Parution : 25/09/2009
ISBN : 978-2-7489-0098-9 468 pages 12 x 21 cm 25.00 euros |
Michael Christofferson
Les Intellectuels contre la gauche
L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981)
Traduit de l’anglais par André Merlot
Préface de Philippe Olivera Au cours des années 1970, une vigoureuse offensive contre le « totalitarisme de gauche » ébranla la vie politique française. Dans leurs livres, leurs articles et à la télévision, les intellectuels « antitotalitaires » dénonçaient, sur un ton dramatique, une filiation entre les conceptions marxistes et révolutionnaires et le totalitarisme. Issus eux-mêmes de la gauche et ne craignant qu’une faible opposition de ce côté-là, ces intellectuels ont réussi à marginaliser la pensée marxiste et à saper la légitimité de la tradition révolutionnaire, ouvrant ainsi la voie aux solutions politiques modérées, libérales et postmodernes qui allaient dominer les décennies suivantes. Capitale de la gauche européenne après 1945, Paris devenait la « capitale de la réaction européenne ».
Cette histoire de la notion de « totalitarisme » depuis la Seconde Guerre mondiale retrace notamment les étapes de son instrumentalisation pour marginaliser le PCF et peser sur les orientations de l’Union de la gauche. Faisant un sort définitif à la légende de la « prise de conscience » qu’aurait provoquée L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne en 1974, il révèle la continuité des stratégies permettant la conversion d’intellectuels radicaux en compagnons de route d’un PS sur le chemin du pouvoir. Cet « antitotalitarisme » doit donc bien moins à la découverte d’une tradition libérale à l’anglo-saxonne qu’à la droitisation de la gauche intellectuelle et politique française. Michael Scott Christofferson est professeur d’histoire contemporaine à la Pennsylvania State University. Après une thèse avec Robert Paxton (dont ce livre est issu), il a notamment publié France during World War II : From defeat to Liberation (2006) et plusieurs articles, dont « François Furet entre l’histoire et le journalisme, 1958–1965 » (French History, 2001 ; Revue Agone 41/42, Les intellectuels, la critique et le pouvoir).
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Compte-rendu
Le titre laisse entrevoir la mise à mal de quelques idées reçues. La France n’est-elle pas, en effet, la terre d’élection des “intellectuels de gauche” et n’est-il pas incongru de définir comme une idéologie la généreuse dénonciation du totalitarisme ? La culture politique “marxojacobine” n’a-t-elle pas – Raymond Aron mis a part – aveuglé les intellectuels français au point d’en faire, après la Seconde Guerre mondiale, les “compagnons de route” décoratifs d’un parti stalinien et totalitaire ? Mai 68 aurait ébranlé les certitudes. Le reflux de l’esprit révolutionnaire et les échecs du tiers-mondisme auraient créé un terrain propice. La lecture de L’Archipel du goulag (1973), enfin, aurait inspiré aux anciens chantres du “Petit Père des peuples” et aux admirateurs du “Grand Timonier” une saine relecture de l’histoire contemporaine. C’est à cette vulgate que s’attaque Michael Christofferson. Une théorie de circonstances Revenant sur les origines de la théorie du totalitarisme, il en souligne d’abord les limites : jusqu’aux années 1970, ceux qui l’utilisent ne sont d’accord ni sur ses origines, ni sur ses caractéristiques fondamentales, ni sur les pays auxquels elle peut s’appliquer. Hayek y voyait un produit de la “planification socialiste” alors que Marcuse le faisait découler du libéralisme. Matteoti et Amendola aussi bien que Mussolini l’appliquaient à l’Italie, Trotsky à l’URSS stalinienne, Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski en ont fait une arme de guerre froide… La validité scientifique du concept est à peu près nulle, ce que confirment certains travaux récents cités par l’auteur. La fin des compagnons de route Les “intellectuels de gauche” français se découvrent donc “antitotalitaires” au moment où cette notion est abandonnée à peu près partout ailleurs. Cet antitotalitarisme “provincial” est d’ailleurs strictement antisoviétique. Il ne s’applique ni à Vichy, alors au cœur de furieux débats, ni aux dictatures latino-américaines. Il est surtout à usage purement interne, uniquement motivé, selon Christofferson, par la crainte que la victoire électorale d’une Union de la gauche apparemment dominée par le Parti communiste ne débouche sur l’avènement d’un régime totalitaire en France. L’auteur revient dans un long chapitre (“Des compagnons de route aux gauchistes”) sur les rapports, en réalité conflictuels, entre les “intellectuels” (terme dont la définition reste, tout au long du livre, incertaine et fluctuante) et le PCF entre 1944 et 1974. Contrairement à la légende, peu d’entre eux ont été les aveugles staliniens ou “compagnons de route” que l’on croit, et les complaisances de ceux qui ne voulaient pas “désespérer Billancourt” ne doivent rien à l’héritage jacobin. Si le PCF a pu leur apparaître comme “un acteur incontournable du processus de transition révolutionnaire”, la liberté – chèrement acquise au terme de cinq années de lutte contre le nazisme – est restée à leurs yeux une composante essentielle du socialisme. Une telle aspiration est “confortée par certains aspects de la culture républicaine et révolutionnaire nationale, qui, loin de constituer un obstacle à la critique du totalitarisme des années 1970, en préparent au contraire le terrain”. Ce compagnonnage contradictoire explique, dès la fin des années 1940, une prise de distance que les contorsions de Sartre ne doivent pas faire oublier. Personne ne peut plus, après le procès intenté par David Rousset aux Lettres françaises, faire mine d’ignorer les camps. L’instrumentalisation du Comité national des écrivains, la subordination du Mouvement de la paix à la politique du Kominform, les procès des pays de l’Est entraînent, à leur tour, démissions et ruptures. L’année 1956 marque la fin du “modèle des compagnons de route progressistes”. Le rapport Khrouchtchev, la répression de la révolution hongroise consomment une rupture qui s’amplifie avec la guerre d’Algérie, puis avec l’instauration de la Ve République. Un véritable “divorce entre la vie intellectuelle et le système politique” se solde par “le ralliement de nombre d’intellectuels de gauche au PSU”. Genèse d’un “socialisme autogestionnaire” C’est dans ce contexte que s’élabore, sans que l’on emploie encore le mot, ce qui deviendra “l’idéologie antitotalitaire”. Chrétiens de gauche, anciens “compagnons de route” et staliniens repentis rejettent en bloc, non seulement le stalinisme, mais tout ce qu’ils assimilent au “léninisme”, le “marxisme” étant, à ce stade, plutôt révisé que condamné. Première cible : la “classe ouvrière traditionnelle”, devenue une “force conservatrice intégrée à la société capitaliste”, tout à la fois réformiste et irrémédiablement assujettie à un PC discrédité. Les “nouveaux sujets révolutionnaires” appartiennent à “une nouvelle classe de travailleurs (les techniciens)”, qui “exige un degré d’autonomie que le capitalisme ne peut lui accorder […]. L’aliénation des producteurs, c’est-à-dire leur manque de contrôle sur les processus et les fins de la production, vient occuper la place de l’exploitation, cible du militantisme ouvrier traditionnel […]. Ce ne sont plus les rapports de propriété qui se trouvent au centre du bouleversement révolutionnaire, mais les rapports d’autorité.” À la lutte des classes se substitue ainsi une lutte contre la hiérarchie. La “nouvelle révolution” ne vise plus à abattre le capitalisme, mais à l’aménager en instaurant une nouvelle forme de “démocratie directe” : l’autogestion. Autour de cette notion se structure un véritable projet de société, qui fédère, avec, il est vrai, des tonalités “révolutionnaires” diverses, à peu près tous les courants de “l’intelligentsia”, des chrétiens de gauche (Jean-Marie Domenach, Paul Thibaud, Jacques Julliard) à des militants issus du mouvement ouvrier (Claude Lefort), en passant par d’anciens adhérents du PC (Edgar Morin, Henri Lefèvre). De l’autogestion à “l’antitotalitarisme” Selon Christofferson, la mutation de cette “critique autogestionnaire” en “antitotalitarisme” est motivée par la signature du Programme commun (1973). L’accession au pouvoir d’une Union de la gauche idéologiquement dominée par le PC conduirait alors les “intellectuels de gauche” à exiger des gages en matière de démocratie et de droits de l’homme, L’Archipel du goulag leur fournissant de puissants arguments. Le PC est sommé – avec succès, mais trop tard, à partir de l’affaire Pliouchtch – de condamner les atteintes aux droits de l’homme en URSS et le PS de prouver sa capacité de résister ”à la tentation totalitaire”… en se montrant toujours plus “autogestionnaire”. Où l’on retrouve François Furet Restait, pour compléter le dispositif idéologique, à incriminer la tradition révolutionnaire jacobine. Cette tâche incombera à François Furet, auquel Christofferson consacre son chapitre le plus intéressant. Auteur dans les années 1960, avec Denis Richet, d’un ouvrage (La Révolution française) dans lequel la Terreur apparaissait comme le fruit du “dérapage” d’une révolution qui n’aurait pas dû sortir des sentiers balisés par les Lumières, cet ancien adepte des conceptions littéraires de Jdanov transpose cette fois dans la Révolution française le mécanisme infernal qui aurait conduit de la théorie révolutionnaire au goulag. Penser la Révolution française, paru en 1978, ne parle plus de “dérapage”. La Révolution est maintenant “protototalitaire” dès 1789. La violence, la Terreur, découlent non du contexte social, politique et militaire, mais de la “dynamique de l’idéologie révolutionnaire”. Furet réhabilite, pour la circonstance, le monarchiste Augustin Cochin : le jacobinisme n’est qu’un produit des “sociétés philosophiques du XVIIIe siècle”, donc des Lumières, incriminées à leur tour. La “volonté générale”, reprise de Rousseau, l’égalité, l’idée d’un gouvernement du “peuple-roi” sont la “matrice liberticide de la culture politique de la Révolution”. Ne serait-ce que pour cette critique du révisionnisme historique, l’ouvrage mérite d’être lu. Une analyse qui s’arrête en chemin Certaines bévues factuelles étonnent néanmoins sous la plume de cet universitaire américain : on apprend par exemple (p. 43) que “le syndicat Force ouvrière est créé avec le soutien du syndicat américain AFL-CIO”. La scission de la CGT a eu lieu, faut-il le rappeler, en 1947, date à laquelle l’AFL-CIO n’existait pas, le CIO ayant quitté l’AFL en 1938, la réunification n’ayant eu lieu qu’en 1955. Il aurait été utile de préciser. pour être complet, que le CIO, qui a effectivement aidé F0, faisait partie, jusqu’aux scissions de 1947, de la Fédération syndicale mondiale, c’est-à-dire de la même internationale syndicale que la CGT et les syndicats soviétiques ! Un combat “d’intellectuels” ? Aspect non moins contestable : l’auteur confond dans la nébuleuse de ceux qu’il appelle indifféremment et sans définition ni frontières bien nettes les “intellectuels”, les “clercs”, parfois “l’intelligentsia”, les militants et les personnalités qui ont mené un combat légitime contre la répression en URSS et dans les pays de l’Est avec ceux qui l’ont instrumentalisé à des fins purement idéologiques. Sous le titre “Célébrer la dissidence”, les comités mis en place pour défendre les libertés à l’Est apparaissent comme un moment de l’émergence de “l’antitotalitarisme” des “intellectuels”. Fonction idéologique de l’antitotalitarisme Sur ce plan, précisément, le lecteur reste aussi sur sa faim. Christofferson dresse de cet “antitotalitarisme insulaire et autocentré” un bilan sévère : erreur de diagnostic quant à la domination supposée du PC sur la gauche, critique des seuls “régimes communistes”, réputés “qualitativement plus répressifs que les dictatures d’Amérique latine”, mort de “l’intellectuel prophétique” au bénéfice des “experts”, “confusion théorique”, “bilan moral pour le moins ambigu”… “Au-delà de la carte Rocard, ces intellectuels avaient peu ou rien de constructif à offrir.” Mais le rôle néfaste de “l’idéologie antitotalitaire” semble s’arrêter là. En recul après le retrait des ministres PCF en 1984 et surtout après l’effondrement du bloc de l’Est, “l’antitotalitarisme” aurait “remodelé les conceptions politiques de l’intelligentsia”. Après “l’effondrement du marxisme”, les “intellectuels” se seraient tournés les uns vers le libéralisme, d’autres vers le “postmodernisme”. “L’affaire du foulard” aurait même nourri une “renaissance de la tradition républicaine jacobine sous une forme qui s’inspire des débuts de la IIIe République”. Sans nous prononcer sur la pertinence d’une telle analyse, nous retiendrons qu’elle ne rend pas compte de la place occupée par le “totalitarisme” dans le dispositif idéologique actuel, dispositif visant à discréditer toute révolution, en particulier dans les programmes scolaires. L’auteur note à juste titre que l’histoire concrète de l’Union soviétique et du nazisme a été négligée, mais sans établir le lien avec ce qui nous semble être l’essentiel : cet “antitotalitarisme” de circonstances a fait le lit d’une acclimatation en France des thèses révisionnistes d’Ernst Nolte, réfutées, au contraire, en Allemagne et en Italie. Rémy Janneau
Les cahiers du mouvement ouvrier n°47,
juillet 2010
Être juste avec l’antitotalitarisme
> Lire l’article en ligne sur Espaces temps
José Luis Moreno Pestaña
Espaces temps,
23/08/2010
Compte-rendu
En 2006, dans La Décennie, François Cusset avait montré le basculement d’une période, celle des années 1970, marquée par les retombées de Mai 68, à celle des « golden boys » et du « libéralisme triomphant » des années 1980. La thèse soutenue en 1998 par Michael Christofferson, sous la direction de Robert Paxton, et qui vient d’être publiée en français, va, d’une certaine façon, chercher en amont les origines intellectuelles de ce basculement, dans le glissement des intellectuels de gauche français vers le pôle libéral, à la faveur des progrès de « l’idéologie antitotalitaire en France », au cours de la période 1968–1981.L’auteur remonte d’abord aux sources des ruptures successives de l’intelligentsia de gauche avec le parti communiste dans les années 1950, puis pendant la guerre d’Algérie, pour fournir les clés de cette désaffection des clercs français à l’égard de « la gauche ». D’emblée, l’identification de celle-ci au marxisme, puis du marxisme au parti communiste, nourrit la thèse centrale de l’ouvrage : l’antitotalitarisme a été, dans les années 1970, l’instrument circonstanciel du combat livré par les intellectuels contre la perspective de l’arrivée au pouvoir d’une Union de la gauche dominée par le parti communiste. Michael Christofferson identifie donc un véritable tournant marqué par la conversion des clercs au réformisme, voire leur désengagement et leur dépolitisation, au lendemain de la guerre d’Algérie. Les diverses « révisions » et « relectures » du marxisme entreprises par Jean-Paul Sartre, Edgar Morin, Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, André Gorz ou Henri Lefebvre, dans les années 1960, sont, de ce point de vue, autant de tentatives de repenser « l’idée de socialisme » que de témoignages d’une désagrégation du marxisme. Il n’est pas jusqu’au « marxisme d’Althusser » qui ne soit un indice du désarroi de l’époque. La critique antitotalitaire des années 1970 s’épanouira donc sur le terreau fertile d’une intelligentsia française plus sensible aux charmes de la « démocratie directe », parfois teintée d’autogestion, qu’au modèle de socialisme et d’engagement proposés par le parti communiste. Michael Christofferson montre alors combien la dimension anti-autoritaire de Mai 68, tout comme le compagnonnage avec les « maos » de la Gauche prolétarienne dans l’après-Mai, même s’ils redonnent un peu de couleur au « projet révolutionnaire », s’inscrivent bel et bien dans la continuité d’une rupture avec la matrice de l’engagement intellectuel qu’a été le parti communiste français après la guerre. La parution de L’Archipel du Goulag en 1973–1974 n’a donc rien d’une révélation ouvrant les yeux d’une intelligentsia jusqu’alors aveugle, mais permet de se saisir de l’antitotalitarisme et de la « métaphore du Goulag » comme d’une arme de combat contre le parti communiste dans le contexte d’une montée de l’Union de la gauche. L’affaire du Republica, en pleine révolution portugaise, ou les mobilisations en faveur des dissidents de l’Est ne font, dès lors, qu’alimenter la méfiance et l’hostilité à l’égard d’un parti communiste mis en porte-à-faux par le front des intellectuels antitotalitaires qui s’organise autour du Nouvel Observateur, des revues Esprit, Faire ou Libre et, surtout, de la promotion fortement médiatisée de la « nouvelle philosophie », tandis que François Furet s’attaque à la « tradition révolutionnaire » en « révisant » l’histoire de la Révolution française. Au terme de la démonstration, on reste partagé entre l’aspect stimulant d’une réflexion qui réinscrit ce segment de l’histoire des intellectuels dans la longue durée de l’après-guerre, et les interrogations que soulèvent certaines omissions et ambiguïtés qui planent notamment sur la définition de cet objet politique non (ou trop) identifié qu’est « la gauche ». Ainsi, plutôt que de ramener l’ensemble des intellectuels de gauche au dénominateur commun de leur inclination pour la « démocratie directe », peut-être eût-il mieux fallu souligner l’existence et l’influence, dans le paysage politique et intellectuel français, bien avant les années 1970, d’une « deuxième gauche », diverse dans ses origines et allergique à tout modèle de socialisme centralisé et autoritaire. Quant à l’instrumentalisation du totalitarisme, Michael Christofferson semble hésiter entre deux versions : les intellectuels s’en saisissent-ils comme d’une arme tactique destinée à soutenir un rééquilibrage des rapports de forces au sein de l’Union de la gauche en faveur du parti socialiste ? Ou s’agit-il d’une arme stratégique témoignant d’un glissement du socle de l’intelligentsia, de la gauche vers la droite et le pôle libéral ? Et s’il s’agit du même processus, faut-il en conclure que le parti communiste français représenta, à lui seul, « la gauche » au sein de l’Union… de la gauche ? Il resterait enfin à s’interroger sur la complexité de certains engagements, tel celui de Michel Foucault, appuyant les « nouveaux philosophes » d’un côté, mais luttant avec la dernière énergie contre l’extradition de Klaus Croissant, l’avocat des membres de la Fraction armée rouge emprisonnés en Allemagne, d’un autre côté. Le risque est donc grand de gommer les aspérités du réel pour les besoins de la démonstration. C’est celui que prend Michael Christofferson en rassemblant sur la couverture de l’ouvrage les noms de Louis Althusser, Bernard-Henri Lévy ou Michel Foucault dans un vaste front dressé contre « la gauche ». Bernard Brillant
Vingtième Siècle,
avril-juin 2010
Paris, capitale de la réaction
Attention, voici un ouvrage qui risque de déranger quelques certitudes ! Il met à bas en effet une complaisante légende. Celle qui veut qu’au cours des années 1970, l’intelligentsia française, ébranlée par la lecture de L’Archipel du goulag, d’Alexandre Soljenitsyne, aurait soudain découvert la réalité du communisme et l’horreur du totalitarisme. Rejetant le charme d’Octobre (1917), elle aurait enfin cédé à celui des valeurs démocratiques, après des lustres de ”trahison des clercs” et d’”opium des intellectuels”... La lecture que Michael Scott Christofferson, élève de Robert Paxton, propose du ”moment antitotalitaire” tranche avec ce grand récit-là. Loin d’y voir le salutaire réveil d’un sommeil dogmatique, cet historien américain est d’avis que l’évolution tant vantée n’a abouti qu’à troquer l’idéal de justice sociale qui animait la pensée française depuis 1945 contre une normalisation libérale et postmoderne. Résultat de cet alignement : Paris est désormais la ”capitale de la réaction”. Souvent excessif et unilatéral, le propos trouble parce qu’il s’appuie sur un travail très sérieux des sources et des interventions publiques des uns et des autres. Fini les couplets sentimentaux sur la naissance d’une “génération morale”. Il s’agit bien plus, pour Christofferson, d’une révolte d’élites affolées par la perspective de l’arrivée au pouvoir de l’Union de la gauche, à une époque où celle-ci porte encore l’étendard du socialisme étatiste, bête noire de l’idéologie libérale. Selon l’auteur, cette politique des intellectuels culmine avec la tentative de liquidation, par François Furet et sa “galaxie”, de l’idée même de révolution à l’orée des années 1980. Furet et ses adeptes se seraient ingéniés à dénicher l’origine du totalitarisme dans le jacobinisme dans le seul but de discréditer à la racine toute perspective révolutionnaire. A l’évidence, le défaut de l’ouvrage tient à son caractère réducteur. Ainsi peut-on soutenir que les pensées critiques des philosophes d’alors, comme Claude Lefort et Gilles Deleuze par exemple, ont pu représenter, chacune dans leur genre, des alternatives possibles à la gauche traditionnelle et non simplement dissimuler la conversion ”du col Mao au Rotary”, selon le mot de Guy Hocquenghem. Christofferson est plus convaincant quand il minimise l’aspect de découverte de la terreur communiste via Soljenitsyne en 1974 (le régime de Brejnev s’était assoupli, et 1956 était déjà passé par là). Son rappel de l’inopérance de la notion de totalitarisme – contestée hors de France dès les années 1960 – pour penser le communisme aussi bien que le nazisme, se révèle également fort utile. Et il n’a pas tort de suggérer que l’extension illimitée donnée par Michel Foucault, caution des “nouveaux philosophes”, à la notion de “pouvoir” (familial, sexuel, psychiatrique, etc.) a pu aboutir à cesser de questionner ledit pouvoir dans le domaine qui est proprement le sien : celui de la souveraineté politique. Mais que M. Christofferson se rassure : qu’une histoire aussi immédiate ait pu déjà être retracée constitue l’indice qu’un nouveau virage a sans doute été pris. Nicolas Weill
Le Monde,
5/02/2010
Compte-rendu
