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Lyberagone
L’École des ouvriers
Parution : 15/09/2011
ISBN : 978-2-7489-0144-3
456 pages
12 x 21 cm
25.00 euros
Paul Willis
L’École des ouvriers
Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers
lyber
Julian Mischi & Sylvain Laurens Préface (67 Ko)
Traduction de l’anglais par Bernard Hœpffner
Préface, postface et entretien avec l’auteur par Sylvain Laurens & Julian Mischi

Le rejet du travail scolaire par les « gars » et le sentiment qu’ils « en savent plus » trouvent un écho dans le sentiment très répandu dans la classe ouvrière que la pratique vaut mieux que la théorie : « Un brin de zèle vaut une bibliothèque de diplômes », annonce un grand placard placé dans l’atelier. L’aptitude pratique vient toujours en premier et a statut de condition préalable à toute autre forme de savoir. Alors que la culture petite-bourgeoise considère les diplômes comme un moyen de moduler vers le haut la gamme des choix offerts à un individu, du point de vue de la classe ouvrière, si le savoir ne se justifie pas, il faut le rejeter.

Au travers d’une enquête (classique de la sociologie du monde ouvrier) menée dans un collège anglais fréquenté essentiellement par des enfants d’ouvriers, le sociologue Paul Willis analyse comment ils en viennent à accepter, après leurs parents, des positions relativement dominées dans le monde du travail. De l’école à l’usine, ce livre rend compte de la façon dont, en désorganisant l’encadrement scolaire, en s’opposant aux « fayots », ils privilégient la sortie du système scolaire, confirmant le fait que l’école ne leur promet aucun avenir professionnel en dehors du travail manuel.

Sociologue et ethnographe britannique rattaché au courant des cultural studies, Paul Willis enseigne la sociologie à l’Université de Princeton (USA).

Pendant la projection de films en classe, ils nouent les fils du projecteur en nœuds impossibles à défaire, ils projettent des formes animales ou obscènes sur l’écran avec leurs doigts, poussent et piquent les « fayots » dans le dos sans raison. Tandis qu’ils se promènent dans le parc près de l’école pendant la pause déjeuner, ils mettent en marche la dynamo sur le vélo du gardien du parc : « Ça va le freiner un peu, le con. » Ils poussent et tirent tout ce qui est détaché ou transportable, vident les poubelles et dégradent les panneaux. Quand elle a l’air non protégée, la propriété privée est également une cible :

[Lors d’une discussion de groupe]

Pete — Les portails !
Joey — Les portails c’est la dernière blague. On échange les portails. On prend un portail, on le soulève, on le met chez quelqu’un d’autre.
Bill — Voilà ce qu’on a fait. On allait au bowling, vous savez, là-bas près de Brompton Road, il y avait une maison à vendre. On a enlevé le panneau « À Vendre » d’une porte, on l’a mis sur la porte d’à côté, et puis on a pris le panier de bouteilles de lait devant une porte et on l’a mis devant l’autre, […] on a pris une sorte de jardinière sur pattes sous un porche et on l’a mise à côté. On échange pleins de trucs.
Spanksy — Et les poubelles ! [Rires.]… Tous les soirs, on va dans un jardin, on prend un nain, et à la fin y avait un nain, un cadran solaire, un pont, un nain pêcheur, tout ça dans un seul jardin, et y a ce grand cadran solaire au bout de la rue. Lui, il en a pris une extrémité, moi l’autre, et on l’a emporté jusqu’au bout et on l’a mis là-bas. […]

Les visites extérieures organisées par l’école sont un cauchemar pour les enseignants. Par exemple, la visite au musée. Un signe de mauvaise augure : les banquettes arrière du car sont laissées vides pour « les gars » qui arrivent en retard. Il y a bientôt un voile de fumée bleue à l’arrière du car bien qu’aucune cigarette ne soit visible. Quand le car sera ramené, le gérant s’apercevra que tous les sièges arrière ont été défigurés avec des noms et des gribouillages à l’encre indélébile. Le principal envoie le jour suivant les coupables nettoyer le car au garage « afin de protéger la réputation de l’établissement ».
Au musée, « les gars » sont pareils à une invasion de sauterelles dévorantes qui souillent toute la pompe et la dignité du lieu. Dans une reconstruction de pharmacie victorienne où est indiqué clairement et sans ambiguïté, « Interdiction de toucher », « les gars » tripotent, manipulent, poussent, tirent, essayent, et abîment tout ce qu’ils peuvent. « Les gars » s’emparent de poignées de bonbons contre la toux dans de grands bocaux sur le comptoir, ils s’asseyent sur les chaises à haut dossier et se balancent dessus « pour voir si elles sont solides ».
Une maquette de village miniature est encerclée et quinze dos la dissimulent aux regards du gardien qui, pour une fois, est attentif. Spanksy dit avec une inquiétude feinte : « Oh, regardez, le tram a eu un accident » tout en le renversant d’une chiquenaude, et Joe s’empare d’une des figurines soigneusement fabriquées et mises en place : « J’ai kidnappé un des citoyens ! »
[…] Le lendemain, de retour à l’école, on appelle « les gars » dans le bureau du principal parce que l’agence de cars vient d’appeler, mais devant la porte du bureau ils n’arrivent pas à se décider sur quel délit ils vont « se faire sonner les cloches cette fois » ; « Ptèt que c’est les bonbons pour la toux », « Ptèt que c’est les chansons dans le car », « Ptèt que c’est pasqu’on a été boire », « Ptèt que c’est pour avoir foutu le feu dans l’herbe du parc », « Ptèt pour avoir dit au gardien d’aller se faire foutre », « Ptèt que c’est ce qu’on a fait à la maquette». Ils ont été surpris et soulagés d’apprendre que c’était l’encre sur les sièges. Chaque fois qu’un des « gars » est appelé devant le principal, son premier problème est de faire mentalement la liste de toutes les choses pour lesquelles il pourrait être interrogé, et le second problème est de construire une histoire plausible pour toutes. Quand le formel et l’informel se croisent, la culpabilité et le trouble dans son esprit sont bien plus grands que le sentiment aigu de culpabilité dans l’esprit du principal. Il y a souvent une vraie surprise devant la nature triviale et marginale du délit qui a « produit toute cette agitation » — particulièrement du fait de tout cet espace caché qui aurait pu être révélé.

