Parution : 17/03/2010
ISBN : 978-2-7489-0104-7 256 pages 12 x 21 cm 18.00 euros |
Jean-Pierre Garnier
Une violence éminemment contemporaine
Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires
Synthèse de quarante ans d’observation des réalités urbaines et d’analyse critique des discours dont elles font l’objet, ce recueil montre comment la gestion politique des villes nourrit les appétits économiques de la bourgeoisie désormais « mondialisée » et les aspirations culturelles des néo-petits bourgeois. D’un côté, des espaces « requalifiés » réservés aux gens de qualité, et de l’autre des couches populaires reléguées à la périphérie. > English notice Chercheur et enseignant en sociologie urbaine, Jean-Pierre Garnier est l’auteur de plusieurs livres sur la politique urbaine (Des barbares dans la cité, Flammarion, 1997 ; Le Nouvel Ordre local, L’Harmattan, 2000) et l’involution politico-idéologique de l’intelligentsia de gauche française (La Pensée aveugle, avec Louis Janover, Spengler, 1995). Les nouveaux habitants qui ont entrepris de s’approprier certains secteurs urbains où vivait une population majoritairement composée d’ouvriers et d’employés appartiennent pour la plupart à une petite bourgeoisie intellectuelle très diplômée occupant des emplois hautement qualifiés dans la « nouvelle économie » fondée sur l’information, la communication et la création. Ses membres exercent leur activité professionnelle dans les médias et la publicité, mais peuvent être également artistes, psychanalystes ou enseignants du supérieur. Ce groupe très composite dispose d’un pouvoir d’achat élevé qui lui permet de consommer « autrement » que les « bourgeois » traditionnels, mais à des coûts tout aussi prohibitifs, que ce soit en matière d’habillement, d’alimentation, de loisirs, d’ameublement ou, bien sûr, de logement. Promues à longueur de pages « culturelles » par la presse de marché, les pseudo-transgressions et autres « œuvres dérangeantes » dont cette catégorie privilégiée fait son miel participent d’une autre forme de conformité conservatrice en phase avec l’esthétisation du mode de vie qui lui permet de se démarquer du commun. Cependant, aussi dispendieux soit-il, cet hédonisme consumériste n’autorise pas à classer ce groupe parmi la bourgeoisie proprement dite dans la mesure où ce n’est pas le niveau de revenus ou la quantité de patrimoine qui définit celle-ci, ni même son capital culturel, mais sa place dans les rapports sociaux de production : celle de classe dominante. À cet égard, l’appellation oxymorique et médiatique de « bobos » qui sert couramment à désigner les néo-petits bourgeois qui tiennent le haut du pavé dans les quartiers « gentrifiés » est doublement trompeuse.
Même si elle joue un rôle actif dans la reproduction des rapports de domination, la petite bourgeoisie intellectuelle, y compris pour ce qui concerne ses franges supérieures, ne fait donc pas partie de la classe dominante. Aussi influente soit-elle sur le plan idéologique, sa place et sa fonction demeurent celles d’une classe intermédiaire préposée aux tâches de médiation entre dirigeants et exécutants, dans le cadre de la division sociale du travail en régime capitaliste développé. Parmi ces tâches figurent celles de conception, dont s’acquittent, entre autres, les architectes, les autres relevant de l’organisation, du contrôle ou de l’inculcation idéologique. |
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SUR LES ONDES
• Radio Libertaire – « Les amis d’Orwell ». (Mardi 8 juin 2010 à 16h00) • Radio Grenouille – « Chéri(e), fais-moi peur ». « La peur, énergie renouvelable & durable » (Vendredi 5 mars 2010 à 16h00) • Fréquence Paris Plurielle – « Actualité des luttes ». (Mardi 23 mars 2010 à 12h30) • Radio Libertaire – « Chronique Hebdo » (Jeudi 25 mars 2010 à 10h00) • Radio Libertaire – « Chroniques rebelles » (Samedi 3 avril 2010 à 13h30) • Radio Aligre – « Liberté sur paroles » (Lundi 12 avril 2010 à 9h00) Compte-rendu
