Parution : 15/09/2009
ISBN : 978-2-7489-0084-2 432 pages 12 x 21 cm 25.00 euros |
George Orwell
Écrits politiques (1928-1949)
Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie
Préface de Jean-Jacques Rosat
Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner De son premier article, publié dans la revue politico-littéraire d’Henri Barbusse, à ses ultimes déclarations sur la signification de 1984, les textes de George Orwell ici réunis sont tous inédits en français. Ils avaient été écartés de l’édition de ses Essais, articles et lettres choisis par sa veuve, Sonia, qui « n’appréciait pas son positionnement politique » (Bernard Crick).
Ce recueil dessine l’itinéraire des engagements d’Orwell et l’évolution de ses idées : témoignages sur l’Espagne de la guerre civile, appels des années 1940–1941 à la révolution en Angleterre pour gagner la guerre contre Hitler, condamnation radicale de l’impérialisme britannique en Inde et en Birmanie, réflexions sur le socialisme et la démocratie, critique des intellectuels et de leur fascination pour le pouvoir, bilan de l’expérience travailliste d’après guerre, etc. Il inclut des essais méconnus, qui furent des jalons importants dans l’élaboration de ses conceptions sur l’individu, l’État et la société, comme « Culture et démocratie », « Les socialistes peuvent-ils être heureux ? » ou « La révolte intellectuelle ». Malgré l’immense célébrité de l’écrivain Orwell, sa pensée reste largement ignorée ou incomprise en France. Il est temps qu’il y soit lu comme une figure majeure, et désormais classique, de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu’un Gramsci ou une Hannah Arendt. Nous sommes temporairement dans une situation où il nous faut lancer des attaques d’arrière-garde pour défendre ce qui reste de la civilisation, mais je ne pense pas qu’il y ait de raison de se montrer pessimiste sur les effets à long terme de l’arrivée de la machine. Nous finirons bien par nous habituer à la machine. Il nous faut, cependant, nous défendre contre la menace du totalitarisme, qui pourrait fort bien signifier la mort rapide et complète de la civilisation. Comment se fait-il que tout ce qui, pour nous, est culture soit menacé par le totalitarisme ? Parce que le totalitarisme menace l’existence de l’individu, alors que les quatre ou cinq cents dernières années ont mis l’individu tellement en avant qu’il nous est difficile d’imaginer sa disparition. Afin d’illustrer l’impact du totalitarisme sur la culture, je me contenterai de nommer un seul art, la littérature qui, dans la forme que nous connaissons, est incompatible avec une forme totalitaire de gouvernement. > Voir le site de Bernard Hœpffner > George Orwell chez Agone : |
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"C'est ça Orwell: vérité, égalité, liberté"
Lire l’article sur le site de la voix du Nord
Jennifer-Laure Djian
La voix du Nord,
26/11/11
Compte-rendu
Après le livre de John Newsinger, La Politique selon Orwell, et les chroniques de l’auteur de 1984 dans Tribune, l’hebdomadaire de la gauche travailliste, À ma guise, ce recueil offre aux lecteurs francophones l’essentiel des articles politiques d’Orwell non retenus par sa veuve, Sonia Orwell, dans les trois volumes des Essais, articles et lettres. De son premier article dans Monde, la revue d’Henri Barbusse, en octobre 1928, à ses dernières déclarations sur 1984, en passant par des extraits de sa correspondance avec Dwight Macdonald, on y retrouve ses préoccupations et ses engagements. Ce recueil permet de mieux comprendre les idées politiques d’Orwell et de les débarrasser des incompréhensions, voire des contresens, dont elles ont fait l’objet en France où leur découverte fut aussi partielle que tardive. On y découvre un socialiste de gauche antistalinien avec une sensibilité libertaire dont la pensée doit être replacée dans les débats de l’extrême gauche anglo-américaine de son temps et dont la tonalité et la radicalité ne peuvent que heurter tous les faussaires qui font l’opinion…
Offensive,
mars 2010
Compte-rendu
Pendant très longtemps, l’œuvre journalistique de George Orwell1 ne fut connue en France qu’à travers la traduction des quatre volumes d’Essais, Articles, Lettres, édités par les éditions Ivréa et qui reprenaient la sélection opérée par Sonya Orwell, la dernière épouse de l’écrivain, et Ian Angus. On savait pourtant que les œuvres complètes comportaient, dans leur version originale, vingt volumes ! ————— 1 Lire, dans le n° 5, l’article de Fr. Guyot : « Orwell et la découverte du totalitarisme » ; cf., dans le n° 8, les comptes rendus sur Bernard Crick, George Orwell et Jean-Claude Michéa, Orwell Anarchiste Tory suivi de À propos de 1984. [n.d.l.r.] 2 Lire, ibid., l’article de M. Chueca : « Le P.O.U.M., l’autre mémoire républicaine ». [n.d.l.r.] P.L.
