Parution : 29/09/2005
ISBN : 2 7489 0026 X 300 pages 12 x 21 cm 20.00 euros |
Max Weber - Isabelle Kalinowski
La Science, profession et vocation
suivi de Leçons wébériennes sur la science et la propagande (par Isabelle Kalinowski)
Figure majeure des sciences sociales allemandes du début du XXe siècle, Max Weber accepta de prononcer, en novembre 1917, dans l’atmosphère sombre de la fin de la Première Guerre mondiale, une conférence sur le métier de savant. Ce texte, La Science, profession et vocation, le plus célèbre de ses écrits, constitue le testament d’un homme qui fut tout à la fois un extrémiste de l’exigence scientifique et un critique radical du savoir dans son usage le plus commun, celui de la « domestication » des esprits et d’un détournement de l’autorité de la connaissance à des fins de justification de l’ordre établi.
Virtuose de la science, au charisme puissant, Max Weber connut une crise qui l’éloigna de l’enseignement pendant près de vingt ans. Le ressort du doute l’amena à développer une analyse comparée du prestige des intellectuels dans les différentes civilisations, et à étudier les modalités de l’acquisition et de la transmission du savoir, ainsi que de la formation de la « caste » de ses détenteurs légitimes. Ces interrogations nourrissent la conférence sur la science, où il livre une leçon de modestie et de « probité », en un temps où se multipliaient, dans les universités, les petits « prophètes en chaire » et les démagogues des « valeurs », davantage soucieux d’exploiter le ressentiment national de leurs étudiants que de leur enseigner le patient travail de la rupture avec les préjugés. Isabelle Kalinowski propose ici une nouvelle traduction de cette conférence, suivie d’un long essai, les Leçons wébériennes sur la science et la propagande, qui, enrichies de la traduction de nombreux extraits inédits, abordent cinq thèmes : la sociologie de la « vocation » savante, la théorie du « charisme », le culte du poète-gourou Stefan George, le rapport entre « savant » et « politique » et, enfin, la soumission de l’université à l’organisation capitaliste du travail. • Max Weber (1864-1920) était issu d’une famille d’industriels protestants. Il fut l’un des pionniers de l’enquête sur le terrain avec sa double étude sur les ouvriers agricoles à l’est de l’Elbe. Ses premiers écrits portent sur les sociétés commerciales au Moyen Âge et sur l’histoire agraire de l’Antiquité.
Menant une activité politique marginale et, occasionnellement, celle de journaliste, il s’orienta vers la philosophie méthodologique et l’épistémologie. En 1905, paraît un ouvrage qui va faire grand bruit : L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Puis ce furent les importants travaux de sociologie économique, religieuse et juridique. Après la guerre, il revint à l’université de Munich en 1919 pour y enseigner la sociologie, mais il mourut l’année suivante. De ces dernières années datent également des écrits importants tels que l’étude sur la neutralité axiologique et les deux célèbres conférences sur la vocation du savant et la vocation du politique. Certaines de ses œuvres continuent à faire l’objet de vifs débats, comme à l’époque de leur parution. Il n’a cessé d’influencer d’une manière déterminante l’évolution de la sociologie dans tous les pays. On peut dire qu’ il fut l’égal des plus grands esprits de sa génération, par exemple Husserl, Simmel ou Scheler. • Isabelle Kalinowski est chercheur au CNRS (Centre de sociologie européenne). Elle a traduit et présenté, de Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (Champs Flammarion, 2000) et Hindouisme et bouddhisme (Champs Flammarion, 2003). |
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Comme son titre l’indique, ce livre en fait en comporte deux. Le premier consiste en une nouvelle traduction, par Isabelle Kalinowski, d’une conférence que M. Weber prononça en 1917 et qui fut traduite pour la première fois en français en 1959 et préfacée par Raymond Aron en même temps qu’une seconde conférence, les deux ayant été publiées ensemble sous un titre qui ne doit rien à M. Weber : Le Savant et le politique. La seconde partie de l’ouvrage : Leçons wébériennes sur la science et la propagande, constitue en cinq chapitres une extraordinaire entreprise qui, à partir de la contextualisation de la première desdites conférences, ouvre à une relecture des différents positionnements politiques de M. Weber tels que les