Parution : 16/09/2004
ISBN : 2 7489 0023 5 364 pages 12 x 21 cm 20.00 euros |
Loïc Wacquant
Punir les pauvres
Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale
Le tour résolument punitif pris par les politiques pénales lors de la dernière décennie ne relève pas du simple diptyque «crime et châtiment». Il annonce l’instauration d’un nouveau gouvernement de l’insécurité sociale visant à façonner les conduites des hommes et des femmes pris dans les turbulences de la dérégulation économique et de la reconversion de l’aide sociale en tremplin vers l’emploi précaire. Au sein de ce dispositif «libéral-paternaliste», la police et la prison retrouvent leur rôle d’origine : plier les populations indociles à l’ordre économique et moral émergent. C’est aux États-Unis qu’a été inventée cette nouvelle politique de la précarité, dans le sillage de la réaction sociale et raciale aux mouvements progressistes des années 1960 qui sera le creuset de la révolution néolibérale. C’est pourquoi ce livre emmène le lecteur outre-Atlantique afin d’y fouiller les entrailles de cet État carcéral boulimique qui a surgi sur les ruines de l’État charitable et des grands ghettos noirs. Il démontre comment, à l’ère du travail éclaté et discontinu, la régulation des classes populaires ne passe plus par le seul bras, maternel et serviable, de l’État social mais implique aussi celui, viril et sévère, de l’État pénal. Et pourquoi la lutte contre la délinquance de rue fait désormais pendant et écran à la nouvelle question sociale qu’est la généralisation du salariat d’insécurité et à son impact sur les espaces et les stratégies de vie du prolétariat urbain. Chercheur au Centre de sociologie européenne, Loïc Wacquant est professeur de sociologie et d’anthropolgie à la New School for social research et à l’Université de Californie-Berkeley. Il est notamment l’auteur de Les Prisons de la misère (Raisons d’agir, 1999) et Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur (Agone, 2000).
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Au jour où ces lignes sont écrites, une armée de trente millions de malheureux souffre chroniquement de faim ou de malnutrition aux État-Unis, tandis que sept millions n’ont pas de logement. Dans le même temps, près de deux millions de personnes croupissent derrière les verrous des prisons états-uniennes, quatre millions se trouvant en liberté conditionnelle ou surveillée. Le nombre de citoyens américains privés du droit de vote pour cause de contrôle judiciaire est approximativement le même. On ne s’étonnera pas d’apprendre que l’intersection entre le peuple des pauvres et le peuple des reclus est substantielle : près de la moitié des prisonniers vivait, au moment de l’arrestation, avec moins de 600 dollars par mois (1). Par-delà ces chiffres consternants, il importe de savoir s’il y a ou non un lien entre ces phénomènes : l’ampleur de la pauvreté, d’une part, et les proportions gigantesques du système pénal, d’autre part, aux États-Unis. S’agissant de la première puissance économique mondiale, qui se trouve être aussi le pays d’origine des doctrines politiques aujourd’hui dominantes à travers le monde (en matière économique et sociale, avec la pensée néolibérale, mais aussi en matière pénale, avec les trop fameuses idéologies de la « tolérance zéro » et du « carreau cassé »), il est souhaitable de prendre connaissance des efforts d’élucidation des politiques publiques mises en œuvre aux États-Unis depuis une trentaine d’années. Tel est l’intérêt principal du livre de Loïc Wacquant, qui soumet à une critique approfondie non seulement lesdites doctrines politiques actuellement prévalentes de l’autre côté de l’Atlantique (et, tendanciellement, à travers le monde entier), mais aussi les explications courantes du couplage états-unien, si souvent stigmatisé par une partie de la gauche européenne, entre l’atrophie de la protection sociale et l’hypertrophie de l’État répressif. Ce couplage a évidemment une histoire, qui est récente. Si l’on a beaucoup commenté le démantèlement de la protection sociale et la déréglementation du travail pendant les mandats successifs de Reagan, de Bush père et de Clinton – par quoi le salaire minimum se trouve aujourd’hui de 20 % inférieur en valeur réelle à son montant de la fin des années soixante (2) – on connaît moins l’histoire pénale récente des États-Unis, au cours de laquelle on a assisté au quintuplement du nombre de prisonniers en vingt-cinq ans, au point qu’en 2000, 702 individus sur 100000 étaient incarcérés, soit un taux de six à douze fois supérieur aux pays de l’Union européenne (p. 125-126). La thèse centrale du livre de Wacquant porte sur l’articulation de ces deux évolutions conjointes, que l’on observe aussi, dans une mesure moindre, en Europe : « l’irrésistible ascension de l’État pénal américain répond non pas à la montée de la criminalité – qui est restée globalement constante avant de s’infléchir en fin de période – mais aux dislocations provoquées par le désengagement social et urbain de l’État et par l’imposition du travail précaire comme nouvelle norme de citoyenneté pour les Américains d’en bas » (p. 16). Pour reprendre d’autres termes de l’auteur, la prison est « l’aspirateur social » chargé de nettoyer la société de marché de ses propres déchets humains (p. 298). Appelons cette idée « la thèse de la complémentarité fonctionnelle » entre la réduction de l’État social, d’une part, et l’expansion de l’État pénal, d’autre part. Comme nous allons le montrer, cette thèse présente l’inconvénient d’être affectée d’une contradiction cachée, tandis que d’autres pistes d’explication, suggérées par Wacquant mais non explorées, présentent aussi un intérêt : il s’agit notamment du rôle des médias dans la diffusion du mode de pensée sécuritaire, d’une part, et des suites et séquelles de la ségrégation raciale, d’autre part. Le livre montre donc, avec un grand luxe de précisions quantitatives, les formes et les conditions du désengagement social de l’État, ainsi que les formes et les conditions de l’expansion de l’État pénal. Le processus de rupture du compromis keynésien et de fin du salariat fordiste est présenté à travers notamment la régression continuelle des budgets alloués au logement social, l’exposé du démantèlement des aides sociales et le passage subséquent du welfare – l’État assistanciel – au workfare – l’obligation de travailler pour toucher les diverses allocations. Ce processus culmine avec la loi sur le travail et la responsabilité individuelle de 1996, concoctée par le président Clinton et le parti démocrate, dépassant de loin en témérité les plus audacieuses offensives reaganiennes contre le Big Government (« l’État pléthorique » mettant en œuvre la protection sociale, garantissant les biens et les services publics) : abrogation du droit à l’assistance pour les enfants pauvres, par l’institution d’une limite de la durée pendant laquelle leurs parents peuvent toucher les aides ; décentralisation des programmes de protection sociale du gouvernement fédéral vers les cinquante États, auxquels ressortit désormais la fixation des critères d’attribution des aides ; détermination des budgets non plus en fonction de l’évaluation des besoins mais à partir de dotations fixes ; exclusion de l’aide sociale de plusieurs publics ayant en commun leur absence de moyens de pression politique – résidents étrangers, enfants pauvres physiquement handicapés, contrevenants à la législation sur les stupéfiants, filles-mères – et cela, alors que dix millions d’enfants étaient, dès 1995, privés de toute couverture sociale et médicale et qu’une mère célibataire sur deux et un enfant sur cinq vivaient en dessous du seuil de pauvreté. Loïc Wacquant analyse particulièrement bien le complexe idéologique par lequel de telles « réformes » furent politiquement possibles. En premier lieu, l’absence de réaction collective, notamment syndicale, aux transformations du salariat fordiste et aux vagues de licenciements a laissé le champ libre aux démagogies diverses qui ont ainsi pu capter la somme des frustrations suscitées par la précarisation généralisée de l’emploi, et détourner les multiples mécontentements contre l’État, dès lors pensé comme « un carcan aussi étouffant qu’inutile » (p. 77). En second lieu, les représentations culturellement constituées de la liberté individuelle la rendent souvent, aux yeux de beaucoup de citoyens américains, synonyme de l’autonomie financière, ce qui permet de façon récurrente aux diverses anxiétés et frustrations de se focaliser sur les catégories de population tenues pour déméritantes (les chômeurs et les délinquants en particulier) : le pauvre est quelqu’un qui doit apprendre à se prendre en main. Enfin, la prégnance d’une représentation standardisée de la famille induit le soupçon contre des pratiques perçues comme menaçant celle-ci ; de sorte que la conformité à des normes réputées morales du comportement est devenue un critère d’allocation des aides, et que se trouvent conséquemment exclues de celles-ci les personnes réputées immorales (filles-mères, consommateurs de stupéfiants). Le livre de Wacquant a ainsi, en premier lieu, le grand mérite d’en finir avec deux mythes qui offrent l’explication courante et erronée de l’expansion de l’État pénal : les États-Unis auraient des taux de délinquance particulièrement élevés ; les dernières décennies seraient marquées par une augmentation du nombre de crimes et délits. Une analyse fouillée des données statistiques – dont on sait qu’elles sont particulièrement délicates à comparer, d’une période et d’un pays à l’autre – permet de dire qu’en dehors du cas particulier des homicides, les États-Unis présentent depuis longtemps des taux de délinquance ordinaires par rapport aux autres pays industrialisés ; et qu’à l’exception du pic