Parution : 26/10/2007
ISBN : 978-2-7489-0080-4 156 pages 12 x 19 cm 12.00 euros |
Gérard Noiriel
À quoi sert « l’identité nationale »
La question de « l’identité nationale » a été remise au centre de l’actualité politique par Nicolas Sarkozy, pendant la campagne électorale des présidentielles. Devenu chef de l’État, celui-ci a créé un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », ce qui est un fait sans précédent dans l’histoire de la République française. Huit historiens ont aussitôt démissionné de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration pour protester contre ce ministère, estimant que cet intitulé ne pouvait que conforter les préjugés négatifs à l’égard des immigrés. La pétition qu’ont lancée ces historiens a été signée par plus de 10 000 citoyens en moins d’une semaine, et des universitaires du monde entier se sont associés à cet appel. Historien, directeur d’études à l’EHESS, président du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire (CVUH), Gérard Noiriel est membre démissionnaire du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
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SUR LES ONDES
• Grenouille (88.8) – L’Identité nationale (Ecouter les émissions en ligne sur le site de la radio) • France Inter – « Là-bas si j’y suis », dans la série Immigration • France Culture – « Travaux publics », Etrangers, vos papiers ! et après (17 octobre 2007) L’identité nationale : discréditer « l’autre » pour renforcer le « nous »
Cet ouvrage de l’historien Gérard Noiriel est une véritable mise au point du concept d’« identité nationale », remise au goût du jour par Nicolas Sarkozy dans sa politique actuelle. L’auteur, l’un des pionniers de l’histoire de l’immigration et de la formation de l’État-Nation, tente ici de donner quelques pistes pour nous éclairer sur l’évolution historique et sociologique de l’identité nationale. La création d’un « ministère de l’Immigration et de l’identité nationale » a soulevé des polémiques, entraînant notamment la démission de huit historiens de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dont Gérard Noiriel lui-même. À travers une étude minutieuse, l’auteur nous livre ses doutes et ses craintes concernant l’instauration mais surtout l’appellation de cette institution, trop encline à conforter l’image et les préjugés négatifs liés à l’immigration. Basant son analyse sur un survol historique des différentes époques mettant en scène l’identité nationale, l’auteur nous rappelle les prémisses de la logique identitaire née au 19e siècle, dont certains aspects sont repris par les discours politiques d’aujourd’hui. Les prémisses d’une définition. L’implication des historiens dans l’illustration concrète de ce terme est indéniable : ce sont eux qui, à travers la sélection de récits nationaux illustrés par des événements épiques vont contribuer à l’imposition des grandes figures nationales, renforçant ainsi le « principe de nationalité ». Qui sommes « nous » et qui est l’autre ? L’histoire des identités nationales va prendre de l’importance dans toute l’Europe avec la guerre de 1870, date à laquelle l’État-Nation se développe. L’ampleur de ce tournant fondamental est expliqué par l’auteur comme le renforcement des dualités entre la nationalité qui forme le « nous » et celle des autres. Dans la même optique, les définitions de la nation en France comme en Allemagne renforcent leurs significations, notamment avec la fameuse conférence de Renan donnée à la Sorbonne en 1882, qui combine à la fois « sentiment de la patrie » et « volonté de vivre ensemble ». À la même époque, de nombreux changements institutionnels se mettent en place, en vue de la démocratisation de la vie politique. Le concept de citoyenneté, et par extension, celui de fidélité à l’État, émergent, définissant ainsi l’attachement aux lois élaborées par ces mêmes individus et la défense de leurs institutions. Ce concept de citoyenneté se voit renforcé avec l’adoption en 1889 de la première loi sur la nationalité française et avec le droit de vote octroyé à tous les hommes français adultes. La nationalité devient un enjeu capital, redéfinie comme appartenance à l’État, loyauté à la communauté et mobilisation en temps de guerre. Le nationalisme de Barrès et le patriotisme de Jaurès. Or, l’auteur distingue de manière flagrante à travers les exemples de Barrès et de Jaurès, les diverses conceptions qu’a pu prendre l’identité nationale. Ainsi, face aux menaces de l’Allemagne, la France se devait de ressouder la population de son pays. Définir au plus vite l’identité nationale était donc vital. Barrès propose deux voies pour renforcer le sentiment national : ce que Noiriel nomme la « haine du voisin » ainsi que la référence au passé à travers les commémorations afin de souder les vivants aux morts. L’identité nationale se résume donc au rejet de l’étranger « qui n’aime pas la France ». Cette haine prend forme dans les préjugés raciaux qui sont au fondement de l’œuvre de Barrès. Jaurès, quant à lui, préfère parler de « patriotisme », renvoyant à ceux qui aiment la France. Cependant, la question nationale n’est en aucun cas le pilier de son programme politique : il préfère la subordonner à la question sociale. Pour lui, il est indispensable de lutter par une révolution pacifique contre les injustices économiques provenant de l’exploitation patronale des ouvriers. Ainsi, il cherche à concilier, tout en plaidant pour la paix, la défense de l’intérêt national avec les idéaux universalistes du mouvement ouvrier. la suite sur http://espacestemps.net/document5693.html Julie Alev Dilmaç
EspacesTemps.net,
16/07/2008
L’identité nationale sous le regard des historiens
Présentation croisée de Gérard Noiriel, A quoi sert l’identité Nationale (Agone, 2007) et Patrick Weil, Liberté, Egalité, Discriminations (Grasset, 2008). À lire en ligne ici
Maxime Combes
Mouvements,
13/06/2008
Cet ouvrage est le premier d’une collection...