donne à voir l’ensemble de ses écrits tant académiques que polémistes. Où l’on apprend que, là encore, fort éloigné de l’image irénique qu’ont pu contribuer à répandre ses introducteurs français d’une « sociologie compréhensive », M. Weber était quelqu’un qui ne craignait pas d’afficher fortement ses opinions. De la nouvelle traduction de sa conférence, il ne sera question ici que pour dire à quel point son style et sa tonalité donnent à voir un Max Weber à la fois grave et incisif. Mais, si son ton est sévère et si le texte emprunte au registre « du pathos et de la solennité sombre », c’est que cette conférence est prononcée alors que l’Université est prise dans les tourmentes de la guerre et que les défaites allemandes sont lourdes. Raison de plus pour Weber de s’emporter contre les vraies cibles de son discours : les petits « prophètes » qui, dans l’Université de cette époque (avant la République des conseils de Munich, qui ne démarra qu’en novembre 1918), étaient majoritairement des réactionnaires. Ainsi donc, et contrairement à ce qu’enseigne la vulgate wébérienne hexagonale antimarxiste, ce n’est pas aux « pacifistes et autres extrémistes révolutionnaires » que M. Weber s’en prenait au nom d’une « science neutre ». Le terme de Wertfreiheit, traduit frauduleusement par « neutralité axiologique », alors même que Weber l’avait construit contre ces nationalistes conservateurs, n’est donc pas à comprendre sur l’axe d’une polarité neutralité/engagement. I. Kalinowski en propose une autre, qui concerne moins l’adhésion ou non à des valeurs que l’usage qui peut en être fait entre, d’un côté, l’action de propagande (tout à fait acceptable quand il s’agit de convaincre dans l’ordre du politique) et, de l’autre, ce qu’elle appelle la « non-imposition des valeurs » et qui, selon Weber, doit être la position de l’enseignant à qui il est interdit d’utiliser sa place structurellement dominante pour imposer ses vues à des étudiants qui ne peuvent pas répondre. C’est que M. Weber savait à quel point, en tant que professeur, il possédait une grande force de conviction. Aussi bien – et c’est là le véritable fil rouge des cinq chapitres du livre d’I. Kalinowski –, M. Weber est sans doute le savant qui a le mieux permis de comprendre en profondeur la nature du charisme, parce que, sachant qu’il n’en était pas dépourvu, il aurait passé sa vie à s’interroger sur l’usage qu’il convenait d’en faire, quand, par ailleurs, il se voulait propagandiste d’une approche purement scientifique des faits sociaux. La thèse est forte qui propose une double compréhension : d’une part, celle de l’intérieur d’un homme et de ses contradictions ; d’autre part, celle d’une discipline nouvelle qui doit conquérir sa place. Pour travailler cette approche, les cinq chapitres de l’ouvrage se présentent chacun comme un essai relativement autonome. Dans le premier – « Le comble du savant intègre » –, et sur le fond d’une comparaison avec les comportements de son contemporain Werner Sombart, I. Kalinowski explore les rapports de M. Weber à la notoriété et, notamment, le fait qu’il ne publia presque aucun livre de son vivant. Elle y montre comment il est possible d’appliquer à la vie professionnelle de Weber ce qu’il a pu écrire au sujet des puritains de L’Éthique protestante s’efforçant d’atteindre à une cohérence radicale dans leur mode de vie. Le second chapitre – « La voix de Max Weber et le charisme professoral » –, sans doute le plus original, pénètre au cœur de cette question du charisme dans ses liens les plus étroits avec les compétences proprement physiologiques. Introduite par la mention biographique de la très forte période dépressive que connut M. Weber et qui l’obligea à cesser tout enseignement pendant dix-neuf ans, la question examinée ici est celle des rapports intimes qu’il entretint avec les phénomènes charismatiques (et à l’appui de laquelle les écrits de sa femme Marianne, elle-même universitaire reconnue, apportent des éclairages de premier plan). Au-delà de sa seule voix – qu’il avait de baryton –, c’est à l’ensemble de sa présence physique que font référence les témoins de l’époque. D’où cette contradiction, à laquelle Weber était extrêmement sensible, qui, au cœur même de la relation pédagogique, résidait dans « l’impossibilité d’éveiller à l’intérêt scientifique par des moyens strictement scientifiques ». Dans « Weber et les disciples du prophète », le troisième chapitre, I. Kalinowski