de la fin des années quatre-vingt, dû à la diffusion du crack, ces taux sont restés à peu près fixes avant de refluer (p. 274-285). Mais cette relative stabilité de la délinquance n’a pas empêché une inflation carcérale telle qu’aujourd’hui un homme sur vingt et un jeune Noir sur trois sont emprisonnés ou bien sous tutelle judiciaire. En effet, tandis que les États européens développaient les peines de substitution par amendes ou travaux d’intérêt général, les États-Unis se distinguèrent en ceci qu’ils n’instaurèrent pas ces formes de dualisation des politiques pénales. La prison est, plus que jamais outre-Atlantique, la réponse uniforme à toute infraction constatée : incarcération systématique même pour les faits les plus bénins, lois instaurant l’automaticité de peines, moyens de surveillance augmentés, notamment par la transformation du contrôle des libérés sur parole ; de sorte que le nombre d’admissions dans les pénitenciers d’État a quadruplé entre 1980 et 1997. Cette sévérité accrue se focalise, on s’en doute, sur la petite délinquance de rue (par le biais notamment de la législation sur les stupéfiants). Le prisonnier type est un homme pauvre, jeune, sans diplôme, condamné pour un crime ou délit non violent, et noir. Le recrutement préférentiel du contingent de reclus parmi la population des déshérités doit être mis en perspective avec les autres dispositifs attestant des entrelacs multiples du traitement social de la pauvreté et des politiques pénales. En effet, les dispositifs d’aide sociale tendent à se transformer en un outil parmi d’autres pour contrôler les populations soupçonnées d’immoralité ou de dangerosité, dont l’obligation de travailler pour percevoir les aides sociales, ainsi que le fichage généralisé des allocataires de celles-ci dans les banques de données informatiques – censées permettre de prévenir et déceler toute fraude ou abus – sont les deux pièces maîtresses. Faisant montre, dans ses analyses, d’une remarquable maîtrise des données quantitatives et de la littérature grise sur Ces sujets, Wacquant pose sa thèse centrale : le couplage de plus en plus systématique d’un rétrécissement de l’État social avec l’expansion de l’État pénal atteste du passage de politiques redistributives de type keynésien à un traitement punitif de la misère, mutation donc de la « guerre contre la pauvreté » en une « guerre contre les pauvres ». Mais on peut regretter que cette inférence se fasse sans un examen plus exhaustif du conflit des interprétations auquel peut donner lieu cette concomitance entre politiques sociales et pénales – et cela d’autant plus que d’autres pistes sont ouvertes par le livre de Wacquant. L’auteur affirme la complémentarité fonctionnelle entre l’expansion de l’enfermement et de la surveillance policière et judiciaire d’une part, le démantèlement de la protection sociale et la déréglementation du travail d’autre part. Cette opinion est généralement partagée par un bon nombre de ceux qui entendent s’opposer au néolibéralisme, mais souvent sur la base d’un présupposé erroné : l’idée que l’expansion du pénal vient pallier les troubles occasionnés par des conditions économiques instables d’existence. Or, dès lors qu’on remarque que, contrairement aux idées reçues et médiatiquement entretenues, il n’y a pas eu d’inflation spécialement marquée de la délinquance dans la période au cours de laquelle s’opéra le démantèlement de la protection sociale, on peut se demander quels sont exactement les troubles supposés auxquels répondrait l’expansion du pénal. Une argumentation possible visant à défendre la thèse de la complémentarité fonctionnelle serait de dire que la réduction de l’État social aurait provoqué un surcroît de délinquance s’il n’y avait pas eu un renforcement de l’État policier et judiciaire. Mais on trouve dans l’étude de Wacquant d’importantes objections à une ligne argumentative de ce type et qui, sans la disqualifier complètement, la rendent toutefois inapte à étayer, à elle seule, la thèse de la complémentarité. En effet, l’analyse comparative montre bien que les quelques collectivités locales ayant opté pour une forme d’action policière opposée, plus préventive et conciliante, ont enregistré à coûts égaux de meilleurs résultats dans la maîtrise de la délinquance. De même, on ne saurait, selon l’auteur, attribuer le reflux de la délinquance enregistré à la fin des années quatre-vingt-dix à l’application de la doctrine de « tolérance zéro » : au terme de l’analyse, notamment par le biais d’une comparaison avec le Canada, Wacquant conclut que cette décrue s’explique beaucoup plus par des facteurs démographiques et par une modification de l’économie de la drogue. En somme, tout un ensemble d’arguments comparatistes tend à récuser nettement l’idée que les politiques de sévérité répressive auraient eu un effet dissuasif sur les délinquants potentiels – thèse pourtant centrale dans l’idéologie de la « tolérance zéro ». Enfin, l’abandon de toute volonté d’aider la réinsertion, ainsi que l’annulation des programmes thérapeutiques ou éducatifs en détention, ont considérablement accru la dimension criminogène de celle-ci, tandis que sa fonction dissuasive est éminemment douteuse. On tient ici une contradiction centrale dans l’argumentation du livre : d’un côté, affirmer la nécessité de l’expansion de l’État pénal pour pallier les troubles induits par la réduction de l’État social ; tandis que d’un autre côté il est montré que ces troubles, s’ils existent, ne se traduisent pas par une recrudescence des actes délictueux, et qu’en tout cas le durcissement des politiques pénales est dépourvu d’effets sur leur volume global. Il reste donc deux hypothèses : ou bien il y a effectivement complémentarité fonctionnelle entre le traitement social de la pauvreté et les politiques pénales – mais alors cette complémentarité ne consiste pas, pour les secondes, à organiser le chaos engendré par le premier, et il faut la chercher ailleurs ; ou bien il n’y a pas de complémentarité entre les deux, mais simplement une coïncidence historique qui correspond à des causalités voire des fonctions sociales hétérogènes entre elles. Toutefois le livre de Wacquant ne permet pas de trancher complètement entre ces deux hypothèses. On se penchera plus particulièrement ici sur le rôle du marché médiatique d’abord, puis sur la question dite « raciale » aux États-Unis. Examinant le rôle des médias et des campagnes électorales dans la diffusion de l’idéologie sécuritaire, le livre relève le caractère rituel de l’exécration médiatico-politique des délinquants, et spécialement des délinquants sexuels, ainsi que sa fonction de défense symbolique des représentations courantes de la famille américaine. Celle-ci est pourtant la principale structure occasionnant la violence sexuelle contre les enfants, 80 % de ces agressions étant causées non par des « prédateurs » isolés, selon la mythologie en vogue, mais par des parents ou des proches de la victime. De la sorte, le traitement médiatique de cette délinquance contribue à la dénégation collective de la réalité familiale comme espace pathogène de confinement œdipien (p. 263). La fonction du fait social est donc ici identifiée par Wacquant à partir de ce qu’il permet d’occulter. Idéologie sécuritaire, marché médiatique de la peur, construction d’une « catégorie sacrificielle que l’on peut vilipender et humilier en toute impunité avec d’immenses profits symboliques » (p. 214) : ces phénomènes sont particulièrement exacerbés dans le cas de la criminalité sexuelle, mais néanmoins concernent, à de moindre degrés, les autres formes de délinquance. Il faut remarquer, dans cette dernière citation, ce qui paraît être une réminiscence (unique dans le livre de Wacquant, mais significative) de l’anthropologie de René Girard, sans que soient fournies de plus amples justifications au recours à la théorie de l’unanimité violente contre la victime émissaire honnie. Et l’on peut regretter que le livre n’explore pas plus avant de telles intuitions : elles auraient toutefois exigé une enquête plus approfondie sur les marchés de la peur, en particulier les marchés médiatiques, et le gavage du téléspectateur par l’exhibition continue et quasi pornographique (p. 11) des images de l’activité policière. Notamment, une enquête sur le traitement médiatique de la peur aurait peut-être du même coup éclairé l’idéologie sécuritaire à partir non de ce qu’elle dit et de ce qu’elle permet de faire, mais de ce qu’elle permet de ne pas dire et de ce qu’elle contribue à empêcher de faire. Car on peut ici formuler l’hypothèse suivante, à la fois causale et fonctionnelle : peur et sécuritarisme occupant la première place dans l’espace politico-médiatique, l’expansion de l’État pénal doit dès lors être envisagée comme émanant non pas seulement de la précarisation du salariat, comme le dit Wacquant, mais aussi, pour partie, de l’économie spectaculaire et du marché médiatique. Les nouvelles politiques pénales seraient alors la résultante du processus de soumission du discours politique aux normes et exigences du marché de l’image – ceci pour les aspects causaux. Or, comme le disait Pierre Bourdieu, tout simplement, le fait divers fait diversion : là aussi, l’expansion de l’État pénal serait un épiphénomène, colossalement coûteux, de l’inflation d’un discours sur le crime n’ayant pas d’autre raison d’être que d’occuper l’espace médiatique et mental en persuadant les gens que leurs problèmes véritables se trouvent là – et non pas dans cette gigantesque opération d’extorsion de la plus-value, peut-être la plus importante de l’histoire, qui a vu, avec la croissance économique des années quatre-vingt-dix couplée à la déréglementation du travail, décupler en une seule décennie le rapport entre les revenus moyens de l’ouvrier et du patron (passé