Cet ouvrage est le premier d’une collection1 et, espérons-le, d’une longue série. Lancée conjointement par les éditions Agone et le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH)2, « Passé et Présent » vise à mettre en œuvre cette « vigilance » des historiens face à l’action des « entrepreneurs de mémoire » qui « ignorent ou caricaturent la recherche historique » (p.8). L’actuel président de la République excelle en la matière, ce qui explique l’importance que lui accordent des chercheurs plus habitués à éplucher les archives et les témoignages que les discours politico-médiatiques. Et pour inaugurer cette entreprise, Gérard Noiriel, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) dont les travaux sur l’immigration, les classes populaires et les intellectuels font référence3, a choisi de traiter du thème de l’« identité nationale » que le candidat Sarkozy avait jeté dans la campagne présidentielle, comme le pavé de l’« insécurité » l’avait été dans la mare électorale de 2002 par son prédécesseur. Le plan d’attaque du socio-historien est classique mais efficace : dans un premier chapitre, Gérard Noiriel retrace en effet la genèse de la polémique déclenchée par l’annonce faite en mars 2007 par Nicolas Sarkzoy de créer en cas d’accession à l’Elysée un ministère accolant dans son intitulé les termes d’« immigration » et d’« identité nationale ». L’auteur rappelle ainsi que cette dernière expression n’a été introduite dans le débat politique français qu’à partir des années 1970 par les régionalistes et les militants de l’ethnicité4. Il faut cependant remonter plus loin pour saisir réellement les racines du débat, à la Révolution française et l’accouchement difficile de notre République. C’est à ce moment-là en effet que se forme un clivage fondamental entre républicains (la « gauche » de l’époque comme l’écrit Noiriel) et monarchistes (la « droite » d’alors). Ce sont les premiers qui défendent alors la nation contre les seconds, qui récusent avec elle « la légitimité du suffrage universel et le principe d’égalité entre tous les citoyens » (p.15). Peu de temps après, c’est cette même « identité nationale » qui va être brandie dans les états allemands par des philosophes comme Herder, Fichte ou Jahn5 pour promouvoir la culture populaire contre celle de l’élite dans le contexte des invasions napoléoniennes. Une conception qui ne s’imposera qu’à l’époque du romantisme en France. Et ce sont les historiens, au premier rang desquels Michelet, qui s’emploieront à donner un contenu à l’identité nationale française. A noter, comme le fait Gérard Noiriel en s’appuyant sur le travail de Louis Chevalier6 , qu’à cette époque « le discours sécuritaire est déconnecté du discours national » (p.18), les classes populaires et non les étrangers jouant alors le rôle de bouc-émissaires aux yeux des nantis. Une rupture intervient avec la guerre de 1870 et l’élaboration d’une vision défensive de la nation en France, exprimée notamment par le fameux discours d’Ernest Renan de 1882, « Qu’est-ce qu’une nation ? », où pour s’opposer (en partie seulement en fait) à la conception culturaliste allemande, met en avant la « volonté de vivre ensemble ». Ce sont bien les deux caractéristiques de l’identité mis en évidence par Paul Ricœur que l’on retrouve ici : la « mêmeté » et l’« ipséité »7. Enfin, une deuxième rupture a lieu dans le cadre de la IIIe République, où la politisation de l’identité nationale est opérée par la droite pour contrer la politisation de la classe ouvrière et la mise en avant d’une identité de classe. Gérard Noiriel décrit ici finement comment les conservateurs, Barrès en tête, développent alors un nationalisme pessimiste, déterministe et empreint de catholicisme, auquel certains socialistes, à commencer par Jean Jaurès, sont alors « sommés » de répondre alors par un patriotisme relativement optimiste, laïc et articulé à la question sociale. Et surtout, cette conception de l’identité nationale n’est, elle, pas animée par un sentiment revanchard contre les Allemands. Gérard Noiriel traite ensuite dans le deuxième chapitre de la période qui suit la Seconde Guerre Mondiale. Celle-ci débouche sur un consensus entre gaullistes et communistes pour magnifier l’identité française dans la commémoration de la Résistance8. Et c’est donc à la suite de « Mai 68 », mais aussi sous l’effet de la guerre d’Algérie, et de l’influence d’universitaires américains qui forgent le