se livre à une lecture herméneutique d’une profonde acuité pour déceler ce qui, dans le texte de cette conférence, « ne nous parle plus » et ne peut retrouver du sens – telle est la thèse méthodologique qu’à la condition d’être rapporté aux circonstances polémiques immédiates dans lesquelles il a été prononcé. En l’occurrence, la cible, devenue invisible aujourd’hui, des diatribes du sociologue était en fait le cercle des disciples étudiants et universitaires du poète Stefan George qui, après la Première Guerre mondiale, en appelaient bruyamment à un « retour des valeurs » – petit groupe très actif dont un des membres fit paraître en 1920 un petit livre au titre explicite : La Vocation de la science. Le quatrième chapitre – « Un savant très politique » –, en exposant l’activité débordante de M. Weber dans le champ de la politique (de très nombreuses interventions dans les journaux, sa participation à la fondation du Parti démocratique allemand en 1918, ainsi qu’à la genèse de la Constitution de Weimar…), fait mentir cette réputation bien ancrée en France qui en fait un « chantre de la neutralité ». Et c’est dans ce chapitre également qu’est détaillée l’instrumentalisation antimarxiste de l’œuvre de M. Weber à l’époque de la guerre froide (notamment par Talcott Parsons, élève d’un disciple de Stefan George et premier traducteur en anglais de L’Éthique protestante en 1929). L’expression « travailleurs intellectuels », reprise dans le titre du cinquième chapitre –« Capitalisme et travailleurs intellectuels » –, est due au polonais Jan Waclaw Makhaïski, qui publia un livre sous ce titre en 1901. Elle est employée par M. Weber dans sa conférence alors que, dans la grave dépression que connaissait l’Allemagne, les universitaires commençaient eux aussi à percevoir le déclin de leur statut social. Peu de temps après sa mort, une enquête dirigée par Alfred Weber, frère de Max, fut publiée sous le titre : La Misère des travailleurs intellectuels. Il ne fait pas de doute que l’emploi de cette expression par M. Weber dans sa conférence avait pour but de provoquer son auditoire d’étudiants. Il est également certain quelle avait vocation d’avertissement à l’endroit d’une tendance, inéluctable pour lui, des universités à devenir des « entreprises à la fois capitalistes et bureaucratisées ». Mais cette méthode est aussi caractéristique d’un des traits majeurs de sa sociologie, consistant toujours à confronter – y compris brutalement – les aspects les plus matérialistes de la vie en société aux dimensions religieuses ou spirituelles, manière, peut-être, de conjurer des tendances qu’il pouvait éprouver en lui-même. Il y a, bien entendu, beaucoup plus de finesse dans cet ouvrage que ce dont peut rendre compte une courte recension. Et aussi un effort constant pour respecter au plus profond ce que purent être les affres d’un grand universitaire très conscient de ses qualités et, en même temps, en proie à des doutes existentiels permanents. Germaniste de formation et traductrice par vocation, I. Kalinowski montre par cet ouvrage tout le bénéfice que la sociologie peut tirer de ces disciplines proprement littéraires, et pourtant si souvent oubliées, quand il est question de transdisciplinarité. André Micoud
Natures Sciences Sociétés,
2007
À la redécouverte de Weber
Avec cet ouvrage, la philosophe Isabelle Kalinowski nous propose deux livres en un : d’abord, une nouvelle traduction d’une conférence prononcée en 1917 par Max Weber sur « le métier et la vocation de savant », puis un commentaire sous forme d’essai. Celui-ci comporte à lui seul cinq chapitres, dont les thèmes vont de la sociologie de la « vocation » savante à la soumission de l’université à l’organisation capitaliste du travail. Le texte de Weber sur la science est, selon Isabelle Kalinowski, le testament d’un homme qui fut tout à la fois un extrémiste de l’exigence scientifique et un critique radical du savoir dans son usage le plus commun, celui du détournement de l’autorité de la connaissance à des fins de justification de l’ordre établi. Ce texte est habituellement réuni avec celui d’une autre conférence que Weber a prononcée en 1919 sur « le métier et la vocation d’homme politique ». Ils furent traduits pour la première fois en français en 1959 par Julien Freund et publiés ensemble sous le titre Le savant et le politique avec une introduction de Raymond Aron, marquant le début de la réception de Weber en France.