de 1 contre 42 à 1 contre 419 (3)), le revenu national augmenter de 66 % tandis que le revenu médian croissait seulement de 10 %, et que celui des 20 % de ménages les plus pauvres baissait (4). Au demeurant, c’est bien une telle fonction sociale que remplit la victime sacrificielle dans l’anthropologie de René Girard : l’unanimité violente contre l’ennemi public honni – dans notre cas, le délinquant – fournit un sentiment factice d’unité au corps social, dont les véritables divisions et rivalités internes sont ainsi masquées aux consciences individuelles par le consensus violent. Cette hypothèse, seulement suggérée par l’étude de Wacquant, d’une fonction essentiellement occultante de l’idéologie sécuritaire, et du caractère second, par rapport à celle-ci, de l’expansion du pénal, aurait méritée, croyons-nous, d’être explorée plus systématiquement par l’étude des modifications du marché médiatique et de son rôle causal dans la diffusion de la peur – puisque, plaçant la complémentarité avec les transformations du capitalisme plus dans les discours sécuritaires que dans les pratiques pénales, cette hypothèse semble nettement plus compatible avec une argumentation concluant par ailleurs à l’inefficience fondamentale de ces dernières. L’analyse qui précède n’est toutefois opératoire que si l’on veut plaider pour la thèse de la complémentarité entre les transformations du capitalisme et la diffusion de la pensée sécuritaire. Mais une autre interprétation est encore possible à partir de l’étude de Wacquant. Constatant que les catégories sociales surreprésentées en prison sont, plus que les pauvres en général, les pauvres latinos et surtout les pauvres noirs, l’auteur étudie l’incarcération de masse en fonction des paramètres dits « raciaux » ou « ethniques ». Les prisons sont peuplées à 54 % de Noirs, qui ne représentent que 12 % de la population d’ensemble – et ceci aussi est une innovation récente : le taux d’incarcération des Noirs a triplé entre 1980 et 1995 tandis que la proportion de Blancs, majoritaires derrière les barreaux en 1945, n’a cessé de décroître. La probabilité sur une vie de faire un séjour en prison est de 30 % pour les Noirs, 4 % pour les Blancs. Un homme noir sur six est privé de son droit de vote pour condamnation pénale lourde. L’un des chapitres les plus intéressants du livre de Wacquant, et qui constitue sans doute la contribution la plus originale de l’auteur à l’élucidation des politiques pénales aux États-Unis, s’efforce de mettre au jour les continuités historiques entre, d’une part, les diverses formes de ségrégation (de droit avant le mouvement des droits civiques, de fait avant et après en raison de la relégation des Noirs dans les ghettos) et, d’autre part, la prison en tant qu’espace de relégation recrutant préférentiellement son public dans la population noire. L’apport scientifique de Wacquant est ici d’élaborer un concept du ghetto par une comparaison entre les ghettos juifs de l’Europe et le ghetto noir états-unien. Dans les deux cas, le ghetto suppose à la fois le stigmate et la contrainte, tout en produisant simultanément l’enfermement territorial et le cloisonnement entre institutions internes d’une part, et externes d’autre part. Or, ces quatre propriétés fondamentales se retrouvent aussi dans la structure et le fonctionnement de l’univers carcéral. Et, du point de vue historique, l’expansion pénale et l’incarcération massive des Noirs s’est effectuée dans la période qui a immédiatement suivi le mouvement des droits civiques et la revendication des Noirs à sortir du ghetto ; avant de se redoubler par le ressentiment d’une majorité de l’électorat blanc « contre l’État Providence et contre les programmes sociaux dont dépendent très largement les avancées sociales collectives des Noirs » (p. 235). Ghetto et prison se trouvent dès lors faire système, en un même continuum de contrôle et de confinement social des Noirs. L’histoire des rapports interraciaux aux États-Unis est donc tout à fait cruciale pour comprendre la croissance du système punitif. Mais alors, contrairement à la thèse centrale de Wacquant, l’expansion de l’État pénal états-unien ne s’explique pas seulement par des mécanismes relevant d’une nécessité fonctionnelle propre au capitalisme renouvelé, où la dérégulation du travail et la réduction de la protection sociale impliquent un dressage continuel de la main-d’œuvre à l’existence précarisée. La singularité historique des États-Unis s’ajoute aux facteurs liés à la mise en place des politiques néolibérales. Mais ce sont là deux ordres de causalité relativement distincts, dont la conjonction fait la singularité du couplage états-unien entre le non-interventionnisme économique et social, d’une part, et l’autoritarisme punitif, d’autre part ; couplage qui paraît dès lors difficilement exportable en un autre contexte social. La thèse d’une complémentarité fonctionnelle nécessitée par la structure du capitalisme néolibéral se trouve donc invalidée, au profit de l’explication par la coïncidence contingente de causalités historiques relativement hétérogènes entre elles. On regrette que l’auteur ne thématise pas la tension potentielle entre ces deux approches, qu’il argumente l’une et l’autre fort bien, mais séparément. Dès lors, il faut envisager l’hypothèse que la version néolibérale du capitalisme puisse se développer sans avoir pour corrélat nécessaire un renforcement des appareils policier et carcéral. Cette question est rien moins qu’insignifiante pour ce qui concerne la situation dans l’Union européenne. Les pays d’Europe traversent, on le sait, une période de réduction de la protection sociale et de développement des formes précarisées du salariat, par quoi l’on assiste, en France par exemple, à la recrudescence de la population des travailleurs pauvres (5). La France et l’Allemagne miment, non sans difficultés, le passage du welfare au workfare à travers l’instauration du Revenu minimum d’activité, du Contrat nouvelle embauche ou des lois Hatz IV ( « réforme » allemande de l’assurance chômage devenue effective au ler janvier 2005). La question sociale sera-t-elle dès lors, dans ces pays, prochainement déléguée aux bons soins des maisons d’arrêt et des matons ? Or, même si l’on observe en Europe une augmentation soutenue du nombre d’individus en détention, le phénomène prend des proportions bien moindres qu’outre-Atlantique. Le cas de la Grande-Bretagne est ici spécialement important, ce pays ayant subi au cours des deux dernières décennies des politiques économiques et sociales très semblables à celles des États-Unis. Si la thèse de la complémentarité était correcte, on devrait assister, chez les Britanniques, à une recrudescence étroitement corrélée du nombre de détenus. Or celle-ci a eu lieu, mais de façon beaucoup moins importante que le grand renfermement états-unien. On ne peut dès lors pas dire sans de sérieuses nuances que la substitution à l’État keynésien du modèle néolibéral en matière économique a pour effet de confier la question sociale aux appareils répressifs de l’État. Si l’on admet que la thèse de la complémentarité est vraie dans le cas états-unien, et qu’effectivement l’expansion de l’État pénal constitue dans ce pays un dispositif important de régulation du capitalisme, il reste toutefois possible de concevoir plusieurs variantes du modèle néolibéral, c’est-à-dire plusieurs manières d’obtenir la paix sociale tandis que simultanément l’on accroît la part du profit, au détriment du salaire, dans la distribution des richesses. Ainsi, s’il est nécessaire que l’espace public soit occupé par des sujets de moyenne ou nulle importance, de sorte que ne reviennent pas au premier plan les fâcheuses problématiques d’accroissement des inégalités économiques et d’extorsion intensifiée de la plus-value, on peut penser que le marché médiatique, par son simple fonctionnement concurrentiel et mercantile, peut opérer cette diversion non seulement au moyen du fait divers mais encore par une multitude d’autres sujets : geste footbalistique ou « staracadémique », par exemple, ou encore interminables querelles d’interprétation à propos de la laïcité scolaire. Le divertissement est par essence divers. Mais une telle hypothèse reviendrait à supposer que l’occultation des clivages économiques du corps social peut se faire sans un redéploiement de la violence d’État, et sans une redéfinition afférente des groupes sociaux sujets à la stigmatisation et à l’élection au rôle de « catégorie sacrificielle », pour reprendre l’expression de Wacquant. Or cette vue quelque peu irénique est, on en conviendra, éminemment douteuse. Il semble donc que la possibilité de penser les conséquences sociales de la précarisation du salariat en Europe dépende de la façon dont on analyse les rapports entre violence et idéologie. Il a été suggéré plus haut que la théorie girardienne peut offrir quelques outils pertinents à cette fin ; et on peut en déceler un indice dans le fait que Wacquant y a ponctuellement recours, pour surmonter le problème posé par le double constat d’une surenchère apparemment irrésistible de la pensée sécuritaire d’une part, et d’autre part de l’inefficience fondamentale des politiques punitives qui en émanent. De nouvelles pistes peuvent ici être aperçues. Car s’il y a, en effet, non pas complémentarité fonctionnelle entre néolibéralisme et inflation carcérale, mais nécessité d’une occultation des clivages économiques croissants par un regain de stigmatisation de certains sous-ensembles de la population, contre lesquels se portera la violence réputée légitime de l’État, on conçoit alors que celle-ci peut se redéployer sélectivement sur d’autres groupes émissaires que les délinquants comme tels. Et l’on devrait sans doute resituer dans cette perspective les politiques d’expulsion systématique