Une violence éminemment contemporaine : essais sur la ville, la petite bourgeoisie et l’effacement des classes populaires est un recueil de textes, certains publiés dans Le Monde Libertaire, écrits par Jean-Pierre Garnier entre 1979 et 2000 et édité chez Agone dans la collection Contrefeux. Ce livre, divise en trois parties, cherche à démontrer « l’incompatibilité foncière entre la réalisation plénière du droit à la ville et le maintien des rapports de production capitaliste ». Ce qui fait la saveur de cet ouvrage c’est la capacité de l’auteur d’allier la précision du sociologue à l’ardeur du pamphlétaire. Tout d’abord, à travers l’exemple de Paris, il nous éclaire sur le processus de gentrification qui touche toutes les grandes villes. Sous couvert d’hypocrisie sémantique, les incessantes opérations de « réhabilitation », de « rénovation », de « revitalisation » ou encore de « renouvellement urbain » n’ont d’autre but que de chasser les classes populaires des centres-villes pour les entasser de plus en plus loin, à la périphérie des agglomérations. Avec ce que cela entraîne comme conséquences néfastes en termes de mobilité, d’accès aux services publics ou au travail. Et bien sûr, dans un mouvement inverse, la petite bourgeoisie intellectuelle s’accapare les quartiers ainsi délaissés afin d’être au plus proche des cœurs économiques, comme le veut sa qualité de « classe d’encadrement du capitalisme » à laquelle appartiennent les fameux « bobos ». Ensuite Jean-Pierre Garnier s’attaque à ses « condisciples de gauche », accusés d’être passés maîtres dans l’art de retourner leur veste. Ceux-ci, tenus en laisse par le pouvoir, se plaisent à justifier la politique de la ville en place au prétexte d’une chimérique mixité résidentielle et sociale. C’est d’ailleurs cette politique de la ville qui est la cible de l’auteur dans la troisième et dernière partie du recueil. En territorialisant son action, cette politique ne fait, justement, que vider le problème de ses racines politiques. La question urbaine n’est pas urbaine mais sociale. La crise du logement ou les violences dites urbaines, entre autres, ne sont que le produit de l’« inscription urbaine » du capitalisme. Comme l’a écrit Engels, cité par l’auteur, la crise urbaine est « une institution nécessaire ; elle ne peut être éliminée que si l’ordre social tout entier dont elle découle est transformé de fond en comble ». Qu’attendons-nous ? JR
Alternative libertaire,
juillet-août 2010
« Ce rouleau compresseur s’appelle lutte des classes »
> Lire l’article sur le site d’Article XI
Lémi
Article XI,
06/07/2010
compte-rendu
La sociologie urbaine, dont l’auteur est un spécialiste, doit être un caillasage verbal de l’urbanisme. Cette édition réédite des textes de 1985 à 2005 montrant une chronologie du changement de l’espace urbain. Le champ d’enquête reste pourtant la région parisienne, d’où Garnier exécute les Bobos (les enfants de Bernard Arnault et d’Amélie Poulain), à la façon de la Rumeur, et maudit la gentrification des quartiers populaires. Il déplore la fin d’un prolétariat incapable de changer le monde comme de savoir qu’il est une entité propre. A propos des flambées urbaines ou des émeutes de cités, il explique que cette violence nerveuse (dixit Baudrillard) n’est « qu’ un hommage - un peu rude certes - rendu à l’économie de marché… » puisque les « sauvageons » de Jean Pierre Chevènement ont parfaitement intégrés les valeurs de compétition, profit, réussite matérielle, du monde capitaliste. Jean Pierre Garnier, avec sa verve anarchiste, dénonce essentiellement l’artificialisation d’un Paris populaire. Il décortique la langue mensongère du pouvoir, créant ici des « villages » quand la vie de quartier a été éliminée, structurant des « cheminements « là où il n’existe plus que des déplacements conditionnés par le travail et la consommation.
