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Lyberagone
Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question
Parution : 15/10/2010
ISBN : 978-2-7489-0124-5
320 pages
11 x 18 cm
12.00 euros
Gérard Noiriel
Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question
Nouvelle édition revue et actualisée
Les réformes de la IIIe République provoquent la séparation du savant et du politique, créant un « vide » dans l’espace public que les « intellectuels » vont chercher à occuper. Le terme s’impose au moment de l’affaire Dreyfus pour désigner l’ensemble hétéroclite des universitaires, politiques et journalistes qui défendent une définition progressiste de la République. Ils énoncent ainsi la fonction qui restera celle de l’intellectuel tout au long du XXe siècle : dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés, mais sans avoir été mandatés par quiconque pour le faire.
Gérard Noiriel est directeur d’études à l’EHESS, membre du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire (CVUH). Historien du monde ouvrier et de l’immigration, Gérard Noiriel intervient ici en « intellectuel dans la cité », il intervient ici en « intellectuel dans la cité ». Une première version de ce livre est parue en 2005 sous le titre Les Fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France.

> Les livres de Gérard Noiriel chez Agone
Quelle est la mission politique de ceux qui font métier de savant ? La réponse de Gérard Noiriel prend la forme d’une longue enquête qui s’attache, entre autres, aux figures de Charles Péguy, Paul Nizan, Jean-Paul Sartre, jusqu’à celles de François Furet, Pierre Bourdieu et Jacques Rancière. Il s’agit avant tout de proposer une manière d’évaluer comment les intellectuels jouent leur partition dans le débat public.
Revue de presse
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter Compte-rendu Franck Michel L'Autre Voie n°8, novembre 2011
- Compte-rendu Gilles Heuré Télérama, 30/10/2010
- Consulter Compte-rendu Nada Chaar IRESMO, 23/10/10
- Consulter compte rendu L'émancipation syndicale & pédagogique, 17/10/10
- Consulter Compte-rendu Noël Barbe L'Homme, avril-juin 2007
- Consulter Compte-rendu Olivier Perru Esprit et vie, juillet 2006
- Consulter Une arrière-garde de l’ordre social Serge Halimi Le Monde diplomatique, septembre 2005
- Consulter L’histoire est un sport de combat Joseph Confavreux, Carine Eff & Philippe Mangeot Vacarme, été 2005
SUR LES ONDES
• Radio Campus Clermont (93.3) – « La Matinale » – À écouter en ligne sur le site (25/11/2010)
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Compte-rendu
En ces temps de critiques moroses et d’intellectuels à la botte du gouvernement, il est fort bienvenu de se plonger dans cet ouvrage de l’historien Gérard Noiriel, afin de mieux appréhender les relations entre le pouvoir et les intellectuels. L’auteur revient, avec brio et une belle érudition, sur l’évolution de la notion même d’intellectuel, finalement apparue dans le sillage de l’affaire Dreyfus à la fin du XIXe siècle. Cette époque de la IIIe République triomphante a aussi vu émerger la séparation entre le savant et le politique, sonnant en quelque sorte le glas des “hommes complets” auxquels nous avait si bien habitué ledit Siècle des Lumières. Le livre de Noiriel constitue en vérité une version remaniée et réactualisée de son essai remarqué, intitulé Les fils maudits de la République, paru en 2005. Toute la première partie du présent livre reprend d’ailleurs ce titre, et l’auteur s’explique dans son avant-propos des raison de cette réédition augmentée : le contexte a depuis changé, l’objet traité légèrement réorienté, et les mutations davantage prise en considération. En cinq parties distinctes, Gérard Noiriel, spécialiste reconnu de l’histoire du monde ouvrier et de l’immigration, traite successivement de l’avènement des intellectuels (avec les fils maudits de la république), des trois figures majeures – des intellectuels – qui vont entreprendre la traversée du siècle de toutes les pensées mais surtout de toutes les horreurs : l’intellectuel révolutionnaire, celui affilié à un parti politique, et l’intellectuel critique. Sorel et Peguy commencent le ban, poursuivi par Nizan et Sartre, entre autres bien entendu. Pour Jean-Paul Sartre, on retiendra que l’intellectuel n’est pas un expert froid mais un curieux talentueux, un touche-à-tout aussi, ce qu’on ne manquera pas de lui reprocher par la suite. Et l’auteur des Mots, justement à la fois philosophe, écrivain et acteur politique, définira l’intellectuel comme étant “celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas”. Voilà bien ce qui peut déranger les autorités installées, qui se satisfont amplement des intellectuels dépendant d’un parti (acteurs politiques “encartés”) ou de l’Etat (les universitaires, penseurs “officiels”). Pour Sartre, comme pour de rares autres, il faut toujours prendre parti sans jamais dépendre d’un parti. Un défi, hier comme aujourd’hui, pour nombre d’intellectuels, rivés à leurs privilèges ou à leur suffisance. C’est un des multiples mérites de cet ouvrage, celui de pointer là où ça fait mal, là où la pensée critique s’est semble-t-il dissoute dans les méandres de l’individualisme triomphant nourri à l’économie libérale. Dans une description fine et argumentée, Gérard Noiriel analyse sous toutes ses formes – et ses déformations également – l’intellectuel “de gouvernement” (l’universitaire) puis celles de l’intellectuel “spécifique”. On passe des figures marquantes du XXIe siècle, à celles plus parlantes de la fin du XXe siècle: Foucault, Furet, Lévi-Strauss, Bourdieu ou Rancière. A propos des universitaires, ces intellectuels que l’auteur appellent “de gouvernement”, Gérard Noiriel écrit: “Contrairement aux révolutionnaires, ils ne croient pas qu’on puisse améliorer le sort du peuple par la violence, en bouleversant de fond en comble l’ordre social. Ils pensent au contraire que les élites doivent se rassembler pour proposer des solutions raisonnables aux problèmes d’actualité et convaincre les citoyens que leur avenir est au centre”. La raison plutôt que la passion, vieux débat…
Au-delà de la pertinence de l’analyse, ce livre entend aussi redonner ses lettres de noblesse à cette figure ambiguë, à ce “savant qui s’engage dans l’action publique pour dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés”. Car telle est bien la définition de l’intellectuel depuis que Zola et d’autres sont entrés dans la danse, se mêlant de politique et s’intéressant soudain à d’autres soucis que leurs chers écrits ou leurs chères études. La révolution de 1789 avait certes ouvert la voie mais c’est le progrès et le scientisme, puis la révolution industrielle puis marxiste qui modifieront la donne des savants attitrés. Des camps idéologiques peu à peu s’opposent, souvenons-nous seulement de “l’affrontement” Sartre-Aron dans les années 1950 ou des riches discussions autour de la revue des Annales. Il n’est plus possible d’être constamment au-dessus de la mêlée, et l’engagement devient une nécessité pour beaucoup de penseurs soucieux du sort de leurs contemporains. Si une séparation intelligente entre le savant et le politique sans doute s’impose (et Durkheim en son temps l’avait déjà souligné), cela n’a rien à voir avec le fait de se replier dans sa tour d’ivoire, ou dans sa seule spécialité universitaire, ce qui s’apparente à une fuite, un repli, un déni. C’est pourtant aujourd’hui la norme. Une haute trahison pour certains, une simple lâcheté pour d’autres. Peut-être faut-il actuellement regretter, un peu du moins, les “hommes complets” d’antan, ceux qui n’esquivaient pas le débat, et qui pensaient à autre chose qu’à sauver leur poste de fonctionnaire dans un système universitaire toujours plus ronronnant ou à vendre du papier pour engraisser un quelconque éditeur à la solde du pouvoir… L’auteur le suggère en fin d’ouvrage: peut-être que si les intellectuels – à commencer par les universitaires chargés des “sciences humaines” – travaillaient davantage de concert avec des artistes et des écrivains, et donc moins avec des politiques ou des économistes, il en résulterait plus d’ouverture intellectuelle et de franchise dans les discours proposés. Gérard Noiriel pourrait sans hésitation reprendre cette définition de l’histoire de Lucien Febvre, co-fondateur avec Marc Bloch des Annales en 1929 : “L’histoire, ce n’est pas juger, c’est comprendre, et faire comprendre”. Tout un programme que les intellectuels “de gouvernement” (des universitaires aux ordres aux journalistes courtisés en passant par les historiens officiels et patentés) ont depuis plus d’un siècle négligé à prendre en compte. Ce livre vient à point nommé nous le rappeler.
Un ouvrage également à lire pour mieux comprendre la part humaine que les intellectuels mettent à profit dans le débat public. Pour changer le monde ?
Franck Michel
L'Autre Voie n°8, novembre 2011
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Compte-rendu