des immigrés sans papiers, en voie de généralisation à travers l’Europe, ainsi que le démantèlement du droit d’asile (tous deux associés, comme on sait, à la montée en puissance des idéologies et partis d’extrême droite dans nos pays). Certes, comme tout fait social, les déterminants de l’État punitif aux États-Unis sont divers, à la fois structurels et historiques, nécessaires et contingents – et cela est bien établi par le livre de Loïc Wacquant. De même, les moyens de le comprendre ne sont qu’en partie transposables pour penser le devenir d’autres sociétés. Il ne faudrait pas pour autant inférer de ces réflexions que l’Europe ne connaîtra pas le sinistre devenir punitif observable outre-Atlantique. En France notamment, l’exaspération des problèmes liés aux stigmates ethnicisants, associée à la dynamique apparemment inexorable de ghettoïsation de nombreux quartiers, tend à produire les conditions sociales dont on a vu qu’elles ont rendu possible le grand renfermement américain. Ajoutons à cela la marchandisation presque achevée de l’espace médiatique, et ses effets dans la diffusion du sécuritarisme, le démantèlement de l’offre de soins psychiatriques (6) – dont on voit mal comment il pourrait se traduire autrement que par un regain de la pénalisation des troubles psychiques –, enfin le mimétisme quasi inconditionnel qui paraît affecter nombre de responsables politiques européens dans leur rapport aux États-Unis : les divers zélateurs de l’enfermement et de l’invisibilisation de la pauvreté ont vraisemblablement, dans nos pays, de beaux jours démagogiques devant eux. Il faut souhaiter que les intellectuels français et européens trouveront les ressources pour résister au brouillage collectif des esprits opéré par la pensée sécuritaire, non seulement en lui opposant les indignations morales réfléchies qu’impose l’existence même de la pauvreté, mais aussi en ne se dérobant pas au travail de forger et transmettre les outils nécessaires à l’analyse des formes contemporaines de la domination. A cette fin, le livre de Loïc Wacquant offrira de précieux éléments de réflexion. (1) Pour indication, le seuil officiel de pauvreté pour une famille de trois personnes est de 2000 dollars par mois (chiffres tirés du livre de L. Wacquant, p. 87 et p. 212). (2) Wacquant L., Les Prisons de la misère, Paris, Raison d’agir éditions, 1999, p. 69. (3) Morris M., Western B., « Inequality in Earnings at the Close of the 20th century », Annual Review of sociology, 1999, n°25, p. 623-657. (4) Données tirées d’un article de Paul Krugman dans le New York Times du 20 octobre 2002. (5) Voir par exemple l’article « travailleurs sans logis », Le Monde du 8 novembre 2004. (6) Le décret 2004-1049 du 4 octobre 2004 du gouvernement français stipule que dans le cas des pathologies psychiatriques « l’ancienneté de l’affection doit être d’au moins un an » pour que les soins prodigués en hôpital psychiatrique soient intégralement pris en charge par 1a Sécurité sociale ; le ticket modérateur restant à 1a charge du patient dans les autres cas. Voir www.admi.net/jo/20041005/SAN0423075D.html. Voir aussi « "Fou dangereux", mode d’emploi » , (CQFD, décembre 2004, n° 18, p. 4 ; un récit édifiant des suites catastrophiques qu’ocasionna le défaut de soins dans le cas d’un individu relevant vraisemblablement de la compétence des psychiatres. (7) Un des exemples récents les plus remarquables étant le plagiat, par l’ancien Garde des Sceaux, dominique Perben, d’une des dispositions judiciaires les plus décriées et les plus notoirement créatrices d’injustices des États-Unis, la procédure dite du « plaider coupable ». De semblables observations peuvent êtres faites à propos des mesures récemment proposées pour généraliser le bracelet électronique à tous les anciens délinquants sexuels. François Athané
Cahiers philosophiques,
12/2005
Quel est l’intérêt de réfléchir comme le fait cet ouvrage sur l’exemple américain ? Il est, nous dit l’auteur, « une sorte d’alambic historique qui permet d’observer en grandeur naturelle les conséquences sociales, politiques et culturelles de l’avènement de la pénalité néolibérale dans une société soumise à l’empire conjoint de la marchandise et de l’individualisme moralisant ». Quand en France on entend parler à longueur de médias de « tolérance zéro », cette analyse peut sembler pertinente. L'Écologiste,
09-11/2005
La question sécuritaire, qui envahit les médias, propos de comptoirs, campagnes électorales… et qui n’épargne pas, loin de là, la salle des profs, fait encore trop souvent l’objet d’une critique superficielle où les bons sentiments se mêlent à une vision parfois manichéenne des rapports sociaux à l’œuvre dans nos sociétés en décomposition. Disposer d’un texte de référence, en particulier sur l’histoire et les incidences des nouvelles politiques sociales et pénales importées des États-Unis, tel que se présente l’ouvrage de Loïc Wacquant, était devenu vital pour tous ceux qui veulent comprendre et combattre ce « nouveau gouvernement de l’insécurité sociale ». Le passage de l’État charitable (ou social, comme il plaira) à l’État carcéral et pénal est ici minutieusement étudié et décortiqué, tableaux statistiques et témoignages vécus à l’appui. Tout est analysé, jusqu’à l’importation de ce modèle sur le Vieux Continent. Au-delà des différents entre l’auteur et l’éditeur qui ont suivi la publication de ce livre (et qu’il ne nous appartient pas de trancher) Punir les pauvres est une lecture fondamentale pour comprendre comment notre société est en train de basculer dans un nouvel ordre qui nous réserve un autre avenir. À moins que… N’autre école- Un autre futur, n°9,
automne 2005
Un autre jalon pour sortir de l’enfermement idéologique !
Combattre la pauvreté ? Il n’y aurait rien de plus simple que d’investir dans le développement social et communautaire ; la solidarité. L’État comme arbitre du partage social. Mais ce serait trop simple. Et surtout ne serait-ce pas un encouragement à ceux qui ne font rien ? Mais ces gens qui ne font rien selon les standards de l’économie de marché, qui sont-ils ? Gauguin aurait été un de ceux-là ; un individu à réintégrer sur le marché du travail « productif » ! Pourtant ces mêmes chantres de l’économie de marché sont ceux qui paient aujourd’hui des dizaines de millions de dollars pour ses toiles, car ce sont des valeurs sûres ! Combien de ces déviants à qui l’on refuse la moindre aide de l’État, alors que l’on ouvre les goussets au moindre concepteur d’armes et vendeurs de système de sécurité, sont peut être des génies que l’on tue par précarisation ?
Ce livre ne le dit pas comme ça, mais c’est de ce dont il traite : l’idéologie néolibérale triomphante qui fait que l’on réduit l’aide sociale et les programmes sociaux, car ils sont réputés tenir les gens dans la dépendance selon les théories ultraconservatrice qui ont actuellement cours à Washington et dans les capitales du « monde libre » ! Ces règlements et ces lois qui criminalisent ce qui était autrefois acceptable, comme les lois contre le flânage qui font que trois ou quatre sans-emploi discutant trop longtemps ou trop fort à 2 heures de l’après-midi sur le même banc de parc ou de métro sont suspects et peuvent être verbalisés, criminalisés, voir emprisonnés pour ne pas circuler ! Cette pensée sécuritaire qui fait que l’on peut accroître, sans trop d’opposition, les budgets de défense, de police ou de construction de pénitenciers mais qu’à la moindre hausse des budgets sociaux il faut se justifier, car c’est mal vu ! Cette pensée qui dit que « les pauvres s’adonnent au crime parce que l’État, en leur prêtant secours avec trop d’empressement, les entretient dans la paresse et le vice, les condamnant ainsi à la pire des « dépendances », celle qui fait d’eux des « toxicomanes de l’assistances », (p. 167) mais qui « omet la criminalité en col blanc » (p. 42) ! Au nom de la compétitivité l’on soutient pourtant les entreprises par des lois et des subventions sans dire que cela « les entretient dans la paresse », les empêchant d’être davantage compétitives et créatrices ! On leur permet même de faire ce que l’on ne permettrait pas au simple citoyen, comme de polluer ou de vendre des produits dangereux pour la santé ! Double discours pour le citoyen et le citoyen corporatif… Un livre que j’ai aimé et que j’ai annoté à plusieurs occasions, car il fait une excellente critique du mal sécuritaire caractéristique de notre époque. Et comme le dit l’auteur à la toute fin du livre, ses 3 dernières lignes en fait : « Trois siècles et demi après sa naissance, le moyen le plus efficace de faire reculer la prison reste encore et toujours de faire avancer les droits sociaux et économiques. » (p. 310) Un livre pour tous les citoyens intéressés par la chose publique et politique, les intervenants sociocommunautaires, les criminologues, les sociologues et même les politiciens, car il montre qu’il faut opposer un contre-discours et surtout un contre-pouvoir face au discours idéologique actuel, qui a tendance à criminaliser les comportements sociaux minoritaires, poussé par la droite conservatrice de Washington qui veut imposer sa vision au reste du monde et qui a les moyens financiers, idéologiques et de communication de masse pour le faire ! Michel Handfield
Societas Criticus,
11/08/2005