PROFESSEUR d’histoire contemporaine à la Pennsylvania State University, Michael Scott Christofferson s’intéresse au microcosme intellectuel français de la seconde moitié du siècle dernier, et plus précisément à ses figures les plus en vue, celles qui, au gré de leurs lumineuses intuitions, fondèrent, en telle ou telle période de l’histoire, l’idéologie dominante du moment. Ici, l’objet de son étude, c’est de comprendre pourquoi, en une grosse décennie (1968-1981), cette idéologie dominante, qui fut longtemps et sans partage progressiste marxisante, est devenue, à la fin des années 1970, clairement antitotalitaire et « droit-de-l’hommiste ». Pour ce faire, le laborieux historien n’a pas renâclé à la tâche, qu’on subodore immense tant ledit microcosme est, comme on le sait, structurellement prolixe en écrits et déclarations de toute sorte.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre et plus encore sur la démarche de Christofferson, apparemment désencombrée de préjugés, mais pas toujours habile à saisir le climat d’une époque. Cependant, la place attribuée à cette recension étant comptée, elle se cantonnera d’évoquer ce qui, au-delà du factuel et de son interprétation, fait indubitablement problème, du moins pour nous. En premier lieu, la réduction, dans le temps et l’espace, de la polysémique mouvance « antitotalitaire » à sa seule fraction médiatique, celle qui fut la plus prompte à troquer sa supposée critique de l’État contre des positions – réelles – de pouvoir. En second lieu, l’amalgame, systématiquement entretenu par l’auteur, entre cet « antitotalitarisme » spectaculaire et le prétendu penchant de ses principaux porte-parole pour la « démocratie directe ». Découlant d’une compréhension très limitée des clivages politiques de mai 68 et d’une appréciation très confuse des années gauchistes, cette affirmation réitérée prouve, au mieux, que la vaste culture dudit historien n’est pas exempte de grosses lacunes. « L’année 1968, écrit Christofferson, ravive les espoirs de révolution. À gauche, la vie intellectuelle prend une orientation profondément anti-autoritaire, anti-institutionnelle, marquée par l’idée de démocratie directe. » Et de citer, pour preuves de ce très « libertaire » retournement de l’opinion intellectuelle, les peu convaincants exemples de Jean-Marie Domenach, inamovible directeur de la très institutionnelle revue Esprit, de Jean-Paul Sartre, pathétique faire-valoir philosophique d’un délirant mao-spontanéisme, et Michel Foucault, « intellectuel spécifique » dont la filandreuse critique des micro-pouvoirs n’a jamais porté tort – au contraire – à sa brillantissime carrière académique. Cette notion de « démocratie directe », dont le retour caractériserait les années 68, n’est jamais définie par l’auteur. Elle s’applique, tout à la fois, au désir de prise de parole, à la mythification de la base, à l’exigence de liberté, au discours anti-hiérarchique, au populisme le plus vulgaire et à la revendication d’autogestion, toutes choses qui caractérisèrent, en effet, cette époque, mais qui, à elles toutes, ne sauraient servir de définition à un concept, par ailleurs rarement revendiqué, comme tel, par les milieux gauchistes de l’époque. Car, sauf à en faire un mot-valise, comme Christofferson, et quoi qu’on pense d’elle – et visiblement il en pense beaucoup de mal –, la « démocratie directe » se rattache à une tradition très précise du mouvement révolutionnaire, celle qui englobe l’anarchisme social et le communisme de nature conseilliste et qui, hormis les références obligées à Castoriadis et à Lefort d’après Socialisme ou Barbarie [1], est quasiment absente de cette étude. Ainsi, le supposé « antiléninisme » de la Gauche prolétarienne -– dont la preuve reste à faire – a plus de valeur, aux yeux de Christofferson, que la critique situationniste, qui fut pourtant constitutive de la radicalité de cette époque, mais qu’il ignore totalement. C’est qu’à force de se mouvoir, comme un quelconque Tintin au pays d’Intelligentsia, dans les seules travées de la fausse parole, on finit, en effet, par croire, comme Christofferson, qu’à l’heure du gauchisme tardif et de l’ « effet Goulag », l’ « anar-chisant » Glucksmann aurait trouvé, dans l’antitotalitarisme, un substitut intellectuel logique à son ancienne passion pour la démocratie directe. Qu’importe que le parcours politique dudit Glucksmann l’ait situé, des années durant, à mille lieues de toute perspective auto-émancipatrice et libertaire, puisqu’il faut nécessairement, pour que la démonstration de l’historien tienne, que cette jonction imaginaire existe. Si la preuve manque, et elle manque forcément, on y substituera un hasardeux parallélisme thématique entre La Cuisinière et le mangeur d’hommes, de l’ex-stalinien Glucksmann, et Un homme en trop, de l’ancien socio-barbare Lefort. Au risque de confondre deux démarches fondamentalement différentes : l’une, substitutive, relevant de la pure conversion à une nouvelle idéologie ; l’autre -– et cela quoi qu’on pense de la promotion de Soljenitsyne qu’elle induisit – procédant de l’approfondissement d’une ancienne analyse politique, très longtemps marginalisée par les commissaires d’une certaine gauche intellectuelle plus prompte à discuter du dosage du potage marxiste-léniniste que de sa nocivité. Il est certain que Lefort, qui déjà s’était éloigné des rivages de la démocratie directe pour « repenser la nature de la démocratie » [2] tout court, tira de l’« effet Goulag » une certaine notoriété intellectuelle, mais, outre le fait que celle-ci n’était pas usurpée, elle ne l’inclina évidemment pas à adopter les mêmes conclusions que les néo-contempteurs du Pouvoir, globalement ralliés à un néo-discours social sous nette influence foucaldienne, et « précisément appliqué à rendre le pouvoir invisible, à effacer les traces des divisions de classe, à estomper la figure du maître » [3]. Bien sûr, Christofferson, qui a beaucoup lu, n’est pas assez stupide pour confondre les roquets médiatisés de la « nouvelle philosophie » avec Lefort (et, a fortiori, avec Castoriadis), mais il s’arrange toujours pour les agglomérer – contradictoirement – au nom d’une commune sensibilité antitotalitaire. Ainsi les six petites pages -qu’il consacre à la revue Libre (1977-1980) constituent un exemple flagrant de lecture orientée dont le but est de pointer l’« ambiguïté » des deux anciens socio-barbares à l’égard des néo-philosophes plutôt que de mettre à jour leurs évidentes divergences. On sait, pourtant, que – comme Lefort, mais avec plus de véhémence –, Castoriadis se démarqua nettement de ces « divertisseurs » médiatisés, dont il souligna la faiblesse argumentative. Au point d’en faire, ce qui ne saurait mieux dire le mépris dans lequel il les tenait, les dignes rejetons de Sartre, le même Sartre qui, interrogé sur sa valorisation de Socialisme ou Barbarie, osait encore affirmer, en 1975 : « Aujourd’hui leurs idées peuvent paraître plus justes que celles que je formulais en 1952, mais elles ne l’étaient pas à ce moment-là parce que leur position était fausse. [4] » À travers cette guerre des nerfs qui opposa, par Soljenitsyne interposé, quelques bretteurs « antitotalitaires », tous issus ou ayant été proches du marxisme-léninisme, à quelques éditorialistes d’une gauche institutionnelle apparemment unie, mais où le PCF restait dominant, se dessina, en réalité, un vaste mouvement de redistribution des cartes conceptuelles. D’un côté, cornaquée par ceux qui furent déjà leurs « démocrates » mentors (Sartre, Clavel, Foucault) du temps de leur splendeur « insurrectionnelle », l’élite « pensante » du mao-spontanéisme décomposé se réinséra, sans difficulté majeure, dans le spectacle intellectuel d’une époque assez peu regardante de cohérence et fort indulgente pour les repentis de la « guerre de classe ». De l’autre, sortant de l’impasse où l’avait longtemps plongée la secrète connivence entre gaullistes et communistes, une social-démocratie ascendante, déjà plus libérale que socialiste et ayant su intégrer la revendication sociétale de mai 68 à sa propre stratégie de conquête de pouvoir, sut parfaitement se servir de l’antitotalitarisme des ex-« nouveaux partisans » pour inverser, progressivement, le rapport des forces au sein d’une gauche sur laquelle le PCF finira par perdre son hégémonie intellectuelle. En cela, on peut dire que, manipulée ou pas, la réactivation médiatique du Goulag – mais aussi de l’idée corollaire que toute révolution y conduisait forcément – eut pour principal effet de réconcilier à jamais les maîtres penseurs du gauchisme tardif avec les idéologues de la bourgeoise démocratie représentative, désormais dominante et jugée indépassable. Nous y sommes encore. 1 Notons que l’ouvrage de Philippe Gottraux – « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre » –, pourtant critique envers le Castoriadis de la « conjoncture antitotalitaire », n’est jamais cité par Christofferson. 2 Claude Lefort, Le Temps présent. Écrits 1945-2005, Paris, Belin, 2007. « Repenser le politique » (1978), entretien avec E. A. El Maleh, p. 366. 3 Ibid. 4 Jean-Paul Sartre, Politique et autobiographie. Situations, X, Paris, Gallimard, 1976. Tirée d’un entretien avec Michel Contat, cette appréciation tardive de Sartre sur S. ou B. – ce « petit machin de rien du tout », précise-t-il – n’est citée que partiellement par Christofferson. Le reste est à l’avenant : « Ce n’est pas parce que je juge le Parti comme eux le jugeaient à l’époque que leurs raisons sont nécessairement les bonnes. (…) Une vérité peut n’être qu’une erreur vraie. » Dialectique quand tu nous tiens… Freddy Gomez
A contretemps n°36,
janvier 2010
Compte-rendu
Cette étude de l’historien étatsunien Michael Christofferson, tirée de son travail de thèse, ne manquera pas de susciter le débat, voire la polémique. Il faut dire que l’auteur propose une relecture des « années 68 » en suivant un fil rouge quelque peu provocateur : montrer que les intellectuels progressistes sont passés, au cours des années 1970, du marxisme au réformisme basé sur les droits de l’homme, en instrumentalisant pour ce faire l’antitotalitarisme. Débutant par un retour sur le concept de totalitarisme utilement remis en perspective à travers la comparaison de plusieurs pays, il démontre l’usage politique dont il a été l’objet, en particulier au milieu des années 70 en France, à une époque où l’URSS n’était assurément plus totalitaire au plein sens du terme employé ici ; on nous permettra par contre d’être moins convaincu par les fragilités scientifiques du concept qu’il expose. Le cœur de son analyse s’articule d’abord sur la période allant de 1945 aux années 70, afin d’illustrer, sans vraiment de surprises, la désaffection des intellectuels vis-à-vis du PCF et de la SFIO au profit d’un attachement constant à la démocratie directe (et à l’autogestion dans les années 70). Il insiste à cette occasion sur l’importance de l’engagement aux côtés de la Gauche prolétarienne dans l’évolution de l’intelligentsia, de par sa revendication d’un intellectuel non surplombant et surtout sur l’accent mis sur l’initiative provenant des masses elles mêmes. Dans le chapitre suivant, il relativise à juste titre l’effet Soljenitsyne, qui pour lui a surtout servi aux adversaires du PCF au sein de l’Union de la gauche. En effet, face à une campagne de dénigrement de l’écrivain russe marquée par le passé stalinien du Parti, les intellectuels auraient eu peur d’une possible hégémonie idéologique du PCF face au PS en cas de victoire électorale, et se seraient donc emparés du thème de l’antitotalitarisme pour en faire une véritable machine de guerre. Se succèdent ensuite un exposé sur l’Union de la gauche et les réactions intellectuelles à son égard, l’affaire de l’interdiction du journal socialiste Republica durant la révolution portugaise contribuant encore davantage à l’inquiétude vis-à-vis d’une arrivée au pouvoir du PCF. L’auteur retrace un historique des dissidences en Europe de l’est et des soutiens manifestés en France, avec le point culminant de 1977, l’intérêt pour la dissidence s’inscrivant dans la pression faite sur le PCF afin d’intégrer le respect des libertés formelles. Il opère également un retour sur le phénomène des « nouveaux philosophes », à la fois médiatique et politique, à travers les ouvrages de Glucksmann ( Les maîtres penseurs ) et Bernard-Henri Lévy ( La barbarie à visage humain ), véritables pensées du recul, avec le parti pris pour les deux auteurs de se placer dans une posture de victime, désamorçant d’avance toute critique ; récupérant l’étiquette de la dissidence [1], ils obtiennent le soutien de Michel Foucault, pendant que les critiques d’un Elleinstein, pourtant pertinentes, sont marginalisées. Enfin, l’analyse par Christofferson du parcours de François Furet conclut à la manifestation d’un zèle prononcé de sa part, suite à son engagement passé au sein du PCF, dans cet antitotalitarisme qui conduit à Penser la Révolution française : le moyen de placer les origines du totalitarisme au cœur de l’histoire de France. Son retour critique sur la période communiste de Furet, avec la tendance de sa part à la revisiter à l’aune des préoccupations du moment, est tout particulièrement convaincante. Tout cela est énoncé avec beaucoup d’assurance, mais à côté de réflexions assurément stimulantes, les raisonnements de Michael Christofferson sont parfois un peu discutables, voire carrément simplificateurs. Outre le fil rouge présupposé de la démocratie directe chez bon nombre d’intellectuels de gauche comme préoccupation centrale, on peut ainsi lui reprocher certains raccourcis chronologiques (les Assises du socialisme d’octobre 1974 marquant par exemple la fin du « gauchisme »), quelques manques (le cas des khmers rouges dans la perception du communisme, l’invasion de l’Afghanistan) et une tendance occasionnelle à uniformiser à l’excès le milieu intellectuel. Au risque de rapprocher parfois son travail problématisé du lit de Procuste. Si l’association du socialisme et de la liberté par bon nombre d’intellectuels de gauche a fini par faire prévaloir le second terme de l’équation en abandonnant le premier, ouvrant sur le néolibéralisme et le postmodernisme, il faut assurément invoquer pour l’expliquer une pluralité de causes, sans se limiter à l’approche de Christofferson, mais sans la négliger, tant elle parvient à restituer l’ambiance idéologique d’une époque, et se révèle convaincante au fil de la lecture. 1 Profitons-en pour préciser les choses : si notre collectif a adopté en 2000 le nom de Dissidences, c’est bien sûr en référence à cette opposition démocratique au socialisme réellement existant, mais sans nous situer sur la ligne des « nouveaux philosophes ». Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences.net,
janvier 2010
Compte-rendu
La préface de Philippe Olivera à ce livre remarquable définit parfaitement l’ouvrage : une histoire ”à l’américaine”, c’est-à-dire qui consiste ”à poser une question précise et à suivre pas à pas, sans a priori de méthode et sans idées reçues, l’enchaînement des faits.”La question est celle de l’évolution de la pensée politique française au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Elle est étudiée à la lumière d’une préoccupation centrale : le totalitarisme. C’est en effet au sortir du nazisme que les intellectuels français se trouvent confrontés à l’essor de son antonyme, son double opposé : le communisme. Ils vont peu à peu s’en inquiéter. L’adversaire irréductible du régime d’Hitler, qui a représenté à la fin des hostilités l’explosion de la liberté, va lentement devenir dans leurs esprits son reflet dans un miroir : un nouveau syncrétisme totalitaire. Celui de Staline. Au long des quarante années qui suivent la Libération, ils vont jalonner cette évolution – de l’agitation révolutionnaire au conformisme libéral – d’une multitude d’articles, de manifestations, de débats et de livres. C’est cette anthologie de témoignages liés aux événements, de polémiques inspirées par l’actualité et d’idées résultant des caprices de l’Histoire, qui est fouillée par l’auteur avec une minutie et une érudition rares. Il fallait le regard “extérieur” d’un observateur lucide pour explorer cette jungle. Un regard qui ne laisse rien échapper. Sur ce point, on est gâtés. Christofferson analyse en détail toute une époque, en évoquant à la fois les événements et l’ébullition intellectuelle qu’ils ont provoquée. Les procès de Kravchenko et de Rousset, la révolte hongroise, la guerre d’Algérie, la guerre du Vietnam, le Printemps de Prague, mai 1968, la chute du Mur de Berlin, l’œuvre de Soljenitsyne, les dissidences soviétiques, la défense du Tiers monde, les prises de position de Sartre, le changement de régime en Pologne, la relecture du marxisme, les modes de l’existentialisme et du structuralisme, la démocratie directe et l’autogestion, les rapports avec le Parti communiste, la “nouvelle philosophie”, les droits de l’homme et le libéralisme : tout y est décrit et analysé. Un monde fertile en rebondissements qui a vu un bouleversement de la pensée. Et une orientation d’ensemble vers l’affranchissement des entraves totalitaires, prenant la forme d’un glissement de la foi dans le socialisme au culte des droits de l’homme. La lecture de ce florilège historique inspire trois observations. 1) Le travail de recherche et de compilation est de grande qualité. Méticuleux, exhaustif, dépourvu de parti pris. Tout au plus, peut-on signaler une lacune : le rappel en une seule ligne (p. 124), à propos de la campagne du Parti communiste contre Soljenitsyne, de la gigantesque offensive stalinienne contre Tito, après la rupture de ce dernier avec le Kominform en 1948. Cette offensive a ébranlé pour la première fois les certitudes prosoviétiques, bien avant la révolte hongroise ou le Printemps de Prague. L’auteur aurait pu l’évoquer plus longuement. 2) Le fourmillement des opinions, et parfois leur byzantinisme, laisse une impression de saturation et de vanité. Beaucoup de bruit pour pas grand’chose. L’agitation dans les esprits évoque la tempête dans un verre d’eau. En achevant le livre, on se pose des questions : à quoi ont servi ces joutes d’intellectuels ? Que reste-t-il de ces affrontements ? En quoi ont-ils influencé la réalité ? 3) Enfin, on ressent un malaise en suivant les parcours individuels. Le livre n’est pas seulement une précieuse encyclopédie : il est un catalogue de reniements. Les illusions perdues, les rejets de passés encombrants, les retournements de vestes, les mises à jour opportunistes, les rectifications embarrassées, les oublis des engagements, les infidélités honteuses, les trahisons d’idéaux : on a la nausée devant une triste énumération dont bien peu de nos oracles parisiens sortent indemnes. Si vous voulez des noms, lisez le livre. Il est plein d’utiles renseignements (et d’avis de décès intellectuels). Louis Magnin
Balkans-Infos,
décembre 2009
De l'usage du concept de totalitarisme (1)
Le livre de Michael Christofferson les Intellectuels contre la gauche, sous-titre « l’Idéologie anti-totalitaire en France, 1968-1981», fait partie des ouvrages (ils ne sont pas nombreux) indispensables à qui veut comprendre l’histoire des années soixante-dix, et d’abord savoir ce qui s’est vraiment passé, à cette époque-là, sur la scène intellectuelle française.
Michael Christofferson est professeur d’histoire contemporaine à l’université de l’État de Pennsylvanie. Il n’est en rien impliqué dans les débats hexagonaux. Sa contribution à l’histoire des intellectuels français relève d’une méthode « sans a priori et sans idées reçues » qui consiste à suivre « pas à pas [...] l’enchaînement des faits » (Ph. Oliveira). Il ne va pas tomber dans le travers d’une simple chronique des années soixante-dix, mais articuler cette période précise de son étude à celles qui l’ont précédée : on se contente généralement de répéter qu’elles furent, intellectuellement, dominées par le philocommunisme et le tiers-mondisme. Cependant, nous explique-t-il, il y a dans le milieu des années soixante-dix un changement radical dans la position des intellectuels français qui vont commencer à mener « une vigoureuse offensive contre le « totalitarisme de gauche » : pour eux, la pensée marxiste et révolutionnaire et le totalitarisme ont partie liée. Christofferson ouvre son essai sur une étude comparative consacrée au concept de totalitarisme. D’où vient le mot ? Son sens et son usage sont-ils les mêmes en Italie, en Allemagne, aux États-Unis et en France ? Évidemment non, et la lecture de l’Introduction est instructive à cet égard. Il montre l’histoire de la construction du concept, ses variations. Ainsi, Hannah Arendt dans les Origines du totalitarisme, en 1951, le fonde sur la terreur « qui cherche à détruire l’individu autonome pour instaurer le règne d’une idéologie ». Mais en 1966, elle considère que « l’Union soviétique ne peut plus être qualifiée de totalitaire au sens strict du terme ». D’autres théoriciens vont réviser, reformuler leur définition, comme Brzezinski (conseiller de la présidence US), ou ne plus l’utiliser, comme Friedrich, pour appréhender la réalité soviétique des années soixante-dix. « Au milieu des années soixante-dix, la cote du concept de totalitarisme est au plus bas dans la plupart des pays qui l’ont vu naître pendant la guerre froide. » Aussi, s’interroge Christofferson, « pourquoi les intellectuels hexagonaux se tournent-ils vers cette notion pour décrire non seulement le stalinisme mais également l’Union soviétique de leur époque (ainsi que toute pratique marxiste révolutionnaire) au moment même où leurs homologues occidentaux l’abandonnent ? » Il s’emploie à répondre à cette question en comparant les particularités américaines, allemandes ou italiennes à la situation française. Ce sont les relations des intellectuels de gauche avec le PCF qui vont expliquer que l’histoire du concept de totalitarisme en France est « tributaire de considérations politiques locales et non d’une analyse distanciée... » L’histoire du concept de totalitarisme est celle de son instrumentalisation, c’est-à-dire qu’elle est politique avant tout. Je ne peux me livrer à un compte rendu détaillé des différents chapitres de ce livre. Je me contenterai d’en souligner les moments essentiels. Le premier chapitre « Du temps des compagnons de route à celui des gauchistes » montre ce que va devenir le projet révolutionnaire de 1944 à 1974 : dans l’immédiat après-guerre, il n’est pas fondamentalement remis en question. Les « intellectuels de gauche » ont simplement le « souci de défendre la liberté dans le cadre du socialisme ». Peu à peu, cependant, ils vont prendre leur distance, puis passer à une opposition de plus en plus déclarée et frontale au PCF et contester la nécessité d’œuvrer à la réalisation d’un projet révolutionnaire. Le rapport Khrouchtchev, l’insurrection hongroise en 1956, la guerre d’Algérie, l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir jouent évidemment un rôle déterminant dans cette désaffection de l’intelligentsia de gauche. Elle prône la démocratie directe et réaffirme et approfondit, dès 1968, des orientations libertaires, se refusant pour « une frange extrême des intellectuels » à l’exercice même du pouvoir. En 1972, la naissance de l’Union de la gauche et le Programme commun exacerbent les critiques contre le communisme. « La profondeur du gouffre apparu entre, d’un côté, les penseurs marqués par un gauchisme diffus et, de l’autre, les partis de gauche progressant rapidement vers le pouvoir, explique les particularités françaises du moment antitotalitaire des années soixante-dix », écrit Christofferson. Et non la parution de l’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne. Dans le chapitre II, il démontre avec force que le prétendu « choc » de la réception de cet ouvrage ne