Aden, Paul Nizan et les années 30,
octobre 2010
Compte-rendu
Les quarante-quatre textes de George Orwell regroupés dans ce volume étaient jusqu’à ce jour inédits en français. Couvrant vingt ans – et non des moindres – de son existence, ils sont, pour la plupart, essentiels à la compréhension de son positionnement politique et des évolutions qu’il connut au gré du temps et des circonstances. Regroupés en six chapitres thématiques et chronologiques – Orwell avant Orwell (1928–1929) ; la guerre d’Espagne (1937–1939) ; du refus de la guerre au patriotisme révolutionnaire (1939–1943) ; socialisme, fascisme et démocratie (1941) ; le socialisme et les intellectuels (1939–1946) ; les travaillistes au pouvoir et la guerre froide (1945–1949) –, ces textes, parmi lesquels figurent des essais, des articles, des lettres et des recensions d’ouvrage, attestent tout à la fois de la grande finesse d’analyse politique d’Orwell, de son pragmatisme et de son indéfectible attachement à l’idée d’un socialisme conçu, non pas comme devant ouvrir l’espace à une société du bonheur, mais à une société fraternelle, solidaire, et donc simplement décente. De ses premières prises de position anti-colonialistes (signées Eric Blair) à sa description, en 1929, de « la grande misère de l’ouvrier britannique » ; de son expérience espagnole de 1936, si riche en enseignements de toutes sortes, à son engagement de « patriote révolutionnaire » dans la Home Guard, en 1941 ; de sa condamnation du défaitisme révolutionnaire – « proposer l’impossible, même quand l’impossible est bon, c’est une attitude réactionnaire » – à son soutien pragmatique à Aneurin Bevan et aux travaillistes ; de sa vision d’un monde d’après-guerre divisé en zones d’influence surarmées et dépendant de l’un des deux blocs à la dénonciation réitérée des intellectuels de pouvoir ralliés au totalitarisme, ces prises de position sont, chez Orwell, indissociables d’une constante volonté de maintenir sa propre liberté de penser, et ce quitte à irriter son propre camp. C’est ainsi que le débat qui l’opposa, et durement, à ses amis anarchistes, trotskistes et pacifistes à propos de l’engagement nécessaire contre le nazisme ne prouvait pas que son analyse était juste quant aux perspectives révolutionnaires que devait ouvrir une défaite de l’Axe, mais simplement qu’il avait raison, humainement raison, de penser, comme les gens ordinaires, que « la “démocratie bourgeoise” ne suffit pas, mais [qu’] elle vaut bien mieux que le fascisme ». Car Orwell, c’est aussi ça : le refus permanent de noyer les principes de bases et les vérités d’évidence dans les eaux sales de l’idéologie.
Mathias Potok
À contretemps n°38,
septembre 2010
Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie
Connu des lecteurs pour ses œuvres de fiction se déroulant dans des univers totalitaires, 1984 et La Ferme des animaux, George Orwell, de son vrai nom Éric Arthur Blair (1903–1950), reste sous-estimé pour son travail de journaliste, de témoin, d’analyste et de penseur radical. Choisis et présentés par Jean-Jacques Rosat, quarante-quatre textes de George Orwell inédits en France éclairent les nuances de ses positions politiques de la fin des années vingt à la veille de sa mort. Arrivé en Espagne au début de 1937 pour combattre les franquistes dans les rangs du POUM, il se retrouve traqué par les sbires de Staline auxquels il échappe de peu. Il décrit les enjeux des événements espagnols dans plusieurs articles, en particulier sur les journées de mai 1937 à Barcelone, ainsi que dans sa correspondance avec une lectrice. Édifié sur les totalitarismes “rouge” et brun par cette expérience fondatrice, il passe du refus de la guerre – “se battre contre le fascisme signifie une guerre impérialiste avec des millions de morts” – au patriotisme révolutionnaire qui s’oppose au défaitisme révolutionnaire selon lequel “les prolétaires n’ont pas de patrie”. Hélène Fabre
L'Émancipation syndicale et pédagogique,
février 2010
Compte-rendu
Les éditions Agone poursuivent leur passionnant travail de (re)découverte de l’œuvre d’Orwell, en publiant ce nouveau volume qui complète idéalement l’indispensable La politique selon Orwell de John Newsinger et les chroniques journalistiques de A ma guise (tous deux chroniqués sur ce site). Ce recueil d’articles et de quelques lettres a cette particularité de ne contenir que des textes inédits en français, ne faisant donc pas doublon avec les volumes déjà édités par Ivréa et L’Encyclopédie des nuisances. Le tout est structuré d’une manière chrono-thématique, partant des premiers écrits d’Eric Blair (le nom de naissance d’Orwell) à la charnière des années 1920–1930 pour se terminer par des réflexions autour des travaillistes au pouvoir dans l’après-guerre (lui-même étant proche d’Aneurin Bevan, dont il fait un portrait louangeur) et des totalitarismes, en passant par la guerre d’Espagne, les intellectuels antitotalitaires et les analyses sur le socialisme réalisable. On y retrouve l’esprit libre d’Orwell, toujours tourné vers le pragmatisme, refusant l’enfermement dans une pensée trop étroite (d’où sa critique d’un marxisme dogmatique), mais n’ayant pas de mots trop durs pour le système capitaliste et ses conséquences humainement dramatiques ; l’article « La grande misère de l’ouvrier britannique » est à cet égard exemplaire, avec sa critique de l’image du chômeur oisif, hélas toujours d’actualité1. Sur l’Espagne, le développement de sa réflexion se fait au fil de la plume : Orwell estime ainsi que la victoire militaire a priorité sur celle de la révolution (il aurait été inadéquat, selon lui, de profiter des journées de mai 1937 à Barcelone pour renverser le gouvernement