Sécurité et répression sont les ingrédients tristement familiers des discours et des politiques depuis la fin du XXe siècle. Loïc Wacquant, sociologue, s’y attaque dans cet ouvrage en cherchant à comprendre ce qui se cache derrière cette mise en scène de la « sécurité ». Il étudie ainsi « la substitution de l’État providence par un État pénal et policier », montrant que les prouesses des gouvernants en matière sécuritaire sont à la hauteur de leur impuissance – revendiquée – en matière économique et sociale, dogme néolibéral oblige. L’auteur fait cette analyse au regard de ce qui se passe outre-Atlantique depuis le milieu des années 1970. La criminalisation des pauvres aux États-Unis a en effet été, et continue d’être, la principale réponse étatique à une misère grandissante. Cela se traduit par un secteur pénal hypertrophié : il est le troisième employeur du pays ! L’augmentation de plus de 400 % du nombre de détenus en 25 ans fait que les Américains affichent l’effrayante proportion de 710 détenus pour 100 000 habitants. L’argumentaire, très bien documenté et chiffré, de Loïc Wacquant pointe par exemple la transformation des « services sociaux en instrument de surveillance et de contrôle ». En France, il est ainsi demandé aux travailleurs sociaux de ficher leurs interlocuteurs. Notre pays ne constitue encore qu’une pâle copie des États-Unis, mais il suit ce « modèle ». En deux ans de gouvernement Raffarin, le nombre de détenus a augmenté de 13 000 pour atteindre 60 000 personnes incarcérées (98 détenus pour 100 000 habitants). Avec tous les problèmes liés à la surpopulation des prisons qui en découlent. De nombreux rapports ont déjà dénoncé les conditions de détentions françaises, en particulier celui du Comité européen de prévention contre la torture qui, en janvier 2004, s’alarmait des « traitements inhumains et dégradants » infligés aux détenus. M. Reinert
Transrural Initiatives n°278,
08/02/2005
Pour l’avoir déjà exposée, développée et illustrée dans maints articles et, surtout, dans Les Prisons de la misère – ouvrage paru précédemment en France, mais publié après celui-ci aux États-Unis –, la thèse de Loïc Wacquant est déjà connue : dans un contexte de dérégulation généralisée des « marchés », « marché du travail » inclus, atrophie de l’« État social » et hypertrophie de l’« État pénal » ne peuvent qu’aller de pair, l’une alimentant l’autre. Tandis que le premier est de plus en plus restrictif en termes de droits collectifs et de protection offerte aux fractions les plus démunies de la population, le second est de plus en plus expansif en matière de contrôle et de répression de ces mêmes fractions. Avec pour visées complémentaires d’obliger une masse croissante de prolétaires à se soumettre aux rigueurs du salariat précaire, et de retirer de la circulation, momentanément ou définitivement, les récalcitrants, les incapables et autres « inemployables ». Nourrie d’enquêtes approfondies et d’une ample documentation, enrichie de discussions avec les spécialistes d’outre-Atlantique les plus compétents, rigoureusement architecturée et argumentée, truffée d’exemples pertinents, rédigée dans un style alerte et volontiers polémique, la démonstration de Loïc Wacquant semble imparable. Et elle l’est, assurément, face aux arguties, aussi mensongères que serviles, concoctées par nos flicologues hexagonaux partisans de la « tolérance zéro » et pourfendeurs d’« incivilités », chargés d’importer en France, en les badigeonnant d’un vernis scientifique, les dernières trouvailles made in USA de la « pensée unique sécuritaire ». Est-ce à dire qu’il faille s’arrêter là, ou, ce qui revient au même, continuer, preuves à l’appui, d’énumérer les raisons de lire cet ouvrage indispensable ? On serait tenté de le faire, si, au prix de quelques remaniements, réactualisations et ajouts par rapport à la version initiale, l’auteur n’avait pas eu aussi pour ambition d’intervenir directement dans le débat français. Ce qui était, évidemment, son droit. Encore eût-il fallu, pour y apporter quelque chose de neuf, éviter de reprendre à son compte certains lieux communs de la doxa citoyenniste, idéologie consensuelle aux atours combatifs, made in France cette fois-ci, qui revient à revêtir d’habits neufs un réformisme non seulement éculé, mais, surtout, carrément hors de saison. Sans doute pris par le temps et les impératifs éditoriaux, Loïc Wacquant n’a-t-il pu passer au crible de sa sagacité coutumière les données et les analyses qui lui ont été communiquées sur la normalisation « à la française » des éléments issus des milieux populaires réfractaires aux nouvelles modalités de l’exploitation. Peut-être, aussi, son désir de rentrer bille en tête dans le chou des imposteurs qui pullulent dans le champ médiatico-scientifique de ce pays l’a-t-il conduit à se montrer peu regardant sur la qualité des alliés qu’il pouvait y trouver. À moins que, prisonnier comme tant d’autres de la vision d’un capitalisme postulé pérenne, il ne rêve, lui aussi, de voir ce dernier « socialisé » – « régulé », diraient ses amis du Monde diplomatique et d’Attac – pour l’empêcher de sombrer dans la barbarie, au lieu de se décider, une bonne fois pour toutes, à rompre avec ce mirage dans une perspective réellement socialiste. Toujours est-il qu’il serait aisé de relever, que ce soit dans l’avant-propos, le chapitre liminaire ou le « fac-similé européen » de conclusion du livre, plusieurs affirmations qui relèvent de la contre-vérité, de la pétition de principe ou du vœu pieux. La place manque dans un compte-rendu pour les énumérer toutes et les décortiquer une à une. Livrons-en, à défaut, quelques échantillons. « Les historiens du futur dateront peut-être la conjonction retrouvée [de la question sociale et de la question pénale] d’octobre 1997, date du fameux colloque de Villepinte […]. » Fasciné par la grand-messe sécuritaire mise en scène sous l’égide du ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement, quelques mois à peine après la constitution du gouvernement « pluriel » de Lionel Jospin, Loïc Wacquant décèle ainsi dans l’automne 1997 le moment clef où s’opère le « virage punitif » opéré par la gauche gouvernementale française. À tort : il se trompe de presque une dizaine d’années ! On peut espérer, en effet, que les « historiens du futur » auront rectifié l’erreur de datation des sociologues du présent : c’est vers les années 1988-1989 que la gauche institutionnelle s’est officiellement ralliée au « sécuritarisme » qu’elle avait jusque-là fustigé comme « liberticide ». « Pasqua l’a dit, Joxe l’a fait » titrait ironiquement, par exemple, Le Quotidien de Paris en novembre 1988, au lendemain de l’annonce à son de trompe par Pierre Joxe, ministre « socialiste » de l’Intérieur de l’époque, de « dix mesures pour lutter contre l’insécurité », aux antipodes de la « prévention douce » qui avait eu la préférence des stratèges de la « pacification des quartiers difficiles » au cours des premières années du septennat mitterrandien. « Le débat sur la sécurité est clos », ira même jusqu’à asséner Pierre Joxe devant les députés, lors de la présentation du budget de son ministère pour 1989, en forte hausse pour des dépenses consacrées au maintien de l’ordre, sous les applaudissements des élus de droite. Quelques mois plus tard sera mis sur orbite, toujours à l’initiative de Pierre Joxe – sur une idée de Robert Pandraud, il est vrai, lorsque celui-ci officiait place Beauvau aux côtés de Charles Pasqua –, l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure, que Loïc Wacquant qualifie à juste titre d’« organe officiel de propagande sécuritaire ». Le discours inaugural du ministre, martial, pour ne pas dire musclé, à souhait ravit d’aise son prédécesseur. La période où se situe ce tournant ouvertement répressif de la gauche gouvernante ne devait d’ailleurs rien au hasard. Les effets délétères pour le « peuple de gauche » d’un autre tournant, économique celui-là, commençaient déjà à se faire sentir : lancée à l’initiative du tandem Fabius-Delors quelques années auparavant, la politique de « rigueur » avait déjà jeté des dizaines de milliers de travailleurs à la rue, ne laissant à leur progéniture d’autre avenir que le chômage de masse, les « petits boulots » temporaires, déqualifiés et sous-payés ou encore l’assistanat plus ou moins déguisé. Bref, dans les zones de relégation, les illusions d’un possible « développement social des quartiers » avaient fait leur temps. À l’époque comme, plus tard, durant l’épisode jospinien, le ralliement bruyant des hiérarques de gauche aux « valeurs d’ordre » les plus réactionnaires était parfaitement cohérent avec la réhabilitation par les mêmes de l’entreprise, du marché et du profit. La seule différence, dans le cas du gouvernement Jospin, est l’absence de décalage temporel entre les deux types d’adhésion : avec Dominique Strauss-Kahn aux leviers de commande à Bercy, la politique économique s’annonçait d’emblée résolument libérale, le « social » n’étant plus là qu’à titre de palliatif pour limiter les dégâts. Loïc Wacquant montre fort bien, à partir du « modèle » étasunien, comment des causes analogues produisirent en Europe des effets semblables : on se montrera en haut lieu d’autant plus « dur avec le crime » que l’on aura fait preuve de mollesse pour ne pas dire de complaisance avec les « causes du crime ». Cela autorise-t-il, néanmoins, pour expliquer le changement de cap sécuritaire de la « gauche » au pouvoir en France, à faire appel à des interprétations psychologisantes ou moralisantes ? Si un Lionel Jospin, un Julien Dray ou un Daniel Vaillant, pour ne citer qu’eux, manipulèrent à l’envi la thématique de la « violence urbaine », ce n’est pas tant, comme le suppute Loïc Wacquant, par simple opportunisme électoraliste. Certes, le souci de ratisser au centre, c’est-à-dire à droite, ou de couper l’herbe sous le pied de l’extrême droite, n’était pas étranger à ces manœuvres. Mais, la mise en avant enthousiaste du credo sécuritaire, de la part des leaders de la gauche officielle – en excluant, pour le moment, les Verts dont Loïc Wacquant aurait quand même pu, au lieu de les absoudre, souligner au passage la passivité complice –, tient à des raisons plus profondes que les jeux tactiques de « politiciens impatients de s’assurer des dividendes électoraux ». De même ne peut-on se borner à parler de « trahison » ou d’« abjuration » lorsque les dirigeants « de gauche », en France ou ailleurs, manquent aux promesses faites au peuple lors de leurs campagnes électorales, pour mener sans vergogne, sur tous les fronts, y compris le militaire, les politiques qu’ils condamnaient naguère. Pour comprendre pourquoi « les partis de la gauche gouvernementale de tous les pays post-industriels se sont convertis à une vision droitière », en matière socio-économique comme dans les autres domaines, il faut, n’en déplaise à Loïc Wacquant et à ses collègues français, se débarrasser de l’envahissante idéologie citoyenniste qui fait des classes, en général, et de l’une d’entre elles, en particulier, le point aveugle du regard porté sur le monde social. On s’apercevra alors que la « vision droitière » que ces partis ont faite leur est, tout bien pesé, en phase avec les intérêts, les croyances et les aspirations de la classe ou, du moins, d’une grande partie d’entre elle, dont ces partis sont les représentants politiques privilégiés : à savoir la petite bourgeoisie intellectuelle. Si « conversion » il y a eu, en effet, c’est aussi et, peut-être, d’abord la sienne, conformément à la place qu’elle occupe et au rôle qu’elle joue, désormais, au sein du bloc hégémonique, restructuré au cours des années 70-80, qui permet à la bourgeoisie de prolonger, sinon de perpétuer, sa domination. Sans se lancer dans des développements qui exigeraient au moins un article, disons, pour faire vite, que les nouvelles couches moyennes, scolairement dotées et plutôt aisées – et pas seulement, comme l’affirme Loïc Wacquant, « les fractions “modernisatrices” de la bourgeoisie culturelle et de la haute noblesse d’État » – ont peu à peu cessé, au cours des deux dernières décennies du siècle précédent d’être progressistes au plan « social » tout en demeurant plus que jamais modernistes au plan « sociétal ». Autrement dit, elles se montreront libérales, c’est-à-dire ouvertes et tolérantes, sur l’évolution des mœurs : parité, PACS, congé parental pour les pères, mariage et paternité des homosexuels, hostilité contre la censure, dépénalisation des drogues douces, etc. Ce qui autorise certains de ses éléments à se proclamer depuis peu… « libertaires » ! En revanche, s’agissant de la production – fût-elle intellectuelle – et de la reproduction, autrement dit du monde du travail et de l’univers familial et scolaire, ce modernisme fera place à une sorte de néo-conservatisme. Privilégiant l’« épanouissement individuel » au détriment de l’émancipation collective rendue chimérique par la « mort des utopies » et la « fin des grands récits », les néo-petits-bourgeois n’ont plus besoin, comme se plaisaient à le faire jadis les plus radicalisés d’entre eux, de se réclamer du « peuple », des « travailleurs » voire des « masses » pour légitimer et occulter à la fois un appétit de pouvoir désormais satisfait. C’est pourquoi le sort des prolétaires, qui leur importait fort il y a une vingtaine d’années, ne les concerne plus guère. Et tant pis s’il est devenu encore moins enviable que naguère. Loïc Wacquant aurait dû noter, à cet égard, que « l’indifférence dans laquelle sont tenus les droits et le bien-être des populations déshéritées » n’est plus l’apanage des seules « classes moyennes blanches » étasuniennes. Une fois la petite bourgeoisie intellectuelle parvenue là où sa résistible ascension devait la mener, c’est-à-dire au rang de classe régnante, à défaut d’être dirigeante, il est normal qu’à ses yeux la liberté de chacun compte plus que l’égalité pour tous. Dans un « monde en mutation », elle aussi a mué au plan idéologique : elle sait que son avenir est maintenant tributaire de l’avenir de ce monde, et que son sort est lié à celui de la bourgeoisie, quels que soient les tiraillements auxquels donne lieu ce partenariat. D’où son adhésion de fait et de fond, au-delà de quelques réserves « citoyennes », à la mondialisation capitaliste et, même si elle se garde de l’avouer, à ce qu’elle implique pour les couches populaires. Ses représentants ou porte-parole (politiciens, journalistes, intellectuels ou artistes) sont porteurs de ses valeurs, ses croyances, ses ambitions et aussi de ses détestations : celles d’une classe qui s’est ralliée à l’ordre établi en tant que classe-appui. Quand elles sont en charge des affaires de l’État, les élites politiques « de gauche » ont pour tâche de gérer l’insertion de chaque économie nationale dans l’espace supranational des marchés globalisés. Inféodées, quoiqu’elles en prétendent, aux « nouveaux maîtres du monde » qui – « alternance démocratique » oblige ! – tolèrent, quand ils ne la favorisent pas, leur accession au pouvoir, elles n’en sont pas moins tenues de défendre les intérêts et les points de vue correspondant à la position et à la fonction, dans la présente conjoncture socio-historique, de la néo-petite bourgeoisie. Autant dire que la « révolution culturelle » dont la gauche établie se targue en matière de « sécurité » doit beaucoup à l’évolution/involution politico-idéologique de sa base sociale. Loïc Wacquant ne voit que des « électeurs » là où il devrait d’abord déceler des acteurs ou, pour satisfaire aux réquisits théoriques du Centre de sociologue européenne où il émarge, des agents dont les propriétés sont celles de leur groupe social d’appartenance. Complaire à leurs souhaits, ce n’est pas obligatoirement faire de l’électoralisme : c’est, pour un leader politique, répondre aux vœux des catégories que l’on représente. Aux sommets de l’État comme à la tête des municipalités, les élus « de gauche » n’ont donc pas eu besoin d’être influencés par la « simili-recherche » des « escrologues universitaires » pour changer leur regard sur la délinquance de rue et les populations censées l’alimenter : il leur suffisait d’écouter les doléances et les desiderata de leurs mandants, auxquels ils ne pouvaient qu’être réceptifs étant donné la position plus ou moins commune des uns et des autres dans l’espace social. À la différence de la pénalisation de la misère pratiquée par la vraie droite, celle à laquelle la fausse gauche se laisse à son tour aller serait encore « honteuse et larvée », si l’on en croit Loïc Wacquant. Étrange remarque ! Outre qu’elle contredit les fanfaronnades sécuritaires de certains caciques « socialistes » relevées par lui-même au début de son ouvrage, il suffit d’enquêter un peu sérieusement dans les villes dont ceux-ci ou leurs homologues sont les premiers magistrats – songeons, par exemple, à Lyon, Montpellier, Nantes ou Rennes –, pour constater que le « nettoyage » de l’espace public, sous couvert de « requalification urbaine », ou le quadrillage des « zones sensibles » pour y rétablir la « paix civile » sont menés tambour battant et sans complexe aucun. Mais, surtout, avec l’approbation pleine et entière de larges secteurs d’une petite bourgeoisie intellectuelle locale dont le racisme social et le mépris de classe teinté de méfiance et de crainte à l’égard des « nouveaux barbares » s’expriment avec de moins en moins de retenue. À une approche matérialiste qui s’attacherait à décrypter les fondements sociologiques – on n’ose dire « de classe » ! – de l’ubris sécuritaire qui a saisi ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche », Loïc Wacquant préfère, fidèle en cela à son maître Pierre Bourdieu, mettre l’accent sur le pouvoir symbolique, comme si ceci excluait cela. Ainsi la double fascination qu’exercerait, selon lui, l’Amérique et la science et, plus précisément, le « croisement » de l’une avec l’autre, fonctionnant comme leurres idéologiques, expliquerait pourquoi les gouvernants de « la gauche » européenne seraient tombés dans le « piège sécuritaire ». Outre qu’elle laisse sceptique, l’insistance avec laquelle Loïc Wacquant revient sur cette hypothèse, présentée, bien sûr, comme une « connaissance vérifiée », finirait par paraître presque suspecte. Des paragraphes conclusifs du livre, en effet, émane un net parfum d’autocongratulation et d’autopromotion des chercheurs français demeurés sourds aux sirènes pseudo-savantes venues d’outre-Atlantique. Ce qui serait, somme doute, péché véniel, compte tenu des us et coutumes en vigueur dans le milieu de la recherche, si la « véritable alternative » sur laquelle l’ouvrage débouche n’était autre que « la construction d’un État social européen digne de ce nom ». On a quand même peine à croire que les « outils d’une action raisonnée dans la cité » aient servi à accoucher de pareille banalité. Le moins que l’on puisse en dire, en tout cas, au vu des rapports de force actuels entre dominants et dominés, quelle que soit l’échelle considérée, est que l’Europe ne semble pas appelée de sitôt à évoluer dans cette direction, en admettant – ce qui n’est pas notre cas – que ce soit la bonne. Tel qu’il en définit les fronts et les protagonistes, la « triple bataille » que Loïc Wacquant invite à mener n’est pas de nature à « enrayer le glissement vers la pénalisation de la misère » ni, a fortiori, à éliminer la misère elle-même. Ne serait-ce, tout simplement, que parce que cette pénalisation est déjà en cours sous nos cieux, comme on a pu d’ailleurs amplement le vérifier dans l’ouvrage. Loïc Wacquant ignorerait-il que la bourgeoisie n’a jamais accepté de réformes favorables aux classes populaires que sous la menace, fantasmée ou non, d’une révolution ? Jean-Pierre Garnier
La Question sociale,
hiver 2004/2005
La « main invisible » du marché devient un poing de fer
« C’est bien du Léviathan qu’il s’agit ici. » Glissé dans l’introduction de l’appareil de note, cet hommage à son mentor Pierre Bourdieu donne la trame du dernier ouvrage du sociologue Loïc Wacquant. Punir les pauvres détaille le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale.