tient pas à ses « révélations » pour la bonne raison que « la majorité des intellectuels non communistes connaissent déjà parfaitement les échecs du socialisme soviétique ». Christofferson analyse « l’effet goulag » comme une invention a posteriori des intellectuels non-communistes pour contrer la montée en puissance du PCF à partir d’octobre 1974. Plus les chances de l’Union de la gauche d’accéder au pouvoir vont grandir, plus « le goulag » va devenir « un thème omniprésent dans le débat intellectuel et politique ». En 1974, au moment de la publication de l’Archipel du Goulag, le PCF va lancer une violente attaque contre ce livre et son auteur. Selon Christofferson, la controverse qui s’ensuivit, « l’affaire Soljenitsyne », favorisera l’essor de la critique du totalitarisme dont André Glucksmann et Claude Lefort se font les hérauts. Ces derniers vont même jusqu’à affirmer que les intellectuels auraient tout ignoré du goulag avant 1974... Au fur et à mesure que le PCF perd sa place de premier parti de gauche, il faut donc « changer de tactique » et prétendre que « désormais c’est la domination idéologique du PCF qui transforme l’Union de la gauche en aventure dangereuse ». Ainsi va-t-on faire de Soljenitsyne une figure prophétique, un nouveau Dreyfus, un nouveau Dostoïevski. Porteur d’une vérité universelle, il va légitimer, explique Christofferson, leurs discours, les installer comme « les seuls vrais représentants de la vocation de l’intellectuel ». Comment reçoit-on aux États-Unis, en Grande-Bretagne, l’Archipel du Goulag ? « Les opinions réactionnaires de l’écrivain russe heurtent les idées de la gauche intellectuelle.» En Allemagne fédérale, il en va de même au fur et à mesure des prises de position de Soljenitsyne sur la guerre froide. Le PCI a protesté clairement contre l’expulsion de l’écrivain d’URSS et, contrairement à la France, l’Archipel du Goulag n’est pas un enjeu de la politique intérieure italienne. (à suivre) Jean Ristat
Les Lettres françaises,
7/11/2009
Les intellos et la gauche : retour sur un divorce
Du marxisme au néoconservatisme ? Trois ouvrages analysent l’évolution des intellectuels depuis quarante ans. Michael Christofferson Les Intellectuels contre la gauche, l’Idéologie antitotalitaire en France (1973–1981), Agone, 468 pp., 25 euros. Un fantôme hante la vie politique française : l’intellectuel de gauche. Comment ceux qui étaient jadis chargés d’imaginer des mondes meilleurs ont-ils pu devenir les défenseurs du statu quo ? Trente ans après la supposée « fin des idéologies », ce tête-à-queue continue de susciter les passions et les essais polémiques. Il y avait eu, dès 1986, la Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary de Guy Hocquenghem. Ou, plus récemment, en 2002, le Rappel à l’ordre, de Daniel Lindenberg. Trois nouveaux ouvrages, dont l’un du même Lindenberg, viennent de sortir, qui tentent, chacun à sa façon, d’apporter un début d’explication à ce que ce dernier appelle « la grande régression idéologique ». Dans le Rappel à l’ordre, Lindenberg établissait des listes, parfois simplistes, de philosophes ou écrivains coupables de ne plus croire au progrès démocratique. Alain Finkielkraut y côtoyait Alain Badiou, Marcel Gauchet et Philippe Muray. On retrouve le même procédé dans le Procès des Lumières, cette fois à un échelon mondial. Virage. Dans un même sac sont réunis des ex-maos français, des néoconservateurs américains et italiens, des penseurs nationalistes chinois, le pape Benoît XVI, des philosophes allemands sulfureux, des conseillers de Nicolas Sarkozy et bien d’autres. Une internationale réactionnaire, en quelque sorte, dont l’islamophobie, cet « antitotalitarisme des imbéciles », est le symptôme le plus affligeant. Une internationale dont le ressort profond serait une haine des Lumières, c’est-à-dire de la croyance au Progrès et à la Raison. Plus que l’anticommunisme, c’est une critique de la modernité inspirée de Joseph de Maistre et de Maurras qui en serait le principe actif. Diagnostic qui n’est pas sans pertinence, mais qui, généralisé à outrance, ramène Lindenberg aux travers de son premier ouvrage : l’énumération hâtive d’« antimodernes » où il finit par ranger – pour ne prendre que deux cas particulièrement aberrants – Hannah Arendt ou Jacques Derrida. Le virage à droite des intellectuels est en réalité l’addition de trajectoires aux origines et aux destins différents. Avec les Maoccidents, Jean Birnbaum suit un premier fil : celui des quatre anciens dirigeants de la Gauche prolétarienne, Benny Lévy, Jean-Claude Milner, Christian Jambet et Guy Lardreau, tous anciens élèves de la rue d’Ulm et qui, au fond, ne furent jamais « de gauche ». Critiques de l’Europe matérialiste, nostalgiques du sacré et de la culture classique, déçus par le peuple mais méfiants face à l’argent, lecteurs de Maurras autant que de Mao, « ils auront porté jusqu’à l’incandescence les deux faces de l’extrémisme français, gauche insurrectionnelle et droite révolutionnaire, élitisme de masse et populisme aristocratique, maoïsme ossifié et royalisme nébuleux ». Dans Les Intellectuels contre la gauche, Michael Christofferson (lire ci-contre) fait le minutieux récit de la conversion d’anciens compagnons de route du Parti communiste français à l’antitotalitarisme. Le revirement se noue en quelques années, de la publication en français de l’Archipel du goulag, d’Alexandre Soljenitsyne, en 1974, jusqu’au triomphe des « nouveaux philosophes » et à la relecture critique de la Révolution française par l’historien François Furet. Malgré quelques passerelles, cette histoire-là n’a que peu de rapport avec celle des maos. Nulle quête spirituelle, ici, mais un combat politique précis, motivé par la crainte d’une arrivée d’un PCF resté très stalinien au pouvoir dans les bagages de l’Union de la gauche. Reprenant livres, articles de presse (en particulier du Nouvel Observateur et de la revue Esprit), pétitions, colloques, comités, Christofferson, un historien américain formé par Robert Paxton, montre que, loin d’être la révélation que l’on a prétendu (l’existence des camps était connue depuis longtemps), la « découverte » du Goulag fut « une métaphore, un mot-clé qui peut à la fois exprimer et légitimer le rejet radical du communisme et de la stratégie révolutionnaire ». Griffes. Moins que l’état des libertés en URSS, ce qui est en jeu alors, ce sont les relations des intellectuels avec les partis de gauche. Déjà tumultueuses après-guerre, elles tournent au divorce après 1968. À l’horizon révolutionnaire, les intellectuels substituent le projet d’une démocratie directe, autogestionnaire. La perspective d’une victoire de l’Union de la gauche en 1978 va mettre en mouvement ceux que Christofferson appelle « les clercs ». « Depuis le début, ces clercs se méfient de l’alliance entre le PS et le PCF. A partir de 1975, la force électorale grandissante de la gauche unie et l’intensification de la compétition et des polémiques en son sein les incitent à se montrer encore plus critiques. » Paul Thibaud, Claude Lefort ou encore Jean Daniel s’inquiètent pour les libertés en cas de gouvernement socialo-communiste. Il faut, pensent-ils, arracher la gauche aux griffes du stalinisme français, à « la tentation totalitaire ». En somme, au cours de ces quelques années, une partie des intellectuels de gauche a renoncé à transformer le monde. C’est cela, probablement, qui ne leur a jamais été pardonné. 1 Bernard-Henri Lévy est membre du conseil de surveillance de Libération. Éric Aeschiman
Libération,
09/10/2009
« L’antitotalitarisme n’était pas la meilleure façon de sortir du marxisme »
Universitaire américain, Michael Christofferson travaille sur l’histoire des idées en France. Il n’est pas possible de comprendre la critique du totalitarisme si l’on n’étudie pas les relations entre les intellectuels et les partis politiques. Difficiles depuis la révolution hongroise de 1956 et la guerre d’Algérie, ces relations ont empiré après 1968, quand les intellectuels de gauche sont devenus de plus en plus critiques du léninisme et des politiques étatiques. Ils soutenaient des politiques qui puisaient dans la tradition de la démocratie directe. Pour eux, c’était l’Age de l’autogestion, titre d’un livre de Pierre Rosanvallon de 1976. Au même moment, en 1972, le PCF et le PS mettaient sur pied l’Union de la gauche. Leur programme commun de gouvernement prônait des solutions étatiques, comme les nationalisations. Cet étatisme et la possibilité de voir le PCF arriver au pouvoir ont fait peur aux intellectuels, favorables à une gauche plus ou moins autogestionnaire et, lorsque la victoire de l’Union a semblé devenir inéluctable, certains d’entre eux ont répondu en développant une «critique du totalitarisme», qui était surtout une critique du totalitarisme de gauche. Ce n’est pas un hasard si le point culminant de l’antitotalitarisme en France se situe en 1977 – sous la forme d’émissions de télévision, d’articles, de livres, de pétitions : l’année suivante, allaient se tenir des élections législatives où la gauche était donnée gagnante. Quel jugement portez-vous sur ce tournant antitotalitaire : étape nécessaire ou engouement excessif ? Mon jugement se trouve aux ultimes pages de mon livre, mais ce n’en est qu’une toute petite partie. L’essentiel est une explication de pourquoi et comment la critique du totalitarisme a eu lieu – je ne tiens pas à perdre des lecteurs potentiels parce qu’ils seraient en désaccord avec mon jugement moral et politique et à qui le livre, me semble-t-il, peut tout de même apporter quelque chose. Je ne crois pas à la nécessité ou à la fatalité historique. Ceci dit, s’il était peut-être « nécessaire » de sortir du marxisme et peut-être même de la politique révolutionnaire à la fin des années 70, il y avait plusieurs façons de le faire, et l’antitotalitarisme n’était pas la meilleure possible. De plus, même si l’on croit que l’antitotalitarisme était « nécessaire », on peut reconnaître après avoir lu mon livre que cette « nécessité » avait un prix. Le contexte des années 70, avec la crise économique et le début de la révolution conservatrice aux Etats-Unis, n’a-t-il pas joué un rôle ? J’aurais peut-être dû parler de la crise économique des années 70 pour mieux brosser le tableau de ces années-là et, plus spécifiquement, du déclin de la militance de l’après-68. Néanmoins, je ne crois pas qu’elle explique grand-chose sur la critique du totalitarisme telle qu’elle a eu lieu en France. En ce qui concerne la comparaison avec les pays anglo-saxons, il ne faut pas oublier que la gauche gagne les élections en France en 1981 peu après que Reagan et Thatcher sont arrivés au pouvoir. Comme j’ai essayé de le démontrer, l’histoire du concept du totalitarisme en France ne suit pas la même chronologie qu’ailleurs. Comment en êtes-vous venu à travailler sur ce sujet ? Je m’intéresse depuis longtemps à la « période 68 » en France. J’ai écrit un mémoire de maîtrise sur la CFDT et l’autogestion. En 1992, j’assistais comme auditeur libre au cours de Pierre Rosanvallon à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il y parlait souvent de l’importance de la critique du totalitarisme dans sa trajectoire intellectuelle et politique. Il y avait là un sujet passionnant, lié à mon intérêt premier pour 68 ; j’ai donc changé de thèse. Très gentiment, Robert Paxton1, mon directeur de thèse, a accepté de diriger ce nouveau travail, qui était un peu hors de son champ d’expertise. 1 Historien , auteur notamment de la France de Vichy. Éric Aeschiman