L’ouvrage est une version remaniée de l’essai paru en 2004 chez Fayard sous le titre Les fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France. L’auteur veut y prendre de la distance avec le contexte polémique initial de rédaction (celui des suites du mouvement social de 1995), insister davantage sur les transformations récentes du monde intellectuel français et recentrer le propos sur la problématique de la posture de l’intellectuel. Celui-ci dit en effet la vérité au pouvoir au nom des opprimés. Car les « enfants maudits de la République » sont les universitaires qui tentent de dépasser, depuis l’affaire Dreyfus, au nom de valeurs universelles, la séparation du savant et du politique.

Présentation de l’ouvrage :

G. Noiriel commence par tracer les grandes lignes des évolutions politiques, économiques et sociales qui, au XIXe siècle, donnent naissance à ce modèle de l’intellectuel. Son ancêtre est le philosophe des Lumières, qui élabore une pensée critique qui dénonce le pouvoir injuste. C’est la conjugaison de la pensée des Lumières et du mécontentement populaire qui a enclenché en 1789 le processus révolutionnaire et abouti une institutionnalisation de l’espace public.

Le XIXe siècle :
Dans les universités du XIXe s., à l’âge du parlementarisme, quand la politique est encore l’affaire des élites, les défenseurs de l’idée nationale (comme Guizot) ou de l’idée d’une lutte des classes (comme Marx), sont des « hommes complets », à la fois savants et publicistes, héritiers des Lumières. Dans la seconde moitié du XIXe s., une nouvelle ère voit en revanche l’intégration des masses populaires dans le jeu politique, la professionnalisation des élites politiques et le développement d’un État désormais social et économique, et une spécialisation des fonctions. Les partis, la presse de masse et l’université structurent l’espace public, tandis que se met en place le clivage entre une gauche qui s’adresse à l’identité sociale des électeurs tandis que la droite vise leur identité nationale.