CG
Silence n°380,
juin 2010
Question urbaine, question sociale
Voici un livre qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. Son auteur, Jean-Pierre Garnier, chercheur et enseignant en sociologie urbaine, aime les formules polémiques, les jugements parfois un peu lapidaires mais ses analyses ont le mérite de susciter le débat. Il souligne aussi ce qui est trop peu mis en lumière, qu’en France « parmi les dizaines de milliers de familles précarisées, paupérisées et marginalisées, celles qui son parquées dans les HLM ne constituent qu’une minorité. C’est dans les espaces périurbains et ruraux que résident majoritairement les catégories populaires, ouvriers et employés ». Il dénonce, dans cet ouvrage qui constitue un recueil d’articles publiés au fil de ses recherches, une relégation spatiale qui s’ajoute à la relégation sociale avec « d’un côté des espaces « requalifiés » réservés aux gens « de qualité » et de l’autre des couches populaires reléguées à la périphérie » et ne manque pas d’ironiser sur une intelligentsia de gauche qui n’en a que le nom et qui se repaît de beaux discours pour mieux ignorer la question sociale au profit de préoccupations « sociétales » bien plus tendance. Jean-Pierre Garnier ne rate pas une occasion de la railler dans ces « essais sur la ville, la petite bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires ». Cela dit, on retiendra avec plaisir son analyse sur le Grand Paris sarkozyste : « À contempler les images virtuelles aussi somptueuses qu’accrocheuses illustrant les métropoles du futur telles celles concoctées par les dix équipes chargées par le président de la République française de concrétiser leur vision du Grand Paris, on se demande quelle place sera reservée aux familles précarisées par la restructuration capitaliste ». Au total, un livre parfois contestable mais toujours stimulant et qui évite les « innovations langagières » dont sont si friands les urbanistes branchés.
P.F.
Communes, départements et régions de France n° 502,
mai 2010
Quelle culture urbaine ?
On sait depuis Marx que l’humanité ne se pose que les questions qu’elle peut résoudre, et que ne pouvant remédier aux ravages du capitalisme, elle sait bien y faire dans la rénovation des villes… En ce sens le pamphlet virulent de Garnier est là pour nous rappeler qu’on ne pourra jamais résoudre la question de la coexistence des classes sociales dans une ville au sein d’un rapport de production qui ne fait qu’amplifier les inégalités. Le constat se déploie aux yeux de tout habitant des villes : les rénovations et réhabilitations ont pour conséquence de pousser plus loin l’habitat populaire. Lutte des classes, lutte d’espace Politique du rebelle Régis Vlachos
Zibeline,
22/04/2010
Violences urbaines, des émeutes qui bousculent la lutte des classes « à l’ancienne »
Avec Une violence éminemment contemporaine, Jean-Pierre Garnier, chercheur et enseignant en sociologie urbaine, nous livre une série d’essais corrosifs sur la gestion politique des villes. Un ouvrage indispensable pour ne plus avaler les salades que les politiciens et leurs valets médiatiques nous servent dès qu’une « émeute » survient. Jean-Pierre Garnier est l’auteur de plusieurs livres sur la politique urbaine (Des barbares dans la cité/Flammarion, Le Nouvel Ordre local/L’Harmattan, et, avec Louis Janover, L’Involution politico-idéologique de l’intelligentsia de gauche française/Spengler). Avec son dernier ouvrage, il propose une synthèse de quarante années d’études sur les réalités urbaines et les discours dominants. On trouve ainsi des textes parus dans des revues françaises, espagnole et brésilienne (Repères, Utopie critique, Espaces et sociétés…) ainsi que dans Le Monde libertaire. En introduction, Jean-Pierre Garnier dénonce le processus d’urbanisation qui devient la règle sur la planète. « Longtemps associé à la civilisation des mœurs, on découvre maintenant qu’il peut donner lieu à des