républicain), tout en diagnostiquant les tendances « fascistes » à l’œuvre du côté des antifranquistes, avec sa prise de conscience du rôle délétère des communistes, ainsi que les ressources surprenantes et illimitées du peuple en tant qu’acteur démocratique radical. Sa position sur la situation de l’Angleterre en temps de guerre dénote une certaine évolution, puisque tout en défendant un soutien critique aux Alliés, il estime nécessaire à la victoire une révolution socialiste, mais un socialisme aux couleurs de l’Union Jack, prenant en compte les caractères nationaux britanniques. En arrière fond de ses analyses, l’influence de la grille de lecture d’un collectivisme quasiment inévitable en tant que nouvelle étape de la marche des sociétés. Autres cibles de ses critiques, l’intelligentsia donneuse de leçons ou le colonialisme. La démocratie apparaît en tout cas toujours, de manière transversale, comme un pivot de la pensée orwellienne, avec sa garantie de la liberté d’expression, et il insiste également sur l’idée selon laquelle le socialisme ne peut garantir le bonheur, mais simplement proposer une société basée sur la fraternité humaine. Des textes généralement d’une grande finesse, sans pour autant qu’on aille jusqu’à faire sienne l’affirmation de la quatrième de couverture (et de la préface) selon laquelle Orwell est « (…) une figure majeure (…) de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu’un Gramsci ou une Hanna Arendt ». 1 D’autres formules sont tout aussi pertinentes aujourd’hui : « (…) beaucoup de gens préfèrent la sécurité à la liberté » (pp.114–115), « Le trait principal de la vie dans une société capitaliste (…) a été d’essayer sans cesse de vendre des biens pour l’achat desquels il n’y a jamais assez d’argent ; et pour cela il a fallu apprendre aux gens ordinaires que des biens tels que les voitures, les réfrigérateurs, les films, les cigarettes, les manteaux de fourrure et les bas de soie étaient plus importants que les enfants » (p. 190). Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences.net,
janvier 2010
Ni anar ni tory : socialiste
L’expression « anarchiste tory », ponctuellement utilisée par Orwell, est tentante pour résumer sa pensée politique, mais elle est trompeuse : l’écrivain défend bien un socialisme antistalinien. De 1936 à sa mort, George Orwell s’est déclaré avec constance « socialiste ». En quel sens entendait-il ce mot ? Il était trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate ou travailliste, mais trop démocrate et antitotalitaire pour être communiste ; trop lucide sur la réalité des rapports de force entre les hommes et entre les États pour être libertaire, mais trop confiant dans le refus de l’injustice et la « décence commune » parmi les gens ordinaires pour basculer comme tant d’autres dans le pessimisme conservateur ; trop patriote pour ne pas chercher une voie de passage au socialisme spécifiquement anglaise, mais trop internationaliste pour n’être pas farouchement anticolonialiste et partisan d’États-Unis socialistes d’Europe. En France, ses rares commentateurs ont cru pouvoir caractériser l’originalité de sa position par la conjugaison chez lui de deux traits habituellement tenus pour incompatibles : d’un côté, il s’insurge contre toutes les formes d’oppression et de contrôle des êtres humains, et se fait le défenseur intransigeant de la liberté individuelle contre tous les pouvoirs petits et grands ; de l’autre, il rejette toutes les formes de « progressisme » qui, au nom de la science, de la technique, de l’économie ou de la politique font table rase du passé et chantent des lendemains heureux, et il défend des valeurs souvent associées à une position politique conservatrice : sens de l’effort, patriotisme, natalisme, attachement aux formes de vie proches de la nature contre celles qui sont artificielles et mécanisées, etc. Cette dualité les a conduits à lui accoler une étiquette paradoxale que, selon plusieurs témoignages, il s’est effectivement appliquée à lui-même au début des années 1930 : il aurait été un « anarchiste tory », un anarchiste conservateur. Simon Leys y voit « la meilleure définition de son tempérament politique1 » ; Jean-Claude Michéa en a fait le titre d’un essai et, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une boutade, a largement accrédité la formule2. 1 Simon Leys, Orwell ou l’Horreur de la politique, éd. Hermann, 1984, p. 27. 2 Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, éd. Climats, 2000. 3 Essais, articles et lettres, éd. Ivréa/L’Encyclopédie des nuisances, 1995–2001, vol. IV, p. 260–263. 4 Le Quai de Wigan, éd. Ivréa, 1982, p. 157–159. 5 Ibid., p. 166. 6 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, P. 41. 7 Le Quai de Wigan, op. cit., p. 166. 8 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. II, p. 275–288. 9 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 262. 10 Paul Anderson, « Postface » à A ma guise, éd. Agone, 2008, p. 465. 11 John Newsinger, La Politique selon Orwell, éd. Agone, 2006. 12 À ma guise, op. cit., p.405–406 et 496–497. 13 Le Quai de Wigan, op. cit., p.203. 14 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 219. 15 James Conant,« Orwell et la dictature des intellectuels », Agone n°41–42, « Les intellectuels, la critique et le pouvoir », octobre 2009. Jean-Jacques Rosat
Le magazine littéraire,
décembre 2009
Orwell, Agone et la décence commune
Entretien avec Jean-Jacques Rosat, directeur de collection chez Agone.Lire l’article en ligne Verlad
Webzine Envrak,
décembre 2009
Orwell, Agone et la décence commune
