Parution : 18/11/2003
ISBN : 2 7489 0006 3 196 pages 12 x 21 cm 16.00 euros |
Michael Albert
Après le capitalisme
Élements d’économie participaliste
Traduit de l’anglais par Mickey Gaboriaud & Benoît Eugène
Préface de Thierry Discepolo Ceux qui travaillent s’expriment de plus en plus ouvertement en faveur d’une nouvelle forme d’économie, mais leurs entreprises restent essentiellement des structures soumises à une quête sans fin de profits. Et les luttes se poursuivent pour de meilleures conditions de travail, redéfinir les emplois, etc. Mais lorsque la bataille pour imposer une nouvelle économie aura été gagnée, il n’y aura plus à se battre contre une classe de propriétaires avides de profits ou une classe de coordinateurs cherchant à maximiser leurs avantages. Les propriétaires ne seront plus propriétaires de rien et il n’y aura plus de classe coordinatrice.
Pour empêcher que nos adversaires trouvent assez de monde pour brandir les armes qu’ils possèdent en masse, il faut fournir à leurs « volontaires » des raisons pour qu’ils n’acceptent plus de jouer le jeu des dominants. Le participalisme fournit ces raisons. Militant libertaire nord-américain, Michael Albert est notamment l’animateur, à Boston, du site internet de contre-information www.zmag.org.
— Bon, d’accord, nous avons répondu à la question : « Si vous ne voulez pas du capitalisme, que voulez-vous à la place ? » Et nous avons instauré le participalisme. Mais ne subsistera-t-il pas une très forte résistance de ceux qui préféraient le système de marché ?
— Quand la majorité se sera décidée pour le participalisme, il est inévitable que tout le monde n’appréciera pas ce changement. Et en particulier les propriétaires les plus fortunés, qui utiliseront tous les moyens dont ils disposent pour empêcher le nouveau système de les priver de leurs biens. Car le participalisme implique une réappropriation populaire des moyens de production ; bien entendu le plus souvent sans le consentement des propriétaires. |
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Compte-rendu
C’est si rare aujourd’hui de voir publier un livre qui ne se contente pas de critiquer le capitalisme ou de proposer quelques mesures (taxe Tobin, augmentation du Smic, autogestion des luttes…) sans perspective globale pour après qu’on ne va pas bouder son plaisir. L’entreprise autogérée Michael Albert est un militant libertaire nord-américain. Son livre s’inscrit dans cette tradition et l’actualise. Très délibérément et comme son titre l’indique, le livre se situe « après le capitalisme ». Il évite ainsi une énième critique du capitalisme, qui est ici considérée comme acquise, et un énième questionnement sur la prise de pouvoir. Il s’intéresse à l’après pour proposer un modèle de société, ce sur quoi on fait aujourd’hui trop souvent l’impasse. Et cet après ne l’empêche pas d’évoquer ce qui est possible tout de suite. Les deux tiers du livre sont consacrés aux questions très concrètes, très micro-économiques et très essentielles : quelle rémunération ? quelle prise de décision ? quelle division des tâches ? Il propose ainsi : Un livre sans référence Chaque point est exposé clairement et est suivi d’un « dialogue » sous forme de questions-réponses, pour le rendre plus facile à lire. Enfin donc un livre qui parle simplement d’autogestion comme un projet concret immédiat. Sans références théoriques compliquées et sans les sempiternels exemples de la Commune de Paris, de l’Ukraine de Makhno, de la Catalogne de la guerre d’Espagne ou de la Yougoslavie. On lui reprochera cependant d’être totalement dénué d’exemples d’expériences actuelles. Cela le rend un peu abstrait… et un peu ennuyeux. Dommage, car les expériences sont nombreuses et permettraient probablement d’alimenter la réflexion et d’aller plus loin. Un livre à débattre Le site de l’éditeur met en ligne les différentes critiques auxquelles le livre a donné lieu . Elles proviennent essentiellement de revues libertaires ou anarchistes. On y trouvera d’intéressantes remarques générales. A noter également que Michael Albert a organisé une réunion à Boston sur le thème de son livre, réunion qui a fait l’objet d’un compte-rendu dans le Monde diplomatique du mois d’août. Cette réunion, par nature réservée à l’élite altermondialiste, est hélas plus conforme à l’ignorance de cette dernière des réalités de l’autogestion. Il semble donc qu’on a surtout eu droit d’une part aux habituelles glorifications des expériences latino-américaines et d’autre part aux discours expliquant que les expériences autogestionnaires sont anecdotiques, la seule chose importante étant la question de la prise de pouvoir. Question qui n’est bien sûr pas sans intérêt mais qui n’était pas celle posée par Michael Albert. Christian Vaillant
Autogestion.coop,
1/11/2006
"L'économie participaliste promeut la solidarité" - Entretien avec M. Albert
Michael Albert est engagé dans de nombreuses luttes aux Etats-Unis depuis la guerre du Vietnam. Il a aidé au lancement du journal militant Z Magazine, du réseau « Z net » sur la toile, et de la maison d’édition South End Press. Depuis une dizaine d’années il est surtout le promoteur, avec Robin Hahnel, d’un modèle d’économie dite « participaliste ». Autogestion, propriété sociale des moyens de production, abolition de la hiérarchie travail manuel/travail intellectuel, abolition du marché... Pourtant il s’agit d’une économie non communiste, mais d’inspiration collectiviste (voir ci-dessous). Michael Albert a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions. En voici un extrait significatif. Aux lecteurs et lectrices de juger.
