Parution : 17/02/2009
ISBN : 978-2-7489-0085-9 224 pages 12 x 21 cm 20.00 euros |
Paul Boghossian
La Peur du savoir
Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance
Préface et annexes de Jean-Jacques Rosat
Traduit de l’anglais par Ophelia Deroy Le constructivisme est libérateur quand il révèle la contingence de pratiques sociales considérées à tort comme fondées en nature. Mais il s’égare quand il aspire à devenir une théorie générale de la vérité et de la connaissance, où celles-ci ne font plus qu’exprimer les besoins et les intérêts d’une société.
Pourquoi tant de gens se sont-ils laissés tenter par cette application généralisée du constructivisme social ? C’est qu’on acquiert par là un énorme pouvoir : si une connaissance n’est légitimée que par des valeurs sociales contingentes, on peut rejeter tout savoir du moment qu’on ne partage pas les valeurs en question. Les idées du constructivisme de la connaissance sont étroitement liées à des courants progressistes comme le postcolonialisme et le multiculturalisme : elles fourniraient des armes philosophiques pour protéger les cultures opprimées. Mais, même d’un point de vue strictement politique, ce n’est pas très judicieux. Car, si les puissants ne peuvent plus critiquer les opprimés parce que les catégories du savoir sont inévitablement liées à des perspectives particulières, il s’ensuit également que les opprimés ne peuvent plus critiquer les puissants. Voilà qui menace d’avoir des conséquences profondément conservatrices. Ce livre réfute avec clarté et simplicité les arguments qui sont au fondement de la pensée postmoderne : nous n’avons aucune raison sérieuse de croire que nos concepts ordinaires de vérité, de connaissance et d’objectivité seraient aujourd’hui disqualifiés, et devraient être abandonnés. Il est complété par une préface qui en souligne les enjeux et des annexes où sont discutées les idées de Bruno Latour, Isabelle Stengers et Michel Foucault sur cette question.
Paul Boghossian enseigne la philosophie à New York University.
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Ce livre est consacré à la critique d’une idée fort répandue dans la culture intellectuelle contemporaine : dire d’une proposition qu’elle est vraie, signifie qu’elle l’est relativement à une culture, à un point de vue, à une façon de penser, mais jamais qu’elle est vraie tout court – parce que cela n’aurait aucun sens. Le cadre de référence dans lequel s’insèrent les vérités est lui-même arbitraire. Par exemple, le philosophe américain Rorty soutient qu’on ne peut pas dire que Bellarmin, le prélat opposé à Galilée, avait tort, parce que lui et Galilée raisonnaient simplement dans des cadres différents, qui ne peuvent pas être comparés. Souvent cette idée – le relativisme – est présentée comme étant tellement évidente qu’il n’y a plus besoin de la justifier. Mais Boghossian montre, en analysant logiquement toutes les versions possibles du relativisme, qu’il est parfois incohérent, parfois incompréhensible et parfois tout simplement faux. Comme il le dit, c’est une erreur de penser que la philosophie contemporaine a découvert des raisons de rejeter la vue intuitive selon laquelle « les choses sont ce qu’elles sont indépendamment des opinions humaines et que nous sommes capables de parvenir à des croyances raisonnables et objectives sur ce qu’elles sont. » Et cela « quel que soit l’horizon culturel ou social » de la personne qui évalue les données pertinentes. Comme Boghossian est américain, les auteurs qu’il critique (Putnam, Goodman, Kuhn, Rorty) se situent pour la plupart de l’autre côté de l’Atlantique. Jean-Jacques Rosat replace le débat dans l’espace francophone, grâce à des annexes très éclairantes consacrées à Bruno Latour, Isabelle Stengers et Michel Foucault. On ne peut qu’espérer que ce livre très pédagogique contribuera à sortir la philosophie contemporaine de son sommeil relativiste et illusoirement sceptique. Jean Bricmont
Afis science et pseudo-sciences,
janvier 2010
La science, une croyance comme une autre ?