Troisième et dernière partie de la série Orwell, avec Jean-Jacques Rosat, directeur de collection chez Agone, qui nous parle de la façon dont Orwell est publié en France, pourquoi il est si mal compris et comment fonctionnent les éditions Agone. Ceci est la version longue de l’entretien publié sur le site Envrak.fr Après avoir cheminé aux côtés du chroniqueur des années 30 et de l’auteur de 1984, qui mieux que lui pouvait nous parler d’Orwell ? Jean-Jacques Rosat est agrégé de philosophie. Il a été professeur en lycée (1979–1999). Depuis 1999, il est attaché à la chaire de philosophie du langage et de la connaissance au Collège de France où il exerce des fonctions de maître de conférences. Depuis 2000, il est directeur de la collection Banc d’essais aux éditions Agone (Marseille) où il a publié La politique selon Orwell (John Newsinger, 2006), A ma guise (2008) et Ecrits politiques (2009). Il a répondu aux questions d’Envrak au cours d’un entretien téléphonique. Les textes de George Orwell sont peu édités en français. Pourquoi ? Aujourd’hui, on peut dire que la quasi intégralité de son œuvre est accessible en français. Ça n’a pas été le cas pendant longtemps et ça a été très lent, mais aujourd’hui on a pratiquement tout. Sur la réception d’Orwell en France, il y a un contraste. D’un côté, Orwell est une espèce d’icône, on lui rend hommage régulièrement. En même temps, les grands éditeurs se sont complètement désintéressés d’Orwell, ce sont les petits éditeurs qui ont fait le travail. En Angleterre et aux Etats-Unis, Orwell est reconnu comme un penseur politique important. Il est étudié en classe en tant que maître de la prose anglaise du XXe siècle. En France, la situation est complètement différente. 1984 est très connu, mais est considéré comme un roman pour les élèves de classes terminales. On confond souvent avec le Meilleur des mondes de Huxley, en ne comprenant pas du tout la dimension politique de 1984. La Ferme des animaux est très connue également, et une partie du public politisé connait Hommage à la Catalogne, mais tout le reste est assez largement ignoré. Ses romans ont été publiés en France dans les années 70–80, les essais, articles et lettres ont été traduits en France à la fin des années 90. La réception a été très lente et faite par de petits éditeurs comme Champ libre, Ivréa et Agone, en dehors de Gallimard qui exploite 1984 qui est le bouquin qui se vend. Comment expliquez-vous ça ? Il y a trois types de raisons. D’abord des raisons politiques. Orwell est un homme de la gauche radicale, un socialiste révolutionnaire antistalinien, non communiste et non marxiste. Ça, en France, ça n’a pas pratiquement de place sur l’échiquier politique. Jusque dans les années 70 en France, si on était un homme de gauche radicale c’est qu’on était marxiste. Après est apparu le thème de l’antitotalitarisme, mais ceux qui ont développé ce thème sont devenu des adversaires de tout socialisme ou de toute conception égalitaire de la société : Bernard-Henry Lévy, Alain Finkielkraut…. La vraie famille politique d’Orwell en France a très peu de représentants. Deuxième raison, Orwell n’est pas non plus un théoricien. Or en France, un penseur doit avoir une théorie. Il y a enfin un mépris littéraire. En France il y a un culte de la littérature pure, alors qu’Orwell disait qu’il voulait « faire de l’écriture politique un art ». C’est mal vu. Kundera l’accuse d’avoir trahi la littérature, d’avoir fait de la propagande avec 1984. Si je m’en réfère à ma propre expérience, j’ai étudié La ferme des animaux et 1984 au lycée, ça m’avait paru intéressant mais j’en étais resté à la surface. Et j’ai découvert le reste de son œuvre cet été. A 18 ans, je n’avais pas la maturité suffisante pour comprendre ça. Savez-vous comment j’ai découvert Orwell ? J’ai commencé à le lire à 35 ans. C’est un élève qui me l’a fait découvrir, en cours de philo. J’avais l’idée que c’était un truc dans le genre Le meilleur des mondes, ça ne m’intéressait pas. J’ai découvert que c’était un très grand roman politique et philosophique sur la vérité, le langage, la mémoire, le pouvoir. Très vite, j’ai fait lire 1984 à mes élèves, j’ai fait des cours en m’en servant. En France, il y a très peu de livres sur Orwell. Il y a la biographie de Bernard Crick sur Orwell, le livre de Simon Leys, deux livres de Michéa, mais en tout ça se compte sur les doigts d’une main. Et dans les journaux, il n’y a rien eu lorsque Agone a sorti la traduction des écrits politiques inédits en français. En quoi les écrits d’Orwell sont si modernes ? Que nous disent-ils sur notre époque ? La préoccupation d’Orwell, c’est l’homme ordinaire, vous et moi, tout un chacun. Pour juger, nous nous appuyons sur nos expériences, notre environnement quotidien. Orwell avait compris qu’il y a des forces dans le monde moderne qui détruisent l’homme ordinaire, qui le coupent de sa propre expérience et qui font en sorte qu’on ne juge plus à partir de ce qu’on voit et de ce qu’on entend, mais en étant pris par la déformation permanente de la langue. On en a des exemples tous les jours. C’est toujours notre problème d’aujourd’hui. Ce qui intéresse Orwell, ce ne sont pas les camps de concentration, la torture, c’est la façon par laquelle on cherche à remodeler les esprits. Ça existe aussi dans des systèmes qui ne sont pas totalitaires. Au moment de la guerre d’Espagne, il comprend que les mécanismes totalitaires fonctionnent aussi chez les intellectuels anglais, et font perdre aux hommes ordinaires la capacité de juger par eux-mêmes. On est dans une époque différente, mais les mécanismes sont les mêmes. Regardez la manière dont Bush a voulu justifier la guerre contre l’Irak avec les armes de destruction massive qui n’existaient pas, c’est un procédé typiquement « orwellien ». Orwell a été un de ceux qui le plus tôt, ont vu et décrit ces mécanismes-là. Et pour les décrire, il invente une langue simple, cette prose familière qui nous donne l’impression d’avoir en face de nous quelqu’un qui nous tient une conversation. Il dit « ne vous laissez pas déstabiliser et envelopper par cet écran de fumée. Si vous voulez comprendre le monde dans lequel vous êtes, appuyez vous sur votre propre expérience, réfléchissez par vous-mêmes. » Et ça, ça n’a pas pris une ride. Récemment, il y a eu cette histoire avec Sarkozy qui racontait avoir été à Berlin le 9 novembre 1989 en dépit de toute vraisemblance… Que des gens aient commencé à trafiquer leurs blogs ou leurs interviews pour coller avec la version du Président, c’est typiquement un procédé de falsification comme le décrit Orwell. C’est un signe du mépris absolu de la réalité et des faits. Je pense que sur le fond, c’est grave. Même s’agissant d’un « événement » aussi ridiculement mince. Le fait qu’on essaie de le faire, et que ça soit près de réussir, c’est très important. Pourriez-vous définir la notion de common decency ? La moins mauvaise traduction, c’est la décence commune. C’est le sentiment qu’il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas. C’est presque instinctif, spontané. On peut avoir cette réaction quelle que soit notre morale ou notre religion : c’est un sentiment d’injustice insupportable, ça ne devrait pas exister. Le meilleur exemple de décence commune, c’est ce qui se fait aujourd’hui avec les enfants de sans-papiers quand les flics viennent les chercher à la sortie de l’école. Des gens qui ne sont pas des militants, qui n’ont jamais milité, trouvent ça insupportable : ce n’est pas possible, on ne peut pas laisser faire ça. Et ils agissent, parfois au-delà des limites de la légalité. Orwell a toujours défendu l’idée que sans le socle de la décence commune, il n’y a pas de société socialiste ou même tout simplement humaine possible. On a besoin d’un socle de valeurs de bases sur lequel s’appuyer pour vivre ensemble. Cette idée a une force politique. Ceux qui allaient se faire tuer sur des barricades, ce n’était pas pour la collectivisation des moyens de production, mais pour une société plus décente et plus fraternelle. Si on oublie ce socle, les réformes les mieux pensées n’aboutiront à rien. Comment avez-vous procédé pour éditer les trois livres chez Agone ? Bernard Gensane, un prof de fac, nous a signalé le livre de John Newsinger et l’a traduit. Puis, en travaillant sur Orwell, je me suis rendu compte que les chroniques A ma guise n’étaient pas disponibles intégralement et qu’elles étaient dispersées. Puis, en feuilletant les œuvres complètes d’Orwell, je me suis rendu compte qu’il manquait des textes politiques. En triant ce qui était inédit en français, il y avait de quoi mettre cet itinéraire dans un seul livre. Il y a un quatrième livre qui paraîtra début 2011, d’un philosophe américain, James Conant, sur 1984 et la question de la vérité et des faits, la définition du totalitarisme : Orwell ou le pouvoir de la vérité. Ce sera début 2011, car on ne fait pas beaucoup de livres par an, volontairement, pour bien les faire et bien les soutenir auprès du public. Ces livres-là se vendent-ils bien ? A l’échelle d’Agone, ils ne se vendent pas trop mal, mais à l’échelle de la réputation d’Orwell, c’est très en-deçà. C’est beaucoup moins que Chomsky ou Howard Zinn. Avez-vous été contacté par une presse plus militante, des radios… Très peu. Souvent, les militants de la gauche radicale ne reconnaissent pas Orwell comme l’un des leurs parce qu’ils l’assimilent à tort à ceux qui se réclament de l’antitotalitarisme pour combattre toute idée de révolution. Et, c’est un auteur qui dérange. Il a dit « la liberté, c’est de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». Il a aussi critiqué violemment les médias, il a eu des mots extrêmement durs sur eux, et notamment sur les écoles de journalisme. *Parlez-nous de l’organisation des éditions Agone. Comment se répartissent les responsabilités ? En quoi cette organisation est-elle originale dans le milieu de l’édition ? Agone est une association. On ne fait pas de profit, on ne reçoit pas de prêt bancaire. On est donc totalement indépendants. Le fonds appartient collectivement aux salariés, ainsi que les locaux. Dans le monde de l’édition, cette indépendance est très rare. Les décisions sont prises collectivement. Il y a des salariés et des collaborateurs extérieurs comme moi. Ainsi le directeur de la collection Mémoires sociales est par ailleurs postier.. Sur place, il y a un mode de fonctionnement communautaire qui gomme les hiérarchies. Ça ne veut pas dire que tout le monde fait tout, chacun a ses compétences. Chacun peut rester lui-même et il y a un grand respect des individus. Avec Lyberagone, vous mettez en accès libre des textes et des livres sur Internet. Notre but, ce n’est pas d’accumuler de l’argent ou de devenir un empire éditorial. Notre but est de faire connaître, de faire circuler, d’éditer des textes qui nous paraissent importants. On ne pourrait pas mettre toute notre production en ligne, bien sûr. Mais pour beaucoup d’ouvrages, il n’y a pas de concurrence entre l’édition papier et l’édition électronique. On ne lit pas de la même façon sur un écran et dans un livre : vous découvrez en ligne un extrait qui vous intéresse, est-ce que vous allez tout lire en ligne, ou essayer d’acheter le livre ? Avec les nouvelles technologies, il y a une part d’incertitude, on ne sait pas quels seront les usages dans dix ou vingt ans. Si on réfléchit bien à ce qu’on fait, il peut y avoir complémentarité entre les deux supports. Et comme on ne