La IIIe République et l’affaire Dreyfus :
La IIIe République s’impose en France en utilisant la séparation des fonctions savante et politique pour marginaliser dans le monde académique les anciennes élites culturelles et politiques, hostiles au régime. Parallèlement, le régime charge les historiens de la mission contradictoire de promouvoir une histoire universitaire et scolaire à la fois positiviste et républicaine.
L’affaire Dreyfus est un moment fondateur qui vient nouer les fils de ces différentes évolutions. Elle naît en effet de l’entrecroisement d’un stéréotype (celui de l’espion allemand) manié par un journal d’extrême droite antisémite, d’une presse de masse qui relaie une information (celle de la culpabilité de Dreyfus) qui correspond à sa définition de l’actualité, du souvenir de 1870 et d’un vieux fond antisémite qui amènent la population française à adhérer à la thèse de la culpabilité, d’une imprégnation rationaliste et humaniste qui, quand les preuves d’innocence sont données, agit en sens inverse, d’un écrivain (Zola), qui se place sur le terrain habituel du discours politique et journalistique en inversant la position des bourreaux et des victimes, d’une société française qui trouve dans l’Affaire une expression de ses lignes de rupture entre « France des propriétaires » (alimentant le camp antidreyfusard) et « France des salariés » (qui a profité de la démocratisation républicaine), des élites savantes qui sont du côté de l’armée tandis que les enseignants de base des facultés et les étudiants sont du côté de la justice. Que les écrivains et les artistes se mêlent de la vie publique n’a rien de nouveau. Ce qui l’est dans l’Affaire, c’est le soutien massif que reçoit Dreyfus de la part de ces anonymes du monde universitaire, qui interviennent au nom de leur compétence spécifique et d’une conception scientifique de la vérité comme ayant pour fonction non pas de distinguer le juste de l’injuste, mais « le vrai du faux ». Les universitaires apparaissent alors comme « les fils maudits de la République » parce que leur posture les place en contradiction avec les normes de la neutralité scientifique et parce que « l’instant de grâce » (p. 63) que constitue l’affaire Dreyfus ne dure pas au-delà de l’Affaire elle-même.

La seconde moitié du XXe siècle:
La seconde moitié du XXe siècle est l’âge de la « démocratie du public », dans lequel l’électorat tend à devenir un public de « consommateurs qui choisissent, parmi différentes offres, celle qui leur convient le mieux » (p. 67), renforçant l’instabilité des lignes de clivage gauche/droite. La massification universitaire entamée au XIXe s. se poursuit, comme le développement du pouvoir des media, en même temps que la problématique de la lutte des classes, un moment dominante, s’estompe à partir des années 1970 au profit d’une diversification du profil des opprimés. Dans ce contexte, trois types de profils d’intellectuels, ceux de l’intellectuel révolutionnaire, de l’intellectuel de gouvernement et de l’intellectuel spécifique se mettent en place, répondant à trois types de justifications de l’intervention des élites universitaires dans l’espace public : « critiquer le pouvoir, gouverner l’opinion, éclairer les citoyens » (p. 69).

L’intellectuel révolutionnaire :
Les intellectuels révolutionnaires puisent dans la philosophie marxiste leur critique de la division du travail et des fondements de la société capitaliste, avant que la crise du communisme ne vienne donner le relais aux intellectuels critiques. G. Sorel et Ch. Péguy incarnent une première génération, influencée par le syndicalisme d’action directe et issue des rebelles de l’université parisienne, venus des classes populaires ou de province. Ils accusent les intellectuels de gouvernement et les intellectuels spécifiques (comme E. Durkheim) de trahir la science et leur reprochent leur connivence avec l’État et le capitalisme, occupés qu’ils sont à défendre leur position académique. Les deux hommes ont renoncé à leur carrière (d’ingénieur et d’universitaire) pour s’engager politiquement. Ils ont également opté pour une existence de pauvres, plus conforme à leurs idéaux.
La seconde génération des intellectuels révolutionnaires est celle de P. Nizan et de J.-P. Sartre, qui sont également des « intellectuels de parti » (c’est-à-dire des intellectuels qui récusent l’idée d’une neutralité du savoir et non pas des intellectuels « au Parti ») qui critiquent l’élite académique au nom de l’idéologie communiste. Sartre a particulièrement développé, dans son « Plaidoyer pour les intellectuels » (publié au début des années 1970) la contradiction à laquelle s’expose « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » et qui doit jouer un rôle essentiel d’éducation auprès du peuple et seconder le Parti dans son travail de perpétuation du processus révolutionnaire. Ce profil de l’intellectuel révolutionnaire écrivain s’inscrit dans un contexte : celui de l’émergence puis du développement (sous la houlette du PCF à partir des années 1920) de la question sociale sous la forme de la lutte des classes, celui également d’un monde dans lequel on peut encore vivre de sa plume, celui d’une spécialisation encore inachevée des fonctions universitaires qui rend encore possible pour un individu d’être reconnu pour sa plume et pour ses compétences scientifiques.