Paul Boghossian décrypte les ambiguïtés du relativisme postmoderne qui assimile les théories scientifiques à de simples récits culturels. Toute connaissance est une construction sociale. Toute connaissance est socialement et historiquement située, donc relative et contingente. Il existe plusieurs façons de connaître le monde, et la science, loin d’être un moyen privilégié d’accéder à la vérité des choses, n’est que l’une, parmi d’autres, de ces façons. En ce qui concerne par exemple les êtres vivants, le créationnisme et la théorie de l’évolution constituent deux réponses, tout aussi légitimes à la question de leur origine. Il s’agit seulement de deux croyances dont on ne peut prétendre que l’une serait rationnelle et l’autre irrationnelle. Telles sont, en les résumant beaucoup, les principales thèses du constructivisme et du relativisme postmoderne, des thèses qui, depuis qu’elles ont commencé d’être énoncées – en gros depuis les années 1980, n’ont cessé de faire l’objet de diverses tentatives de réfutation : aux analyses développées d’un côté par Bloor et Barnes, par Kuhn, par Latour, par Shapin et Schaeffer, par Rorty, ont riposté Sokal et Bricmont, Hacking, Bourdieu, Bouveresse, Berthelot, etc. L’ouvrage de Paul Boghossian constitue une nouvelle intervention dans ce que l’on a appelé la « guerre des sciences », ce conflit qui oppose les tenants du constructivisme et leurs adversaires, qui ne se résolvent pas à tenir les théories scientifiques pour de simples « narrations », de simples récits, qui n’auraient que peu de choses à voir avec la vérité, la réalité, l’objectivité. Boghossian s’emploie à démonter, en les prenant au sérieux, les différentes modalités du constructivisme. Si on les entend sous leur forme la plus radicale, celle qui consiste à faire du contenu même de la connaissance une construction sociale, ces thèses, s’efforce-t-il de démontrer, sont incohérentes et indéfendables. Et si on les entend sous une forme plus atténuée, quand elles se contentent d’affirmer le caractère social de l’activité scientifique, elles se ramènent à des truismes sans grand intérêt. In fine, l’auteur s’interroge : pourquoi cette « peur du savoir », pourquoi cette volonté passionnée de relativiser ce savoir ? Il esquisse une analyse des enjeux politiques du relativisme, enjeux dont il souligne l’ambivalence. Historiquement, le relativisme – que l’on songe notamment aux analyses de Claude Lévi-Strauss sur le « relativisme culturel » – a pu jouer un rôle progressiste et libérateur. Le relativisme de Paul Feyerabend, qui concerne quant à lui exclusivement la connaissance scientifique, était également inspiré par la conviction que la science occidentale ne devait prétendre à aucune sorte de supériorité sur, par exemple, le vaudou ou sur la médecine traditionnelle chinoise et des formes de connaissance que la science occidentale avait choisi d’invalider. Mais, remarque l’auteur, le relativisme peut aussi servir des intentions contre-révolutionnaires et, si tous les points de vue se valent, se transformer en instrument du conservatisme. On peut regretter que Paul Boghossian ait laissé ouverte la question de savoir quel rôle, sur le plan historique, politique, idéologique, joue le relativisme – question complexe, à laquelle il n’existe sans doute pas de réponse unique. À l’évidence, une enquête approfondie s’impose, que Ian Hacking a déjà conduite partiellement, qui aurait pour tâche de procéder au décryptage idéologique du relativisme, ou, plus exactement, « des » relativismes, en les resituant dans le contexte de leur formulation et de leur énonciation, afin de clarifier leur ambivalence, et peut-être de définir des conditions de « bon usage », dans la mesure où certaines formes de relativisme ont eu partie liée avec une approche d’inspiration matérialiste. Une enquête dont on ne peut qu’espérer qu’elle sera entreprise. Simone Mazauric Épistémologue et historienne des sciences Simone Mazauric
L'Humanité,
16/09/09
Louis Pinto
Le Monde diplomatique,
avril 2009
« C'est vrai ? »
Rien de pire comme question ! Pour les Grecs de la période homérique, le vrai ne s’oppose pas au faux mais à l’oubli nous rappelait Détienne dans les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque ; le mot grec aletheia signifie « ce qu’il ne faut pas oublier ».Mais nous n’en sommes plus là. Dans leur dernière livraison, les éditions Agone donnent la parole à un philosophe analytique qui s’inquiète du relativisme généralisé qui entoure l’idée de vérité. Peut-on mettre sur le même plan les croyances partagées par un peuple et la science, cette dernière n’étant plus qu’une des multiples façons de connaître le monde ? Ce relativisme, on le doit au constructivisme qui est la théorie définissant les vérités comme des constructions sociales. Ainsi à la Renaissance, des contraintes esthétiques auraient poussé Copernic à mettre le soleil au centre, et les théories scientifiques actuelles seraient dépendantes de contraintes techniques. Voilà le constructivisme que décide de combattre Boghossian. À la différence de beaucoup de livres de philosophie analytique, celui ci est agréable à lire ; la philosophie analytique décortique habituellement tout ce qui touche à la vérité, et passe des pages à se demander ce que signifie « il pleut dehors », « l’actuel roi de France est chauve ». Rien de tel chez Boghossian qui va au vif et à l’éclat du sujet, et non dans ses poubelles. Ses analyses serrées sont claires et on lui sait gré des distinctions entre raison épistémique et pragmatique lorsqu’il s’en prend au pari de Pascal, pour qui la vérité n’est qu’une valeur pour ce qui est de l’existence de dieu. Idem pour la nuance entre croyance justifiée et connaissance. Pour les Grecs anciens, que la Terre soit plate était justifié ; pour autant ce n’en était pas une connaissance : « Pour qu’une croyance vaille comme connaissance elle ne doit pas seulement être justifiée, elle doit être vraie. » Mais ceci se ramène très simplement pour l’auteur à des principes fondamentaux, dont la validité ne peut être dérivée de celle d’un autre principe épistémique. Un livre très instructif dans son domaine ; le seul reproche est son incompréhension – comme toute œuvre de philosophie analytique anglo-saxonne – des recherches subversives de la philosophie de l’histoire. Va-t-on reprocher à Marx le principe de la lutte des classes parce qu’il n’est pas assez clair sur l’idée de vérité ? Absurde. Impossible réconciliation entre les philosophies d’outre-Manche, d’outre-Atlantique et continentale ? Régis Vlachos
Zibeline n°17,
mars-avril 2009
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