***

La culture d’atelier repose aussi sur la même unité fondamentale d’organisation que la culture anti-école. […] Parmi les ouvriers, cette organisation suppose également des marchandages considérables, une organisation contre « les mouchards » et des « combines ». Il s’agit là de formes culturelles pleinement développées de ce que font « les gars » à l’école.
Le groupe informel dans l’atelier montre la même attitude que « les gars » à l’égard des conformistes et des informateurs. « Récupérer » certaines choses est aussi répandu à l’usine que le vol l’est parmi « les gars », et ceci s’appuie également sur des critères informels implicites. L’ostracisme est la sanction encourue par celui qui ne fait pas ce qu’il faut pour défendre l’intégrité d’un monde dans lequel tout ne reste possible que contre les intrusions permanentes du formel. Voici le père d’un autre des « gars » parlant de l’usine :
Un contremaître est comme, vous savez ce que je veux dire, ils essayent de grimper, ils veulent s’élever. Ils vous trancheraient la gorge pour y parvenir. Y a des gens comme ça à l’usine. Naturellement ils en prennent plein la gueule de la part des ouvriers, ils essayent tous les trucs possibles. Vous voyez ce que je veux dire, ils aiment pas voir quelqu’un ramper. […] Bon, au lieu de prendre une paire de lunettes [au magasin] Jim il en a pris deux, vous comprenez, et deux masques et environ six paires de gants. Naturellement, ce Martin le surveillait et en fait deux jours après on apprend qu’il l’avait dit au contremaître, voilà. Il a fait venir, Jim, au bureau pour ça, le contremaître, et, […] eh bien, sa vie, elle valait plus la peine d’être vécue, pas vrai ? Dites, personne lui parle, ils lui donneraient même pas du feu, personne lui donnerait du feu pour une clope et tout… Eh bien, il le refera plus, il le refera plus. Vous comprenez, il met la bouilloire, sur le poêle un matin, alors ils la font tomber, pas vrai, vous savez, tout l’eau se renverse, ils la remplissent de sable, ce genre de choses, […] s’il va voir le chef, « Quelqu’un a renversé ma bouilloire », ou, euh, « Ils ont mis du sable dans ma tasse », et tout ce genre d’histoires, « C’est qui, alors ? » « Je sais pas qui c’est. » Il saura jamais qui c’est.
La forme particulière de langage et d’humour, très développé et intimidant, que l’on entend à l’atelier rappelle aussi énormément la culture anti-école. De nombreux échanges à l’atelier ne sont pas sérieux et ne concernent pas le travail. Il s’agit de blagues, de « mises en boîte », de « canulars » ou d’« asticotage ». Il faut un vrai talent pour utiliser ce langage avec aisance : identifier les moments où on vous « met en boîte » et avoir les réponses appropriées toutes prêtes afin d’éviter d’autres asticotages.
Ce badinage est nécessairement difficile à enregistrer sur bande ou à transposer, mais l’ambiance très spécifique qu’il apporte aux échanges à l’atelier est généralement reconnue par tous ceux qui en font partie et, dans une certaine mesure, recréée quand ils en parlent. […] Ces blagues sont vigoureuses, acérées, parfois cruelles, et elles touchent souvent aux principes importants de la culture tels que la désorganisation de la production ou la subversion de l’autorité et du prestige du chef.

Revue de presse
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter Compte-rendu Maud Navarre Dissidences, 02/02/12
- Consulter Compte-rendu Yann Buxcel Librairie Basta (Suisse), 19/12/11
- Consulter Debout les autodamnés d'Angleterre Geoffroy de Lagasnerie Libération, 24/11/11
- Consulter L'école des héritières-ers Thierry Bornand Pages de gauche n°105, novembre 2011
- Consulter Compte-rendu Revue Formation Emploi, octobre-décembre 2011
- Consulter Compte-rendu Ludivine Balland Liens socio, octobre 2011
- Consulter Les ouvriers et l'école, la mauvaise conduite en maraude… Joël Jegouzo Blog de Joël Jegouzo, 27/09/11
SUR LES ONDES

Fréquence Paris Plurielle – Présentation du livre par Julian Mischi, directeur de collection (samedi 1er octobre 2011, 17h)

Radio libertaire – « Chroniques syndicales » présentation du livre par Julian Mischi, directeur de collection, invité de Marie Christine Rojas Guerra (samedi 29 octobre 2011, 11h30)

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Compte-rendu

Il aura fallu attendre plus de quarante ans pour que Learning to Labor de Paul Willis publié pour la première fois en 1977 soit traduit en français, dans le cadre de la création d’une nouvelle collection intitulée « L’ordre des choses » aux éditions Agone. S’inscrivant dans la droite lignée des Cultural Studies anglo-saxonnes qui naissent dès les années 1960, Paul Willis propose de répondre au paradoxe de la reproduction sociale : comment les enfants d’ouvriers en viennent-ils à accepter des emplois d’ouvriers ? Les explications macrostructurelles jugées trop mécaniques et déterministes sont laissées de côté au privilège d’une démarche compréhensive du processus de la reproduction sociale à partir d’une enquête ethnographique. C’est ainsi que Paul Willis passe dix-huit mois dans un lycée d’une conurbation de plusieurs millions d’habitants, bastion historique de l’industrie, anonymisées sous l’appellation d’ « Hammertown ». Il y étudie les « gars », ces enfants d’ouvriers qui refusent les principes du système scolaire.

L’ouvrage s’organise en deux parties dont la première est une description de la culture anti-école développée par le groupe informel des « gars ». Menée de manière fine et précise, on y découvre les multiples frasques auxquelles se livrent ces enfants d’ouvriers afin de manifester leur opposition au système scolaire. L’investissement scolaire est réduit à sa portion la plus congrue. Par exemple, les « gars » se lancent des paris pour savoir lequel d’entre eux réussira à ne rendre que des copies blanches au cours du trimestre. Le défi des autorités est constant dans l’objectif de rendre le passage obligé par les bancs de l’école plus amusant, pour faire passer le temps un peu plus vite en quelque sorte. La culture anti-école se caractérise également par des comportements virils, machistes et racistes (bagarres, consommation d’alcool, de cigarettes, de filles, stigmatisation des populations immigrées). Elle est construite par opposition aux comportements des « fayots », les bons élèves qui espèrent pouvoir tirer de leur investissement scolaire des diplômes garantissant des équivalences dans le milieu professionnel. Les « gars » ne mangent pas de ce pain pour leur part. Ils considèrent au contraire que l’école ne leur apporte rien en matière professionnelle, l’essentiel étant de faire preuve de courage et de bonne volonté pour se faire recruter par un futur employeur. Cette culture anti-école n’est pas sans partager un certain nombre de points communs avec la culture de l’atelier, celle qui se développe parmi les ouvriers (valorisation du travail manuel et de la force de travail, virilité,…).