Les intellectuels critiques :
C’est pourquoi les intellectuels critiques, après Mai 68, viennent repenser la relation entre le savant et le politique, sur fond de discrédit du marxisme, de déclin du mouvement ouvrier, de multiplication des sujets de l’oppression et de désenchantement à l’égard du structuralisme et du discours scientifique en général. La critique textuelle et la déconstruction des discours de pouvoir (y compris lorsqu’ils émanent de la critique universitaire elle-même) acquièrent une place centrale, mais au prix de deux contradictions. Le brouillage des frontières entre les disciplines consécutif au postulat que « tout est littérature » aboutit à l’avènement des « nouveaux philosophes », et l’affirmation que « tout est privé » aboutit à un exercice d’émancipation personnelle qui met fin à tout projet universel et contribue à rendre l’œuvre de philosophes critiques comme G. Deleuze tout à fait hermétique. G. Noiriel fait ici une place à la philosophie de J. Rancière. Ce dernier élabore un projet d’émancipation des individus, grâce à l’esthétique, face aux porte-parole autoproclamés que sont les intellectuels . Mais G. Noiriel écarte ce qu’il considère comme une disqualification d’autorité (sans réelle justification) du discours de la science qui lui semble aboutir à un relativisme des émotions. Le profil de l’intellectuel critique est enfin analysé à travers l’exemple des historiens critiques, dont A. Mathiez, qui met la recherche historique au service d’une cause (le communisme), est posé comme le modèle.
À ce type d’histoire engagée G. Noiriel reproche une démarche de jugement, qui vient contredire la neutralité scientifique. C’est dans cette lignée qu’il place également le traitement par P. Ndiaye de la question noire, auquel il reproche celui d’être une histoire qui se construit à partir des catégories morales du discours journalistique et politique et de mettre l’historien au service d’une communauté, le privant ainsi de toute prétention à l’universalité.

Les intellectuels de gouvernement :
Les intellectuels de gouvernement dominent la vie culturelle à partir de la fin des années 1970 en se plaçant au cœur des réseaux académiques, éditoriaux, journalistiques et politiques et en se posant comme des experts. Ce profil est déjà illustré au XIXe siècle par les trajectoires d’A. Fouillée, de Ch. Seignobos, et d’A. Siegfried, trois hommes issus des élites républicaines, proches du pouvoir et présentant leur recherche du « juste milieu » comme une vérité scientifique.
G. Noiriel analyse « la construction d’une hégémonie » (p. 150) des intellectuels de gouvernement dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. En effet, deux institutions, la Fondation nationale des sciences politiques et la VIe section de l’École pratique des Hautes Etudes (aujourd’hui EHESS), d’abord très différenciées dans leur profil politique, mais présentant le point commun de donner une large place à l’histoire contemporaine et aux questions d’actualité, contribuent à l’ascension de deux intellectuels très influents : R. Rémond et F. Furet. Ces derniers s’appuient sur des fonctions académiques prestigieuses, sur leurs liens forts avec le monde du journalisme, de l’édition et de la politique, mais aussi sur des relations personnelles « quasi-féodales » (p. 163), qui se construisent autour des deux revues Esprit et le Débat et dans les cercles des anciens élèves des deux hommes à l’IEP ou à l’EHESS. Ces réseaux fonctionnent de façon assez souple, autour généralement d’entreprises éditoriales ou d’événements académiques.
L’ascension de ces intellectuels de gouvernement coïncide avec la montée du parti socialiste puis son accession au pouvoir, le recentrage de la CFDT, le développement de la deuxième gauche et l’émergence des nouveaux philosophes à la fin des années 1970 à la faveur d’un nouveau journalisme culturel porté par le Nouvel Observateur ou l’Express et par la télévision. Un tel succès s’explique, dans un contexte de délitement du communisme, par l’accent mis sur un antitotalitarisme d’autant plus commode qu’il permet aux intellectuels de gouvernement de se faire les porte-parole des opprimés des pays de l’Est tout en défendant le pouvoir au niveau national.
La repolitisation des enjeux de mémoire (avec les questions liées à la Révolution, à Vichy, au Génocide ou à la traite négrière) est également, avec la défense de l’intégration et des libertés républicaines contre le communautarisme et l’islamisme, un élément qui leur permet d’occuper le devant de la scène médiatique tout en se posant comme les défenseurs de la « liberté de penser ». La démarche des ces intellectuels s’éloigne des normes universitaires en raison de leur accaparement par une activité journalistique et politique qui les empêche de consacrer le temps nécessaire à un véritable travail de recherche. C’est ainsi que G. Noiriel explique par exemple l’instrumentalisation de l’« histoire problème » née de l’École des Annales, par F. Furet, dont l’œuvre fait passer le génie avant le travail et le jugement avant la compréhension.
Enfin, la crise que les intellectuels de gouvernement traversent à la suite de la confrontation des deux pétitions antagonistes de 1995 (pour défendre le projet de réforme de la Sécurité sociale ou pour soutenir les grévistes) s’explique à la fois par leur trop grande proximité des cercles du pouvoir, qui les empêche de « dire la vérité au pouvoir » et tend à orienter leurs discours vers le populisme, et par la « loi du silence » qui règne au sein des réseaux et empêche leurs membres d’exprimer publiquement des opinions qui contredisent celles qui émanent d’autres membres influents.