Libération,
09/10/2009
Aux sources de la droitisation de l'intelligentsia française
Une relecture historique majeure de la notion de totalitarisme dans les années 1970 et de son instrumentalisation politique. Voilà un grand livre, primitivement publié en 2004, enfin traduit en français et qui va causer beaucoup d’émoi chez nombre d’anciens gauchistes et pas mal d’actuels hiérarques, ci-devant de « gauche », aujourd’hui ralliés à toutes les variétés de libéralisme, de néolibéralisme, de sarkozysme, de pseudo-socialisme, bref qui ont fait retour dans le bercail capitaliste. On ne saurait évidemment en quelques mots rapporter à une simple épure le fruit d’une enquête aussi approfondie et qui redresse tant de lieux communs. Mais ce que le livre démontre pas à pas, à travers une initiale comparaison du cas français (surtout parisien) avec celui d’autres principaux pays d’Europe, est d’une importance capitale pour comprendre l’état actuel de l’opinion politique française. On y voit comment, à la suite de l’usage de la catégorie de l’antitotalitarisme qui fit florès entre 1956 et 1970, beaucoup d’intellectuels français se sont engagés dans un combat systématique contre les communistes qui avaient la faveur de beaucoup d’entre eux depuis la Libération, en prenant appui sur les errements commis dans les pays soumis au modèle soviétique, précisément au moment critique où celui-ci montrait son maximum d’obsolescence. De 1968 à 1981, l’intelligentsia française la plus en vue (les clercs) a donc réuni tout un arsenal idéologique, puisant à gauche et à droite les matériaux de son argumentaire, lequel a préparé la défaite des idéaux théoriques fondateurs de la gauche et du socialisme. Cette défaite a préparé la révolution conservatrice, finalement victorieuse à la fin du siècle. Le rappel de ce schéma, que d’autres auteurs avaient déjà imaginé, ne rend cependant pas compte de la richesse concrète et de la subtilité du livre de Christofferson. Historien pragmatique, scrupuleux, sans préjugés comme on l’est si souvent sur les campus américains, l’auteur est parti d’une interrogation simple : quels sont la portée du concept d’antitotalitarisme, son origine, ses effets idéologiques et politiques ? Qui l’a introduit en France dans le champ de l’opinion, quand, à quelles fins, avec quelle acception éventuellement changeante ? Pour répondre à ces questions, l’auteur, brillant élève de Robert Paxton, a dépouillé une immense littérature, la presse, les hebdomadaires (Le Nouvel Observateur_…), les revues (_Esprit, _Les Temps modernes_…), exploité les ouvrages des mémorialistes, lu des quantités d’essais, de discours, de justifications, de pamphlets, toute une littérature, américaine, française, cosmopolite. Le résultat de sa synthèse est saisissant. D’abord, des figures de proue apparaissent, Merleau-Ponty, Sartre évidemment, saisi successivement dans toutes ses contradictions vivantes, Lefort, Jean-Marie Domenach, Jacques Juillard, Foucault, les nouveaux philosophes, les maoïstes, les tiers-mondistes, les porte-parole des diverses variantes du gauchisme universitaire, d’autres encore, Jean Daniel émergeant en frégoli disert au milieu de cette mêlée… Mais c’est la figure quasi terminale de François Furet, dont Christofferson avait déjà traité dans un article de la revue French Historical Studies, qui finit par révéler l’origine du prétendu mal français : la survie dans l’inconscient national du message de la Révolution française et de ses illusoires dérapages populaires. Furet devient ainsi l’opérateur ultime de cette marche à la contre-révolution du XXe siècle : laquelle n’a pu s’imposer dans l’opinion qu’en raison du fait que la plupart de ses initiateurs venaient précisément de la gauche, même la plus radicale. Naturellement, le livre fera débat. Deux questions immédiates. Premièrement, peut-on imputer ce basculement de fond, qui a touché tout l’Occident et l’Europe dans la seconde moitié du XXe siècle, à la seule responsabilité des intellectuels, notamment français ? En second lieu, ne majore-t-on pas la profondeur de l’adhésion initiale des « intellectuels » les plus en vue au communisme et à la gauche ? Étaient-ils majoritairement si détachés qu’on le dit de toutes les formes de corruption matérielles, intellectuelles et morales que procure une société de classe particulièrement intégratrice ? Vastes problèmes, que le livre impitoyable de Christofferson conduira peut-être à discuter. Claude Mazauric
L'Humanité,
09/10/2009
L’invention du « totalitarisme »
Dans cet entretien avec la revue ContreTemps, Michael Christofferson expose les traits essentiels de son livre Les Intellectuels français contre la gauche. Celui-ci constitue une analyse du phénomène antitotalitaire qui marque le champ intellectuel français à la fin des années 1970, de ses origines, ses développements et ses connexions profondes avec le contexte politique de l’époque. Il apporte ainsi un regard inédit, qui tranche avec l’absence d’analyse réelle en France, sur un des concepts qui a le plus marqué les intellectuels et politiques français ces trente dernières années. Comment comprendre le retard ou plutôt l’incapacité à analyser ce rôle de l’antitotalitarisme, à en faire l’histoire politique ? Vous avez travaillé avec Paxton : feriez-vous une parenté dans ce décalage avec l’historiographie de Vichy ? Il n’est jamais facile de faire l’histoire immédiate des événements controversés, surtout dans un pays comme la France, où la vie intellectuelle est très centralisée. En ce qui concerne l’antitotalitarisme, les obstacles à la compréhension de son histoire sont encore plus grands. Beaucoup d’intellectuels médiatiques et beaucoup d’universitaires en France sont antitotalitaires. Ils sont souvent au pouvoir précisément parce qu’ils sont antitotalitaires. Les enjeux du pouvoir intellectuel sont trop grands pour qu’on puisse écrire une thèse d’histoire sur l’antitotalitarisme qui conteste les lieux communs. Pour un doctorant français ambitieux c’est un sujet à éviter. Même à Columbia University un professeur bienveillant (pas Paxton) m’a dit qu’il fallait mieux éviter un sujet aussi récent et controversé si l’on voulait faire une brillante carrière universitaire. Quelles sont les origines du concept « d’antitotalitarisme » ? Quels sont les acteurs « antitotalitaires » ? Il est curieux que les mots « antitotalitaire » et « antitotalitarisme » ne soient pas souvent utilisés hors de la France. Aux États-Unis on parle du totalitarisme, et il est bien compris que tout le monde est contre. L’accent placé sur « l’anti- » indique que les origines du concept en France se trouvent dans un refus, notamment du communisme. En Allemagne et aux États-Unis, le concept de totalitarisme englobe le nazisme aussi bien que le communisme soviétique, mais en France le discours antitotalitaire des années 1970 ne se réfère presque jamais au nazisme. Il faut dire aussi, parce que vous parlez de Paxton, que le régime de Vichy n’entre pas dans le débat français sur le totalitarisme. Bernard-Henri Lévy a essayé d’assimiler le débat sur Vichy à la critique du totalitarisme dans L’Idéologie française (1981), mais ce livre – contrairement à son La Barbarie à visage humain (1977) – a été très mal vu. Enfin, même si l’on peut dire qu’il y avait des antitotalitaires avant les années 1970, c’est au cours de ces années que les intellectuels gauchistes ou proche du gauchisme fondent un mouvement anti-totalitaire en réaction à la montée vers le pouvoir de l’Union de la gauche et surtout du Parti communiste. En quoi son émergence est-il étroitement lié au contexte politique, en particulier à la question de l’Union de la gauche ? Avec cette question nous entrons dans le cœur de mon livre. Normalement on trouve l’origine de la critique du totalitarisme dans le prétendu choc de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne. Mais, la documentation ne justifie pas cette conclusion. L’Archipel du Goulag n’était pas une révélation. Ce qui a donné lieu à une controverse n’était pas le contenu du livre mais la critique au vitriol de Soljenitsyne et de ses défenseurs par le Parti communiste. Ceci a soulevé des questions sur le sort de la liberté et de la démocratie au cas où les communistes viendraient au pouvoir. Donc, les deux grandes livres antitotalitaires sur Soljenitsyne, La Cuisinière et le mangeur d’hommes d’André Glucksmann et Un homme en trop de Claude Lefort, sont basés sur des articles écrits en réaction à la réception communiste du livre et ultérieurement étoffés. L’Affaire Soljenitsyne de 1974 était, en effet, le premier conflit idéologique au sein de la gauche qui alimentait la critique du totalitarisme. Ce concept d’antitotalitarisme a-t-il changé de sens pendant la période que vous avez étudiée ? Je ne crois pas que le concept ait beaucoup changé entre le milieu des années 1970 et le début des années 1980, sauf pour devenir plus radical et intransigeant. Selon l’antitotalitarisme de ces années-là, tous projets révolutionnaires, marxistes, ou communistes menaient inéluctablement au totalitarisme à cause de leur idéologie manichéenne. En plus, cette idéologie aveuglait tous les « compagnons de route » de ces mouvements, ce qui explique pourquoi le Parti communiste pouvait représenter un danger grave en même temps qu’il subissait une chute importante de son poids électoral par rapport aux socialistes. Ceci dit, il faut absolument distinguer les versions différentes de l’antitotalitarisme. Même s’ils sont plus ou moins d’accord sur le danger totalitaire dans l’Union de la gauche, André Glucksmann, Jean-François Revel, et Claude Lefort – pour ne prendre que ces trois exemples – ont des interprétations très différentes de ce qu’ est le totalitarisme et de ce que devrait être une politique antitotalitaire. En quoi l’antitotalitarisme est-il au cœur des changements intellectuels de la fin des années 1970 ? Les années 1970 sont une période fascinante dans l’histoire de la France contemporaine. C’est à cette époque que naissent l’écologie politique et le mouvement féministe. Au niveau culturel et social nous sommes au cœur de ce que Henri Mendras a appelé « la deuxième révolution française ». Mon livre se concentre sur la politique et les idées politiques, mais cette critique du totalitarisme fait sûrement partie d’un bouleversement plus général des idées et de la culture française dont l’histoire reste largement à écrire. Pour commencer, il y a deux livres qui jettent beaucoup de lumière : Mai 68 : l’héritage impossible, de Jean-Pierre Le Goff, et From Revolution to Ethics : May 68 and Contemporary French Thought, de Julian Bourg. Comme Le Goff l’indique, cette période se caractérise en partie au niveau des idées politiques par une démocratie directe intégrale qui peut paraître absurde avec le recul. La critique du totalitarisme faisait partie de ce mouvement plus général de critique radicale de la politique représentative. C’était un de ses excès. Quelle est la place de la relecture de la Révolution française et du modèle jacobin voire d’une relecture plus globale de l’universalisme français dans ce cadre ? La relecture de la Révolution française est absolument fondamentale dans cette histoire, et François Furet y joue un rôle central. En mettant l’accent sur les origines du totalitarisme dans la Révolution française, il maintenait que la culture jacobine de la Révolution française explique l’attrait du communisme en France au XXe siècle. Il faut dire que Furet n’est pas arrivé seul à cette