Néanmoins, les représentations développées par les enfants d’ouvriers ne constituent pas qu’un simple calque de celles manifestées par leurs parents. La reproduction sociale n’est pas mécanique. Elle s’opère à travers un double processus de pénétration et de limitation. Telle est la thèse défendue par Paul Willis dans la seconde partie de son ouvrage dont l’objectif est d’expliquer l’émergence de la culture anti-école. L’auteur montre que cette dynamique sociale développée par certains enfants d’ouvriers n’est pas une simple réaction de survie face à leur domination. C’est une véritable création, à partir des héritages de la culture ouvrière. Elle est potentiellement subversive car elle remet en question les paradigmes pédagogiques. Plus globalement, elle révèle le caractère illusoire des promesses du système scolaire. La culture ouvrière pénètre ainsi la culture anti-école, tout en étant retravaillée et adaptée au système scolaire.

Pour autant, sa capacité subversive est limitée par des facteurs tant externes (ceux découlant du système scolaire) qu’internes à la culture développée par les « gars ». Ainsi, si ces derniers refusent l’école, ils s’imprègnent néanmoins de quelques uns de ses traits culturels, à l’instar de l’individualisme. Ceci a pour conséquence directe de limiter toute entreprise collective de subversion. De plus, la culture anti-école, en valorisant le travail manuel au détriment du travail intellectuel, contribue à faire accepter plus facilement le travail ouvrier et par là-même la subordination des « gars » dans le milieu professionnel. Combiné au sexisme et au racisme, le travail manuel apparaît en effet comme étant le plus valorisant, celui qui permet d’exprimer sa supériorité face à ces autres catégories de la population. Par exemple, les « fayots » qui recherchent le travail intellectuel sont accusés d’être « efféminés ». Le stigmate du travail manuel s’en trouve ainsi retourné temporairement, avant que les « gars » ne perdent leurs illusions sur ce type de travail après avoir accompli quelques pas dans la vie active.

Il serait illusoire de résumer en quelques lignes le système interprétatif que développe de Paul Willis de la culture anti-école au cours des quelques trois cents pages de son ouvrage. Malgré quelques passages jargonneux liés aux débats marxistes de l’époque, on notera l’intérêt que représente l’étude du point de vue méthodologique et théorique. Learning to Labor est en effet la porte d’entrée de Willis pour une approche empirique génératrice de théorie et non pas simple illustration d’une théorie conçue a priori. C’est dans cette perspective que travaillera le chercheur par la suite. L’étude présente également le mérite de décloisonner les appréhensions classiques à l’époque de la reproduction sociale qui tendent à analyser séparément le système scolaire et le système productif. Dans l’étude de Willis, la plupart des espaces sociaux (école, travail, famille, groupes informels) contribuent à produire des formes culturelles innovantes, s’inspirant de l’héritage familial, mais limitées par le système scolaire. Enfin, l’ouvrage est également une contribution à l’étude de la reproduction sociale « par en bas », c’est-à-dire s’intéressant non pas aux idéologies dominantes mais plutôt aux productions culturelles subalternes. De ce point de vue, la conceptualisation de la reproduction sociale telle que l’opère Willis pourrait trouver d’autres applications auprès de populations se trouvant, comme les « gars », dans une position dominée, à l’instar des femmes par exemple.

Lire l’article sur le site de Dissidences

Maud Navarre
Dissidences, 02/02/12
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Compte-rendu

La différence entre un écrivain et un non-écrivain est que le premier abandonne la vaisselle qu’il était en train de faire pour se précipiter sur son clavier afin de noter de toute urgence les idées qui lui sont passées par la tête et lui semblent dignes de rendre compte de la réalité qu’il est soucieux de décrire. Alors que le second termine d’abord sa vaisselle, puis, ayant perdu en route tous ces mots qui lui semblaient sur le moment si précieux, s’attèle ensuite à retrouver dans sa mémoire quelque succédané qui pourrait faire l’affaire. La différence entre un intellectuel et un non-intellectuel est que le premier prend des notes en lisant un livre dont il parlera ensuite et construit sa présentation à la façon d’un travail. Le second au contraire le lit comme un dilettante et recherche ensuite dans sa mémoire ce qui l’a frappé pour tenter de le restituer en en oubliant la moitié.

C’est bien sûr à partir de ces secondes positions que j’aimerais conseiller le livre de Paul Willis. En tant que libraire également, et de ce point de vue se pose à moi la question : où le classer ? Dans quel rayon ? En Sociologie bien sûr, car c’en est, et de la très bonne. Mais aussi en Critique sociale, parce que c’en est de la meilleure sorte. On fera l’hypothèse que ces deux qualités se renforcent dans le cas présent.

En effet, il semble aller de soi pour Willis, lorsqu’il écrit ce livre dans la seconde moitié des années 1970, que la société qu’il étudie est avant toute autre chose une société de classes ; il ne semble pas moins aller de soi, alors, que ce simple fait condamne déjà cette société à ses yeux. Le choix de son objet d’étude – une partie de la jeunesse ouvrière d’une ville anglaise au moment de sa transition entre école et travail – ainsi que l’approche à la fois scientifique et radicale dans son analyse confirment la difficulté pour le libraire de choisir entre les deux rayons.

Publié aujourd’hui pour la première fois en français par Agone, ce livre a pour effet de faire paraître bien fade une partie de la production sociologique actuelle. Notamment par la centralité qu’il donne au concept de « force de travail ». L’ancrage indéniablement marxien de ce concept n’empêche pas Willis d’innover et de complexifier l’approche de son objet, qui est en l’occurrence une culture particulière, celle qu’il appelle « culture anti-école » et que développent une partie des jeunes fils d’ouvriers qui deviendront ouvriers à leur tour. Le niveau culturel, pour l’auteur, et en cela il s’oppose au réductionnisme économiste d’un marxisme un peu vulgaire, possède donc une relative autonomie.