concept de « national identity » pour contester la vision idyllique du creuset américain, que s’amorce un « puissant mouvement de réhabilitation des identités collectives dominées » (p.54), mené aussi bien par les mouvements régionalistes que par les descendants de déportés juifs ou arméniens. Un dernier retournement s’opère dans les années 1980 après que Valéry Giscard d’Estaing ait lancé sa politique anti-migratoire9. Les militants d’extrême-gauche fustigent alors le « racisme » d’Etat, tandis que la droite, avec la création du Figaro Magazine en 1978 entreprend de lutter contre l’hégémonie des intellectuels de gauche. Une entreprise qui sera finalement couronnée de succès comme le constate par la suite Gérard Noiriel. Car c’est à une autre mutation importante que le retour actuel de l’ « identité nationale » doit être reliée : le « triomphe de l’information-spectacle ». C’est parce qu’il en a bien compris le fonctionnement que Jean-Marie Le Pen parvient à coups de provocations calculées et surtout de discours suggérant plus qu’ils ne disent, qu’il permet à son parti du Front national de remporter un certain nombre de succès électoraux, en réactivant le « vieux réflexe national-sécuritaire », où le jeune d’origine immigré (et appartenant surtout aux classes populaires) fait figure d’épouvantail. La droite classique lui embraye le pas, comme l’illustre la politique très ferme du Ministre de l’Intérieur Sarkozy à l’égard des migrants en situation irrégulière (qu’il ne manque pas de stigmatiser par le terme chargé de « clandestins ») ou les discours d’un philosophe comme Alain Finkielkraut10 qui fustige inlassablement la montée d’un relativisme culturel, d’une haine de la France portée notamment par les jeunes d’origine immigrée, notamment musulmans – et même d’un « racisme anti-blancs »-, la responsabilité des sciences sociales dans cette évolution, et n’hésite pas à parler de « pogrom anti-républicain » à l’occasion des émeutes urbaines de novembre 2005… Gérard Noiriel revient ensuite sur le « tournant » qu’a constitué la campagne présidentielle de 2007. Il analyse pour cela les discours de Nicolas Sarkozy à partir du moment où, à Caen le 9 mars 2007, celui-ci met en avant le thème de l’identité nationale, qu’il rend indissociable, comme Alain Finkielkraut, d’une supposée « crise de la culture ». Faisant mine de lever un tabou qui n’en est pas un, et se présentant comme « celui qui dit la vérité aux Français », le candidat axe sa campagne sur cette notion d’identité nationale, conforté en cela par les sondages d’opinion, et évitant de ce fait soigneusement d’aborder la question sociale11, alors même que son programme pose de sérieuses questions en matière de services publics ou de creusement des inégalités économiques. Renouant avec les discours nationalistes de la droite classique, Nicolas Sarkozy met ainsi en avant le thème de l’ « antirepentance » s’agissant de la responsabilité de l’Etat français dans la colonisation ou les traites esclavagistes, et dénonce au contraire de manière insidueuse des « ennemis de l’Intérieur » en la personne des « clandesins » et des « communautaristes ». Il faut lire derrière cette dernière appellation la stigmatisation des citoyens musulmans12. Le candidat Sarkozy emploie notamment des arguments « féministes »13 pour soutenir « la persécutée qu’on oblige à porter la burka, [...] la malheureuse qu’on oblige à prendre un mari qu’on lui a choisi, [...] celle à laquelle son frère interdit de se mettre en jupe »14, et stigmatisant en creux les hommes, évidemment musulmans, responsables de ces situations. Habile, la droite ne stigmatise pas pour autant tous les immigrés, mais valorise au contraire ceux qui ont réussi à s’enrichir économiquement, ainsi que leurs descendants15, pour mieux enfoncer les autres. Analysant ensuite la vision de l’identité nationale portée par la candidate socialiste, Ségolène Royal16, Gérard Noiriel montre finalement comment le vieux clivage entre le « nationalisme » de droite, qui condamne le danger que représente les « étrangers » et présuppose l’inassimilabilité de certaines catégories, et le « patriotisme » de gauche, qui fait primer le social sur le national, a finalement été réactivé durant la dernière campagne présidentielle. Il développe enfin dans la dernière partie le rôle particuliers des médias dans la réussite d’une telle stratégie de communication, en décrivant notamment la transformation