Alternative libertaire : Le slogan « Un autre monde est possible » a été fort utilisé dans le mouvement alter-mondialiste, dirigé essentiellement contre l’économie capitaliste (ou, au moins, contre le libéralisme). Pourtant les différents forums sociaux de ces dernières années ont été bien en peine d’opposer un contre-modèle économique. Selon vous, y a-t-il des fondamentaux économiques intangibles ? Michael Albert : Une économie doit produire des biens et des services que nous apprécions à la fois pour notre survie et pour notre plaisir. Et elle doit permettre notre accès aux produits de l’activité économique, donc la consommation. Et entre la production et la consommation, il y a ce que l’on appelle la répartition économique. Cela doit déterminer la quantité d’objets à produire, comment, pour qui... Rien de tout cela n’est sujet à controverse. Tout-e- économiste serait d’accord. [...] AL : les révolutionnaires font la critique sociale du capitalisme pour les inégalités et les catastrophes (humaines, écologiques...) qu’il engendre. Mais si nous sommes d’accord pour dire qu’il doit être combattu aussi sur le terrain des valeurs, alors sur quelles valeurs devrait reposer un meilleur système économique ? Michael Albert : L’économie a une incidence considérable sur les relations entre les gens, le champ des possibilités, qui reçoit quelle quantité de la production sociale, à quel point chacun-e a son mot à dire sur ce qui se passe, notre relation à l’environnement et notre relation aux autres économies dans les autres sociétés. Je pense que ces aspects nous donnent un bon point de départ pour essayer d’établir de bonnes valeurs. De ce point de vue, je préférerais avoir une économie qui promeut la solidarité, qui augmente et diversifie nos possibilités, qui induise une distribution des richesses juste et équitable, dans laquelle, lors d’une prise de décision, chacune et chacun a son mot à dire – à proportion de l’effet que cette décision implique pour elle ou lui. [...] Bien sûr, nous pouvons entrer dans les détails. Par exemple, les mécanismes économiques devraient inciter chacun-e à agir non pas en faisant du tort ou même en ignorant les autres, mais de concert avec les autres. Même si nous avons été personnellement élevé-e-s pour être avides et avares, une économie devrait faire en sorte que pour dépasser les autres, nous devions nous inquiéter du bien-être social général, car notre bien-être est lié à ce niveau général. Pour l’équité, de façon plus controversée, je pense qu’une économie devrait rétribuer les individus pour l’effort qu’ils mettent dans un travail socialement utile. [Elle doit] assurer que tout un chacun-e reçoive un revenu en fonction de la durée travaillée, de la dureté du travail et de combien le travail nous a coûtés, tout en s’assurant aussi que nous produisons des choses que la société apprécie. [...] Pour la prise de décision, les individus doivent pouvoir exprimer leurs préférences sur des choix à faire, avec pour chaque agent économique, soit individuel soit collectif, un niveau d’influence proportionnel aux répercussions du choix sur l’agent en question. [...] Ce qui est essentiel, de mon point de vue, si des valeurs doivent nous guider à propos d’une meilleure économie, c’est qu’elles soient réalisables tout en produisant et répartissant les biens d’une façon qui satisfasse les besoins et développe les potentiels, sans gâcher des ressources humaines ou matérielles qui nous sont chères. [...] AL : Quel serait le statut de la propriété des moyens de production dans une économie « participaliste » ? Propriété privée, étatique, sociale ? Michael Albert : Imaginez que chacun-e en possède une part égale d’une telle propriété. Ou bien que personne ne possède une telle propriété. Le point important est vraiment que la propriété ne soit tout simplement pas un facteur, pas même un concept, en ce qui concerne les terres, les machines ou les ressources... Ce que la propriété accorde à un-e propriétaire dans le capitalisme – le droit de décider et le droit d’accumuler – peut exister dans une économie participaliste, mais de façon très différente. Le droit de décider, par exemple, revient à tou-te-s ceux et celles qui sont affecté-e-s par le résultat. La propriété n’a rien à voir avec ce droit. Le fruit du travail dans une firme ne reviendrait pas aux propriétaires de la firme (il n’y en aurait pas) ou même directement aux travailleur-se-s de la firme. Ce serait un produit social dont le bénéfice reviendrait à chacun-e en fonction du temps, de l’intensité et de la pénibilité du travail effectué pour contribuer à ce produit social. Encore une fois, la propriété n’a rien à voir avec le droit d’accumuler. AL : Le « participalisme » requiert que la rétribution d’un travail socialement utile soit faite en fonction « de l’effort et du sacrifice » [effort and sacrifice]. Cela pourrait ressembler à la formule collectiviste « À chacun selon ses œuvres » de la Première Internationale, ensuite abandonnée au profit de la formule communiste « De chacun suivant ses forces, à chacun selon ses besoins »... Pourquoi, suivant cette dernière formule, ne pas simplement rétribuer les gens sur la base de leurs besoins ou de leur contribution à la production ? Michael Albert : L’économie participaliste rétribue en fonction du besoin dans certains cas. Par exemple, si vous avez des besoins médicaux particuliers, ou si vous ne pouvez pas travailler. Mais la principale norme de rétribution est, comme indiqué, de rétribuer la durée, l’intensité, et la dureté du travail socialement utile. [...] Dans l’économie participaliste, on ne rétribue pas sur la seule base de la contribution à la production. D’une part parce cela n’a pas un effet incitatif qui ne puisse être mieux accompii d’une autre façon. D’autre part parce qu’il est moralement discutable de récompenser les gens pour la chance qu’ils peuvent avoir, soit d’avoir un certain talent (être né-e avec une voix formidable, des mains agiles...), soit d’avoir de meilleurs outils, plus productifs. [...] L’économie participaliste ne rétribue qu’exceptionnellement en fonction des besoins. Économiquement, l’inverse ne serait pas fonctionnel, ni même pas cohérent. [...] Imaginez qu’après un naufrage vous vous retrouviez sur une île avec 1 000 autres personnes. Vous allez être là pour un long moment. Vous devez mettre en place une petite société. Comment organisez-vous votre économie ? [...] Est-ce que vous organisez une loterie et donnez le contrôle de toutes les terres, des arbres fruitiers et de tout le reste [...] à quelques personnes tandis qu’ils ou elles vous embauchent comme salarié.e-s ? Est-ce que vous laissez par exemple les médecins qui étaient sur le bateau accumuler le temps libre et les meilleures maisons, parce qu’ils ou elles ont un monopole sur les connaissances et les aptitudes appréciées socialement ? Est.ce que vous laissez quelqu’un nager, bronzer toute la journée et consommer les fruits de votre labeur en ne contribuant en rien au produit social ? [...] L’économie participaliste dit que la bonne approche économiquement et éthiquement est de rétribuer les efforts et les sacrifices socialement utiles, et de créer les conditions qui favorisent l’autogestion. [...] AL : Je suppose que vous ne préconisez pas que chacun-e d’entre nous mesure le nombre de kilocalories brûlées en travaillant. Donc comment est-ce