C’est ce qui permet de dire que la reproduction de l’ordre social inégalitaire que nous connaissons passe également par l’intérieur, la subjectivité et les choix de ses victimes. La culture anti-école possède en effet une ambivalence qui fait d’elle à la fois, de façon difficilement dissoluble, une forme de résistance et une forme d’acceptation. Par la conscience qui y émerge de l’équivalence de tous les boulots manuels qui leur seront proposés et par l’instrumentalisme que les « gars » opposent donc au travail, cette culture – issue de la culture d’atelier et en phase avec elle – leur permet une certaine dose de prise de conscience que les « fayots » n’ont pas tant ils sont pris dans l’idéologie individualiste diffusée par l’école. Mais par le sexisme et l’anti-intellectualisme qui l’imprègnent et leur font valoriser le travail manuel (et les retours matériels et symboliques qui sont liés à leur entrée précoce sur le marché du travail) comme mise en œuvre – virile – de leur force de travail et entrée dans « la vraie vie », cette culture les conduit dans un « piège » qui se referme au moment où il leur est trop tard pour s’en tirer : ils se rendent bientôt compte qu’il leur faudra passer le reste de leurs jours dans un travail qui, une fois passés les charmes du début, n’offre pas vraiment de sens.

L’auteur possède une double vertu plutôt rare de nos jours : d’une part, il garde constamment à l’esprit, et dans son langage, le soucis intime de décrire la société de classes sans se priver de la critiquer radicalement (sans rupture théorique !), en n’hésitant pas à suggérer que la seule vraie solution serait son dépassement pur et simple et en tentant notamment de déceler dans la culture anti-école les éléments de radicalité positive qui s’y trouvent ; mais, d’autre part, il montre le soucis symétrique de ne pas tomber dans un romantisme qui consisterait à encourager unilatéralement cette culture, y compris certains éléments parfois intolérables qui s’y trouvent, en refoulant purement et simplement la conscience de ses réelles limitations et contradictions.

Il en vient dans ses conclusions à présenter quelques pistes au niveau éducatif, qui sont, pour une fois dans ce genre d’exercice propositionnel que pratiquent couramment les sociologues, non dénuées d’intérêt, voire de radicalité ; en soulignant cependant que leur domaine est limité et que ces limites sont dues aux structures profondes de la société. Souligner les limites de l’action sans se condamner au fatalisme et à l’inaction, c’est une des difficultés de la vie et de la politique… et c’est sans doute l’un des traits les plus stimulants de ce livre qui montre ainsi la qualité de compréhension de son objet que le sociologue a atteint par son travail ethnographique et analytique :

« Refuser le défi du quotidien – au nom de la mainmise rétrospective de la contrainte structurelle – revient à nier la marche de la vie et de la société elles-mêmes. L’échec est alors théorique tout autant que politique. C’est la dialectique de la reproduction qui s’en trouve niée. La tension nécessaire entre les actions à court terme menées avec bonne volonté en fonction de règles générales sur “la bonne marche à suivre” et leurs résultats imprévisibles à long terme est un trait habituel de la vie de l’ensemble des agents sociaux : c’est ce que tous les pères et toutes les mères apprennent à faire tous les jours. Il n’y a aucune raison que nous ne puissions pas demander à ceux dont le travail touche au social et à l’assistance d’agir sous la contrainte de la tension et de l’ironie des liens entre ces deux niveaux de leur activité.

» L’ensemble de cette enquête a montré à la fois le degré d’efficacité et le degré de non-correspondance (vis-à-vis des structures) du niveau culturel. Cela signifie qu’il existe un peu d’espace pour l’action au niveau culturel, et qu’il est certainement possible d’exposer avec d’avantage de clarté aux membres d’une culture ce que celle-ci leur “dit” au sujet de leur localisation structurelle et sociale. Il est possible au moins de mettre à nu les illusions portées par les idéologies plus ou moins officielles. De même qu’il est possible de suivre une approche qui, sans insulter ni ignorer la classe ouvrière, reste consciente de l’importance – et non de l’inéluctabilité – des facteurs structurels. » (pp. 314–315)

Yann Buxcel
Librairie Basta (Suisse), 19/12/11
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Debout les autodamnés d'Angleterre

Les contradictions de la culture ouvrière à travers l’étude pionnière de Paul Willis

Le risque est grand, quand on dit d’un livre « c’est un classique », de le renvoyer au passé, et de perdre par là même de vue son actualité, le caractère intact de sa puissance subversive, sa capacité à nourrir la réflexion contemporaine. Tel est le sentiment que l’on éprouve à la lecture de l’École des ouvriers de Paul Willis, paru en Angleterre en 1977, avec lequel les éditions Agone inaugurent une collection intitulée « L’ordre des choses ». Certes, cet ouvrage compte, d’abord, comme l’un des textes phares des cultural studies, ce courant de pensée né au Royaume-Uni dans les années 60 sous l’impulsion d’auteurs comme Richard Hoggart, Raymond Williams ou encore Stuart Hall, et dont les travaux suscitent un engouement croissant en France depuis une dizaine d’années. L’objectif de ces chercheurs ? Étudier les « styles de vie » des milieux populaires, saisir leurs rapports à l’école, aux médias, à la littérature, au cinéma, à la culture dominante ou la culture de masse. Fidèle à cette inspiration, Willis a mené sa célèbre enquête ethnographique dans une cité industrielle anglaise, à laquelle il a donné le nom de Hammertown. Pendant plus de deux ans, il a suivi une quinzaine de fils d’ouvriers. Il les a observés dans leur collège, puis au travail (ils ont quitté l’école à 16 ans). Il les a accompagnés au pub, au sport, a conduit des entretiens approfondis avec eux, ainsi qu’avec leur entourage. Il en ressort un portrait riche et émouvant de la vie quotidienne des adolescents de la classe ouvrière.

« Chochottes ». Mais la force de cet ouvrage est de ne pas se limiter à une enquête descriptive. Willis a le souci constant de l’exigence théorique. Il fait de son investigation le point de départ d’une méditation sur l’une des interrogations majeures des sciences sociales : la logique de la reproduction sociale. Pourquoi les inégalités de classe se perpétuent-elles si aisément ? Pour quelles raisons « les enfants de bourgeois obtiennent-ils des boulots de bourgeois » et « les enfants de la classe ouvrière des boulots d’ouvriers » ? Et Willis de montrer comment, contrairement à ce que l’on pourrait s’imaginer, les mécanismes de l’élimination et de la relégation scolaires ne sont pas vécus par ceux qui en sont victimes comme une violence, une contrainte, une exclusion. Ils sont éprouvés sur le mode du « choix », de l’« affirmation » – voire comme une « forme de résistance ». Domine en effet, dans les classes populaires, une « culture anti-école ». Les garçons construisent et affirment leur identité dans le cadre d’un rejet du « travail intellectuel », de la valeur des diplômes et de la connaissance. Tout ceci est associé au féminin, aux « chochottes », aux « fayots ». Ce refus de l’attitude scolaire les conduit à s’opposer activement à l’autorité des professeurs : bavardage, chahut, absentéisme. À l’inverse, leur obsession de la masculinité les amène à valoriser la force physique, l’agressivité, le « travail manuel ».