De nouvelles traductions se justifient aujourd’hui par une connaissance plus précise de l’auteur de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Mais dans le cas présent, il y a plus : la thèse développée dans l’essai a une visée polémique. En effet, il n’est plus possible de réduire la conférence de Weber au plaidoyer d’un mandarin choqué, vitupérant contre les excès de jeunes révolutionnaires au nom d’une science « neutre », comme Aron a eu tendance à le faire, selon Isabelle Kalinowski, dans le but de s’opposer aux intellectuels marxistes. La question posée par Weber serait plutôt la suivante : comment les intellectuels peuvent-ils tout simplement survivre dans le système capitaliste ? Le propos d’Isabelle Kalinowski rejoint sur ce point le nouveau consensus qui prévaut maintenant dans la sociologie française, à savoir que parmi les obstacles qui ont conjugué leurs effets pour rendre longue et difficile la réception de Weber en France, il fallait rompre avec le clivage opposant la gauche et la droite en sociologie, et notamment renoncer à faire de Max Weber, un anti-Marx. La situation de transmission que Weber a en tête dans sa conférence est très concrète : c’est la situation d’enseignement, classiquement décrite et soumise à l’impératif de « neutralité axiologique » (qu’Isabelle Kalinowski préfère traduire par « non-imposition des valeurs », et ce, pour des raisons qu’elle explique dans son commentaire). La conférence sur la science est un appel adressé aux professeurs d’université pour qu’ils n’abusent pas, dans l’exercice de leur métier d’enseignant, de l’autorité que leur confère leur position. De ce point de vue, on trouvera dans l’ouvrage d’Isabelle Kalinowski une riche matière à réflexion. Pierre Gendron
Relations (Quebec),
12/2006
Isabelle Kalinowski met à nu dans ses commentaires les contradictions dont le texte est selon elle « pétri », notamment la tension chez Weber entre un projet scientifique « objectiviste » et une puissante affirmation de sa propre subjectivité et de ses « valeurs ». Ceci l’amène à entreprendre par la même occasion une sociologie des intellectuels, avec des outils tirés de l’arsenal wébérien. Parallèlement, elle s’emploie à démontrer que, contrairement à une idée répandue par Raymond Aron dans sa préface à la première édition française, les ardeurs polémiques de Weber ne visaient pas les pacifistes et autres extrémistes et révolutionnaires de son temps, mais bien cette catégorie de « nouveaux prophètes » qui, dans l’Allemagne de l’époque, étaient majoritairement des réactionnaires. Dans chacun des essais qu’Isabelle Kalinowski nous livre, on peut ainsi apprécier la tentative de toujours éclairer les positions théoriques de Max Weber par son expérience personnelle en tant que savant ancré dans le champ universitaire de son époque, et se débattant au milieu d’aspirations et de contraintes contradictoires. Voilà l’intérêt de cet ouvrage, qui réside bel et bien dans le fait d’appréhender la sociologie wébérienne « de l’intérieur », à partir des questionnements concrets que le sociologue a développés au cours de ses années de recherche, d’enseignement et d’engagement politique. On découvre ainsi de nombreux faits insoupçonnés, comme par exemple l’assurance parfois péremptoire avec laquelle Max Weber écrivait ses articles scientifiques, dénigrant le commun des savants de pacotille et cherchant toujours à susciter une espèce de duel virtuel avec quelque illustre chercheur qui serait à sa mesure (il le trouva quand même, bien malgré lui, en la personne de Werner Sombart). Bien que toujours ouvert et jamais systémique, son discours n’en a pas moins été très rarement neutre. Et cela même représente selon I. Kalinowski une des clés pour comprendre les enjeux réels de son attachement au principe de la « non-imposition des valeurs ». Pour ce remarquable érudit à l’ascétisme virtuose et voué à l’excès ce qui est tenu pour « intègre », ce n’est pas la quête d’un capital autre que le capital économique, mais la quête « pour lui-même, d’une forme spécifique d’une forme de capital reconnu par ceux qui portent le jugement d’intégrité ». Dans un chapitre tout aussi passionnant dédié au charisme professoral, Isabelle Kalinowski met en lumière un autre type de contradictions en montrant l’antagonisme entre le projet intellectuel (démocratique) de transmettre la science, et la réalité sociale (autoritaire) de la position de savant « charismatique ». I. Kalinowski soutient que les thèses sur le charisme développées par Weber sont en lien avec son incapacité soudaine et prolongée d’exercer le métier d’enseignant. Incapacité d’autant plus spectaculaire qu’il était « doté d’une