Parution : 15/10/2010
ISBN : 978-2-7489-0127-6 448 pages 12 x 21 cm 25.00 euros |
Mary Lewis
Les Frontières de la République
Immigration et limites de l’universalisme en France (1918-1940)
Traduit de l’anglais par Françoise Jaouën
20 pages photographies et cartes en noir et blanc Ce livre étudie les tensions entre administrations et immigrés dans la France de l’entre-deux-guerres confrontée au défi de l’immigration de masse. Mon principal sujet étant les dynamiques d’inclusion et d’exclusion dans les démocraties, j’ai choisi de m’intéresser à la IIIe République. Les politiques migratoires de l’époque ont peut-être préparé le terrain aux lois discriminatoires de Vichy ; mais je mets l’accent sur les aléas historiques de leurs origines plutôt que sur leur caractère censément inévitable. Cette dimension imprévisible de l’histoire doit nous faire réfléchir. Il semble en effet plus important que jamais de prendre conscience de la fragilité des libertés. S’appuyant sur des sources délaissées, Mary D. Lewis retrace les origines de la politique française en matière d’immigration autant qu’elle donne une chronique de la vie des migrants. Les immigrés ne sont jamais totalement « intégrés », jamais totalement « exclus », et encore moins soumis au principe d’égalité. Dans les années 1930 comme aujourd’hui, leur place dans la société française ne repose pas sur la mise en application de textes où les individus seraient des abstractions. Ainsi interroge-t-elle avant tout la précarité de leurs droits et la diversité des cas, d’une personne à l’autre, d’une ville à l’autre. Mary D. Lewis enseigne au département d’histoire de l’université de Harvard (États-Unis). Elle travaille notamment sur l’histoire de l’immigration en France et sur l’Afrique du Nord à l’époque coloniale.
Les droits des migrants de cette époque [France de l’après-guerre] reflètent l’inégalité du rapport de force entre les nations au sein de l’Europe d’une part, et entre l’Europe et ses colonies d’autre part. Les pays alliés et les nouveaux États bénéficient d’un statut privilégié, tandis que les territoires coloniaux restent soumis à un régime discriminatoire d’exception. Le rêve syndicaliste de faire embaucher de la « main-d’œuvre de couleur », dont le recrutement « sera soumis aux mêmes conditions que celui de la main-d’œuvre européenne, et qui jouira des mêmes garanties » ne sera jamais réalisé. Au lieu de lois internationales uniformes, des traités bilatéraux garantissent l’égalité des conditions de travail, de salaire et de droits sociaux pour les ressortissants des États contractants.
Ces accords s’écartent de l’ordre international d’après-guerre envisagé par la CGT de trois façons : ils n’octroient aux syndicats qu’un maigre pouvoir de contrôle, et accordent aux étrangers des droits syndicaux légèrement différents par rapport aux citoyens ; par-dessus tout, ils sont bilatéraux et non universels. Ainsi, faute de traité, les ressortissants de l’Espagne, un pays gros pourvoyeur de main-d’œuvre, peuvent se trouver exclus pendant une première période de cette forme de garantie réciproque ; tandis que les citoyens de pays contractants bénéficient de droits plus substantiels à certains égards que les ressortissants de l’empire colonial, formant ainsi une classe privilégiée de migrants qui peuvent être désignés comme les « étrangers les plus favorisés » des étrangers « privilégiés ». Non seulement le projet syndicaliste de garantir l’égalité des droits de « la main-d’œuvre de couleur » reste lettre morte, mais de surcroît, une échelle de droits différenciés a été mise en place pour les travailleurs européens à l’issue du conflit. |
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Compte-rendu
Enseignante à l’Université Harvard, Mary D. Lewis entend non sans courage revenir sur un champ bien arpenté, la politique de l’immigration menée par la Troisième République. Mais l’audace peut être une vertu. Pour preuve, son étude apporte incontestablement du neuf. Car loin de se cantonner à l’examen des décisions prises au sommet, elle envisage leurs répercussions dans deux villes témoins, Lyon et Marseille, en s’interrogeant non seulement sur l’existence de droits consentis aux immigrés, mais sur leur effectivité – ce qui ne revient pas tout à fait au même. Les deux cités présentent, il est vrai, des profils contrastés. La métropole rhodanienne forme le foyer d’une industrie moderne, la cité phocéenne reste tributaire d’une économie plus archaïque. Mêlant approche top down et bottom up, l’auteur montre que les migrants jouent le rôle d’une variable d’ajustement, dans un après-guerre où ils sont d’abord considérés comme utiles au développement économique (Lyon), avant d’être tenus pour un fardeau lorsque la crise éclate. À l’inverse, à Marseille, la vulnérabilité d’industries vieillissantes incite les employeurs à plébisciter la main-d’œuvre immigrée qui s’adapte sans problèmes aux à-coups de la conjoncture, démarche que conforte le clientélisme des édiles méditerranéens prompt à défendre des obligés, surtout quand leur implantation est ancienne.
À l’argument économique s’ajoute l’argument démographique. Dans une France hantée par le déclin, les immigrés sont considérés comme le moyen d’accroître la population, préoccupation qui se renforce dans les années 1930 mais que contrebalance la crainte que ces nouveaux venus n’excluent les Français du marché du travail. D’où des mesures restrictives pour un marché du travail qui devient progressivement protectionniste. Le nazisme et l’arrivée de réfugiés politiques modifient la donne, Paris craignant notamment que cet afflux ne dissimule des agents de la 5e colonne, bien que le gouvernement Blum mène une politique plutôt libérale. Les migrants de l’Empire, notamment d’Afrique du Nord, restent cependant victimes des pouvoirs publics qui sont loin de reconnaître l’égalité que la République promet aux peuples de la plus grande France, aux départements algériens notamment. Les mesures de l’État, ceci dit, sont contournées par les pouvoirs locaux qui interprètent à leur guise les lois et circulaires. De même, les immigrés ne restent pas passifs – et c’est l’un des points forts de la recherche que de l’illustrer –, déployant des stratégies diverses pour rester en France : changement de département pour éviter le fichage, recherche de contrats de travail, regroupement familial, demandes de naturalisation…, autant de ruses destinées à favoriser leur maintien dans l’Hexagone. L’ouvrage vaut par la richesse, mais également le caractère très concret des analyses proposées. Les exemples individuels abondent et présentent le mérite de mesurer au mieux les trajectoires singulières, ce qui donne de la chair à un livre rondement mené et, précisons-le, bien traduit. Olivier Wieviorka
Vingtième Siècle. Revue d'histoire.,
avril-juin 2010
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