« Don volontaire ». Par conséquent, lorsque, à la fin de leur dernière année de scolarité obligatoire, ces jeunes quittent l’école pour devenir monteurs de pneus, poseurs de moquette, machinistes, plombiers, etc., et obtiennent ainsi des positions comparables à celles de leurs parents, ils ont l’impression d’être libres, d’obéir à leur souhait. Conclusion : il existe un moment dans la culture ouvrière où le « don volontaire de sa force de travail » représente « à la fois » une « élection » et une « insertion dans un système d’exploitation et d’oppression ». Il y a, selon Willis, une participation objective des dominés à leur propre domination : l’acceptation de « rôles subalternes dans le capitalisme mondial » obéit à un processus d’« autodamnation ».

Cette analyse démystificatrice amène Willis à prendre ses distances avec la célébration des « valeurs de la culture populaire ». Elles ne lui semblent subversives qu’en apparence. Elles agissent plutôt dans le sens d’une perpétuation du système des classes. D’autre part, Willis souligne à quel point cette culture est imprégnée par un racisme et un sexisme virulents – qui peuvent fort bien servir des « interprétations réactionnaires ou fascistes » de la réalité : une politique progressiste et émancipatrice ne saurait dès lors faire l’économie, aussi, d’un examen critique de la culture ouvrière. À l’heure où un marxisme sommaire opère un retour en force dans l’espace public, ce livre pourrait devenir un élément majeur dans le renouveau d’une pensée de gauche.

Geoffroy de Lagasnerie
Libération, 24/11/11
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L'école des héritières-ers
Le thème de la reproduction de l’ordre social au sein de l’école n’est pas nouveau. Dans les années 1960, les travaux sociologiques de P. Bourdieu et J.-C. Passeron ont en effet montré que la réussite scolaire dépendait essentiellement d’un capital culturel hérité hors de l’institution scolaire. Or, comme les valeurs véhiculées par l’école (la compétition, la méritocratie, l’individualisme, l’autorité) correspondent, par un curieux hasard, aux valeurs bourgeoises, les enfants éduqués dans cet esprit ont «naturellement» plus de chances de prospérer à l’école et d’obtenir ainsi des emplois au sommet de la hiérarchie sociale. Ce faisant, ces études laissaient entendre que les enfants des classes populaires subissaient passivement l’exclusion scolaire dont ils-elles étaient victimes.
Le livre du sociologue anglais Paul Willis, publié en anglais une première fois en 1977 et enfin traduit en français, vient combler cette faiblesse. Dans une enquête de terrain menée durant les années 1970 au sein d’un collège d’une ville ouvrière anglaise, située dans la région industrielle des Midlands, l’auteur montre en effet comment des enfants d’ouvrières-ers en viennent, progressivement, à «choisir» des professions socialement dévalorisées. Loin d’être simplement écartés par l’institution scolaire, les «gars» (surnom que se donnent les membres du groupe entre eux) participent en fait activement à leur exclusion, en se constituant une culture propre et proprement anti-scolaire.
En particulier, les «gars» rejettent à la fois toutes les formes d’autorité, l’idéologie méritocratique et la hiérarchie fondée sur la distinction entre intellectuelles et manuel-le-s, comme autant de valeurs assimilées à l’ordre bourgeois. A l’inverse, ils valorisent le travail manuel et la solidarité (ce qui explique leur haine des fayots). Ces comportements antiscolaires, comme le fait remarquer Paul Willis, s’apparentent en réalité au monde du travail ouvrier et particulièrement à la culture d’atelier.
Ce livre rappelle ainsi qu’il faut se défaire du mythe selon lequel la réussite scolaire relèverait à la fois de la volonté propre des individus et/ou de leurs capacités intellectuelles; celle-ci est en effet intimement liée à l’environnement familial et aux situations économiques et sociales des individus.
Aussi, face au cercle de la reproduction sociale, il existe deux postures. Soit on essaie de donner une chance égale à chacune et chacun de «réussir», soit on abandonne tout principe qui fonde la hiérarchie sociale. La première solution reproduit à l’infini de l’inégalité, la seconde s’efforce de penser l’émancipation de toutes et de tous en posant l’égalité comme un préalable et non comme une finalité. A nous de choisir.
Thierry Bornand
Pages de gauche n°105, novembre 2011
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Compte-rendu

Le refus de la connaissance scolaire par les fils d’ouvriers et le sentiment qu’ils « en savent plus » font écho à l’idée très répandue dans les classes populaires de la supériorité de la pratique : « Un brin de zèle vaut une bibliothèque de diplômes », annonce un grand placard placé dans l’atelier. L’aptitude pratique vient toujours en premier ; elle est préalable à toute autre forme de savoir. Alors que le petit-bourgeois considère les diplômes comme un moyen d’accroître les choix qui s’offrent à lui, du point de vue de la classe ouvrière, si le savoir ne se justifie pas, il faut le rejeter. De l’école à l’usine, ce livre rend compte de la façon dont, en désorganisant l’encadrement scolaire, en s’opposant aux « fayots », « les gars » privilégient leur sortie du système scolaire, anticipant le fait que l’école ne leur promet aucun avenir collectif en dehors du travail manuel. Ce classique de la sociologie du monde ouvrier est suivi d’un entretien avec l’auteur, réalisé en 2011, et d’une postface de Sylvain Laurens et Julian Mischi.

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Revue Formation Emploi, octobre-décembre 2011
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Compte-rendu

« The deadliest domination comes through the domination of trivia », Paul Willis, Profane Culture, 1978 (p. 3)

Publié pour la première fois en 1977 et traduit depuis dans plusieurs langues, l’ouvrage aujourd’hui classique de Paul Willis Learning to labour est désormais accessible intégralement en français, chez Agone1, après une première synthèse publiée dans les Actes de la recherche en sciences sociales en 19782.

C’est après une thèse de doctorat sur les « Bikers » et les « Hippies »3 que Paul Willis oriente ses recherches sur les formes culturelles quotidiennes de la classe ouvrière dans les Midlands, sa région natale. Il met en évidence la façon dont elles s’inscrivent dans des processus de reproduction routiniers, zone grise où s’articulent presque harmonieusement domination et résistance. Le constat de départ pourrait être résumé ainsi : « La difficulté, lorsqu’on tente d’expliquer pourquoi les enfants de la classe ouvrière obtiennent des boulots d’ouvriers, est de savoir pourquoi ils se laissent faire » (p. 3).