puissance oratoire hors du commun ». Ceci permet d’illustrer ses thèses sur le charisme et de dissiper les malentendus qu’une lecture hâtive ou de mauvaises traductions peuvent engendrer. Par exemple, l’accent est mis sur la dimension corporelle, visuelle, et sensuelle du charisme : « Il n’est pas une propriété substantielle dont le dévoilement serait facultatif. Il naît d’une exhibition, tout comme il n’existe pas de virtuosité cachée, qui pourrait être établie hors de la relation de présence physique en face d’un public. » Weber, par la beauté de son timbre de voix et la « noblesse » dans son usage de l’allemand, a semble-t-il exercé un redoutable charisme sur ses élèves. Et l’un d’eux, Karl Loewenstein, d’avouer un demi-siècle plus tard : « Ce fut un tournant de ma vie ; à compter de cet instant, je fus sous son emprise ; je devins son vassal ». Non seulement Weber était conscient de l’effet qu’il pouvait exercer sur ses élèves, mais ce « problème » est au cœur de la conférence sur la science et de sa réflexion sur la pédagogie. Pour Weber, la contradiction de la relation pédagogique résidait dans l’impossibilité d’éveiller l’intérêt scientifique par des moyens strictement scientifiques. Est-il possible d’échapper à l’exercice de la domination dans la transmission d’une sociologie de la domination ? I. Kalinowski soutient que l’impossibilité devant laquelle Weber se trouva de répondre à cette question a joué un rôle crucial dans la crise et les longues années d’abstention qu’il a traversées. D’autres aspects de la notion de charisme sont mis en lumière, comme son caractère « révolutionnaire » : le charisme provoque une métanoïa (un changement d’état d’esprit) dans l’esprit des dominés, qui consiste à passer d’une croyance en ce qui était (en vertu de la tradition) ou en ce qui doit être (en vertu de règles bureaucratiques), à une croyance en « ce qui n’a encore jamais été, en l’absolument singulier ». D’où l’importance d’étudier le charisme non plus dans l’être qui le porte, mais chez ceux-là qui, pour des raisons liées à leurs propres intérêts (l’intérêt à entendre un message révolutionnaire), le reconnaissent et s’y soumettent. Ensuite, la croyance « animiste » dans le charisme est soutenue par le fait qu’il soit « indistinctement matériel et pourtant invisible », qu’il paraisse « naturalisé » bien qu’il soit « héréditaire ». Enfin, la sociologie de la domination charismatique ne révèle pas moins de paradoxes lorsqu’elle est abordée dans sa dimension politique. Weber, en effet, rejette farouchement tout ce qui peut être la source de qu’il appelle une « idolâtrie de la créature », au point même de considérer la voix comme l’organe des propagandes. Il décèle dans le charisme les germes de l’asservissement et signifie clairement son penchant pour certaines doctrines théorisant le refus d’obéissance. Enfin, dans une autre leçon « clé », Isabelle Kalinowski rend toute son épaisseur problématique à la question de la « Wertfreiheit », frauduleusement traduite par « neutralité axiologique ». Elle dissipe en premier lieu l’idée fausse selon laquelle Weber serait le chantre du non-engagement du savant. Il a en effet hésité toute sa vie entre une carrière politique et une carrière scientifique, il a publié une quantité considérable de textes politiques, écrit régulièrement dans des journaux, participé à la fondation du parti démocratique allemand (le DDP) et à la genèse de la constitution de la République de Weimar...La notion de « neutralité axiologique » n’est aucunement wébérienne, mais elle est une traduction équivoque et insatisfaisante de la « Wertfreiheit », traduction utilisée selon l’auteur dans les années 1960 comme une arme pour disqualifier tout engagement politique trop extrémiste. Il s’agissait en fait de discréditer les marxistes, usage d’autant plus illégitime de la notion que Weber l’avait forgée dans le but de faire taire des « petits prophètes » d’amphithéâtre dont les enseignements étaient par trop teintés de conservatisme ou de « nationalisme purement zoologique ». En réalité, il ne faut pas construire l’interprétation du concept de « Wertfreiheit » autour du couple neutralité/engagement comme l’a fait Julien Freund, mais plutôt opposer la propagande à ce qu’Isabelle Kalinowski appelle la « non-imposition des valeurs ». La problématique de la Wertfreiheit n’est donc pas celle de l’existence de valeurs en soi, ou de l’adhésion en soi à des valeurs, mais celle de l’usage malhonnête qui peut être fait des valeurs lorsqu’elles sont présentes sans être données comme telles par l’enseignant abusant de la position dominante que lui confère sa position. Par cette plongée savante dans un texte fondamental de la pensée de Max Weber, Isabelle Kalinowski nous invite donc à repenser certains pans de la sociologie wébérienne à l’aide d’une masse importante d’écrits beaucoup moins connus, ainsi qu’en dévoilant les circonstances personnelles et sociales de leur genèse. Dans un même mouvement, elle propose à la fois une exégèse sociologique minutieuse une sociologie de la bourgeoisie très perspicace. Philippe Roman