L’intellectuel spécifique :
Si l’expression d’intellectuel spécifique est née sous la plume de M. Foucault, la posture qu’elle exprime date de l’affaire Dreyfus : « L’intellectuel spécifique est un universitaire qui accepte de prendre la parole en public pour poser autrement les problèmes d’actualité » (p. 209), E. Durkheim étant ici la figure modèle. Pendant l’affaire Dreyfus, contre Brunetière qui accusait les intellectuels de s’arroger le monopole de l’intelligence, il défend en effet l’idée que ces derniers possèdent une compétence spécifique, liée à leur maniement permanent de la raison, qui leur permet de s’émanciper des croyances traditionnelles et d’accéder à l’universel. Sans prôner le repli des universitaires dans leur tour d’ivoire, Durkheim pense que seule son autonomie par rapport à la politique peut donner une légitimité à la science.
C’est la même posture que l’on retrouve chez les fondateurs de l’École des Annales, chez Cl. Lévi-Strauss, M. Foucault et P. Bourdieu et qui justifiera leur méfiance par rapport à l’étiquette d’intellectuel engagé. L’intellectuel spécifique est avant tout un scientifique doté d’une méthode rigoureuse qui privilégie une démarche qui consiste à comprendre au lieu de juger. Cette posture (que G. Noiriel tente également de faire sienne) accorde une place centrale à la tentative d’élucider les classements et le travail de désignation, d’assignation et de nomination accompli par la société. Si chacun a développé cette problématique selon une démarche propre (chez Durkheim, une foi dans la communauté et dans l’État comme protection contre la violence, chez Bourdieu, l’accent mis sur les conflits et les structures de dominations, chez Foucault, une conception de la vérité comme un enjeu de luttes de pouvoir, chez Cl. Lévi-Strauss une tentative de déjouer les catégories du discours colonial), les intellectuels spécifiques ont tenté de contribuer à l’élaboration de représentations collectives nouvelles. D’où l’importance que Durkheim ou Bourdieu ont accordée à l’éducation comme processus d’émancipation et leur tentative également de constituer une communauté savante autonome et parlant la même langue. G. Noiriel décrit Bourdieu comme étant animé par un « militantisme rationaliste […] justifié par l’idée qu’en transmettant aux citoyens le savoir critique élaboré par la sociologie, ce dernier leur donne la possibilité d’échapper (ou tout au moins de résister) à [la] domination symbolique » (p. 248).
Mais le profil des intellectuels spécifiques est également celui du désenchantement, qui mène finalement Bourdieu à accepter l’engagement public en 1995 et à tenter de mettre en place un réseau destiné à relier monde savant et monde militant avec Raison d’agir. G. Noiriel explique les échecs des intellectuels spécifiques par leur difficulté à parler un même langage et à transmettre aux masses un discours accessible. Aujourd’hui, dans un contexte d’atomisation du milieu scientifique et de repli du discours contestataire sur la défense du statut et du salaire des chercheurs, les universitaires tendent à limiter leurs interventions publiques au domaine de l’expertise, dans lequel ils sont constamment sollicités.

G. Noiriel situe sa propre posture dans ce contexte général en explicitant le travail qu’il a fait dans Le creuset français. Dans cet ouvrage, il a voulu constituer un nouveau domaine de recherche, apportant une approche socio-historique de l’immigration « entendue comme un processus historique » et non comme une condition. Il insiste aussi sur sa tentative de constituer un espace de travail collectif sur l’histoire de l’immigration. Les malentendus auxquels a donné lieu la réception de son œuvre par les intellectuels critiques comme par les intellectuels de gouvernement, l’impression que « nos interventions publiques sont intégrées à l’avance dans les stratégies de communication développées par les gouvernants » le portent à hésiter entre la conclusion que « garder le silence est parfois la meilleure solution » et le fait que « lorsqu’on a investi dans la science pour combattre les stéréotypes et les humiliations publiques, il faut se faire violence pour résister à la tentation de répondre ».

La catégorie d’“histoire personnelle” :
En effet, Noiriel rattache l’expérience qu’il a fait enfant de la stigmatisation raciste à celle racontée par Bourdieu et avoue un lien très net entre son histoire personnelle et son travail d’historien et d’intellectuel. C’est sans doute cela qui explique la place importante qu’il accorde à la notion d’ “histoire personnelle”, mobilisée comme un élément essentiel d’explication des trajectoires et des postures particulières des intellectuels étudiés. Et dans cette analyse, qui se situe au croisement du sociologique et du psychologique, les figures du « traître », du « transfuge » et le thème de la culpabilité sont dominants. Sartre le premier leur a donné une place essentielle. Pour lui, la marque particulière de l’intellectuel est la trahison, qui procède d’un processus de « désidentification » qui l’amène à rompre avec sa classe et son milieu professionnel. C’est ce statut de traître qui lui permet d’accéder à l’universalité, qui seule fait de lui le porte-parole du peuple. L’intellectuel sartrien s’exprime dans le langage de la littérature et de l’autobiographie pour élucider la question de sa trahison en s’adressant à la fois aux émotions et à la liberté de ses lecteurs. Dans l’ouvrage, seuls les intellectuels de gouvernement échappent à ce cadre d’explication psychologique (leur profil offre une homogénéité sociologique qui en fait des enfants des élites restés dans l’élite), que G. Noiriel ajuste également aux postures des intellectuels critique et spécifique.
Les intellectuels révolutionnaires ont renoncé au monde universitaire et, « rebelles », ils ont refusé les normes dominantes. Des intellectuels spécifiques comme Durkheim et Bourdieu ont rompu avec la tradition familiale (Durkheim était destiné à succéder à plusieurs générations de rabbins) ou avec leur milieu social. Mais surtout, tous ont fait l’expérience de la stigmatisation, liée à leurs origines sociales, culturelles ou « raciales » et cette expérience est fondamentale dans leur œuvre et dans la justification qu’ils donnent à leur investissement dans la sphère publique. Si G. Noiriel intègre dans son travail des analyses qui semblent si peu sociologiques, c’est qu’il perçoit, dans l’autobiographie des intellectuels qu’il étudie, une place centrale du thème de la culpabilité : celle du transfuge bourgeois devenu porte-parole du peuple chez Sartre, celle de l’enfant d’origine populaire en conflit avec l’institution scolaire qui ne peut s’empêcher d’adhérer intimement, ce qui ne peut générer que de la souffrance, aux classements et aux formes de reconnaissance qu’elle produit chez Bourdieu. C’est à la fois par leur échec à parler la langue des classes populaires et le caractère très personnel de leur œuvre que G. Noiriel explique l’échec des intellectuels : ne pouvant partager ce qui relève avant tout de leur propre histoire, ils n’ont su être que des porte-parole auto-proclamés et ont dû renoncer à la science pour la littérature (c’est le cas de Sartre, mais aussi des dernières œuvres de Bourdieu) pour tenter de partager les contradictions et les culpabilités de leur posture.