que « l’effort et le sacrifice » peuvent être mesurés en pratique ? Michael Albert : Pensez-y en tant que durée, intensité, et dureté du travail. Pour la durée, c’est facile. Pour l’intensité, ce n’est pas si difficile non plus. Une indication est la contribution à la production. On ne récompense pas la valeur de votre contribution, mais on peut certainement la voir comme un indicateur de l’efficacité de vos efforts. Mais en plus, l’économie participaliste a d’autres caractéristiques – des conseils autogérés de travailleur-se-s et de consommateur-se-s, des ensembles équilibrés de tâches et une planification participative. Donc la réponse a plusieurs aspects. En croisant les informations, la production d’une entreprise peut nous dire quel est le total de la durée/intensité de travail socialement utile qui a été fourni. Comment est alors répartie, entre les agents, la rétribution pour ce travail ? [...] Eh bien, c’est à eux de juger. Vous et vos camarades êtes plutôt au fait quand il s’agit de savoir qui se donne du mal et qui est dans les nuages toute la journée. Quant à la dureté du travail, le principe de l’« ensemble équilibré de tâches » [balanced job complexe] y répond en grande partie, parce qu’en égalisant les différents travaux selon leur caractère épanouissant, on égalise aussi en grande partie la dureté du travail. AL : L’économie participaliste requiert que la répartition soit faite en fonction d’une planification participaliste. Qu’est-ce que ce procédé impliquerait pour un individu en tant que consommateur et en tant que travailleur ? MA : Pour l’essentiel cela veut dire que chaque agent économique, d’une part en tant que travailleur et d’autre part en tant que consommateur, entreprend avec les autres agents des négociations coopératives sur les objectifs de la production. Ceci par l’intermédiaire de conseils de travailleur-se-s et de consommateur-trice-s qui discutent des priorités. […] Cette négociation tour après tour – que les économistes appellent des tours d’échange d’information et d’itération de proposition – mène à un plan viable, autogéré, sans un centre, sans planificateur au-dessus des autres et sans agent essayant de dépasser les autres à leurs dépens. [...] AL : Une de vos critiques du marxisme est que son analyse de l’économie est fondée sur l’existence de deux classes fondamentales, occultant l’existance d’une troisième classe qui vous nommez la « classe des coordinateurs » [coordinator class]. Qu’entendez-vous par là ? Michael Albert : J’entends par là le groupe des personnes qui, en vertu de leur position sont, dans le capitalisme, entre les travailleur-se-s et les capitalistes et qui donc, dans ce que j’appelle le coordinationisme [coordinatorism], se retrouvent au sommet, dirigeant les travailleur-se-s. L’idée est simple. Ce n’est pas simplement la propriété qui confère collectivement à un groupe un statut, un pouvoir et un revenu différents. Si des personnes exercent des professions qui sont systématiquement plus émancipatrices et plus responsabilisantes parce qu’elles confèrent un accès à plus d’informations, plus d’aptitudes et plus de relations... ceci peut mettre ce groupe au-dessus des autres. Dans le capitalisme, par exemple, les cadres, les avocat-e-s, les ingénieur(e)s, les médecins, en tout à peu près 20 % de la population, ont des professions responsabilisantes, émancipatrices, et exercent un contrôle considérable sur leurs propres conditions de vie et celles des autres en dessous. C’est ce que j’appelle la classe des coordinateurs. [...] Ceci est important parce que ce troisième groupe, ce n’est pas simplement quelques travailleur-se-s qui sont dans des conditions un peu meilleures. Et ce n’est pas seulement des propriétaires qui sont dans des conditions un peu moins bonnes. Bref ce n’est pas une strate d’un de ces deux groupes [...]. C’est plutôt un groupe qui a des intérêts et des méthodes propres dans le capitalisme et, plus important, c’est un groupe qui peut devenir la classe dirigeante dans une économie de type yougoslave ou soviétique, dans ce qui a été appelé le « socialisme de marché » ou le « socialisme planifié centralement ». [...] Ce que je pense du marxisme-léninisme, à la lumière de tout ceci, est que historiquement il a conduit, à plusieurs reprises, au règne de la « classe des coordinateurs ». [...] L’économie participaliste établit des modes de fonctionnement tels que cela ne peut se produire. Vous ne pouvez pas avoir un « ensemble équilibré de tâches », un travail qui est comparable aux autres en termes de responsabilité et de dignité, être rétribué pour vos efforts et sacrifices comme tout le monde, fonctionner comme tout le monde dans des conseils de travailleur-se-s et de consommateur-rice-s, et néanmoins être au-dessus des autres. AL : On pourrait faire la remarque que le « participalisme » ne pose pas la question de l’État. Est-ce qu’une économie participaliste serait compatible avec la démocratie parlementaire telle qu’on la connaît ou pensez-vous qu’elle supposerait un changement de régime politique ? Michael Albert : […] Oui, je pense que l’économie participaliste suppose des changements dans la sphère politique si elle veut être compatible avec ce nouveau type d’économie. Nous avons besoin d’un projet pour ce que nous pourrions appeler une « société participaliste », une société souhaitable dans laquelle l’économie, la vie politique, la culture, la communauté et les autres dimensions de la vie sociale mettraient en avant des valeurs qui nous tiennent à cœur telles que la solidarité, la diversité, l’équité, la justice, l’autogestion, l’équilibre écologique et l’internationalisme. L’économie participaliste est seulement une partie de tout cela, pas plus, pas moins. AL : Dans une économie « participaliste » quel serait le statut du travail fait principalement par les femmes de nos jours (10 travail domestique) qui requiert à la fois des efforts, du sacrifice et qui est socialement utile ? MA : Ceci, comme la plupart des choses, sera déterminé par les citoyennes et les citoyens de cette société. Une telle activité pourrait faire partie de ce qui est jugé comme un travail, comme vous le suggérez, et donc être géré comme les autres travaux en faisant partie du processus de planification, avec des conseils d’industrie... Moi-même, je ne pense pas que cela ait beaucoup de sens, mais une économie participaliste pourrait certainement satisfaire un tel choix. Premièrement, je ne pense pas qu’élever un enfant soit équivalent à produire des vélos, ou même à s’occuper d’un patient. Je pense que c’est dégradant de dire que c’est équivalent. Deuxièmement, je pense aussi que ces activités, faites au foyer, sont différentes dans le sens que le « produit » est en grande partie consommé par le producteur. Supposez que je refasse la déco de mon salon toutes les semaines, ou même tous les jours. Est-ce que tout ce labeur devrait être pris en compte pour établir mon revenu ? C’est tout à fait différent d’un travail sur un lieu de travail avec des conseils de travailleurs [...]. Alors pourquoi certaines personnes s’empressent-elles de vouloir faire des tâches ménagères une part de l’économie à partir du moment où nous avançons des idées pour une économie qui soit juste ? Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement révolutionner d’autres parties de la société ? Pourquoi ne pouvons-nous pas avoir de nouvelles normes et de nouvelles relations pour la socialisation, ou quand il s’agit d’élever des enfants... plutôt que de subordonner ces domaines à la logique et à la structure des lieux de travail ? […] Propos recueillis par Rémi (AL Montrouge) avec l’aide de Fred B. (AL Caen) http://www.alternativelibertaire.org Alternative Libertaire,