http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article,
4/09/2006
Daniel Weyssow
Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz,
01-03/2006
La petite maison d’édition marseillaise Agone semblait plutôt réserver jusqu’alors sa collection « Banc d’essais » dirigée par le philosophe Jean Jacques Rosat, à des études philosophiques (sur Wittgenstein en particulier) ou linéaires (sur le polémiste radical Karl Kraus, ou encore sur l’écrivain fascisant Ernst Jünger). Avec la publication d’une nouvelle traduction de la conférence de Max Weber, La science, profession et vocation (Wissenschaft als Beruf) et surtout du long essai (240 pages) d’Isabelle Kalinowski qui lui fait suite, c’est à l’histoire sociale des sciences sociales que semble heureusement s’ouvrir cette collection. Retrouver seule la conférence wébérienne sur la science peut surprendre le lecteur français, habitué à lui voir associée la conférence intitulée « La Politique, profession et vocation » (Politik als Beruf) au sein d’un unique livre, Le Savant et le Politique. Fondé sur des arguments historiques (contrairement à une croyance initiale, ces deux conférences n’ont pas été données la même année, mais respectivement en 1917 et en 1919), le choix d’Isabelle Kalinowski de ne traduire qu’un des deux textes est aussi stratégique : il va permettre de réinscrire systématiquement, et dans les détails, les positions wébériennes sur « la science » dans leur contexte à la fois socio-historique (l’Allemagne Max WEBER La science, profession et vocation suivi de Isabelle KALINOWSKI, Leçons wébériennes sur la science et la propagande Marseille, Agone, 2005, 300 pages, 20 €. Wilfried LIGNIER
Mouvements,
02/2006
Dans sa formulation purement abstraite et décontextualisée, un tel principe peut indifféremment être tenu pour un truisme ou donner lieu à des controverses scolastiques. Isabelle Kalinowski a préféré se poser la question de savoir dans quelles circonstances concrètes et dans quels termes exactement le sociologue allemand a été conduit à énoncer ledit principe, et comment ses interprètes français ont été amenés à un contresens quelque 40 ans plus tard. Car le principe de « neutralité axiologique », pont-aux-ânes épistémologique encore enseigné aujourd’hui, tel qu’il a été entendu et reformulé par Freund et Aron, procède bien d’un contresens sur la notion de Wertfreiheit dont Isabelle Kalinowski décortique genèse et signification dans l’œuvre et aussi la vie de Weber. Pour résumer en quelques mots la thèse principale de son enquête, on peut dire que la notion de Wertfreiheit exprimait avant tout chez Weber une volonté de « non-imposition des valeurs » et en l’occurrence le refus de la pratique propre à un certain nombre d’universitaires allemands de l’époque (en 1917, en pleine guerre) qui abusaient de leur position pour endoctriner leurs étudiants et leur imposer ex cathedra les vues les plus réactionnaires. Weber n’avait aucune objection à ce qu’un savant eût des convictions personnelles, politiques ou autres et qu’il les exprimât publiquement. Lui-même fut toute sa vie un homme d’engagement qui ne craignit pas de prendre ouvertement position en différentes circonstances. Ce qu’il récusait, c’était le fait d’avancer masqué, de confondre les registres et de faire, sous couvert de science, de la propagande idéologique. Si Freund et Aron s’étaient attachés à transmettre la mise en garde de Weber sans déformation, ils auraient fait œuvre pie. Mais en en faisant un principe de « neutralité axiologique », ils ont, intentionnellement ou non, forgé la machine de guerre dont l’Université française avait besoin pour mieux faire barrage à une vision marxiste de l’économique et du social qui dans les années 1960 se montrait particulièrement conquérante intellectuellement. Ils ont assuré bonne conscience et légitimité à des spécialistes qui, aujourd’hui encore, croient devoir soupçonner a priori d’infirmité scientifique la critique sociale, marxiste ou pas, alors qu’ils octroient sans réserve le label scientifique à des travaux imprégnés d’idéologie libérale. Max Weber, quant à lui, aurait trouvé indigne cette « neutralité » à deux vitesses. Alain Accardo
L’Humanité,
12/10/2005
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