conclusion. Beaucoup d’autres, tels que Pierre Rosanvallon et Edgar Morin, sont arrivés en même temps à la même conclusion. Mais Furet, avec Penser la Révolution française (1978), a donné de la respectabilité et de la cohérence à cet argument que la France était susceptible d’une tentation totalitaire. En grande partie à cause de sa relecture de la Révolution française, la critique du totalitarisme avait des suites importantes dans la pensée politique française. Cette relecture de la tradition révolutionnaire française était liée à une critique plus générale de l’universalisme français. Mais je crois que cette critique était beaucoup plus poussée par la décolonisation et la revendication du droit à la différence par les divers mouvements sociaux des années 1970. Je n’ai pas suivi de très près l’emploi récent du discours antitotalitaire dans la politique française, mais je ne crois pas que cette pensée ait un très grand retentissement de nos jours. L’Union soviétique n’existe plus, et le communisme français n’est plus que l’ombre du communisme des années 1970. Il y a bien sûr une mobilisation du concept de totalitarisme pour justifier la guerre en Iraq et la lutte contre l’islamisme, mais cet antitotalitarisme-là n’a pas beaucoup de résonance hors quelques anciens combattants du mouvement antitotalitaire des années 1970. Le totalitarisme n’a jamais été un concept très élaboré, et c’est encore plus vrai en France. Il ne nous aide pas beaucoup à comprendre le monde, même s’il fonctionne comme une matraque formidable en politique. Donc, l’antitotalitarisme aura un avenir, mais comme le communisme semble bien mort, cet avenir ne sera pas très important. Est-ce que vous avez une explication de pourquoi, malgré leur succès en France, les penseurs antitotalitaires (BHL, Glucksmann etc.) n’ont jamais vraiment « percé » dans le monde anglophone, et c’est plutôt des gens rétifs à cette pensée (Badiou, Rancière etc.) qui sont populaires aux États-Unis ? Je ne suis pas sûr que Rancière et Badiou aient vraiment « percé », ailleurs que chez quelques universitaires. Et il faut dire qu’il y a des intellectuels, tel Paul Berman, un « faucon de gauche », qui admirent Glucksmann. Claude Lefort et Pierre Rosanvallon ont aussi des admirateurs aux États-Unis. Mais, en général, il est vrai que la pensée antitotalitaire française n’a pas séduit les Américains, et ceci pour une raison fondamentale : la pensée française sur le communisme était en décalage chronologique avec les États-Unis et beaucoup d’autres pays du monde occidental entre 1945 et 1989. Pour simplifier un peu, on peut dire que la vie intellectuelle américaine pendant les années 1950 était sous l’empire d’un antitotalitarisme de guerre froide tandis que les intellectuels français étaient plutôt favorable au communisme soviétique pendant ces mêmes années. Les grands ébranlements des années 1960 aux États-Unis ont mis en cause cet antitotalitarisme qui justifiait la guerre de Vietnam et qui faisait partie de l’ordre moral de l’après-guerre. En même temps les pères fondateurs de l’antitotalitarisme de guerre froide, Hannah Arendt, Zbigniew Brzezinski et Carl Friedrich ont modifié leurs idées pour minimiser la portée du concept. Arendt et Brezinski ont affirmé notamment que l’Union soviétique n’était plus totalitaire après la mort de Staline. Par contraste, en France, les contestataires de 1968 ont plutôt visé le communisme léniniste comme un faux mouvement de libération. Et quand l’antitotalitarisme est né en France au milieu des années 1970, le débat français a fonctionné sans référence aux débats antérieurs sur le concept aux États-Unis ou ailleurs. Par conséquent, il y avait pendant les années 1970 un grand malentendu entre les intellectuels américains, tel Noam Chomsky, pour qui le totalitarisme était un concept de guerre froide totalement instrumentalisé par le gouvernement américain, et les antitotalitaires français, pour qui l’antitotalitarisme était un combat nécessaire contre le communisme chez eux. Puisque le concept de totalitarisme reste un concept douteux pour beaucoup d’intellectuels américains, l’antitotalitarisme français n’a pas un grand intérêt Outre-Atlantique. Que pensez-vous de la tentative d’Enzo Traverso dans son introduction à l’anthologie du Seuil sur le totalitarisme de tracer une tradition « de gauche », même révolutionnaire, de la pensée antitotalitaire ? Je crois qu’il est vrai que la pensée antitotalitaire a souvent des racines à gauche. La plupart des antitotalitaires des années 1970 venaient de la gauche, et beaucoup d’entre eux ont commencé par préconiser un antitotalitarisme révolutionnaire. C’est notamment le cas de Claude Lefort. On peut même dire que les antitotalitaires historiques de droite, tel Raymond Aron, n’ont pas beaucoup influencé les antitotalitaires des années 1970. Si mon livre s’appelle Les Intellectuels français contre la gauche, cela ne signifie pas que la plupart des intellectuels antitotalitaires n’étaient pas à leur manière à gauche. Ils étaient plutôt contre les partis de gauche, la gauche historique, la seule gauche qui pouvait arriver au pouvoir et faire de la France un pays d’alternance démocratique. Par ailleurs, ces intellectuels ont souvent viré à droite, et presque tous ont fini – à cause de l’intransigeance de leur antitotalitarisme – par abandonner la révolution comme moyen légitime en politique. Un antitotalitarisme révolutionnaire est-il possible ? Je crois que oui, mais il n’y avait peut-être qu’un seul adepte d’une telle politique pendant les années antitotalitaires en France : Cornelius Castoriadis. Jean Ducange
Contretemps,
mai 2008
L'anti-anti-totalitarisme
French Intellectuals against the Left [Des Intellectuels français contre la gauche] prend pour point de départ le constat d’un troublant anachronisme : au milieu des années 1970, le concept de totalitarisme, qui ailleurs dans le monde était tombé en désuétude, en est venu à dominer la vie intellectuelle française, pour finir par liquider l’élan radical de mai 68, inaugurer un nouveau Thermidor et faire de Paris cette « capitale de la réaction européenne » que Perry Anderson a fustigée dans un article célèbre.
Christofferson a le mérite d’écarter deux approches complémentaires qui ont longtemps obscurci la compréhension de ce moment critique : d’une part, celle qui, considérant les difficultés de la France à faire siennes les vertus flegmatiques de la société civile anglo-saxonne, avance que « le moment antitotalitaire » s’explique par la nécessité de combler son retard et de se mettre à l’école du libéralisme, seul modèle permettant de penser de manière raisonnable l’articulation de la liberté et de l’égalité (la fraternité n’a, dans cette perspective, pas de place) ; d’autre part, la tendance des promoteurs de l’antitotalitarisme, comme d’ailleurs de ses critiques, à accepter sans autre forme de procès le récit de leur engagement élaboré par ses acteurs. Ce « mythe des origines de l’antitotalitarisme » est démantelé avec efficacité par Christofferson, notamment dans sa méticuleuse reconstitution de l’affaire Soljenitsyne. Dans les chapitres de son livre qui traitent des vicissitudes de la politique révolutionnaire française – chapitres qui portent en particulier sur le rôle de L’Archipel du Goulag, des débats soulevés par l’Union de la gauche, de la référence à la dissidence, de François Furet et de l’émergence des nouveaux philosophes–, soucieux de contrecarrer aussi bien l’insuffisance et la partialité de la comparaison avec la Grande-Bretagne et les États-Unis que les errements du récit de leur engagement par les acteurs du moment antitotalitaire, Christofferson combine deux axes d’investigation : d’une part, un regard longitudinal sur les événements et les initiatives qui ont conduit des intellectuels révolutionnaires à abandonner leurs sympathies socialistes au profit d’un anticommunisme obsessionnel ; d’autre part, une enquête conjoncturelle visant à déterminer comment une pluralité d’attitudes et de points de vue en sont venus à se cristalliser, autour de la période qui va de 1975 à 1978, dans ce « moment antitotalitaire », alors qu’une possible victoire électorale de la gauche rendait envisageable la constitution d’un gouvernement auquel le Parti communiste français aurait été associé. À première vue, le titre du livre semble faire référence à un groupe d’intellectuels centristes ou de droite. Son sens est en réalité rétroactif : comment et pourquoi des intellectuels, affiliés à l’origine à des projets d’émancipation révolutionnaires, en vinrent à élaborer et à soutenir des positions qui, pour exorciser le supposé péril représenté par le PCF, dissocièrent la liberté du socialisme et jetèrent les bases d’une politique conformiste du « moindre mal » ? Une des lignes d’analyse les plus fructueuses développées dans French Intellectuals against the Left pour répondre à cette question consiste à souligner le rôle joué dans la formation du front antitotalitaire par le thème de la démocratie directe. Alimentée par le trotskisme hétérodoxe de Socialisme ou barbarieet le souvenir du conseillisme, exacerbée par la répression de l’insurrection hongroise de 1956, l’idée de démocratie directe devint, notamment parce qu’elle permettait de faire le lien entre les méfaits du pouvoir communiste à l’intérieur et à l’extérieur de la France, un moyen privilégié d’attaquer le PCF sur sa gauche (tâche qui n’était cependant pas si difficile, étant donné la collusion passive de ce parti avec l’oppression coloniale en Algérie). Dans les années 1970, le thème de la démocratie directe, débarrassé de sa dimension insurrectionnelle et réinterprété dans un lexique autogestionnaire, a continué à jouer ce rôle ; il est alors devenu un élément essentiel de la campagne idéologique du Parti socialiste pour acquérir une position hégémonique au sein de l’Union de la gauche – venant même occuper le devant de la scène aux Assises de 1974, lors desquelles la gauche anticommuniste chercha à prendre le parti, sans cependant parvenir à contrer les menées beaucoup plus terre-à-terre de François Mitterrand. L’attention portée par Christofferson à l’amalgame opéré entre le thème de la démocratie directe et le maoïsme de la Gauche prolétarienne est tout aussi intéressante. Née de l’émergence inespérée du marxisme-léninisme au sein de la gauche étudiante, mais liée à la Révolution culturelle par les liens les plus imaginaires, la combinaison mise en place par la GP entre « populisme, volontarisme et spontanéisme », en même temps qu’elle produisait une idéologie éclectique aux liens plus que ténus avec le marxisme, servit d’intercesseur entre l’esprit subversif de mai 68 et la Restauration qui suivit. La façon dont, entre autres, Bénny Lévy (alias Pierre Victor) et André Glucksmann privilégièrent les actions exemplaires et les slogans tapageurs inaugura un nouveau mode de relation avec les médias qui caractérisera plus tard la figure de l’intellectuel antitotalitaire. Qui plus est, comme l’indique Christofferson, la GP fournit à d’éminentes figures radicales, à savoir Foucault et Sartre, un référent organisationnel à la fois violemment anti-PCF et suffisamment radical par son idéologie gauchiste. S’agissant de Foucault, l’hyperpopulisme de la GP lui fournit le moyen de couper court aux ambiguïtés qui entouraient son discours sur le pouvoir et sur la subjectivité politique, au profit d’un libertarisme anticommuniste plébéien encore palpable dans son analyse de la révolution iranienne. Plus