Paul Willis suit alors pendant dix-huit mois un groupe de jeunes hommes au moment de leur passage de l’école au travail (et à leur vie adulte). L’analyse de leur vie quotidienne est une façon d’interroger au plus près les processus de reproduction en éprouvant à la fois leur manière de médiatiser cette transition entre deux mondes sociaux et le rôle de l’École dans le maintien des divisions de classes. Le contexte de l’enquête est important : l’âge de la scolarisation vient d’être élevé à 16 ans en Angleterre, la multiplication des discours publics sur l’égalité et la promotion sociale de tous s’accompagnant dans les faits du maintien plus durable dans le système scolaire d’élèves qui jusqu’à présent en étaient exclus précocement. « En définitive », ces élèves finissent par occuper les mêmes emplois ouvriers que leurs parents.

Pour le comprendre, Paul Willis propose une ethnographie minutieuse de la sociabilité des « gars » (the lads) à l’École, en interrogeant les mécanismes de domination et de résistance à cet ordre scolaire et en tenant ensemble ce qui se joue à l’école et dans d’autres lieux, comme la famille et l’usine. Son étude empirique montre que pour se reproduire, les situations de classe s’appuient sur la participation des élèves. L’orientation vers des métiers manuels n’est ainsi pas le fait d’une élimination scolaire décidée par en haut, mais le résultat combiné d’un processus de sélection non explicite et d’auto-élimination actif fondé sur la conscience du jeu de dupes proposé par l’École : à l’implicite « comportez-vous bien et vous obtiendrez des diplômes et de meilleurs emplois », les « gars » de Paul Willis opposent un « quitte à s’en aller, que cela se passe selon nos propres règles (et de manière spectaculaire…) ». Ces « gars », qui ne sont pas des « pâtes molles » passives sur lesquelles agiraient les logiques de domination, s’opposent parfois farouchement aux valeurs de l’institution et à l’idéologie scolaire (à ce que Willis nomme le « paradigme pédagogique » : p. 110 et suivantes). Ils y résistent en s’appropriant cet ordre scolaire et en le reformulant dans une culture anti-école aux logiques correspondantes avec la culture ouvrière, ultime pied de nez à cette institution et ses représentants qui ne tiendront pas leurs promesses, alors à quoi bon jouer le jeu ?

Dans la lignée de Richard Hoggart et de Stuart Hall, Paul Willis investit, sans populisme, la question de l’autonomie des classes populaires et montre de ces gars ce que d’autres auraient décrit comme un art de résister. Sans populisme, car l’analyse de l’art de résister est attentive aux limites de ces formes de résistance et même aux manières dont elle peut contribuer à maintenir l’ordre des choses. Ces résistances multiples, frontales ou détournées, fondamentales ou dérisoires, mais toujours créatives et actives, vécues comme les seules manières de se positionner face à un ordre des choses dont ils savent au fond qu’ils ne le renverseront pas et quelle place il leur réserve. La culture anti-école des gars repose sur le groupe (qui développe une « même perspective sociale » et une « structure évaluative » permettant l’opposition aux normes culturelles dominantes (p. 28) et la délimitation du « eux » et du « nous »), un temps spécifique (le maintenant qui ne peut être retardé, consacré à « perdre un temps précieux » p. 51), d’un langage et d’un style, de qualités (le sens de la débrouille, le courage, le sens du moment), d’adversaires (les « fayots » – Lobes – et les représentants de l’institution) mais aussi d’une attention permanente à la mise en scène de la réalité (autour du jeu, de la rigolade) qui allège la mélancolie du quotidien (p. 52). Elle peut-être envisagée comme « la perception, depuis une culture ouvrière héritée et retravaillée, de l’ensemble des cadres promus par le paradigme pédagogique (un bon comportement contre un bon diplôme, des diplômes contre un emploi qualifié et un bon salaire) » (p. 397). Culture oppositionnelle structurée selon des schèmes de représentation du monde social qui recoupent en partie le paradigme pédagogique et la culture ouvrière, la culture anti-école n’est toutefois que partiellement autonome et reste fondée implicitement sur la reconnaissance de la légitimité culturelle. Elle n’aboutit pas à son rejet total, les « gars » n’y résistent pas de manière collective mais individuelle, leur connaissance poussée des règles du jeu n’aboutissant pas à la volonté de renverser l’ordre des choses. Cela s’explique par le fait que dans la culture anti-école, les « pénétrations culturelles » (comme appréhension par ses membres du fonctionnement réel du système scolaire et de leur destin social probable) ne sont que partielles car des « limitations » viennent maintenir des divisions dans le groupe ouvrier (divisions de genre et ethniques notamment) et empêchent une prise de conscience et une action collectives (p. 209–269).

Pour développer cette argumentation, le livre s’organise en trois parties. La première, « Ethnographie », restitue finement les résultats de l’enquête en nous immergeant dans le quotidien des « gars » et nous rend spectateur de leur ingéniosité pour contester l’ordre scolaire. Ce rendu ethnographique, organisé autour de trois points (les formes d’opposition à l’école cristallisées dans la culture anti-école, ses points de contact avec la culture ouvrière et le processus de préparation subjective au travail) permet d’éclairer les processus de domination à partir de l’étude de la vie quotidienne et des attitudes et activités de ceux qui les subissent. L’attention portée aux pratiques et aux formes subjectives des acteurs anéantit ici les approches marxistes les plus mécanistes de la domination en soulignant la créativité et l’autonomie relative de ces garçons, leurs oppositions et leurs négociations multiples, leur humour tranchant ou potache qui sanctionne l’appartenance au groupe et adoucit le quotidien : « Je crois que c’est un talent très pratique, c’est tout pas qu’on peut se sortir de n’importe quelle situation. Si on peut rigoler, si on peut se faire rigoler, je veux dire que ce soit vraiment convaincant, ça peut vous sortir d’un million de situations […] Putain, on deviendrait dingue si on n’avait pas une bonne rigolade de temps en temps » (Joey p. 53). Cette citation est pourtant ambivalente et laisse penser, comme dans certains passages de la première partie, que les formes de résistance ne sont pas toujours faites d’amusement et de rires, mais qu’elles ont sans doute un coût pour ceux qui les vivent. On aimerait ainsi voir développer cette gamme de formes subjectives (doutes, incertitudes, désillusions ou peut-être souffrances) qui accompagnent les pratiques des « gars » quand ils accélèrent ainsi le processus de fermeture de leur destin social.