Notre avis sur l’ouvrage :

Il nous faut avouer que la trame psychologique de l’explication nous laisse perplexe. S’il semble pertinent d’analyser chacune des trajectoires en fonction de critères biographiques et autobiographiques, la généralisation de ce type d’explication comme critère typologique nous semble poser deux problèmes.
Il aboutit d’abord à donner l’impression d’une juxtaposition de notices biographiques plus ou moins similaires. Ensuite, le lecteur ressent l’impression que G. Noiriel a simplement voulu distinguer les intellectuels qui se révoltent de ceux qui coopèrent, parce que les premiers seraient des stigmatisés et des rebelles et les seconds des enfants gâtés. Ce découpage semble un peu manichéen. Mais cela n’invalide pas nécessairement la démarche, qu’un travail de théorisation plus approfondi de l’apport heuristique de la notion d’histoire personnelle pourrait peut-être venir consolider. Cela dit, un tel travail déborde très clairement le cadre de l’essai que G. Noiriel s’est fixé.

Nous avons en revanche particulièrement apprécié trois choses dans l’ouvrage.
D’abord, il constitue une synthèse commode d’un certain nombre de débats récents qui ont secoué le monde universitaire et intellectuel et qui sont restitués d’une façon qui rend très lisibles les différentes positions, en particulier sur des questions vives comme celle des lois mémorielles.

Ensuite, l’audience des discours des intellectuels de gouvernement chez les membres des catégories sociales à fort capital culturel et scolaire (ceux qui écoutent France Culture, regardaient Apostrophes et ou lisent le Monde), et qui sont eux-mêmes des transmetteurs culturels (nous pensons notamment aux enseignants) nous semble pouvoir apporter un éclairage intéressant sur l’hyperprésence dans l’espace public d’un discours du politiquement correct (que nous serions tentée d’appeler doxa républicaine) réformiste et légaliste, voire centriste, focalisé sur des problématiques et des notions médiatiques et à charge critique très faible, y compris chez ceux qui se réclament d’un vote ou d’une appartenance de gauche voire de gauche radicale.

Enfin, nous trouvons particulièrement éclairante l’analyse que G. Noiriel fait du fonctionnement sociologique des réseaux multiples tissés par les intellectuels de gouvernement et de la façon dont leurs discours combinent un certain rapport à un ordre social qui leur est favorable et des constructions idéologiques qui reposent sur la conjugaison de déterminismes sociaux, d’adhésions personnelles, et de logiques de pouvoir. G. Noiriel démonte avec efficacité les ressorts à la fois intellectuels et stratégiques des prises de position publiques des personnages qui dominent le paysage universitaire français. L’influence sur la production des discours culturels de la configuration des champs journalistique, éditorial et académique vient en effet montrer à quel point le discours savant (ou qui se pose comme tel) est tributaire de logiques extérieures à la pratique scientifique elle-même.

On peut peut-être regretter néanmoins les allures parfois pamphlétaires que donne l’imposition privilégiée d’une telle analyse à la catégorie des intellectuels de gouvernement alors qu’elle pourrait être élargie à tous les types de discours scientifiques et intellectuels (comme G. Noiriel le signale lui-même à partir des analyses de Foucault ou de Bourdieu).

L’auteur, même s’il ne le dit pas de façon manifeste, ne cherche d’ailleurs pas à exposer de façon neutre des discours qu’il présenterait comme équivalents. Il fait sienne la prétention des intellectuels de « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». Sa critique des intellectuels de pouvoir repose précisément sur le fait qu’ils trahissent les opprimés au profit du pouvoir.

Mais l’ouvrage ne met pas suffisamment l’accent sur deux questions essentielles. Pourquoi le discours du pouvoir doit-il être contesté comme illégitime et injuste (à cette question, G. Noiriel ne répond que par des exemples, celui de l’affaire Dreyfus ou des lois mémorielles), quelles sont les logiques de construction de ce discours (dont les agents ne sont pas assez clairement identifiés, en dehors des catégories du « pouvoir politique » ou des « media » par exemple) et quels sont les ressorts de l’oppression multiforme qu’il perpétue ? Pourquoi les universitaires, dont le discours se construit selon des logiques différentes de celles du pouvoir, seraient-ils dépositaires de la faculté de dénoncer l’oppression et de présenter un contre-discours (à cette question, la réponse est trop souvent celle des acteurs eux-mêmes, dans les catégories qui sont les leurs : « justice », « vérité ») ? L’absence d’une réponse clairement théorisée à ces questions donne à l’essai des allures polémiques, voire normatives, qui affaiblissent le propos.