Professeur à l’Université de Berkeley en Californie et chercheur au Centre de sociologie européenne, Loïc Wacquant poursuit et approfondit dans cet ouvrage un travail entamé dans Les Prisons de la misère (Raisons d’Agir, 1999). Dans cette précédente livraison, le chercheur détaillait –comme d’ailleurs dans le présent ouvrage – le fonctionnement et l’instrumentalisation du pouvoir carcéral, et insistait sur les réseaux de transmission d’un corpus idéologique d’un pays à l’autre. Ce dernier aspect est certes également abordé dans le présent livre, mais l’accent est davantage mis sur d’autres facettes des politiques pénales. Dans Punir les pauvres, le ton est à la fois plus scientifique, plus sociologique, mais aussi plus idéologique. Ce sont les ressorts du capitalisme dans son avatar néolibéral qui sont soigneusement déconstruits et crûment mis en lumière dans leur incarnation antihumaniste. Délire sécuritaire Car sur le fond, rappelle Wacquant, le délire sécuritaire qui s’est emparé de nos sociétés « ne correspond à aucune rupture dans l’évolution de la délinquance ». Inversement, d’ailleurs, les politiques répressives et souvent liberticides mises en place par les pouvoirs publics ne donnent guère de résultats vérifiables en termes de statistiques criminelles. Bref, ce n’est pas tant la criminalité qui a changé que le « regard que la société porte sur certains illégalismes de voie publique, c’est-à-dire, en bout de course, sur les populations déshéritées et déshonorées ». Le sociologue se fait aussi historien pour montrer que la criminalisation, notamment des Noirs, s’inscrit dans une continuité : de l’esclavage au régime légal de ségrégation qui s’impose à partir de la guerre de Sécession, et jusqu’aux ghettos. La criminalisation de ces classes « dangereuses » et leur enfermement physique dans un univers carcéral en pleine explosion obéit donc largement à des impératifs extra-pénaux. En cela, cette pratique nouvelle marque la sortie du compromis fordiste ou keynésien et la décomposition des solidarités de classe au profit d’une société néolibérale, voire néodarwiniste, où l’individualisme est porté aux nues. Et où il apparaît logique – y compris chez une certaine gauche, qu’il s’agisse de Tony Blair ou de Lionel Jospin – de doubler la « main invisible » des marchés par un « poing de fer ». Le Courrier,
18/12/2004
La criminalisation de la misère fait office de politique sociale
Loïc Wacquant, professeur de sociologie et d’anthropologie à la New Shool for Social Research et à l’université de Californy-Berkeley, démonte les ressorts de la « pensée unique sécuritaire » qui sévit aujourd’hui partout en Europe, et particulièrement en France, dans son dernier ouvrage consacré à la criminalisation des pauvres. Il nous entraîne aux États-Unis, pionniers dans ce domaine, pour comprendre ces politiques pénales et pour nous annoncer l’instauration d’un nouveau gouvernement de l’insécurité sociale.
On s’en doutait, mais Loïc Wacquant nous confirme que la montée de l’État pénal américain ne répond pas à la montée de la criminalité mais plutôt « aux dislocations provoquées par le désengagement social et urbain de l’État et par l’imposition du travail pré caire comme nouvelle norme de citoyenneté pour les Américains d’en bas ». Tout est dit là. Et pourtant, « les sociétés contemporaines disposent d’au moins trois stratégies » qu’elles peuvent doser ou cibler « pour traiter les conditions et les conduites qu’elles jugent indésirables, offensantes ou menaçantes » : la socialisation, la médicalisation, et la pénalisation. Le choix politique de la pénalisation est « l’erreur scientifique et civique la plus grave » car elle consiste à croire ou à faire croire que « la gestion policière et carcérale est le remède optimal » pour « endiguer les troubles sociaux et mentaux induits par la fragmentation du salariat et la polarisation de l’espace urbain ». C’est bien la montée du néolibéralisme dans les pays avancés qui explique le déploiement de politiques sécuritaires actives et punitives. Et c’est aux États-Unis qu’a été inventée cette nouvelle politique punitive à l’encontre des pauvres qui asseoit le salariat précaire comme nouvelle norme de citoyenneté, décuple des moyens consacrés à l’emprisonnement et à l’incarcération privée, pénalise la misère en frappant « prioritairement le sous-prolétariat des ghettos noirs des métropoles minés par la désindustrialisation ». Cette « pensée unique sécuritaire » sévit aujourd’hui partout en Europe, et singulièrement en France où elle est menée tant par la droite que par la gauche. Loïc Wacquant démontre que, de 1975 à 1995, l’Amérique a remplacé progressivement son État charitable par un État pénal et policier au sein duquel la criminalisation de la misère fait office de politique sociale. Elle n’a cessé de réduire son champ d’intervention sociale et de comprimer ses modestes budgets afin de satisfaire à la multiplication des dépenses militaires et à la redistribution des richesses vers les classes aisées. C’est une guerre contre les pauvres qui s’est opérée et ils sont devenus les boucs émissaires de tous les maux majeurs. Fin 1994, le nombre de pauvres dépassait 15 % de la population du pays malgré une forte croissance économique, et le salariat précaire touchait un actif américain sur trois. Le déploiement de l’État pénal s’est opéré à travers la transformation des services sociaux en instrument de surveillance et « de contrôle des catégories indociles au nouvel ordre économique et moral » et par le recours massif et systématique à l’incarcération. Celle-ci sert avant tout « la régulation de la misère, voire à sa perpétuation, et à l’entreposage des rebuts du marché ». La réforme de l’aide sociale s’est traduite, on s’en doute, par un accroissement spectaculaire de la misère et de la précarité. Elle a aboli le droit à l’assistance pour lui substituer l’obligation du salariat précaire, déqualifié et sous-payé. Ainsi les salariés pauvres représentaient 9,6 % des Américains en 1996 contre 11, 2% en 2002. L’Amérique consacre ainsi dix fois plus d’argent à la répression criminelle qu’au soutien de ses citoyens déshérités. Les États-Unis incarcèrent six à douze fois plus que les membres de l’Union Européenne et se sont hissés au rang de « leader mondial de l’emprisonnement ». Du coup, les établissements de détention sont pleins à craquer. Le quadruplement en vingt ans de la population carcérale s’explique non par la montée de la criminalité violente mais par l’extension du recours à l’enfermement pour des infractions mineures qui frappe les catégories les plus affectés par l’austérité économique et sociale. La prison s’offre comme un moyen simple et direct de restaurer l’ordre économique, racial et moral et de juguler les « problèmes sociaux » résultant de la « libéralisation » des sixties. L’emprisonnement est devenu le principal remède à la montée de l’insécurité sociale et des « pathologies urbaines » qui lui sont associées. Alors que le budget de l’État en faveur de l’emploi et de la protection sociale diminue, celui des administrations pénitentiaires augmente considérablement (+ 383 %). L’avènement du « big government » carcéral a permis de multiplier les effectifs du secteur pénitentiaire pour devenir le troisième employeur du pays. L’incarcération de masse a donc un coût, qui n’est jamais dévoilé au public. Ainsi, « la politique d’embastillement de la misère dans laquelle s’est engagée l’Amérique est en train de creuser un gouffre financier sans fond », affirme l’auteur. Il faut aussi savoir que le recours au secteur privé, la facturation au détenu ou à ses proches, et le durcissement des régimes de détention (suppression des activités pour la réinsertion, des programmes d’alphabétisation…), la généralisation du travail (obligatoire) déqualifié permettent de réduire le coût de l’enfermement de façon négligeable. La prison devient le substitut du ghetto. Après l’esclavage est venu le temps du régime légal de discrimination et de ségrégation (système « de Jim Crow »), puis le temps du ghetto, maintenant c’est à la prison qu’ont recours les États-Unis pour confiner et contrôler les Afro-Américains. Ce qui tend à démontrer que le but système pénitentiaire n’est pas de lutter contre la criminalité mais de « renforcer un clivage de castes qui s’érode tout en soutenant le régime émergent du salariat désocialisé auquel sont voués la majorité des Noirs urbains ». Le ghetto (la prison sociale) et la prison (le ghetto judiciaire) participent tous les deux aux « institutions d’enfermement contraint » en confinant une population stigmatisée. De même, la chasse aux délinquants sexuels participe aussi à cette criminalisation de la pauvreté et l’enfermement des catégories déshéritées et déviantes. Traqués, les ex-condamnés pour mœurs se retrouvent sans travail et sans logement à la sortie de prison et sont condamnés à « l’exil social sans recours ni retour ». Enfin, Loïc Wacquant nous révèle que la France n’est pas à la traîne : la droite comme la gauche gouvernementale ont promu « la sécurité » au rang des priorités absolues de l’action publique proposant l’intensification de l’activité policière, la focalisation sur les jeunes et les récidivistes et les prétendus criminels des banlieues, l’accélération des procédures judiciaires et le durcissement des peines, l’extension du recours à la détention et l’accroissement des moyens consacrés au maintien de l’ordre social par la force. Cette pensée unique sécuritaire, importée des États-Unis, règne dorénavant sur l’ensemble des pays d’Europe. L’auteur démontre que ce n’est pas la police qui a fait fondre la criminalité aux États-Unis et qu’au contraire une politique de maintien de l’ordre « tatillonne et agressive » s’accompagne souvent d’une augmentation de la criminalité. Ce sont des facteurs indépendants de l’activité de la police et de la justice qui ont réduit fortement les atteintes violentes aux États-Unis : croissance économique florissante apportant travail et revenus à des millions de jeunes désoeuvrés (30 %), la double transformation de l’économie de la drogue, l’amenuisement des effectifs des classes jeunes (- 10 %), une recrudescence de l’immigration plus féminine, un effet « d’apprentissage », un taux de violence criminelle anormalement élevé. L’auteur détruit aussi la « théorie de la vitre cassée » qui postule que « la répression immédiate et sévère des moindres infractions et désagréments sur la voie publique enraye le déclenchement des grandes atteintes criminelles », dont aucune preuve empirique n’a pu être reçue et dont les conclusions statistiques ont été invalidées. C’est bien la pauvreté et la ségrégation raciale qui sont les déterminants des puissants taux de criminalité en ville. Pour l’auteur, se servir de la prison « comme aspirateur social » est une aberration tant politique que pénale car l’évolution de la criminalité en France ne justifie en rien l’essor fulgurant de sa population carcérale et la préoccupation sécuritaire n’est ni nouvelle ni exceptionnellement aiguë, car il n’y a pas de corrélation entre taux d’emprisonnement et niveau de criminalité : l’incarcération ne fait souvent qu’aggraver le mal qu’elle est censée guérir. Pour sortir du piège sécuritaire et éviter de s’enferrer dans une escalade pénale sans fin et sans issue, ce livre pointe les voies possibles d’une mobilisation civique visant à sortir du programme répressif, et il nous propose une triple bataille : au niveau des mots et des discours, à chaque fois que c’est possible de proposer une alternative économique, sociale, sanitaire ou éducative ; de défendre l’autonomie et la dignité propre des métiers du bras social de l’État ; de nouer des liens entre militants et chercheurs du pénal et du social. « Le moyen le plus efficace de faire reculer la prison reste encore et toujours de faire avancer les droits sociaux et économiques. » René Seibel
Rouge & Vert, n°214,
10/12/2004
Guerre aux pauvres
À « la guerre contre le pauvreté » s’est substituée « la guerre contre les pauvres », nécessaire au maintien de l’ordre néolibéral dont les États-Unis sont le fer de lance au niveau planétaire. C’est la thèse que défend, de manière magistrale, Loïc Wacquant dans son dernier ouvrage. Il y démontre comment ces trente dernières années les États-Unis se sont lancés dans une expérience sociale et politique sans précédent ni équivalent parmi les pays occidentaux de l’après-guerre : la transformation progressive d’un État charitable en État pénal et policier au sein duquel la criminalisation de la marginalité et de la pauvreté fait office de politique sociale.