de ce champ où seuls subsistent parmi les intellectuels ceux « de gouvernement »17. Une manière de justifier également la création du CVUH, ainsi que la démission collective de huit des douze historiens membres du conseil scientifique de la nouvelle Cité nationale de l’histoire de l’immigration le 17 mai 2007, soit le jour même de la création du ministère « de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Dans une « démocratie du public » où priment l’image médiatique, les sondages et les experts en communication18, il s’agit aussi pour les historiens de faire entendre l’expression de leur « vigilance ». Il faudra sans doute s’armer de patience pour y parvenir, mais c’est là une ressource dont les historiens sont loin d’être dépourvus… 1 Un deuxième titre vient de le rejoindre fin avril : Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France sous la direction de Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt & Sophie Wahnich 2 Né au printemps 2005 et présidé par Gérard Noiriel, le CVUH regroupe des historien-ne-s, chercheur-se-s et enseignant-e-s, du supérieur et du secondaire, préoccupés par l’instrumentalisation politique de l’histoire. Voir son site ici 3 Citons entre autres Longwy, Immigrés et prolétaires (1880–1980), Paris, Presses Universitaires de France, collection « Pratiques Théoriques », 1984 ; Le Creuset français. Histoire de l’immigration (XIXe-XXe siècle), Seuil, collection “L’Univers Historique”, 1988 (Réédité en collection « Points-histoire », Paris, Seuil, 1992) ; État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Belin, collection « Socio-Histoires », 2001 (Réédité en collection « Folio-Histoire », Paris, Gallimard, 2005) ; Les Fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France, Fayard, coll. « Histoire de la pensée », 2005 ; Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) : Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007 4 Ce qui en fait une des conséquences de « Mai 68 ». Observation ironique quant on songe à l’opinion du président actuel quant à cette période de notre histoire récente 5 Qui vont forger la notion de « Volkstum », traduite en français par « nationalité » 6 Cf Classes laborieuses et classes dangereuses, Plon, collection « Civilisations d’hier et d’aujourd’hui », 1958, réédité au Livre de poche, collection « Pluriel » en 1978 7 Cf Soi-même comme un autre, Seuil, 1990 8 Dont l’importance numérique dans la société française a, sans doute de ce fait, eu tendance jusqu’à aujourd’hui à être quelque peu exagérée. Voir sur ce sujet les travaux d’Olivier Wieviorka, notamment l’ouvrage écrit avec Jean-Pierre Azéma, Les Libérations de la France, La Martinière, 1993 9 Sur ce sujet, voir l’ouvrage récent de Patrick Weil, Liberté, égalité, discriminations : “L’identité nationale” au regard de l’histoire, Grasset, 2008, qui représente d’ailleurs un complément utile au présent ouvrage 10 A qui Nicolas Sarkozy apportera un soutien sans ambage lorsque Finkielkraut sera attaqué pour sa dénonciation du trop grand nombre de joueurs noirs dans l’équipe de France de football… 11 Entraînant d’ailleurs dans son “piège” nombre de médias de gauche qui, hormis L’Humanité et la presse d’extrême-gauche, est rentrée dans la polémique sur l’identité nationale, l’érigeant de ce fait en problème majeur au détriment des inégalités économico-sociales 12 Qui ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en boudant massivement le candidat UMP au premier tour du scrutin présidentiel 13 Seul cas d’ailleurs où il se soucie de la question des rapports sociaux de sexe comme le remarque Noiriel 14 Dans son discours d’investiture comme candidat de l’UMP à l’élection présidentielle, le 17 janvier 2007 15 Aux rangs desquels comptent d’ailleurs Nicolas Sarkzoy, Alain Finkielkraut et Max Gallo, qui s’est rallié au premier en invoquant précisément ce discours autour l’identité nationale, qui n’oublient pas de le rappeler 16 A laquelle Gérard Noiriel avait fini par se rallier, comme il le reconnaît et l’explique d’ailleurs ici 17 Sur les différentes catégories d’intellectuels, voir l’ouvrage de Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République, op.cit. 18 Comme la nomme Gérard Noiriel en reprenant la catégorie forgée par Bernard Manin dans Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1996 Igor Martinache
Liens-socio.org,
02/06/2008
Intuitivement on croit savoir ce qu’est l’identité nationale...