cherche pas à faire du profit, ça nous met à l’aise. Orwell prônait une société plus juste et plus égalitaire. Le fonctionnement autogestionnaire d’Agone s’approche-t-il de ces valeurs ? On tient au caractère artisanal de notre production, on fait douze à quinze livres par an, on passe beaucoup de temps dessus. On a le goût du travail bien fait. Mais Orwell était un indépendant, que ça soit par rapport au milieu politique ou journalistique. Il n’a pas formé d’équipe autour de lui. Il n’y aurait pas de sens à dire que notre mode d’organisation se réfère à Orwell. A Agone, il y a des valeurs héritées notamment de l’anarchisme et du syndicalisme révolutionnaire. Il y a aussi une volonté d’indépendance financière et idéologique. Et il y a une grande diversité de textes que nous publions : il y a bien une ligne éditoriale mais pas une ligne politique unique au sens de celle d’un parti. > À lire en ligne sur le blog Métaphores Bruno Colombari
Blog Métaphores,
01/12/2009
Orwell contre Hitler, fantôme anglais
0n peut enfin lire en français les textes de George Orwell (1903–1950) que sa veuve ne voulut pas publier dans The Collected Essays, Journalism and Letters (1968) de l’écrivain anglais. Pourquoi cette censure ? Sans doute parce que l’ancien policier colonial en Birmanie osa y comparer l’impérialisme britannique au racisme : « Hitler n’est que le spectre de notre propre passé qui s’élève contre nous. » Comment un Anglais pouvait-il aller si loin ? Les pauvres de Londres, Orwell les dépeint en insistant sur leurs bouleversantes contradictions. Celles-ci évoquent celles de l’Empire britannique, où la sujétion des peuples non anglo-protestants se voulait le résultat de la grandeur morale des dominateurs. Michel Lapierre
Le Devoir,
07/11/2009
Note de lecture
1984, la Ferme des animaux, Hommage à la Catalogne… Pour beaucoup, George Orwell se résume à ces deux chefs d’œuvre et à ce témoignage important, essentiel, sur sa participation à la guerre civile en Espagne. Bien peu en revanche savent que George Orwell fut à sa façon un activiste politique et un chroniqueur engagé. > Lire l’article sur le blog Le Monde comme il va. Christophe Patillon
blog Le Monde comme il va,
06/11/2009
Orwell politique
Après les chroniques de George Orwell, les Éditions Agone nous offrent une sélection de textes politiques de l’écrivain britannique, rédigés entre 1928 et 1949, tous inédits en français. Les essais sont regroupés en six chapitres thématiques, qui respectent la chronologie. La pensée politique de l’auteur se dévoile, s’affine au fil des années et de l’actualité politique. On voit ainsi « Orwell avant Orwell », dans des textes écrits sous son vrai nom, Eric Blair, traiter de la censure ou de la situation coloniale en Birmanie. Les raisons de sa rupture avec les communistes sont exposées dans le chapitre consacré à la guerre d’Espagne, qui fut un tournant majeur dans la pensée de l’auteur, au même titre que la Seconde Guerre mondiale, qui lui permet d’aborder les thèmes qu’il exploitera dans ses dernières œuvres. Un texte central, La liberté périra-t-elle avec le capitalisme ?, écrit en réponse à un lecteur, résume en quelques pages l’essentiel de la pensée politique d’Orwell : la nécessité historique du progrès vers une économie collectiviste ; l’insuffisance d’admettre la propriété centralisée des moyens de production comme seul but sans l’assortir d’un véritable système démocratique qui ne soit ni la ploutocratie de la démocratie bourgeoise ni l’oligarchie totalitaire ; la critique des antifascistes qui refusent de prendre en compte le rôle de l’idéologie dans le mode d’apparition du nazisme... Le recueil se termine par la mise au point publiée par Orwell peu avant sa mort : « Mon récent roman, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le Parti travailliste mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette. (...) Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »
Sebastien Banse
Les lettres françaises,
07/11/2009
Une mine d'Orwell à prospecter
Pour l’auteur de 1984, avant guerre, le racisme colonial engliche et le nazisme, c’était du kif. *Rebaptisé par Gérard Lebovici, en 1982, Hommage à la Catalogne. Noël Godin
Siné Hebdo n°61,
04/11/2009
Compte-rendu
Après La Politique selon Orwell de John Newsinger en 2006 et, en 2008, A ma guise, recueil de chroniques écrites entre 1943 et 1947, les éditions Agone viennent de publier des écrits inédits (lettres, essais, notes de lecture) en français de l’écrivain anglais, pour la plupart d’un grand intérêt. C’est le cas de La Grande Misère de l’ouvrier britannique (1928–1929), plongée édifiante dans le monde des prolétaires, des chômeurs et des vagabonds soumis au contrôle sourcilleux de travailleurs sociaux qui “veillent à ce qu’ils n’oublient pas un seul instant qu’ils ne sont que des parias, vivant aux dépens du public, et qu’ils doivent, par conséquent, en toute circonstance, se montrer humbles et soumis” ; mais aussi de ces réflexions sur l’Empire colonial britannique et son destin. Sur la guerre d’Espagne, ses lettres et analyses nous le montrent en colère : en colère parce que la realpolitik des démocraties européennes a liquidé l’expérience révolutionnaire en cours ; en colère contre l’URSS et la cécité des intellectuels communistes à admettre la trahison du Komintern…. mais aussi profondément ému par ces “gens ordinaires”, capables de se prendre en main et de tenter de construire un autre futur : “Etre en Espagne à cette époque était une expérience étrange et touchante parce qu’on avait devant soi le spectacle d’un peuple qui savait ce qu’il voulait, d’un peuple qui faisait face à son destin les yeux grands ouverts.” 1 Carlo Rosselli, Socialisme libéral (traduction et présentation de Serge Audier), Le Bord de l’Eau, 1930 (2009). 527 p. Il va sans dire que le socialisme libéral de Rosselli est aux antipodes du socialisme droitier en cours aujourd’hui… 2 Noam Chomsky et Michel Foucault. Sur la nature humaine, Aden, 2006, 197 p. 3 D. Grisoni et R. Maggiori, Lire Gramsci, Éditions universitaires, 1973, 280 p. 4 Gaetano Manfredonia (textes réunis et présentés par), La Pensée de Malatesta, Groupe Fresnes-Antony, 1996, pp. 153–157. Courant Alternatif n°194,