12/2006
Compte-rendu
On peut regretter que les « grands » médias n’aient pas prêté la moindre attention à un livre comme celui de Michael Albert : on ne peut pas s’en étonner. Plus grave sans doute est le peu d’écho qu’il a eu dans la presse de la « gauche sociale », et ne parlons même pas des publications libertaires, lesquelles n’ont apparemment pas pris connaissance de l’existence de ce livre, à l’exception du Monde libertaire qui, dans son numéro 1349 (4–10 mars 2004), lui consacrait une double page. ___________________ 1 Publié en 2003 par la maison d’édition Verso. Pour en savoir un peu plus sur les débats menés autour du projet participaliste, les lecteurs familiarisés avec la langue anglaise pourront consulter le site www.parecon.org, où ils trouveront notamment de nombreuses réflexions sur les liens du participalisme et de l’anarchisme. 2 C’est probablement ce qui explique que, dans le numéro déjà cité du Monde libertaire, on ait pu écrire que le livre de M. Albert s’adresse bien plutôt à la mouvance altermondialiste qu’au mouvement libertaire lui-même. Miguel Chueca
La Question sociale,
printemps-été 2004
Compte-rendu
S’ils sont convaincus qu’un autre monde est possible, les mouvements sociaux contre la globalisation capitaliste souffrent de l’absence d’un modèle d’organisation sociale alternative. C’est autour de cette conviction que l’animateur du réseau ZNet articule ses propositions d’économie « participaliste » autour de plusieurs thématiques : la recherche d’autres critères de rémunération du travail, à partir des efforts consentis et non du simple rendement ; la mise en place de processus de décision collectifs et autogérés, ne dépendant pas des rapports de force entre le capital et le travail ; une répartition équilibrée des tâches de production, susceptible de remettre en cause les inégalités liées à l’actuelle division du travail. Tout cela va de pair avec une autre organisation de la répartition des richesses, hors de la concurrence des marchés ou de la planification hiérarchique et centralisée. La volonté de construire une vie sociale échappant à la domination de l’économie s’adosse, dans ce livre, au souci de développer une argumentation méthodique, d’élaborer des concepts pour ce qui n’existe pas encore, de répondre aux objections possibles en déployant des perspectives d’action.
Franck Poupeau
Le Monde diplomatique,
mars 2004
Compte-rendu
Ce livre est la traduction de Moving Forward (AK Press, 2000) et il est le premier ouvrage de Michael Albert à paraître en français. Sa parution précède de peu celle de la version française d’un autre livre de Michael : The Trajectory of Change, qui sera publié ce printemps chez Écosociété, à Montréal. ––––––––––– 1 Un rapprochement frappant, parmi bien d’autres : Sébastien Faure, dans Mon Communisme, ambitionnait de contrer cette perception des anarchistes comme n’ayant guère de programme positif à proposer, en entreprenant de décrire la vie d’une grande nation sous un régime communiste libertaire telle qu’il la rêvait et pensait possible sa réalisation quinze années après le « mouvement libérateur ». Normand Baillargeon
Le Monde libertaire,
03/03/2004
Compte-rendu
La Bibliothèque de la Rue reçoit samedi 6 mars Thierry Discepolo, responsable à Marseille des éditions Agone, une des rares maisons d’édition totalement indépendantes. En effet, si l’on sait que le marché de l’édition est quasiment monopolisé par VUP[1], on oublie souvent que même ceux qui se targuent d’échapper aux grands éditeurs et distributeurs se plient également bien souvent à la logique de la marchandisation, avec « l’énormité du chiffre d’affaires, la concentration en groupe capitaliste, la capacité à saturer le marché avec un minimum de 500 nouveaux titres par an et une politique salariale digne de McDonald’s »2. Les éditions Agone refusent de se soumettre aux ordres du marché, d’être « marchands de prix littéraires », et leur catalogue témoigne d’une politique éditoriale militante, tout en étant ouverte. Dans la lignée des utopies anarchistes de la fin du XIXe siècle, qui, sans être des programmes précis et contraignants, veulent esquisser un avenir libertaire, Michael Albert tente de définir ce qui pourrait être une économie plus juste, équitable, solidaire. Mais, à la différence d’un Kropotkine qui, dans La Conquête du pain (1892), trace les grandes lignes de la société idéale, il fait le pari de décrire des institutions susceptibles d’être mises en place, ici et maintenant, et d’accompagner un changement révolutionnaire. Comme on peut le voir d’après ce résumé, l’auteur envisage des revendications à porter au sein même du système économique capitaliste et de l’État : il ne sort pas du cadre du salariat ni de l’impôt (il parle d’une « économie souhaitable »). Malgré tout, ces mesures sont présentées comme un programme révolutionnaire, inspiré par les idées libertaires. En fait, le principal problème posé par le programme de Michael Albert est qu’il est ou bien trop audacieux pour un programme réformiste, ou bien trop timide pour une utopie politique. En effet, si l’on se place de son point de vue, qui est celui d’un programme applicable à court terme, alors on voit mal comment les mesures proposées seraient viables dans une économie dominée par le profit. Bien sûr, l’auteur nous dit : « Dans une économie participaliste, pas de propriétaires d’entreprises et personne ne recherche le profit. Pas de pression du marché. » Mais en attendant, la course au profit est bien réelle… et comment l’ignorer ? Les réponses apportées sont très vagues : l’auteur parle de « réappropriation populaire des moyens de production », sans en indiquer les moyens, et ne dit pas précisemment comment les entreprises « qui, bien qu’insérées dans l’économie, tenteraient d’adopter une forme participaliste » s’y prendraient pour modifier leur fonctionnement. Soit on reste dans une société capitaliste, et ces mesures paraissent quelque peu irréalistes ; soit la société a abandonné la quête du profit, et alors… on pourrait aller beaucoup plus loin. Mais précisement, ce livre rappelle qu’on ne saurait se dire progressiste sans adopter, dans nos pratiques militantes ou professionnelles, un fonctionnement égalitaire et non hiérarchique. Or, bien peu d’exemples de ce type sont présentés à « la grande masse des gens », celle qui, comme le souligne opportunément Thierry Discepolo dans sa préface, accepte le système capitaliste, et à qui l’on doit s’adresser si l’on veut renverser l’ordre établi. ––––––––––––– 1 Vivendi Universal Publishing possède 80 % du marché du livre de poche et 70 % de la distribution de livres. 2 Isabelle Kalinowski et Béatrice Vincent, Gazette d’Agone, n° 1, 2003. 3 Normand Baillargeon, L’Ordre moins le pouvoir. Histoire & actualité de l’anarchisme, Agone, 2001. 4 Voir www.zmag.org. 5 Voir par exemple les ouvrages de Jacques Ellul ou Ivan Illich. 6 Critique qui a déjà été faite à Baillargeon par les anarchistes québécois. Caroline Granier
Le Monde libertaire,
03/03/2004
Faut qu’ça change !