Intuitivement on croit savoir ce qu’est l’identité nationale. En fait, on ne peut la définir de façon objective et une fois pour toutes. Le concept en effet est adapté, taillé à leur mesure par ceux qui en font usage ; conformément au titre de l’ouvrage, il a servi dans le passé et sert encore à cautionner les intérêts de causes idéologiques ou de projets politiques, il sert à ceux qui usent de son contenu émotionnel à des fins personnelles. Il évolue donc dans le temps. Deux critères empruntés à Ricoeur peuvent cependant aider à en poser les bases : l’ipséité – le fait que les membres d’une nation possèdent en commun des caractéristiques qui les distinguent et leur permettent de revendiquer une même origine –, et la mêmeté qui témoigne d’une mémoire et d’une continuité dans l’histoire. Mais autour de ces bases se greffent des variantes nombreuses ; quant aux usages politiques de l’identité nationale, ils sont multiples et leurs conséquences non négligeables, en particulier pour l’immigré. Comprendre ces usages est l’objectif des travaux menés depuis vingt ans par des historiens, dont l’auteur de ce livre ; le sujet n’est donc ni neuf ni tabou contrairement à ce qui a été dit.
Gérard Noiriel, ni « expert ès passé » ni interprète de l’histoire, mais (entre autres) directeur d’études à l’EHESS, propose ici un essai sans concession basé sur les seuls acquis de la recherche qui, à la lumière du passé, lui permettent de pointer les nouvelles stratégies politiques qui nous régissent depuis 2007. Stratégies qui usent et abusent de l’histoire, y piochant sans vergogne les éléments « de vérité » susceptibles de justifier le pouvoir et d’orienter l’électeur. La création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale a provoqué la colère des chercheurs. Certes, l’étranger, l’immigré fait partie de la problématique identitaire de la nation, la question n’est pas nouvelle mais l’amalgame entre ces deux termes, entre ces deux concepts, non seulement n’est pas pertinent mais relance l’idée que l’immigré, c’est le danger. Dans un premier temps, l’auteur revisite l’expression « identité nationale », née de l’opposition sous la Révolution entre monarchistes et républicains, la droite et la gauche de l’époque. « Eux » et « nous ». Puis, tout au long du XIX^e^, sous cette appellation ou une autre, elle a été oubliée, reprise, transposée, politisée en fonction des antagonismes ou de la « menace du moment » ; celle qui résulte de l’émergence des nations aussi bien que des « classes laborieuses » ; extérieure, elle vient de l’Allemagne, intérieure, elle est le fait des –" étrangers" (ce qui a entraîné la promulgation de la première loi sur la nationalité française en 1889) ; mais les étrangers sont tantôt stigmatisés par la droite, tantôt recherchés par la même droite patronale en peine de main-d’œuvre ! L’affaire Dreyfus radicalise la nouvelle bi-polarisation droite nationale-sécuritaire contre gauche dreyfusarde sociale-humanitaire. Barrès et Jaurès sont emblématiques en la matière. Le nationalisme du premier veut défendre la France contre ses ennemis de l’extérieur comme de l’intérieur alors que le patriotisme de Jaurès rassemble les citoyens fiers de leur participation au progrès de l’humanité. Passons vite sur le XXe dont la logique identitaire carrément nationaliste s’en est pris successivement à l’Allemand, au Juif, au bolchevik, à l’Arabe et, au XXI^e^, à l’immigré. Après la dernière guerre, politiques et médias rejetaient la xénophobie et le racisme ; mais avec la fin des années fastes des Trente Glorieuses, survint Le Pen qui sut flatter via la télé devenue omniprésente le « nous » français contre l’afflux des étrangers ; son discours reste dans la ligne directe des discours nationalistes anciens. Nous et eux. C’est-à-dire, les arabes, les musulmans. Poursuivant sa lecture rigoureuse des faits, des écrits et des paroles, G. Noiriel en arrive à ce qu’il appelle « le tournant de l’élection présidentielle de 2007 ». Dans les discours de campagne de Sarkozy, analysés dans le détail, l’identité nationale tient une grande place étayée par le « problème » de l’immigration. Le nationalisme sécuritaire, évident, est tempéré par la désignation d’un nouvel ennemi, le « communautarisme » et non plus le maghrébin ou le musulman ; terme vague mais dont le contexte permet de comprendre de qui il s’agit, terme destiné à capter la clientèle d’extrême droite. Pas de slogan explicite, mais la suggestion, celle que saura recevoir le public concerné. L’identité