La question centrale que pose l’ouvrage nous semble en effet se résumer ainsi : comment les intellectuels, sans s’imposer comme les porte-parole auto-désignés des opprimés, peuvent-ils contribuer à l’émergence d’une réponse critique aux discours du pouvoir ? Cette question est d’autant plus essentielle qu’aujourd’hui, une dimension fondamentale de la vie publique est le conflit de discours qui s’affirment, avec un recours croissant à l’expertise, comme porteurs de vérité. Il est indispensable, dans ce contexte, que les analyses des intellectuels, puissent concurrencer, en termes d’audience, les discours du pouvoir. G. Noiriel place d’ailleurs la question de la fabrique des discours et celle de la langue des intellectuels au cœur du problème.

Mais si le discours du pouvoir mobilise des catégories simplistes et mise sur les affects, ne serait-ce pas une forme de condescendance de la part des intellectuels que de vouloir s’adresser aux émotions et à l’empathie, comme le propose l’auteur parce que le discours savant ne serait pas audible de tous ? La question sous-jacente est de savoir si le discours savant est une forme parmi d’autres de discours ou s’il présente, dans sa tentative de comprendre le réel, des qualités qui le rendraient plus apte à contribuer à la construction du politique. Dans cette seconde hypothèse, est-il impossible d’universaliser les normes de production du discours scientifique ? Si le commun des mortels ne peut pas recevoir et critiquer les textes des intellectuels, n’est-ce pas l’accès de tous à la maîtrise même du discours qui doit être repensé ? Certes, les intellectuels spécifiques gagneraient à réfléchir à la langue qu’ils emploient. Mais cela ne peut, à notre sens, se faire que comme un travail de co-construction, qui pour être mené efficacement et démocratiquement, doit l’être avec les destinataires/producteurs du discours eux-mêmes. Si les intellectuels ne veulent pas se poser comme des élites éducatrices, il leur faut trouver les bases d’une réflexion citoyenne, construite par-dessus les barrières sociales. Cette réflexion peut émerger dans le vocabulaire et selon les règles du sens commun pour s’élever aux normes de la production scientifique. « S’élever » parce que le sens commun dont il s’agit de se démarquer, est l’expérience commune de tous les individus, quel que soit leur niveau d’instruction, antérieurement à l’exercice de la faculté du jugement critique. C’est les normes et les protocoles de l’exercice d’une telle faculté qui pourraient faire l’objet d’une co-construction démocratique qui viendrait remettre en question la rupture entre sens commun et sens critique, les catégories considérées comme naturelles dans la société et les normes de production du discours scientifique comme produit d’un rapport de force.

Mobiliser les émotions dans un tel travail de co-construction n’est pas une démarche condamnable en soi. Mais elle nous expose à trois risques : une régression dans le pré-social et le pré-politique, une naïveté qui conduirait à penser que le monde de l’art serait un monde de la spontanéité du ressenti au lieu d’un monde qui (comme G. Noiriel le dit lui-même) fonctionne selon des règles de pouvoir, une omission qui consisterait à penser que l’œuvre d’art serait une création des sens qui s’offre aux sens, alors qu’y jouent un rôle central la mobilisation d’une culture d’élite et un rapport intellectuel à la création qui combine une multiplicité de références et de discours et une infinité de niveaux de clins d’œil adressés au spectateur/interactant averti.

> Lire l’article en ligne sur le site de L’IRESMO

Nada Chaar
IRESMO, 23/10/10
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compte rendu

Dire la vérité au pouvoir les intellectuels en question

Nouvelle édition revue et actualisée, première parution en 2005 sous le titre : Les Fils maudits de la République.

« Les réformes de la IIIe République provoquent la séparation du savant et du politique, créant un « vide » dans l’espace public que les « intellectuels » vont chercher à occuper. Le terme s’impose au moment de l’affaire Dreyfus pour designer l’ensemble hétéroclite des universitaires, politiques et journalistes qui défendent une définition progressiste de la République. Ils énoncent ainsi la fonction qui restera celle de l’intellectuel tout au long du XXe siècle : dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés, mais sans avoir été mandatés par quiconque pour le faire ».

Quelle est la mission politique de ceux qui font métier de savant ? À travers une longue enquête qui s’attache, entre autres, aux figures de Charles Péguy, Paul Nizan, Jean-Paul Sartre, jusqu’à celles de François Furet, Pierre Bourdieu et Jacques Rancière, Gérard Noiriel propose une manière d’évaluer comment les intellectuels jouent leur partition dans le débat public.