formes inédites de sauvagerie pour ne pas dire de barbarie : accentuation de la ségrégation sociale allant jusqu’à un apartheid résidentiel de fait, multiplication des violences dites urbaines, obsession sécuritaire et omniprésence des dispositifs de contrôle des “populations à risques”, destruction du patrimoine urbanistique, architectural et naturel, atrophie de la vie sociale consécutive à la disparition des lieux de rencontres, etc. » Cher au philosophe et sociologue Henri Lefebvre, le « droit à la ville » est devenu aujourd’hui la jouissance exclusive des classes possédantes et des élites. Moins marqués qu’en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud, les clivages sociaux (la fameuse « fracture ») sont néanmoins criants en France. Ici comme partout, la voracité des dominants est sans bornes. Les classes populaires, ouvriers, employés et chômeurs, sont expulsées des lieux convoités par les vautours. « Dans les maisons individuelles ouvrières réaménagées et les locaux industriels ou artisanaux reconvertis en lofts, une nouvelle population s’est établie avec le soutien d’élus locaux soucieux d’améliorer l’image de leur commune. « Rénovation » et « réhabilitation » se conjuguent alors pour repousser encore plus loin, dans le péri-urbain voire en zone rurale, l’habitat populaire qui, contrairement à ce que laisse entendre le battage médiatique sur les « violences urbaines », ne saurait être identifié aux seuls logements sociaux regroupés en « cité ». » En clair, quand un quartier devient « branché » après un « renouvellement urbain », cela signifie qu’une catégorie d’habitants en a été chassée. Cela s’appelle la gentrification (du mot « gentry » qui désignait la petite noblesse anglaise). Nos petits bourgeois new-look ne vivent certes pas comme les bourgeois traditionnels. Ils consomment et se cultivent « autrement », mais toujours haut de gamme. Bobos et super-bobos libéraux-libertaires, de droite comme de « gauche », baignent dans le capitalisme comme des poissons dans l’eau. Ce qui nous conduit assez loin de la bohême d’autrefois. Signe des temps, en décalage avec leurs ancêtres, ils se PACSent, sont pour le développement durable et prennent la défense des minorités sexuelles ou ethniques… Voilà ce que nous apprennent les beaux magazines. Ce que l’on dit moins, c’est que cette politique de nettoyage social, dans laquelle est notamment moulé le projet du Grand Paris, est une véritable bombe à retardement. Expulsés des villes, les prolos et sous-prolétaires vont se replier dans des zones rurales qui échappent à la gentrification. « Faute d’alternative politique leur permettant de s’extraire de leur désastreuse situation, les laissés-pour-compte de la « métropolisation » pourraient bien dans les années qui viennent contribuer à la diffusion de la « violence urbaine » sur l’ensemble du territoire », prévient Jean-Pierre Garnier. L’analyse des violences, comme celles de 2005 et de 2007, nous instruit sur le bourbier dans lequel patauge intégralement toute la classe politique, extrême gauche comprise. Ce n’est plus un fossé mais un gouffre qui sépare les « casseurs » et la bonne société. Politiciens et médias nous enfument en parlant à chaque fois de violences aveugles, gratuites ou absurdes. Ah ? Attaquer des commissariats, des entreprises installées en zone franche mais qui ne jouent pas le jeu, une trésorerie principale, un bureau de l’ANPE, des écoles qui orientent vers des ghettos sociaux, des bus aux tarifs prohibitifs, des bagnoles de sociétés privatisées, des concessionnaires de voitures hors de prix…, ce n’est ni aveugle ni gratuit ni totalement absurde ! Reste la question de la sempiternelle voiture des malheureux voisins brûlée dans la foulée. « Il est hypocrite, pour ne pas parler d’indécence, de s’apitoyer sur le malheur des démunis privés de leur véhicule quand cela fait des années que la misère est orchestrée par les nantis qui ne se