nationale ? « tout ce qui est beau, intelligent et humain est français », définition un peu courte. Il est étonnant que les médias n’aient pas commenté de manière approfondie ces discours, les sondages, il est vrai, étaient le point de mire quotidien et l’on sait aussi ce que sont les « professionnels de la parole publique ». Les travaux scientifiques de G. Noiriel et de ses collègues avaient depuis vingt ans fait connaître le fait que « l’immigration était une composante légitime de la mémoire nationale ». Or, Sarkozy a utilisé et retourné ces acquis, pour faire de ceux qui cherchent à entrer en France des gens qui ne respectent pas la loi et ne font rien pour sortir de la misère, contrairement aux Français issus des immigrations du passé ayant « fait l’effort de s’intégrer en devenant riches et puissants ». Toujours le même clivage, eux et nous. Toujours le discours nationaliste, réaménagé… Certes, l’historien n’a pas à juger. Il est cependant de son devoir de se rebiffer contre l’instrumentalisation de ses recherches par le pouvoir politique. Une telle récupération, qui n’est pas la première, un tel retournement de la recherche historique ont provoqué la colère et la démission de Gérard Noiriel et de sept de ses collègues du Centre national de l’histoire de l’immigration, le jour même de la création du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Jacqueline Amphoux
Libresens n°173,
mars 2008
La France contée et recomptée
Sur l’usage politique de l’« identité nationale ».
« Etre français, c’est… », « Qu’est-ce que la France ? » « La France, c’est… », « La France, ce n’est pas… ». Entre le 10 et le 19 avril 2007, Nicolas Sarkozy, alors en campagne pour l’élection présidentielle, a cité 395 fois le mot « France » et 212 fois le mot « Français », a compté l’historien Gérard Noiriel. Et l’habile stratège qu’est Sarkozy n’a pas martelé ces termes par hasard. « Le thème de "l’identité nationale" paraissait épuisé après plusieurs années d’exploitation intense [par le Front national, ndlr]. Et pourtant, il a été brutalement replacé au centre du débat public par Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci a affirmé [le 8 mars] que s’il était élu, il créerait un "ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale" », affirme Noiriel. Pour protester contre un intitulé associant « immigration » et « identité nationale », ce chercheur a démissionné du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. « Miracle ». Dans son dernier livre, A quoi sert l’identité nationale, Gérard Noiriel revient sur la genèse de ce concept, en remontant à ses origines : la guerre de 1870. « C’est à partir de cette date que l’Etat-nation prend la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. » Jusqu’à la présidentielle de 2007. Le cas Sarkozy occupe une bonne moitié de cet ouvrage. Pour Noiriel, le futur chef de l’Etat a repris à son compte le concept d’identité nationale dans l’unique but de faire de l’immigration la question de la campagne. Pour comprendre ce que ce concept recouvre pour le candidat de l’UMP, le chercheur a passé ses discours au crible. Résultat ? « Le miracle du discours sarkozien, c’est de proposer une "définition" de l’identité nationale qui réconcilie la droite et la gauche. » Barrès, avec l’évocation d’une France décrite comme une « âme », un « principe spirituel », et Jaurès avec l’apologie des « valeurs » républicaines. Et le « vrai » Français, qui est-il ? ironise Noiriel : Léon Gambetta, « immigré italien naturalisé français », devenu avocat, député et ministre ; ou Félix Eboué, « petit-fils d’esclave » et haut fonctionnaire. Quelqu’un venu d’ailleurs ayant fait l’effort d’assimiler les « valeurs républicaines ». Le portrait craché de… Sarkozy, « Français au sang mêlé, qui doit tout à la France », comme il s’est lui-même portraituré. Mais ce « miracle français » est « menacé ». La responsable, c’est l’immigration d’aujourd’hui, constamment présentée sous un jour négatif. , « excision », Contre la menace à l’identité nationale que constituent ces étrangers, il faut se montrer impitoyable. Sélectionner les meilleurs et reconduire les autres à la frontière. Dès son élection, Sarkozy a évoqué son souhait de voir la France définir des quotas d’immigrés par métier, mais également « par région du monde ». Avant lui, de Gaulle l’avait envisagé et y a renoncé. Giscard s’y était risqué mais a laissé tomber. Le chef de l’Etat va-t-il mettre en œuvre une mesure que ses deux prédécesseurs ont abandonnée ? Quotas. La lecture de Liberté, égalité, discriminations, l’ouvrage de Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions d’immigration, offre un éclairage parlant sur le passé. « L’histoire de notre politique de l’immigration montre qu’à deux moments précis, la France a été sur le point de choisir des politiques de préférence ethnique explicite »« En 1945 et en 1978-1980 - la France a été sur le point de fonder sa politique de l’immigration sur un critère ethnique, pour y renoncer finalement ». En 1945 « se met en place pour la première fois une politique cohérente de l’immigration, dont l’objectif - ainsi défini par le général de Gaulle - est de combattre "le manque d’hommes" et "la faiblesse de la natalité française" ». Dans l’entourage du chef de l’Etat, « certains experts proposent d’adopter un régime de quotas par zones géographiques ». De Gaulle est favorable à une sélection fondée sur l’origine mais« recule devant plusieurs de ses ministres ou de ses anciens compagnons de la Résistance, qui tous lui opposent les valeurs même du combat qu’ils venaient d’achever victorieusement ». En 1977, Valéry Giscard d’Estaing, élu trois ans plus tôt président de la République, doit faire face à une crise économique durable. Le chômage devenant la première préoccupation des Français, le chef de l’Etat décide de faire du retour massif d’immigrés non européens dans leur pays d’origine une priorité. « L’objectif est déstabiliser l’immigration cible, nord-africaine et surtout algérienne, pour aboutir au départ forcé de 100 000 étrangers par an, soit 500 000 en cinq ans », rappelle Patrick Weil. Pour les Algériens, le chiffre est fixé à 30 000. La mobilisation des églises, associations, syndicats, partis de gauche, gouvernements étrangers fera échouer cette politique. Traces. Selon Patrick Weil, les politiques discriminatoires laissent des traces. Ainsi, alors que du temps de la colonisation, la majorité des Juifs d’Algérie ou des enfants nés en Algérie de parents étrangers sont devenus français, la quasi-totalité des musulmans n’ont jamais accédé à la pleine citoyenneté. Subsiste aujourd’hui encore, chez leurs descendants, « un sentiment de désaffiliation ou de non-reconnaissance » par-delà les réparations et la reconnaissance des discriminations subies. Catherine Coroller
Libération,
23/02/2008
L’Identité nationale permet un consensus simple...
L’Identité nationale permet un consensus simple qui consiste à marginaliser une partie de la population et à occulter les inégalités sociales. La fabrication du consensus autour de l’identité nationale ne permet pas seulement la joie de haïr l’autre, elle procure des plaisirs positifs : en traitant l’immigré comme un être pernicieux. On peut affirmer du même coup qu’on est du côté du bien lorsqu’on n’est pas un immigré aujourd’hui. (Le bien est déjà donné il s’agit que d’ôter le mal) Ce concept de l’identité nationale donne la possibilité d’être au sommet de l’échelle de manière définitive pour les non immigrés et pour les anciens immigrés assimilés. De plus il permet de cacher les inégalités sociales. Les échecs ne sont pas dus à une désorganisation sociale et politique mais à un ennemi de la nation qu’il faut renvoyer. Dans ce genre de société qu’on nous propose aujourd’hui à travers ce concept de l’identité nationale le lien social est la colère, la méfiance, la collectivité n’a d’autre fin que d’exercer sur certains individus une sanction répressive diffuse, les réactions collectives sont poussées à devenir de type primitif pur. L’identité nationale donne le sentiment du pays dans son indivisibilité. Ce consensus ne se borne pas à donner des directives morales et politiques, c’est à lui seul un procédé de pensée et une conception du monde : le manichéisme, qui explique comment fonctionne le monde par la lutte du principe du Bien contre le principe du Mal. Entre ces deux principes aucun ménagement n’est concevable, l’accent est mis sur la destruction. Le Bien doit détruire le Mal. Il ne s’agit pas de construire ou d’organiser la société, mais d’assainir celle qui existe. Les avantages de cette position sont multiples : d’abord elle favorise la paresse intellectuelle. Ainsi cette position se cantonne par exemple dans l’interprétation puérile de l’histoire en cherchant dans les évènements historiques le signe de la présence du Bien ou du Mal.Et surtout ce dualisme naïf représente une soupape de sécurité pour les dominants qui encouragent et substituent à une haine dangereuse contre un système une fiction de haine contre des individus. Ainsi les immigrants qui frappent aujourd’hui à la porte n’ont rien à voir avec les immigrants passés, qui ont fait l’effort de s’insérer en devenant riches et puissants et les nouveaux immigrants qui ne respectent pas la loi et vivent dans la misère parce qu’ils ne font rien pour s’en sortir. (Cf. page 140) Pour finir de préparer cette conférence, je citerai aussi Noam Chomsky dans son film Evelyne Leveque