novembre 2009
Compte-rendu
Les éditions Agone poursuivent leur travail sur Georges Orwell, journaliste et écrivain surtout connu pour ses romans 1984 (anticipation d’une société sécuritaire), La Ferme des animaux (critique de la dégénérescence de la Révolution russe) ou Hommage à la Catalogne (dénonçant l’assassinat de la Révolution espagnole par l’État républicain). On découvre dans ce recueil des articles et des textes publiés entre 1928 et 1949, jusqu’ici inédits en français. Agone, qui est une maison exigeante, nous pardonnera d’ailleurs une critique au passage : la traduction manque ici singulièrement de souffle et ne fait pas justice au talent d’écrivain d’Orwell.Mais venons-en à ce que cette compilation a de plus instructif, c’est-à-dire plusieurs articles de la période 1940–1943. L’Angleterre en guerre craint un débarquement de la Wehrmacht. En quelques semaines, un million d’hommes se portent volontaires pour former une milice populaire, la home guard. Encadrée par des officiers de réserve, elle est entraînée au maniement d’armes légères et se prépare à une possible guerre de guérilla. Ancien milicien antifasciste en Espagne, Orwell appelle alors les militants anticapitalistes de toutes nuances à s’engager dans la home guard. Il estime que le capitalisme britannique, au bord d’un écroulement moral, a pris un grand risque en créant cette force armée, car elle pourrait lui échapper et devenir révolutionnaire. Aussi, dans l’hebdomadaire de gauche Tribune fustige-t-il les militants communistes ou socialistes qui restent « à l’extérieur en disant : c’est du fascisme ». Pour Orwell, leur acuité politique est limitée par des culs-de-bouteille idéologiques : ils peuvent bien « répéter : “des armes pour les travailleurs”, ils sont incapables de mettre un fusil entre les mains des travailleurs ; la home guard le peut et le fait ». Et de résumer sa pensée: « Nous vivons une période étrange de l’histoire où le révolutionnaire doit être un patriote, et le patriote un révolutionnaire. » Après plusieurs mois, le débarquement allemand se faisant de plus en plus improbable, l’évolution de la home guard décevra les espoirs d’Orwell. Au moins avait-il formulé une proposition pratique, cherchant sincèrement à inscrire une politique socialiste révolutionnaire dans les circonstances du moment. Guillaume Davranche
Alternative Libertaire n°189,
novembre 2009
Orwell inédit
Vingt-cinq ans après la date auquel son nom reste attaché, 1984, lire Orwell reste indispensable. L’antitotalitarisme, dont il fut un des plus précoces penseurs, est pourtant devenu idéolo gie dominante rétorquera-t-on, et sert même de triste moyen de chantage à toute une caste d’intellectuels de pouvoir pour justifier leurs reniements. Raison de plus pour relire Orwell qui, exempt de toute complaisance à l’égard de la terreur rouge, n’a jamais pour autant transigé avec un engagement sans faille en faveur des plus faibles. Ces quarante-quatre textes jusqu’ici inaccessibles en français le prouvent à l’envi. La veuve de l’écrivain, Sonia, les avait exclus de l’édition des « Essais, articles et lettres ». Trop politisés à son goût. Ils s’avèrent extrêmement précieux pour cerner le socialisme radical auquel rêvait Orwell, aussi critique à l’égard de la démocratie capitaliste qu’hostile aux aberrations du marxisme. Ils permettent de retrouver avec bonheur le style ferme, intègre, gouailleur, si caractéristique d’Orwell journaliste. Que ce dernier raille ici James Burnham, essayiste de chevet des managers à l’époque, ou la fadeur des représentations du « paradis socialiste », il réussit ce miracle de demeurer une menace bien vivante pour les hypocrites et les imbéciles - de droite comme de gauche.
Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur,
22/10/2009
Les socialistes vus par Orwell
On connaît le fameux 1984 de George Orwell. Mais c’est bien souvent la seule œuvre connue de l’écrivain britannique. Les éditions Agone publient un recueil d’Écrits politiques d’Orwell – avec le soutien du Conseil général des Bouches-du-Rhône – qui permet de mieux connaître les multiples facettes de cet auteur. Ces textes s’échelonnent de 1928 à 1949, date à laquelle il publiera 1984, un an avant sa mort. Le recueil qui nous est ici proposé nous conduit de la Guerre d’Espagne – Orwell y fut engagé dès 1936 et y sera grièvement blessé – aux conséquences du colonialisme britannique – il est né en 1903 au Bangladesh. Il évoque aussi longuement les expériences travaillistes en Angleterre et, contexte oblige, la mobilisation contre l’hitlérisme. Mais on trouvera aussi dans ce volume des réflexions critiques sur les intellectuels et leur fascination pour le pouvoir ainsi que plusieurs éclairages sur le socialisme, notamment Les socialistes peuvent-ils être heureux ? Avec humour et dans une langue ironique et mordante, Orwell assure que « le véritable objectif du socialisme n’est pas le bonheur ». On perçoit bien ici sa méfiance à l’égard de la recherche d’une société “parfaite” comme celle décrite dans 1984, et son hostilité au totalitarisme. Pour lui, le « véritable objectif du socialisme, c’est la fraternité humaine ».