Le livre de Michael Albert part d’une intention sympathique : il estime que le mouvement social ne progressera pas en se cantonnant dans la récrimination et les « exercices d’indignation » et qu’il faut, pour cela, qu’il soit capable d’énoncer un projet positif assez séduisant pour arracher aux sirènes abrutissantes du capitalisme les nombreux esprits qui les écoutent encore. De ce point de vue la tentative d’Albert est intéressante, d’autant plus qu’elle ne se présente pas comme un programme à adopter mais comme une esquisse à perfectionner. Mais… pour la perfectionner, il y a fort à faire.
Le problème en général de ce genre d’exercice est qu’il est toujours l’œuvre d’un individu ou d’une poignée d’individus et que, même s’ils s’efforcent de prendre en compte les acquis de l’histoire, leur réflexion et leur imagination sont forcément moins riches que ce que donnerait la réflexion d’une collectivité cherchant à créer ce type de société « autre ». De plus, celui ou ceux qui se livrent à ce genre de réflexion doivent pouvoir s’émanciper complètement des « idées » de la société qui domine au moment où ils parlent, ce qui est fort difficile car il faut imaginer quelque chose dans un contexte qui lui est étranger, hors des conditions où il pourrait naître, ce qui pèse inévitablement sur la manière de penser. Quiconque a quelque expérience de moments insurrectionnels dans cette société, aussi brefs qu’ils aient pu être, a pu constater que l’imagination est beaucoup plus fertile dans le moment de la rupture qu’avant. « Le soviet n’est pas une invention de la théorie » remarquait pertinemment Debord il y a quelques années déjà. Je crois que la condition pour esquisser assez clairement le genre de société que l’on voudrait est de savoir très clairement ce dont on ne veut plus. En cette matière, la lutte enseigne beaucoup de choses et se charge efficacement de corriger les beaux projets. Il ne faut pas trop espérer, en période de peu de rébellion, concocter dans la solitude d’un bureau un modèle idéal de société libérée du capitalisme. Il vaut mieux s’en tenir à l’énoncé de quelques principes (démocratie directe, autogestion, etc.) et l’exploration de quelques exemples historiques, et laisser au mouvement insurrectionnel le soin de préciser au fur et à mesure de sa progression les formes concrètes du respect de ces valeurs. En sachant bien qu’aucune règle, aucune loi, n’est à l’abri de la perversion si l’esprit de ceux qui ont en charge de l’appliquer est pervers, et si la vigilance de ceux qui devraient en bénéficier se relâche. Ce qui est possible, par contre, effectivement, et même absolument nécessaire, c’est d’adopter dans la lutte même, des formes d’organisation qui ne reproduisent pas les tares de l’ennemi. Il va de soi que ceux qui ont aujourd’hui la prétention de contribuer à ce qu’un autre monde soit possible se doivent d’agir ainsi. Quand Michael Albert ou son préfacier déplorent que certaines organisations ne le fassent pas c’est qu’ils ont en tête des associations comme ATTAC qui, justement, ne veulent pas vraiment d’un « autre monde » mais de celui-ci en moins méchant. À l’opposé, on trouve des expériences intéressantes comme celles du VAAAG * lors du dernier rassemblement anti-G8, même si dans les associations « libertaires » aussi il y aurait des bien améliorations à apporter sur la concrétisation des « principes ». Mais revenons à Albert : les insuffisances de son livre me semblent tenir à sa volonté de présenter un projet « raisonnable », acceptable par des gens qu’il considère comme trop prisonniers de la propagande capitaliste. L’effort est louable, même s’il sous-estime ainsi un peu l’instinct de liberté sur lequel il dit compter, mais se trouve fort coincé par des catégories de la pensée dominante. Ainsi, on a l’impression que son idéal de société est une société où l’on pourrait travailler et consommer dans des conditions meilleures. Il ne conçoit pas sa société post-révolutionnaire fonctionnant autrement que comme celle-ci avec plus d’équité et d’éthique. Certes, il veut rendre sa dignité au travail et que les tâches soient équitablement réparties entre les tâches gratifiantes et celles qui sont ennuyeuses ou pénibles. Mais son modèle maintient les travailleurs dans le salariat, organisé par la collectivité au lieu d’un patron. Il s’inflige donc une laborieuse gymnastique pour établir des critères de rémunération qui restent discutables. Ainsi, il vise à privilégier l’effort, mais l’effort d’un mineur et d’un chirurgien ne sont pas de même nature. En préconisant de rémunérer le premier mieux que le second, il ne fait que retourner une situation. Introduisant des barèmes de salaires différents fixés par les plus qualifiés (c’est à dire : ceux qui exercent le métier et donc aussi ceux qui en seront les bénéficiaires, ce qui peut s’avérer pernicieux) il tend la perche au maintien de toutes sortes d’inégalités. Son système instaure une sorte de salaire « au mérite » basé sur d’autres critères que ceux fixés aujourd’hui par les patrons mais qui n’en maintient pas moins la possibilité d’inégalités de conditions, sources de tensions au sein du monde du travail, même si la collectivité est effectivement collective et pas accaparée par quelques magouilleurs orientant les décisions à leur avantage (ce qui est aussi un risque). Quant au critère d’utilité qui sert à Michael Albert à n’être pas tendre avec les parasites qui ne voudraient pas participer à l’effort productif, sa définition est aussi sujette à problèmes. Si c’est, par exemple, une majorité de travailleurs qui définit l’utilité de certaines activités, il n’est pas exclu qu’ils trouvent, comme Albert, que la poésie est inutile, et pourquoi pas la musique, la peinture, l’architecture, l’art paysager, les beaux vêtements, etc. ? Le critère d’Albert est que cela doit apporter quelque chose aux autres. Mais comment saura-t’on qu’une poésie apportera quelque chose aux autres avant qu’elle soit écrite ? Et comment donc décidera-t’on de laisser au poète potentiel le loisir de l’écrire ? Quid de la création, de l’invention ? Imaginons un nouveau Léonard de Vinci ou un nouvel Edison : si la collectivité ne voit pas l’utilité