L'émancipation syndicale & pédagogique, 17/10/10
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Compte-rendu
> Lire l’article en ligne sur la revue L’Homme
Noël Barbe
L'Homme, avril-juin 2007
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Compte-rendu
> Lire l’article en ligne sur le site de la revue Esprit & vie
Olivier Perru
Esprit et vie, juillet 2006
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Une arrière-garde de l’ordre social

À quoi jouent les intellectuels quand ils s’expriment au nom d’un universel (la société, les opprimés) sans s’interroger sur leur intérêt propre à privilégier une problématique plutôt qu’une autre ? Historien d’une classe (ouvrière) sur laquelle écrivains et philosophes ont beaucoup disserté pour lui prêter toutes sortes d’intérêts, Gérard Noiriel se défie du prophétisme révolutionnaire1. Toutefois, soucieux de donner un débouché progressiste aux acquis de la science sociale, il déplore au moins autant la subordination au pouvoir de l’intellectuel de cour, de l’historien surtout.

À ces deux archétypes contraires, Noiriel oppose (après d’autres) la figure de l’intellectuel spécifique, qui offre son savoir particulier aux responsables politiques et aux journalistes afin d’éclairer par leur entremise les débats de la cité. Comme souvent dans des constructions de ce genre, la troisième voie qui refuse simultanément « les discours extrémistes » de certains et les « essais mondains » des « intellectuels de gouvernement » est ciselée aux mesures de l’auteur afin de lui permettre d’en défendre sans réserve le projet.

Le cœur du livre bat plus fort dans sa partie centrale. Car l’analyse – psychologisante et sermonneuse – à laquelle Gérard Noiriel soumet pour commencer Jean-Paul Sartre et Paul Nizan semble avoir pour fonction essentielle de déblayer le terrain critique afin que la charge qui suit, contre les historiens médiatiques, apparaisse bien distincte des réquisitoires d’intellectuels jugés trop radicaux par l’auteur. Quant à la proposition qui clôt l’ouvrage – recréer une communauté de chercheurs capable de surmonter ses divergences pour imposer sa voix dans les médias et dans la vie publique –, elle postule que nos sociétés souffriraient davantage d’un trésor d’intelligence inemployée que de la victoire d’une classe sociale, la bourgeoisie, qui simultanément produit un monde, ses représentations et son arsenal de légitimation. Paul Nizan aurait assurément jugé idéalistes un tel postulat et le pari que médias et intellectuels pourraient s’amender pour servir le bien public.

Gérard Noiriel est plus persuasif – et beaucoup plus mordant – quand il exécute la demi-douzaine d’historiens « modérément réformistes » (Jean-Noël Jeanneney, Pierre Rosanvallon, Jacques Julliard, Pierre Nora, Michel Winock, François Furet, René Rémond) qui, au moins autant que par leurs travaux, se seraient imposés en quadrillant le terrain éditorial et médiatique (L’Histoire, Le Nouvel Observateur, Le Débat, Le Monde des livres, France-Culture, les éditions du Seuil, Gallimard, etc.) Les quelques pages très savoureuses consacrées à Jacques Julliard, par exemple, nous rappellent que l’ancien historien et actuel directeur adjoint du Nouvel Observateur effectue dorénavant certaines de ses enquêtes « depuis sa maison de campagne ».

Toutefois, que peuvent redouter Julliard et ses amis ? D’une part, ainsi que le détaille dans un autre ouvrage André Schiffrin, en France mais aussi ailleurs le « conformisme intellectuel » est favorisé par la concentration capitaliste dans la presse et dans l’édition2. D’autre part, la « machine de guerre » des intellectuels de cour et de commission que dissèque Gérard Noiriel est devenue assez performante pour expédier ces derniers tantôt à l’Académie française (René Rémond y a succédé à François Furet, à temps pour y accueillir Pierre Nora), tantôt au Collège de France (Pierre Rosanvallon). Et le système est verrouillé dès lors qu’ils ont assuré la marginalisation des concurrents, ces « chercheurs qui ont quelque chose à dire dans l’espace public, mais qui récusent la manière dont les journalistes et les hommes politiques posent les “problèmes” d’actualité ».

En novembre-décembre 1995, le clan des historiens orthodoxes a soutenu le plan Juppé. Dix ans plus tard, ils appuyaient le traité de Constitution européenne. Noiriel relève le paradoxe : « Depuis l’affaire Dreyfus, un intellectuel français signe des appels pour dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés, pas pour dire la vérité aux opprimés au nom du pouvoir. » Mais la plupart des universitaires « critiques » ne semblent désormais quitter leurs doctes tanières qu’au moment d’implorer le public de les aider à défendre leurs archives, leurs crédits de recherche – et d’acheter leurs ouvrages. Le reste du temps, ils se consacrent à des revues capables de « continuer indéfiniment à découper les mêmes cheveux en quatre pour quelques dizaines de spécialistes répartis sur toute la surface du globe ».

Entre les historiens serviteurs du pouvoir et les radicaux de papier molletonnés dans leurs œuvres, on ne voit pas ce qui annonce l’alliance progressiste des savants qu’escompte Gérard Noiriel. Mais peut-être ferait-on mieux de ne plus penser que les intellectuels seront nécessairement à l’avant-garde des prochaines transformations sociales.

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1 Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France, Fayard, Paris, 2005, 20 euros. Réédition Agone 2010 sous le titre Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question.

2 André Schiffrin, Le Contrôle de la parole, La Fabrique, Paris, 2005, 12 euros.

Serge Halimi
Le Monde diplomatique, septembre 2005
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L’histoire est un sport de combat
> Lire l’entretien en ligne sur le site de Vacarme
Joseph Confavreux, Carine Eff & Philippe Mangeot
Vacarme, été 2005
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