En suivant les « gars » pendant plusieurs mois, l’auteur met au jour les ressorts d’une culture anti-école en partie façonnée en fonction des contextes et des situations rencontrées, et en partie héritée et/ou en continuité avec certains aspects de la culture d’usine4. Il le fait à partir d’un dispositif d’enquête minutieux et ingénieux pour entrer sur le terrain, et y rester. Il multiplie les sites et les groupes observés dans des écoles populaires socialement différenciées, afin de penser les « gars » de manière relationnelle et de les restituer dans un espace social local. Il les suit en classe mais aussi en dehors, dans les temps non scolaires. Cette ethnographie ne vise pas seulement à décrire, mais à analyser au concret la reproduction d’une société de classes. Au-delà de la richesse des éléments livrés sur la culture anti-école, de l’intérêt de la démarche de l’auteur, cette partie montre aussi en pratique ce que peuvent être des espaces variés de contestation en nous entraînant dans une zone limite du fonctionnement de l’institution (scolaire), où les marges de manœuvre pourtant limitées formellement deviennent un terrain de jeu et permettent de lever le voile sur la réalité objective du système en repoussant les dispositifs et les acteurs de l’institution dans leurs retranchements.

La seconde partie, « Analyse », décortique théoriquement le fonctionnement de la culture anti-école et ses relations avec la culture ouvrière et le paradigme pédagogique. Même s’il n’est pas aussi clair à la lecture de l’ouvrage, ce découpage (pratique/théorie) reste contestable en ce qu’il scinde un peu artificiellement l’argumentation. D’autant que l’analyse foisonnante de l’auteur (qui vise aussi à discuter les travaux de son époque à partir d’une enquête ethnographique) n’est pas toujours évidente à suivre, autour d’une approche marxiste propre au contexte de production de l’ouvrage5, qui tend à homogénéiser certains processus ou intérêts à agir, par exemple l’analyse de l’institution et de ses représentants, trop vite envisagés du côté des « conformistes » et/ou relevant du paradigme pédagogique. De la même manière, le groupe des Lads est composé d’individus sociologiquement distincts qui par la culture anti-école éprouvent des rapports variés à l’École et à leur destin, peut-être pas exactement les mêmes en fonction de ces différences. Si l’auteur montre toutes les différences entre le groupe des « fayots » et des « gars », on aimerait, comme dans le travail de Nicolas Renahy dans Les gars du coin6 voir varier les positions au sein du groupe, et ainsi comprendre comment ils incarnent individuellement et les uns par rapport aux autres plus ou moins les qualités de la culture anti-école ; comment celle-ci se réfracte différemment en eux.

La troisième et dernière partie, « Retour sur une enquête », se compose de trois chapitres qui correspondent à trois niveaux de réflexivité sur l’enquête. Tout d’abord, l’appendice de la version de 1977 livre le regard des « gars » sur l’enquête et l’enquêteur au moment de sa première publication (p. 331–340). Puis un entretien avec l’auteur réalisé en 2011 replace avec intérêt cette recherche dans le courant des Cultural Studies et au sein des travaux du Centre de Birmingham en soulignant les correspondances entre cette trajectoire collective et celle de l’auteur d’une part, entre ce dernier et les « gars » d’autre part (p. 341–384). Enfin, la postface de Sylvain Laurens et Julian Mischi vient rappeler toute l’actualité de cette recherche pionnière et la pertinence de sa traduction (p. 385–421). Car malgré les critiques facilement opposables à un travail qui a nourri des recherches en sociologie de l’éducation (surtout) et dans les Cultural Studies ces dernières décennies (et permis ainsi de formuler ces critiques par la cumulativité des recherches), L’école des ouvriers reste aujourd’hui un travail original et contemporain.

Cette enquête naît dans l’effervescence du Centre d’études des cultures contemporaines (CCCS) de l’Université de Birmingham qui dans les années 1960 voit émerger et se structurer les Cultural Studies. Il faudrait plus de quelques lignes pour rappeler que ce courant d’études dont l’histoire est complexe et non dénuée d’ambiguïtés vise à analyser les rapports entre culture et société en les rapportant notamment à l’origine sociale, au genre, à l’âge et aux appartenances nationales. Les Cultural Studies rompent avec la tradition des études littéraires dont elles sont issues en envisageant la culture sous l’angle des « modes de vie » perçus comme un ensemble de pratiques sociales signifiantes indissociables les unes des autres. Cette perspective de recherche se veut critique et imprégnée d’une vision marxiste de la société, ayant comme parti pris une défiance à l’encontre de l’idée d’une culture de masse et homogène, productrice d’un public de consommateurs7. Sont ainsi investis les modes de vie de la classe ouvrière et leur rapport à la domination autour d’objets aussi divers que la culture rock et les « Punks »8, les lecteurs de romans roses9 ou encore le monde des « gars »10 et des adolescentes11, la culture étant une manière d’y interroger « les rapports de pouvoir, les mécanismes de résistance et la capacité à produire d’autres représentations de l’ordre social légitime »12. L’école des ouvriers (ainsi que l’entrée de Paul Willis dans le monde académique) s’inscrit donc dans ce contexte intellectuel mais aussi politique de la fin des années 1960, Birmingham étant, pour les chercheurs du Centre de Birmingham, le terrain d’une série de transformations sociales, politiques et intellectuelles propices à l’analyse politique des pratiques culturelles des groupes populaires. L’interview de Paul Willis en appendice de l’ouvrage (« Entrer dans la boîte noire de l’école ») nous plonge dans cette atmosphère de mobilisations, de sit-in et de politisations imbriqués aux réflexions savantes sur les phénomènes et les changements culturels, organisés par Stuart Hall lui-même, alors directeur du Centre (succédant à un Richard Hoggart plutôt mal à l’aise face à cet infléchissement institutionnel). Un lecteur contemporain qui découvrirait aujourd’hui L’école des ouvriers pourrait être tenté de l’envisager seulement comme un produit de son temps, daté (en en restant à la série de décalages que produit sa traduction)13. Ce serait passer à côté d’un grand ouvrage et des apports considérables de cette enquête phare des Cultural Studies et de la sociologie de l’éducation.