En effet, d’un côté, les dépenses sociales subissent des coupes gigantesques et l’aide aux classes défavorisées se mue en obligation de travail déqualifié et sous-payé. Ainsi en 1975, alors que l’assurance chômage couvrait 81 % des salariés perdant leur emploi, en 1995 elle couvre un travailleur sur trois. Autre exemple éloquent : le nombre de mères seules bénéficiant d’une allocation en 1975 a diminué de moitié en 1996, avant que cette allocation n’ait été remplacée par un programme d’aide aux familles dans le besoin. De l’autre côté, la population carcérale augmente de plus de 500 % en trente ans, alors que la criminalité stagne ou baisse. Les prisons sont ainsi devenues actuellement la quatrième plus grande « ville » des États-Unis. Même l’Afrique du Sud au sortir de la guerre civile contre l’apartheid – avec 369 détenus pour 100 000 habitants en 1993 – emprisonnait deux fois moins que l’« eldorado » américain du président Clinton. Pour le sociologue, « le logement social, c’est la prison ». Les établissements pénitentiaires accueillent une population qui n’accède pas aux habitations sociales à l’extérieur. Quatre prisonniers sur cinq sont issus des catégories les plus défavorisées de la population. La moitié des personnes incarcérées sont sans emploi au moment de leur arrestation, les deux tiers sont issus de familles vivant en dessous de la moitié du seuil de pauvreté. En outre, sept millions d’Américains, soit un habitant sur vingt, sont sous contrôle judiciaire ; un Noir sur dix et un jeune Noir sur trois. À la fin des années 80, l’idéologie de la marchandisation pousse l’administration américaine à confier au secteur privé les établissements pénitentiaires. Ainsi l’emprisonnement à but lucratif fait son apparition. Une technique inédite de gestion de la misère est mise sur pied. Elle se caractérise dans les faits par des modes de répression toujours plus avancés alors que l’État social se réduit, peu à peu, à une peau de chagrin. Enfin, l’auteur observe amèrement comment les pays d’Europe – en particulier la France, avec l’appui de la gauche gouvernementale – avancent désormais à pas de géant dans la même direction et au moment même où cette politique aux conséquences dévastatrices commence à être remise en question aux États-Unis. Isabelle Paccaud
Le Temps,
26/09/2004
Le sociologue Loïc Wacquant démonte le « triangle fatal »
Dans les années nonante, le sociologue français Loïc Wacquant, disciple de Pierre Bourdieu, pratique la boxe dans un club du ghetto noir de Chicago où il est le seul Blanc. Tous ses camarades d’entraînement ont fait de la prison ( « Tu n’en as pas fait, toi ? » lui demande l’entraîneur un brin surpris). L’un d’entre eux, devenu son ami, lui explique que l’économie de la rue lui permet d’échapper à ce qu’il appelle les « boulots d’esclave » (slave jobs) – c’est-à-dire les emplois dérégulés de l’économie des services. Début 1998, il est arrêté en possession de moins de cinq grammes de drogue. Wacquant, qui enseigne désormais à Berkeley, prend l’avion d’urgence pour venir témoigner à son procès. Son intervention vaut à son ami de n’écoper que de… six ans de prison : c’est le minimum que le juge doit lui infliger en raison du système de « peines plancher » pour les récidivistes. Sorti il y a quelques semaines, il écrit dans une lettre : « Maintenant, les slave jobs, je suis obligé de les prendre. Sinon je risque de ne plus recevoir mes gosses. » En raison de ce système qui fait sans cesse monter les enchères, il risque en effet la prison à vie à la moindre infraction.
Transposition française L’expérience du club de boxe est un condensé de tous les éléments qui vont inspirer à Loïc Wacquant les thèses développées dans Les Prisons de la misère puis dans Punir les pauvres, qui paraît ces jours-ci. Il y montre comment, aux États-Unis, « la main droite de l’État jugule les désordres créés par sa main gauche » : d’un côté, on sape les aides sociales et on flexibilise le marché du travail ; de l’autre, on incarcère massivement : le taux d’emprisonnement ne cesse de grimper (depuis le milieu des années septante, la population carcérale a doublé tous les dix ans) alors même que le taux de criminalité stagne ou baisse. Et ce modèle s’exporte : Les Prisons de la misère a été traduit en treize langues, ce dont l’auteur n’est pas sûr qu’il y ait lieu de se réjouir. Il y a quelques jours, débarquant à Paris, il tombe, dans Le Monde du 26 février, sur ces deux titres : « M. Sarkozy insiste auprès des députés de l’UMP pour durcir les peines contre les multirécidivistes » ; et, juste en dessous : « François Fillon veut contrôler davantage les demandeurs d’emploi ». À l’École Normale Supérieure, où il donnait une conférence vendredi dernier, un auditoire archibondé l’accueille comme une rock star : « Je me doute que ce n’est pas pour ma personne que vous êtes là, mais parce que les thèmes que je traite sont hélas d’actualité… » Division ethnique Difficile, en effet, lorsqu’il évoque la « loi sur le travail et la responsabilité individuelle » paraphée en 1996 par le président Clinton, qui transformait le welfare en workfare, de ne pas penser au passage du Revenu minimum d’insertion (RMI) au Revenu minimum d’activité (RMA) opéré par le gouvernement Raffarin. Là où Clinton disait vouloir « mettre fin au welfare comme way of life », Raffarin martèle la nécessité de « redonner aux Français le goût du travail ». Dans les deux cas, on insiste « sur les obligations des pauvres envers l’État et non plus l’inverse ». La loi Perben II de réforme de la justice, très contestée, s’occupe quant à elle de durcir l’État pénal. Qu’est-ce qui disposait les ÉtatsUnis à devenir le laboratoire de cet État d’un nouveau genre, libéral pour les gros, et paternaliste pour les petits, qu’il soumet à une tutelle agressive ? D’abord, explique Loïc Wacquant, le fait qu’ils aient au départ un système de protection sociale faible et un marché du travail flexible. Mais un troisième facteur a joué un rôle décisif : la division ethnique. Outre qu’elle rend la classe ouvrière moins résistante à la dérégulation, elle empêche toute identification : l’aide sociale est perçue comme allant aux Noirs ; sa bénéficiaire typique, dans les représentations collectives, est la jeune mère célibataire noire, victime de sa propre indolence, et dont la sexualité débridée menace les saines valeurs familiales. Elle est le pendant privé du membre de gang qui fait régner la terreur dans la sphère publique. Après le combat des Noirs pour l’égalité dans les années soixante, les Blancs ont rétabli la distance en fuyant vers les banlieues et en se dotant de leurs propres écoles. Ils ne veulent plus que leurs impôts servent à payer des prestations perçues de surcroît, dans une criminalisation du combat pour les droits civiques, comme une récompense à des émeutiers. Paradoxe L’incarcération massive n’est pas non plus leur problème : « Si le taux d’emprisonnement des Blancs était équivalent à celui des Noirs, il deviendrait la priorité absolue de tous les politiciens ! » Les prisonniers sont exclus des droits civiques, parfois à vie : « Si Al Gore n’avait pas été le vice-président d’un gouvernement ultrarépressif, les choses auraient peut-être tourné différemment pour lui lors de l’élection de 2000… » Y a-t-il une comparaison possible avec l’Europe ? Beaucoup se récrient à cette idée. Grave erreur : « Dans la plupart des pays d’Europe, la sur-représentation carcérale des étrangers post-coloniaux – et je ne parle même pas des nationaux d’origine postcoloniale ! – est supérieur à celle des Noirs aux États-Unis… » La classe politique française, avec la loi contre le voile à l’école, est d’ailleurs en train « de fabriquer la division ethnique dont elle prétend se défendre ». Le plus ironique, c’est qu’aux États-Unis, on commence à se rendre compte de l’impact dévastateur de cette politique : « L’ancien chef de la police de New York est aujourd’hui chef de la police de Los Angeles, et il n’applique absolument pas la tolérance zéro ! Le monde entier se rue sur ce modèle juste au moment où les États-Unis le remettent en cause… » Mona Cholet
Le Courrier,
02/03/2004
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