P. F.
Communes,
octobre 2009
Orwell comme vous ne l'avez jamais lu
Plus besoin de présenter George Orwell, le grand auteur de romans tels que La ferme des animaux ou encore le non-moins fameux 1984. Ces livres ont fait le tour du monde, tant pour leur écriture que pour le fond : le combat permanent et émancipateur contre toute forme de totalitarisme, et ce quel qu’il soit. L’année dernière, la maison d’édition marseillaise Agone nous proposait de nous plonger dans l’œuvre d’un autre Orwell, celle du journaliste engagé, celle du chroniqueur à l’hebdomadaire Tribune. Une véritable bouffée d’oxygène venue d’un autre âge, mais dont beaucoup de confrères contemporains pourraient encore s’inspirer.Cette année, Agone retente le pari, avec un objectif encore plus ambitieux : faire découvrir au grand public les écrits politiques d’Orwell. Car loin de se cloisonner dans une tour d’ivoire, Orwell s’est toujours senti comme un citoyen concerné de la marche du monde. Inlassable, il partit en Espagne rejoindre les troupes républicaines, accumula les billets prônant et analysant le socialisme dans les grands quotidiens anglais et américains, mit en garde ses lecteurs contre l’impérialisme US, critique à foison le colonialisme britannique, etc. Loin des dogmes de son époque, Orwell naviguait souvent en eaux troubles. Incompris par une grande partie de la gauche, décrié par les conservateurs, l’homme n’a jamais rien renié de ses idées et idéaux (malgré ce qu’ont pu dire certains lors de la sortie de1984), les défendant becs et ongles contre ses adversaires. Figure intellectuelle saisissante de son époque en tant que témoin privilégié, Orwell se distingue encore aujourd’hui par sa vision politique, son analyse, mais également par sa vision du socialisme. Tout un programme. À consommer sans aucune modération. Le Patriote,
09-15/10/2009
Un cran à gauche
Les Écrits politiques d’Orwell, confirment l’auteur de La ferme des animaux comme un penseur politique de premier plan. Le recueil publié aux éditions Agone rend accessible en français un certain nombre de textes que sa veuve Sonia, qui n’appréciait pas le positionnement politique de son mari, avait jugé bon d’écarter. Organisé en six parties, ce livre retrace l’engagement passionné de l’auteur de 1928 à 1949. Tout au long de sa vie, Eric Arthur Blair (1903/1950) puisera son inspiration dans les engagements liés à son expérience personnelle. On en trouve les premières traces dans quatre articles publiés entre 1928 et 1929. L’auteur, qui partage les conditions laborieuses des classes populaires londoniennes, y défend la liberté d’expression et une certaine idée de la littérature. Il s’attache aussi à décrire la condition humaine des ouvriers devenus chômeurs sans omettre de mentionner les mensonges d’Etat entretenus par la presse. « Les statistiques officielles se rapportant au chômage sont à dessein réglées de façon à induire en erreur (…) Une légende absurde circule dans la presse conservatrice d’après laquelle le chômage est uniquement dû à la paresse et à la rapacité des travailleurs. » Entre dix-neuf et vingt-quatre ans, Eric Blair s’engage comme policier de la couronne d’Angleterre en Birmanie. Cette expérience de jeunesse fera d’Orwell (pseudonyme qui apparaît en 1933) un des plus virulent adversaire de l’impérialisme britannique. « Le racisme est avant tout une manière de pousser l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les exploités ne sont pas des êtres humains (…) Hitler n’est que le spectre de notre passé qui s’élève contre nous. » Expérience traumatique de la guerre d’Espagne Au début de la guerre d’Espagne, Orwell combat six mois dans les milices du POUM*, et échappe de peu aux geôles communistes. Touché à la gorge par une balle franquiste, il retourne en Angleterre. S’en suit une série d’articles sur les mécanismes de la pensée totalitaire et les mesquineries de la politique de puissance. Après la signature du pacte germano-soviétique, Orwell rompt avec la famille d’extrême gauche anglaise. En 1941, il approfondit la conception du socialisme qu’il appelle de ses vœux : « Une alliance entre les ouvriers et les membres des couches moyennes modernes, réunis sous la figure de l’homme ordinaire et partageant les valeurs de la décence commune. » Le socialisme démocratique d’Orwell intègre la revendication de l’autonomie de l’individu au sein du socialisme. Sans exclure le recours à la violence, « si la minorité privilégiée s’accroche à son pouvoir. » L’auteur prend aussi le contre-pied d’une idée répandue à gauche selon laquelle le fascisme ne serait qu’une forme particulièrement agressive de capitalisme. « La démocratie bourgeoise ne suffit pas, mais elle vaut bien mieux que le fascisme. (…) Les gens ordinaires le savent, même si les intellectuels l’ignorent. » Suite aux interprétations erronées qui font suite à la publication de 1984, paru le 8 juin 1949, Orwell fait la lumière sur sa démarche : « Mon roman n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. (…) Je crois que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. » *POUM : Parti ouvrier d’unification marxiste créé à Barcelone en septembre 1935. Fusion entre Izquierda Communista d’origine trotskiste et du Bloque Obreto (bloc ouvrier et paysan) Jean-Marie Dinh
L'Hérault du jour,
19/09/2009
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