tard, Foucault, paré de sa respectabilité radicale, s’est en en quelque sorte acquitté de la dette ainsi contractée en légitimant publiquement l’antimarxisme virulent de Glucksmann et en jouant le rôle d’accoucheur des nouveaux philosophes quand ceux-ci firent leur entrée en scène. Retracer la généalogie discontinue du thème de la démocratie directe – que Christofferson débusque dans les écrits de Castoriadis et de Lefort (pendant et après Socialisme ou barbarie), les interventions stratégiques de la revue Esprit et la création du journal Libération – est certainement essentiel pour comprendre pourquoi les termes dans lesquels a été articulé l’antitotalitarisme français ne pouvaient qu’être le produit d’un discours mêlant moralisme vertueux de l’action politique, libertarisme radical – et radicalement vague – sur le plan organisationnel et suspicion constante envers toutes les formes musclées de pouvoir politique. En bref, le moment antitotalitaire fut préparé par la longue durée de l’antiléninisme. Sur ce point, on pourrait faire au récit de Christofferson deux reproches, pendants peut-être nécessaires de ce qui fait la force de son livre : la façon très convaincante dont, en s’appuyant sur de multiples sources et archives exploitées avec rigueur, il décrit l’émergence de l’antitotalitarisme à partir des vicissitudes d’une idéologie politique (celle de la démocratie directe) et d’un combat politique particulier (contre l’hégémonie du PCF à gauche). Premièrement, parce qu’il s’attache presque exclusivement aux débats strictement politiques sur la démocratie, Christofferson, bien qu’il y fasse allusion, ne parvient pas à intégrer à sa description de la montée de l’antitotalitarisme le débat sociologique sur « le nouveau prolétariat » et « les nouveaux mouvements sociaux » apparu dans le sillage de Mai 68. Autrement dit, en retraçant l’histoire politique interne du phénomène, il est amené à laisser de côté la corrélation existant entre ce moment idéologique et le terrain changeant de la société et du capitalisme français – alors même que les transformations de l’organisation du travail et de la composition des classes ont joué un rôle décisif dans l’émergence à la gauche du PS du thème de l’autogestion. Deuxièmement, l’accent mis par Christofferson sur la trahison finale des aspirations à la démocratie directe avec l’arrivée des nouveaux philosophes et l’histoire révisionniste de la Révolution française de Furet, quoique méthodologiquement justifié, contribue à effacer du tableau d’autres courants de pensée antistaliniens qui n’ont pas mêlé leur voix au choeur de l’antitotalitarisme. Christofferson s’intéresse en effet peu aux critiques aiguës et systématiques du stalinisme portées par une gauche léniniste d’inspiration trotskiste que Birchall a quant à lui abondamment dépeint dans Sartre against Stalinism. De même, il ne dit pas grand-chose de l’antiléninisme des situationnistes, dont les interventions en Mai 68 étaient imprégnées de la tradition du communisme conseilliste et dont la conception de la démocratie directe était bien plus convaincante et radicale que celle de la plupart des promoteurs de l’antitotalitarisme. Dans un autre registre, si Christofferson met bien en évidence l’importance de la Critique de la raison dialectique dans l’effort pour parvenir à la formulation d’une solution spéculative au problème de la relation entre libération subjective et émancipation sociale, l’influence et la force de cette tentative restent inexplorées. Parfois, en particulier quand il évoque la faiblesse supposée de la critique de gauche de l’antitotalitarisme issue d’autres rangs que ceux du PCF, Christofferson semble mesurer la force de l’opposition à la jauge même que privilégiaient les antitotalitaires : la couverture médiatique. Le fait que des positions de gauche, à distance aussi bien du PCF que des nouveaux philosophes, aient échoué à atteindre la masse critique ne signifie pas que les partisans de l’antitotalitarisme aient eu le dessus dans ce débat polémique. Être capable de détourner à son profit la bande passante ne donne pas nécessairement une position hégémonique durable. D’autre part, les débats internes au PCF – notamment l’implication des althussériens dans la bataille suscitée par l’abandon du concept de dictature du prolétariat – ne sont malheureusement qu’évoqués, en dépit des liens qu’ils entretiennent sans doute avec les positions de la gauche non communiste, liens qu’il aurait été intéressant d’analyser. Le deuxième axe de l’analyse de Christofferson, une fois décrits les usages et mésusages du thème de la démocratie directe, concerne le rôle catalyseur de la dynamique antitotalitaire joué par le programme commun et le spectre d’une arrivée au pouvoir du PCF. Le caractère anachronique et la pauvreté théorique de l’antitotalitarisme sont dus pour une large part à l’instrumentalisation dont il a été l’objet par ceux qui souhaitaient entraver l’intégration du PCF à l’espace politique légitime. Bien que l’emploi du concept de totalitarisme à l’époque de la guerre froide n’ait jamais été sans arrière-pensées, comme le rappelle Christofferson dans son utile, mais bref examen, de son histoire, il est clair dans le cas français que le recours à ce concept – même quand il se trouvait lié à un plaidoyer pour la dissidence et pour les droits humains dans les pays du Pacte de Varsovie – fut presque toujours et entièrement commandé par des préoccupations relevant de la politique intérieure. Que ce soit sous la guise de la pompeuse téléologie des Lumières de Glucksmann (de Platon à la Kolyma, « penser c’est dominer ») ou de la mise à jour, chez Furet, dans une perspective révisionniste, des racines du totalitarisme dans la terreur jacobine, les différentes « théories » du totalitarisme – oublieuses pour la plupart du fascisme et du nazisme – témoignent d’une sorte de narcissisme politique qui a eu pour effet de subordonner l’élaboration de ce concept aux impératifs du calendrier électoral français. Notons au passage que, dans le monde anglophone, la pensée postmarxiste, parce que sa conception de la démocratie trouve son origine dans la vogue antitotalitaire, reste marquée par la pauvreté et le caractère opportuniste de ses origines. Un des aspects les plus précieux de French Intellectuals against the Left réside dans le soin méticuleux qu’il porte au démontage du « mythe des origines » de l’antitotalitarisme, à travers la description de l’articulation intime entre événements politiques et mobilisation rhétorique des intellectuels. Cela vaut pour «l’effet Goulag» (un examen attentif de la chronologie montre que Soljenitsyne n’a été monumentalisé qu’après l’attaque du PCF contre L’Archipel du Goulag, plus d’un an après la parution du livre), mais aussi pour les nombreux « cas » et « affaires » qui ont impliqué des dissidents d’Europe de l’Est, ou encore, tout particulièrement, pour la manipulation rhétorique des luttes internes à la révolution portugaise de 1975, manipulation dont Christofferson décrit les moments et les ressorts avec une précision admirable et une grande richesse de détails. Le livre parvient à mêler étroitement dans le récit des événements diverses enquêtes sur les alignements, affiliations et polémiques qui se sont enchevêtrés sur une scène intellectuelle de plus en plus dominée par les médias. Si le caractère exhaustif de ces enquêtes et leur intrication risquent de rebuter les lecteurs qui apprécient les descriptions à grands traits de la critique culturelle, elles sont riches cependant d’une foule de matériaux utiles pour une analyse sociologique, culturelle et politique de l’évolution du rôle et de la figure de l’intellectuel en France au XXe siècle. Christofferson retrace le passage d’une intellectualité organique effacée derrière la bannière du PCF au militantisme polémique pour les droits humains d’intellectuels antitotalitaires dépourvus d’affiliation à quelque mouvement politique que ce soit, mais néanmoins, comme François Furet (dont la biographie par Christofferson doit bientôt paraître), habiles entremetteurs idéologiques et universitaires. «L’intellectuel spécifique» de Foucault pourrait bien être le médiateur évanescent qui permit le passage de l’un à l’autre. Christofferson décrit avec brio l’attirail et les instruments clés de ce nouveau type psychosocial : pétitions, comités, entreprises éditoriales (les liens de Bernard-Henri Lévy et de Grasset sont ici emblématiques), talk-show, journaux (la fondation de Libération), revues (Esprit ou Tel Quel, passée de l’utopie maoïste à la « polytopie » américaine)... Ce tableau rend d’autant plus regrettable le fait que Christofferson n’exploite pas les intuitions du portrait sans concessions des nouveaux philosophes dressé par Deleuze, qui identifie leur fonction politique à la forme nouvelle de leur « intellectualité » plutôt qu’à leurs «thèses» de seconde ou de troisième main. Ce livre est de toute évidence une ressource indispensable pour tous les historiens de la France et de la vie intellectuelle française au XXe siècle, et pour quiconque s’intéresse à la sociologie politique de l’intellectuel. Sa thèse centrale – selon laquelle les origines politiques du moment antitotalitaire sont à chercher dans la promotion idéologique de la démocratie directe et dans l’opposition au PCF – emporte la conviction et constitue un antidote bienvenu aux nombreuses distorsions qui obscurcissent encore la compréhension de cette transformation décisive de l’espace idéologique et politique français. Il n’est pas possible, en revanche, si l’on souhaite tirer pleinement profit du récit élaboré par Christofferson, de s’en tenir à sa conclusion, qui affirme que la vacuité du moment antitotalitaire est le fruit de « la propension des intellectuels français à universaliser et à idéologiser des débats politiques intérieurs ». Une telle affirmation réserve, de manière tautologique, l’appellation d’intellectuels à ceux qui ont été capables, en tirant parti des profonds changements qui ont affecté la société et l’Université françaises, de se déplacer du terrain de l’engagement à celui des médias de masse. Nous l’avons déjà suggéré, cette thèse ignore la vaste entreprise de démolition infligée à l’antitotalitarisme et aux nouveaux philosophes par des penseurs « de gauche » comme Deleuze, Rancière, Lecourt, Linhart et Badiou. Elle implique aussi une compréhension très étroite de la figure de l’intellectuel. C’est là peut-être un des développements qui font le plus défaut à ce livre : il ne rend pas véritablement compte des tensions et des évolutions qui ont caractérisé cette figure dans l’histoire française contemporaine. Il serait en effet nécessaire – si l’on s’accorde sur le fait que la pratique de l’universalisation définit en un sens l’intellectuel et si l’on s’entend pour reconnaître la dimension conjoncturelle de ses interventions – de prendre acte de la différence entre, d’une part, les postures universalistes insipides et intéressées caractéristiques de la plupart des invocations de la dissidence et des droits humains pendant les années 1970, et, de l’autre, l’effort pour penser une universalité concrète et singulière qui continue d’animer nombre de penseurs restés sourds aux sirènes de l’antitotalitarisme. ■Traduit de l’anglais par Hélène Quiniou – « French Intellectuals against the Left: The Antitotalitarian Moment of the 1970s », RP 138 © Radical Philosophy Ltd 2006 Alberto Toscano
RILI,
septembre-octobre 2007
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