ! » *** À Berlin, le théâtre était exemplaire. Les concerts symphoniques et l’opéra étaient célèbres à juste raison. Il y avait des éditeurs, des directeurs de galeries et de théâtres téméraires. Les travaux des novateurs les plus échevelés eux-mêmes atteignaient le public. Les jeunes comédiens, toutes les personnes de quelque talent avaient une chance de montrer ce qu’ils savaient faire et dans les revues polémiques exaltées de la jeune génération, on ne respectait rien. La métropole berlinoise était ouverte à l’art nouveau, à la littérature porteuse d’avenir du monde entier. Berlin recevait et donnait. Les nerfs et l’esprit de la ville étaient électriques. La vie même y était électrique. *** Il alluma la petite lampe de bureau, fit un pas en arrière et considéra avec ravissement son lieu de travail calme et coupé du monde. Il s’assit devant la feuille de papier ministre éclairée d’une lumière chaude, devant le roman qu’il portait en lui. Le début, il voulait que ce soit une description du Vieux Pont sur Le Main à Würzbourg, à une minute bien précise : les gens, la lumière, les odeurs, les bruits, les trente cloches de la ville qui appellent à l’office du soir et une section de fantassins pleins de poussière qui traversent le pont. Il voyait et entendait tout ça très distinctement et n’avait qu’à l’écrire de telle façon que le lecteur le voie et l’entende aussi distinctement. Mais l’image intérieure était incomparablement plus nette que ce qu’il était capable de restituer par des mots. En plus, à chaque fois, la phrase se défaisait en un fouillis de mots à partir duquel il fallait tout reconstruire de zéro. *** Jusqu’à une heure avancée de la nuit, ils parlèrent de la guerre et de ses causes. Il n’existait pas de cause qui rendait la guerre inévitable. Il y en avait toujours cent et aucune, au gré des gouvernants. À la phrase cynique « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », on pouvait en opposer une autre : « La guerre est la preuve que la politique n’en était pas une ». En outre, l’histoire montrait que les guerres ne réglaient rien à long terme. Les humains s’étaient accommodés des guerres incessantes parce qu’au long de l’histoire apparaissaient sans cesse de nouvelles causes de conflits. Mais il ne fallait pas s’en accommoder. On devait et on pouvait trouver des moyens de régler les différends. *** En 1934, à Londres, au cours d’un banquet du Pen-Club en l’honneur des écrivains allemands en exil, H.G. Wells fit un exposé sur l’œuvre de Michael qui ne put s’empêcher de penser : « Lui, il peut vivre dans son pays. » Séjournant dans d’autres pays européens, Michael remarqua à des sous-entendus empreints de joie sournoise et à des regrets exprimés sans aménité par des admirateurs d’autrefois que l’écrivain qui n’a plus derrière lui le soutien de son pays, voit sa valeur dégringoler à la bourse de la notoriété comme une action dévaluée. Il accepta ce nouvel état avec résignation, il se retira en lui-même – il était seul. |
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Compte-rendu
« Il faut s’endurcir sans jamais se départir de sa tendresse », cette citation très connue du Che pourrait laisser penser qu’il a lu le roman autobiographique de Leonhard Frank. Expliquant la façon dont il avait élaboré le nom du personnage principal, Michael Vierkant, l’auteur déclarait : « Un équilibre entre tendresse et dureté est nécessaire ». La recherche de cet équilibre est au cœur du parcours de Michael. Issu d’une famille prolétarienne, apprenti serrurier, le jeune homme se tourne peu à peu vers l’art, la peinture d’abord, puis l’écriture, qui lui fait connaître un immense succès populaire. Sa vie durant, il va combiner une profonde sympathie à l’égard d’autrui avec une rigueur inflexible envers ses idées et ses principes. Pendant la première Guerre mondiale par exemple, obligé de fuir l’Allemagne suite à une altercation avec un journaliste, il se réfugie en Suisse où il rédige un recueil de nouvelles intitulé L’homme est bon, une arme contre les mensonges qui justifient la boucherie : « Qu’est-ce que c’est, le champ d’honneur ? Est-ce un honneur d’enfoncer sa baïonnette dans le ventre d’un homme ? […] Qu’est-ce que c’est, l’autel de la patrie ? Un étal de boucherie couvert de sang ! » Malgré la censure, cet ouvrage est un nouveau succès, et sa renommée ne se démentira plus jusqu’à l’arrivée des nazis au pouvoir, où il sera de nouveau contraint à l’exil. Mais la réussite ne lui tourne pas la tête et il reste conscient que cela ne tient pas seulement à ses qualités personnelles : « Il savait pour l’avoir vu qu’il y en a cent qui meurent pour un seul qui va jusqu’à l’accomplissement. Les cent autres, qui ont faim, pensent et luttent à ses côtés, sont le terreau qui lui permettront d’arriver à l’accomplissement. » L’art, ce n’est pas l’éclair de génie d’un individu isolé, baignant dans les espaces éthérés de l’imagination. C’est un processus collectif et surtout un travail, des heures à suer pour trouver le mot juste et toucher le lecteur. Ce roman est donc tout à la fois le portrait d’un écrivain, le tableau du siècle, une réflexion sur la création littéraire et la meilleure introduction qui soit au reste de l’œuvre de Frank, dont les traductions sont annoncées chez le même éditeur. Après Döblin, Kraus, Guillou et Glaser, Agone confirme la grande qualité de sa collection de littérature, parfois méconnue, alors qu’elle relève un véritable défi, avec audace et exigence : nous proposer des livres qui nous fassent battre le cœur – à gauche ! Henri Clément Henri Clément
Tout est à nous !,
février 2012
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