1 Premier livre de la nouvelle collection « L’ordre des choses » d’Agone.

2 Willis P., « L’école des ouvriers », ARSS, 1978, vol. 24, 1.

3 Willis P., Profane Culture, London and New York, Routledge, 1978.

4 Les nombreux passages de moments collectifs des « gars » (notamment les « mises en boîte ») font penser à l’« Eigen-sinn » décrite par Ludtke à propos de la vie à l’usine des ouvriers allemands dans les années 1930, ce sens de soi fondé sur la résistance à un ordre social en grappillant un peu de plaisir, d’espace, en détournant le système à son avantage pour s’accorder des moments entre soi, Ludtke A., « La domination au quotidien. “Sens de soi” et individualité des travailleurs en Allemagne avant et après 1933 », Politix, 1991, vol. 4, 13. Pour un récit « de l’intérieur », voir aussi l’ouvrage de Marcel Durand, Grain de sable sous le capot. Chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux, Paris, La Brèche-PEC, 1990 : « Si l’erreur ne vient pas de nous, deux solutions se présentent : ou bien on laisse aller et c’est un des fayots du chef ou le chef lui-même qui rattrape le boulot […] Le fayot doit d’abord démonter, puis refixer la bonne (planche). On l’encourage en lui criant « travaille feignant ! » (:31).

5 Précisons que tout en s’appuyant sur certains concepts et schèmes marxistes (par exemple, la « force de travail » est très présente dans l’ouvrage), Willis le met aussi partiellement à distance en prenant pour objet les formes culturelles et leur dimension subjective. Au moment de son enquête, le travail des théoriciens de la reproduction Bowles et Gintis est particulièrement central. L’argumentation des deux auteurs est assez simple. Dans les sociétés capitalistes, l’école a pour principale fonction la reproduction des rapports sociaux, s’agissant alors de produire une force de travail adaptable au système économique. L’apprentissage de compétences techniques est ici moins important que celui d’attitudes et d’habitudes dociles (ainsi que la croyance en l’équité du système), auquel participe pleinement l’école par l’apprentissage continu des valeurs dont l’entreprise a besoin comme la ponctualité, l’obéissance, etc., cf., Bowles S. et Gintis H., Schooling in Capitalist America : Educational Reform and the Contradictions of Economic Life, London, Routledge and Kegan Paul, 1976.

6 Renahy N., Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2006.

7 Le Grignou B, Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision, Paris, Economica, 1999, pp. 47 et suivantes.

8 Hebdige D., Subcultures. The Meaning of Style, London, Methuen, 1979.

9 Radway R, Reading the Romance. Women, Patriarchy and Popular Literature, London, Verso, 1987.

10 Willis P, Learning to Labor. How Working Class Kids Get Working Class Jobs, New York, Columbia University Press, 1977.

11 Mc Robbie A, “Jackie Magazine : An Ideology of Adolescent Femininity”, in Bernard Waites (Eds.), Popular Culture, London, Routledge, 1981.

12 Mattelart A et Neveu É, « Cultural Studies Stories. La domestication d’une pensée sauvage ? », Réseaux, 80, 1996, pp. 22–23.

13 Décalages entre le moment et le lieu de l’enquête dans l’Angleterre industrielle du début des années 1970 et sa traduction française intégrale de 2011, qui renvoient à des configurations sociales, théoriques et épistémologiques différentes (l’enquête se déroule dans un moment qui ne connaît pas encore le chômage de masse ni le morcellement des classes populaires, moment aussi de structuration des sciences sociales dans de nombreux pays, alors balisé par les approches marxistes et structuralistes).

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Ludivine Balland
Liens socio, octobre 2011
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Les ouvriers et l'école, la mauvaise conduite en maraude…

Comment les enfants d’ouvriers finissent-ils par obtenir des boulots d’ouvriers ?

Paul Willis s’en est posé la question dans une étude magistrale, enfin éditée en France…

Comment et non pourquoi : car le pourquoi, on le connaît, tant ont proliféré les études sur la reproduction sociale à l’école. En revanche, en explorant le comment, c’est à l’ethnographie de la classe ouvrière anglaise que s’est contraint Willis, tout autant que ce comment lui imposait d’analyser les discours de coercition que l’école met en place quand elle rencontre une opposition aussi systématique.

Pour y parvenir, Paul Willis a construit son étude depuis “le banc du fond de classe”, dix-huit mois durant immergé au cœur du bassin industriel le plus dur d’Angleterre, les Midlands. Et quelle intelligence n’y a-t-il pas rencontrée, ainsi qu’en attestent les nombreux entretiens publiés dans l’étude ! Car s’il explicite bien des parcours individuels d’auto-damnation, l’on aurait tort de s’arrêter à cet aspect des choses, ainsi que le font nos préfaciers. D’une part parce que cette réponse n’est pas si inappropriée que cela – elle construit la sociabilité dans laquelle il leur faudra bien vivre –, et ensuite parce que cette confrontation à l’idéologie méritocratique de l’école en dévoile l’hypocrisie avec une pertinence rare. Rappelant, comme le fait l’un de ces gamins indisciplinés, que le pouvoir de l’école repose en fin de compte sur la loi et la coercition de l’État (la police finit toujours par entrer dans l’école pour résoudre les problèmes qu’elle ne sait aborder), l’essai nous montre des gaillards parfaitement conscient du fait que l’école troque très vite et sans vergogne son paradigme pédagogique contre un paradigme moral, pour en appeler à la responsabilité des individus quand sa pédagogie et ses programmes n’offrent plus de prises sur eux. Mystification suprême dans cette forme de l’échange social entre deux mondes sociaux inégaux, que celle qui voit l’objectivité pédagogique disparaître derrière le brouillard du devoir moral, de l’humanisme abstrait et du discours de la responsabilité sociale.

Prodigieuse intelligence aussi de cette contre-culture sauvage, qui sait parfaitement pointer le champ de prédilection de l’école comme étant celui de la zone du formel, auquel opposer nécessairement la zone de l’informel, c’est-à-dire non pas celle du concept et du savoir, de l’ordre des mots et de la pensée, mais au contraire, contre les règles du langage et de la pensée coercitives, glander, sécher, rigoler pour arracher un espace physique et symbolique à l’institution et à ses règlements. La mauvaise conduite en maraude, en quelque sorte, qui pose la question de la légitimité de l’école en tant qu’institution, incapable d’offrir aux enfants d’ouvriers un cadre plus adéquat de formation intellectuelle. C’est enfin la manière dont l’école façonne la culture du travail manuel dans la société anglaise que l’essai explicite avec beaucoup de rigueur.

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Joël Jegouzo
Blog de Joël Jegouzo, 27/09/11
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