de leurs recherches, seront-ils traités en parasites ? Quelle part laisser à la créativité ? Comment déterminer son intérêt ? La notion de contrôle collectif laisse peu de place à l’audace innovatrice. Elle peut vite s’avérer étouffante. Les collectivités, toutes les collectivités, sont plutôt grégaires et conformistes, et tout soumettre à leur imprimatur peut être néfaste. Le but d’une révolution n’est pas seulement de rendre la vie meilleure pour tous, mais aussi pour chacun, disait Machin. Il faut se méfier en privilégiant la collectivité de tomber dans ce qui écrase l’individu et le nie (comme l’ont fait les Bolcheviks). Les exigences de la collectivité, sa dictature, pourrait-on dire avec Marx, doivent être tempérées par la possibilité pour l’individu de les contester, d’y objecter, de ne pas s’y plier, sinon on refait le Goulag ou le Lao Gai. N’oublions pas que c’est au nom de la lutte contre le parasitisme que, en URSS, tant de gens, parmi lesquels des poètes comme Mandelstam, ont été déportés. Ayant ça en mémoire, quand je vois Albert évoquer la nécessité de recours à une « police spécialisée » contre ceux qui ne respectent pas les règles, je n’ai guère envie de le suivre. Cette notion de parasite mérite à mon avis un traitement moins à l’emporte-pièce. Pour ma part, dans une démocratie conseilliste, je verrai assez bien un conseil des loufoques ayant pouvoir de garantir aux « atypiques », aux « déviants » le droit à l’expression. Mais, une bonne part de la question du parasitisme ne se poserait pas si l’on voulait considérer que, dans une société post-capitaliste, le temps de « travail » nécessaire serait suffisamment réduit pour laisser aux gens largement le temps de se livrer à des activités d’apparence inutiles. Cependant, pour cela, il faudrait remettre en cause le productivisme, ce que M. Albert ne fait pas. Or cette remise en cause est une nécessité absolue dans la lutte contre le capitalisme car le productivisme fou qui épuise la planète et les hommes est le résultat direct de la course folle au profit financier. Il manque aussi à Albert d’avoir prêté attention à quelques tentatives qui avant lui ont voulu décrire la société idéale. Pour ce qui est de la mise en jeu profitable à tous des goûts et des aptitudes de chacun, Fourier, par exemple, est allé un peu plus loin que lui dans l’exploration. De même, certaines réflexions de William Morris et de Ruskin, certaines expériences provo ou hippies, l’urbanisme unitaire des situationnistes, etc. mériteraient plus d’attention. Mais Albert semble avoir quelque chose de Mormon qui le retient de prêter attention à ces approches. Il y a dans son texte quelque chose d’un peu trop spartiate à mon goût, d’un peu trop tristement économiste. Il ne semble pas estimer que le but d’une révolution nous libérant de la domination capitaliste n’est pas seulement d’assurer à chacun de meilleures conditions d’existence, mais aussi de développer et enrichir les relations humaines, changer la vie pour qu’elle devienne cette fête rêvée par tous les utopistes. Le pain et les roses, quoi ! Sans doute est-ce parce qu’il ne veut pas être perçu comme fantaisiste, mais comme quelqu’un de sérieux proposant des solutions applicables. Mais qu’est-ce d’autre qu’une utopie que d’envisager aujourd’hui de sortir du capitalisme ? Soyons réellement sérieux : Une société émancipée a, dans le contexte actuel, si peu de chances de voir le jour (la barbarie en a bien plus !) que, si l’on y vise, autant viser à une utopie merveilleuse, à la terre d’harmonie, plutôt qu’à une mécanique froide et bien huilée. Il n’est d’ailleurs pas dit que, sur le plan du calcul stratégique qui semble être celui d’Albert, une telle utopie soit moins séduisante que son projet. Mais Albert manque de sens politique, c’est évident, puisqu’il ne traite du changement de la société que sur le plan économique et se refuse à envisager les questions politiques autrement que par l’évocation vague d’un « gouvernement ». Mais ce ne sont là que quelques objections de détail sur le mode de fonctionnement de cette économie participaliste. Plus importante est cette objection de fond : Si le salariat est maintenu et des salaires inégaux versés, qu’est-ce qui empêchera certains de thésauriser, spéculer, de s’acheter les services d’autres, et donc de rétablir (ou maintenir) toutes les bases du capitalisme ? Albert néglige un peu trop la réflexion nécessaire sur la question de l’ argent, sur la manière dont ce moyen au service des hommes est devenu une force les asservissant. Or, c’est une question à laquelle toute société qui veut vraiment sortir du capitalisme devra se confronter (les expériences des SEL contre la thésaurisation, toutes limitées qu’elles soient, me semblent à cet égard mériter l’attention, tout comme certaines réalisations des collectivités d’Aragon et de Catalogne pendant la révolution espagnole). À cela s’ajoute le fait qu’Albert ne semble pas envisager la suppression de la propriété, ni même sa limitation. Comment imaginer un monde équitable sans cela ? Ce défaut crucial de la théorie de Michael Albert tient à ce qu’il veut présenter son économie participaliste à la fois comme le modèle de la société émancipée du capitalisme et comme un moyen de transition vers celle-ci. Pour ne pas trop inquiéter, il essaie de concevoir des moyens de progression douce vers la fin du capitalisme, un grignotement progressif. En cela il s’apparente à ces gens qui ont inventé le concept ridicule de « réformisme radical », sa notion de « réformes non réformistes » désigne cet espoir de passage graduel d’une société à une autre (Il parle de « changements qui réduiraient puis élimineraient les privilèges des capitalistes »). C’est là son second défaut d’importance. Certes, cette attitude veut tenir compte du fait qu’ « on ne passera pas en un jour du monopole du capital à l’économie participaliste », et – de fait – il faudra sans doute de longues et dures luttes pour affaiblir le pouvoir du capital et le renverser (on peut même aussi ne jamais y parvenir). Mais Albert sous-estime l’aspect conflictuel que prendra inévitablement ce combat ; aspect conflictuel qu’il a toujours eu dans l’histoire