soucient guère de la vie gâchée des enfants des quartiers populaires », réplique Jean-Pierre Garnier. Désolé de casser le rêve naïf du « vivre ensemble ». Cette belle idée est une pure fiction dans une société ultra inégalitaire. Les « sauvageons » ont été enfantés par le système capitaliste, lui-même d’une sauvagerie sans nom. Toutes les violences subies, sociales, économiques, racistes… sont retournées à l’expéditeur. C’est le rendu de monnaie pour des années d’errance entre bahuts dépotoirs, stages bidons ou boulots d’esclave. C’est le prix à payer quand le pouvoir applique la tolérance zéro pour ceux d’en bas et l’impunité zéro pour ceux d’en haut… Avec tous les mauvais coups qui vont encore nous tomber sur la gueule, il n’y a aucune raison de penser que ces colères-là s’apaiseront. « La question n’est pas de savoir pourquoi il y a des gens qui jettent des pierres sur la police, mais de savoir pourquoi… il y en a si peu », disait le psychanalyste Wilhelm Reich (1897–1957). Sans leaders ni revendications, les « violences des cités » laissent perplexes. Nous sommes loin de la lutte des classes « à l’ancienne », plus facile à contrôler et à neutraliser par la négociation. Les dirigeants de gauche perdent leurs repères face aux scènes de « guerre civile » diffusées en boucle par les médias. Ils paniquent tellement qu’ils pactisent à chaque fois avec la droite sécuritaire au nom de l’ordre républicain. Les BAC sont même parfois promues au rang de « casques bleus » ! Quand la lutte contre « l’insécurité » prend le pas sur la lutte contre les inégalités, c’est le commencement de la fin. « À une vie sans avenir, on ne peut opposer qu’une violence sans limites », assurait un responsable associatif en 2005. La facture des violences qui ratiboisent jeunes et moins jeunes sera salée un jour ou l’autre. « Il faudra en payer le prix sous la forme d’une violence apparemment « insensée », à la fois imprévisible et incompréhensible, faute de saisir ou d’admettre la logique sociale inédite dont elle est le produit, explique Jean-Pierre Garnier. Une violence que nous nommerons, en attendant mieux, « contemporaine » et que d’autres appellent « post-politique », pour la distinguer d’une « violence historique », ainsi qualifiée parce qu’elle se réfère au sens que toute une tradition, à la fois philosophique et politique, prêtait à l’histoire. » Paco
Le monde libertaire,
12/05/2010
Un avenir peu réjouissant
« Que nul n’entreprenne de lire ce livre s’il n’a été ou demeure marxiste, s’il n’a point lu Gramsci ou Althusser ! » C’est un peu le conseil que l’on serait tenté de donner à toute personne intéressée par le dernier bouquin de J.-P. Garnier. Toutefois, mettre ainsi en garde le lecteur de bonne volonté serait peut-être un peu excessif. En effet, l’ouvrage est largement compréhensible du profane non « marxologue ».Par contre, il faut peut-être avertir le lecteur s’attendant à prendre connaissance d’un travail de type universitaire qu’il risque d’être quelque peu… décontenancé. En effet, le style de Garnier, plus qu’incisif : véhément, n’est pas sans rappeler celui de quelque pamphlet bien teigneux. Cela étant dit, on perdrait beaucoup à ne pas lire cet ouvrage, à maints égards lumineux. Par exemple, sans la salutaire clarification conceptuelle qu’opère Garnier à propos de « l’appellation oxymorique et médiatique de “bobos” », comprendrait-on seulement que celle-ci, « trompeuse », cache en fait beaucoup plus de choses qu’elle est réputée en désigner et, par voie de conséquence, contribue à dissimuler à la conscience des hommes certaines réalités sociales ? De même, comprendrait-on, sans les lumières « garnièsques », que Mai 1968 n’était peut-être pas que le cri d’une jeunesse désireuse de « changer le monde » mais, bien plutôt, la révolte d’une classe montante – celle de la « petite bourgeoise intellectuelle » – excédée par la place mineure qui lui était réservée dans le champ politique ? Pas sûr. Si l’ouvrage de Garnier est utile à qui ne renonce pas à comprendre le monde dans lequel il vit, il se révélera sans doute indispensable à toute personne s’intéressant à un droit dont l’instauration avait été proposée par Henri Lefebvre pour enrayer ce qu’il avait identifié comme une catastrophe à venir. Ce droit, c’est le « droit à la ville ». Pourquoi Lefebvre pensait-il que le seul moyen d’enrayer la catastrophe en question était l’instauration d’un tel droit ? Parce que selon lui, cette dernière était de nature à permette que les catégories populaires ne soient pas progressivement refoulées hors des centres-villes, vers des zones excentrées ou dégradées. Ce qui, pour lui, était une catastrophe et pour d’autres pure ineptie. Question de point de vue, cette histoire de catastrophe ? On comprendra vite, en lisant Garnier, que non : les catégories en question ont effectivement été incitées à quitter le cœur des villes pour des espaces péri-urbains et même ruraux, pour le plus grand profit de la bourgeoisie traditionnelle, mais aussi de la petite bourgeoisie intellectuelle dont parle Garnier. Qui plus est, ainsi refoulées, « l’éloignement [rendant] difficile voir impossible l’accès à la ville, à ses établissements scolaires cotés et aux emplois qui s’y créent, fussent-ils peu qualifiés », les jeunes de ces catégories sont devenus, de facto, des « laissés-pour-compte ». Si Lefebvre ne délirait pas, avait-il pour autant prévu le drame à venir dont Garnier nous entretient dès le début de son livre, à savoir que ces « laissés-pour-compte » d’un processus qui les dépasse « pourraient bien dans les années qui viennent contribuer à la diffusion de la “violence urbaine” sur l’ensemble du territoire », y compris, donc, en milieu rural ? Lefebvre se doutait-il que « la fameuse question sociale » risquait de se poser « avec encore plus d’acuité que dans les “cités de banlieue” » ? Probablement pas. Et c’est essentiellement pour cela qu’il faut lire ce livre. Car il permet de comprendre ce qui selon les dires de Garnier a de fortes probabilités de survenir prochainement : l’embrasement, sur le modèle des « émeutes de banlieue » de l’automne 2005, de tout le territoire français. En tout cas, si Garnier devait ne pas se tromper, notre avenir s’annonce peu réjouissant. Si peu qu’on en souhaiterait presque qu’il ne dure pas aussi longtemps que chez Althusser. Samuel Bon
Royaliste,
04/05/2010
Compte-rendu
À l’heure où les politiques de la ville font référence à la « réhabilitation », à la « régénération » ou à la « revitalisation » de l’espace urbain, Jean-Pierre Garnier rappelle que ce sont avant tout des rapports de force qui structurent l’urbanisation dans le cadre du tout marché et du néo-libéralisme triomphant.Les saisies et les expulsions qui ont jalonné la crise des subprimes aux États-Unis attestent de la violence sociale imposée aux classes populaires par les possédants en matière d’habitat urbain. Sous couvert de réduire les « poches de pauvreté », il s’agit en fait de disperser les pauvres dont la concentration sur un territoire restreint est de plus en plus difficile à gérer. Cela suppose de les rendre moins visibles pour faire en sorte que la ville soit plus présentable. D’un côté des espaces « requalifiés » sont réservés aux gens de qualité et de l’autre les couches populaires sont reléguées à la périphérie des villes. L’auteur propose une analyse originale et percutante de la ville qui permet de comprendre que c’est la transformation du contenu social (les conditions matérielles, le revenu, l’emploi) qui améliorera le contenant spatial (le cadre de vie) et non l’inverse. Il ouvre des perspectives pour mieux appréhender les violences urbaines en montrant les liens qui les rattachent aux discriminations, aux exclusions et aux inégalités sociales. Daniel Bachet
Alternatives économiques n°290,
avril 2010
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