et qu’aucun rêve non-violent ne pourra éviter. En effet, il faut mettre en jeu la même force pour réduire les privilèges des capitalistes que pour les éliminer. Le capitalisme est un rapace prédateur qui prend tout ce qu’il peut et ne donne rien s’il n’y est contraint et forcé. On le voit bien en ce moment par la manière dont il se fout des doléances que les humanistes lui adressent. Si l’on veut des réformes, il faudra les lui arracher, et pour cela il faudra qu’il sente la menace d’une révolution. S’il lâche du lest, ce sera par peur de tout perdre, comme il l’a toujours fait. Il n’y aura donc pas de transition douce et paisible comme le rêve Albert (et comme j’aimerais mieux, moi aussi, que ça se passe !). Les capitalistes ne laisseront pas gentiment réduire leurs privilèges. Ils cogneront. Il n’est qu’à voir comme ils cognent déjà alors que la rébellion ne fait que frémir. Gênes en donne un avant-goût dont il faut savoir qu’il n’est que très léger. Il faut se souvenir de 1848, de la fin de la Commune de Paris, du coup d’État chilien, de la répression du Printemps de Prague, de la police tirant sur les manifestants à Mexico en 1968 ou à Berkeley (USA) en 1969 ou à Florence, Milan, Bologne en 1975-77, de l’écrasement de la « République autogérée » de Pologne et de tant de massacres de par le monde, perpétrés pour préserver ce pouvoir. Sans tomber dans le mysticisme de la révolution coupeuse de têtes, de la révolution agressive et sanglante, sans en avoir le goût, il ne faut toutefois pas être naïf : virer ces gens là ne sera pas un dîner de gala ! (C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, que tant de gens répugnent à s’y lancer, et non par amour de la résignation et du servage : parce que ça fout la trouille !) La tentative d’Albert de définir un mode de progression vers la dépossession des capitalistes sans trop de heurts l’amène à tomber dans le panneau des propositions débiles de ceux qui rêvent d’un capitalisme tempéré : transparence des finances (Comment ? En demandant aux patrons de se pousser de devant les livres de comptes ?), impôts sur la fortune (Mais pour qu’ils soient applicables – et leur répartition aussi- cela signifie qu’il existe un pouvoir qui a su les imposer, c’est-à-dire : soit que l’on a renversé le pouvoir existant et qu’on l’a remplacé, soit que l’on est parvenu au gouvernement par le jeu électoral dont chacun sait qu’il est conçu pour empêcher cela !). Dans chaque cas, cette mesure graduelle permettant de déposséder progressivement les capitalistes suppose donc, avant, d’autres mesures graduelles qui auraient permis d’acquérir un pouvoir suffisant pour l’imposer. C’est une tautologie. D’ailleurs, Albert le constate lui-même : « S’il existait des mouvements suffisamment puissants pour faire passer une telle loi, ils auraient aussi la force de s’approprier le capital pour des raisons plus positives, comme la volonté d’instaurer un nouveau type d’économie ». Fondamentalement, je ne vois pas comment on pourrait mettre en place une économie de type participaliste ou (je préfère) communiste libertaire, sans s’approprier les moyens de production, c’est à dire sans en déposséder les capitalistes. Certes, ça ne pourra pas se faire en tous lieux d’un seul coup et il faudra bien commencer quelque part, mais il faudrait tout de même que ça soit suffisamment fort et important pour tenir. Ça ne pourra pas se faire graduellement. Je ne vois pas comment des entreprises « participalistes » pourraient exister dans une économie « de marché » sans en subir les pressions et les attaques, et sans être soit remises au pas soit anéanties (L’histoire des coopératives et de quelques tentatives autogestionnaires est là pour le montrer.) Aujourd’hui, en Argentine, la police attaque les entreprises saisies par leurs employés lors de l’insurrection récente et autogérées par eux, et l’armée mexicaine cherche fébrilement le prétexte pour écraser le Chiapas sans faire trop de vagues. Il n’y a pas de conciliation possible entre deux conceptions inconciliables de l’organisation sociale. Il ne peut y avoir qu’un affrontement. Il convient de le savoir pour ne pas se tromper sur la manière de s’y engager. On ne pourra créer de société émancipée du capitalisme sans l’appropriation collective des moyens de production et sans démolition des règles du marché. Et, il ne faut pas se leurrer : si des travailleurs s’approprient des usines et commencent à les autogérer, si des communautés se construisent et tentent de s’affranchir des lois régnantes, les capitalistes ne vont pas rester sur leurs culs à regarder faire. Ils feront tout pour casser ça, sans douceur s’ils l’estiment nécessaire. Un mouvement qui se lance dans ce genre de tentative émancipatrice ne doit pas avoir d’illusions là-dessus s’il veut avoir une chance de vaincre. Michael Albert, lui, visiblement, en a. Pour conclure, je serai tenté de dire avec une commentatrice du Monde Libertaire que le projet d’économie participaliste d’Albert est « ou bien trop audacieux pour un programme réformiste, ou bien trop timide pour une utopie politique ». J’ajouterai que je ne vois en lui rien qui garantisse « que tout projet de cette sorte ait quelque chance de ne pas finir en son contraire », que ce soit « le seul moyen de constituer une véritable alternative en actes » ni « la meilleure solution pour éviter la récupération ». Je crois même qu’il pourrait assez facilement servir de base à une tentative de récupération si nos seigneurs et maîtres estimaient en avoir besoin. C’est-à-dire s’ils estimaient qu’il faut calmer par des concessions réformistes une rébellion qui menace de renverser leur gouvernement du monde. La seule chose qui distingue le « réformisme non réformiste » d’Albert d’un réformisme tout court c’est le fait que son auteur ne le conçoive que comme une étape vers la fin du capitalisme (Il faut porter à son crédit qu’il n’a effectivement pas d’intention réformiste). Mais la journée de huit heures et les congés payés étaient aussi conçus par les syndicalistes les plus radicaux d’autrefois comme des étapes vers la fin du capitalisme. Or ces concessions ont servi à calmer la fureur revendicative et maintenir les prolétaires dans un servage devenu momentanément plus supportable car plus confortable. Rien ne garantit que les étapes participalistes ne soient menacées de la même perversion, et que Michael Albert ne devienne un nouvel « Ouvrier Albert » (Comme diraient ceux, peu nombreux, qui se souviennent d’avoir lu Marx). Les concevoir comme étapes graduelles vers une autre société est honorable, mais rien en elles ne garantit qu’elles ne puissent être arrêtées dans leur mouvement pour ne servir de base qu’à quelques réformes. Thierry Discepolo sent d’ailleurs assez bien ce danger dans sa préface, où il fait aussi, sur le mode de l’éloge préventif, à peu près toutes les objections que l’on peut faire au participalisme. La tentative de Michael Albert est donc indéniablement sympathique mais il reste bien en dessous de la lucidité que l’on trouve depuis le début du XIXe siècle chez les révolutionnaires les plus radicaux. Il est conscient des problèmes (par exemple lorsqu’il constate que quiconque essaierait de transformer l’économie en douce vise l’échec), mais il patauge dans les contradictions pour soutenir son montage d’équilibriste, jusqu’à espérer des capitalistes qu’ils promulguent des lois pour favoriser leur extinction ! Son livre ne peut donc être plus qu’une bonne base de discussion. Gédicus
Village alternatif anticapitaliste et antiguerre, Éditions No Pasaran, 2003,
03/2004
Tribune libre
L’Américain Michael Albert développe quelques-uns des principes d’analyse et des objectifs susceptibles de contrer la division du travail et l’ordre social capitalistes. Les falsifications de la démocratie, le développement du capitalisme, son oppression génèrent des besoins accrus de participation des salariés, de la population, aux décisions qui conditionnent leur existence sociale : des exigences de démocratie neuve. Dans ce contexte, les courants d’idées dits « participationnistes » prétendent prendre en charge ces aspirations, sous une forme financière et/ou institutionnelle, à l’échelle de la société ou à l’échelle microsociale, notamment celle de l’entreprise, en assurant abusivement dépasser par ce biais le capitalisme. Il s’agit de procédés qui sont souvent initiés par le patronat et/ou les gouvernements partageant une idéologie de collaboration de classe. On pense par exemple aux mesures gaullistes sur la participation et l’intéressement des salariés aux résultats. Le projet d’économie participaliste défendu dans ce livre s’écarte radicalement de cette voie. Son auteur, Michael Albert, se présente lui-même comme un libertaire nord-américain. Écrit dans un pays qui a institué un véritable culte de la démocratie formelle et présidentialiste, on peut imaginer que l’ouvrage exprime une réaction de rejet. Même s’il est davantage. L’auteur se méfie des fausses réformes qui ne changent rien et favorisent le maintien de l’ordre établi. Il se garde du comportement des couches moyennes, au moins d’une partie d’entre elles, qui n’ont pas pris réellement conscience de la coïncidence de leurs intérêts avec ceux du prolétariat et repoussent les projets d’inspiration égalitaire. L’économie participaliste s’adresse donc prioritairement à ceux qui veulent changer le capitalisme, aux militants et aux mouvements anticapitalistes. Elle entend contribuer à l’élaboration de projets à long terme et d’interventions immédiates pour des réformes qu’elle veut lier à une perspective de dépassement des rapports sociaux : qu’on pourrait dire donc non réformiste. Le projet est centré sur les problèmes de la rémunération du travail, des processus décisionnels et de la planification de la production et de la consommation. L’économie participaliste se réclame de l’autogestion, laquelle requiert que chacun dispose d’un droit de parole proportionnel aux conséquences des décisions prises sur sa propre vie. L’auteur attache une grande importance à la reconnaissance de la dignité au travail, à une planification itérative insistant, à plusieurs reprises, sur la place que doivent y occuper, à côté des travailleurs, les consommateurs. Cela n’est pas exorbitant, mais la dichotomie introduite entre les deux postures est sans doute exagérée, reflet probable du poids des organisations de consommateurs aux États-Unis et de préoccupations écologiques qui restent néanmoins assez minoritaires dans la population. Il faut souligner l’intérêt et l’originalité de la critique développée ici à l’égard du système décisionnel appliqué dans la société ou au sein même des organisations, à l’égard des concepts de rémunération, comme de nombre de pratiques capitalistes, telle la monopolisation des décisions par une oligarchie. Il faut lire avec attention les solutions qu’elle préconise, même si toutes n’entraînent pas l’adhésion… On aurait pu, par ailleurs, s’attendre à trouver des développements plus substantiels au sujet des questions de formation, en rapport bien sûr à la sécurité de l’emploi et à la nouvelle division du travail proposée par l’auteur. Lui ne se présente pas en doctrinaire tranchant de tout. On peut retrouver dans son livre quelques-uns des grands classiques des thèmes libertaires : place de l’individu dans le système social, fédéralisme, hiérarchie, autoritarisme, valorisation de la spontanéité, etc. L’ouvrage est centré sur l’économie, il n’ignore pas l’existence de l’État, mais hors la fiscalité il n’accorde que peu d’attention aux politiques du crédit et de la monnaie, et à d’autres questions politiques majeures aussi prégnantes que l’égalité entre les sexes, ou l’antiracisme. Le slogan « Pas d’État » n’emporte pas sa conviction. Mais si l’on ne peut pas se dispenser de certaines institutions, il faut qu’elles s’accordent à la finalité du participalisme, estime-t-il. Laconique sur les moyens de promouvoir le système qu’il préconise, l’auteur estime qu’il peut procéder de réalisations exemplaires, certes limitées, et du cheminement des idées participalistes, appuyées sur des dispositifs partiels s’inspirant de ses propositions. Sobriété de point de vue et d’ambition qui laisse place en tout cas à l’interrogation et à la créativité.
Jean Magniadas
L'Humanité,
13/01/2004
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