AMD - Les Amis du Monde diplomatique,
janvier 2008
Le fantasme identitaire
Ce pionnier de l’histoire de l’immigration en France déplore que la question de la nationalité devienne un enjeu politique. Géo Histoire : L’immigration est un champ de recherches historiques relativement récent ? Ce n’était pas encore un sujet de société brûlant… Quand le mot « Immigration » apparaît-il ? Vous faites une distinction entre « immigré » et « immigrant »... Longtemps, l’opposition entre national et étranger n’a pas existé... Aujourd’hui, comment devient-on Français ? Etes-vous un historien militant ? Comment décrire l’attitude de la France à l’égard des migrants ? Propos recueillis par Dominique de Saint Pern
Géo Histoire,
01-03/2008
Entretien - "L'identité nationale" en France
Historien, directeur d’études à l’EHESS, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Gérard Noiriel, spécialiste de l’histoire du monde ouvrier, des intellectuels et de l’immigration, est aussi un intellectuel engagé. Président du CVUH (Comité de vigilance sur les usages de l’histoire), il est aussi l’un des membres démissionnaires du Conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Gérard Mauger l’a interrogé sur les controverses d’hier et d’aujourd’hui, nouées autour de la thématique de « l’identité nationale ». Gérard Mauger : Peut-être peut-on commencer cet entretien en évoquant « l’identité nationale » et ses usages ? C’est à peu près le titre de ton dernier ouvrage… Gérard Noiriel : Dans ce livre, je prends d’abord les mots au sérieux. C’est-à-dire les mots « identité » et « nationale » accolés. Si on fait cette analyse, on s’aperçoit qu’en fait la notion est récente dans le vocabulaire français. On peut dire qu’elle commence à circuler dans les années 1970. C’est une francisation de « national identity » qui existe aux États-Unis depuis les années 1950. En anglais, en américain plutôt, c’était au départ une notion empruntée au vocabulaire des sciences sociales ou plutôt une notion de la psychologie sociale de l’intégration des immigrés. Éric Erickson et d’autres ont beaucoup travaillé sur l’identité, notamment celle des enfants ou des adolescents. Mais, à l’époque, dans les années 1950, les universitaires progressistes étaient pour l’assimilation. La tendance se retourne dans les années 1960, où on a justement la montée en force des identités, des revendications communautaires, etc. Gérard Mauger : Tu veux dire qu’en France le discours sur l’identité nationale est un attribut distinctif de la droite ? Gérard Noiriel : Oui et on peut le mesurer très précisément. Je pense que c’est une réponse que la droite a apportée à la politisation de l’identité ouvrière. C’est très précisément au moment de la création du Parti ouvrier français de Jules Guesde, au moment donc où naît le premier parti marxiste, et aussi l’anarchisme, que l’on voit une alliance se créer entre l’ancienne droite des notables monarchistes ou bonapartistes, qui se rallie alors à la république, et une nouvelle droite venue du camp républicain (c’est-à-dire de l’ancienne gauche). La défense de « l’identité nationale » est le thème qui permet de souder l’alliance entre ces deux fractions de la classe dominante. C’est vraiment très clair. Comme je l’ai souligné dans un livre précédent, c’est à ce moment-là que le clivage « droite-gauche » se structure autour du clivage « classe et nation ». On voit naître une opposition entre un pôle « national- sécuritaire » et un pôle « social-humanitaire ». Nous en sommes toujours tributaires, même si l’antagonisme s’est beaucoup atténué depuis 20 ans. Les problèmes posés au moment de la dernière campagne électorale , notamment la difficulté de la gauche à se définir par rapport à la question nationale, s’expliquent par cette bi-polarisation initiale. Dans ce petit livre sur l’identité nationale, j’ai analysé les discours de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal. On s’aperçoit très vite que c’est lui qui a été à l’offensive sur la question nationale. C’est le terrain, j’allais dire le jardin, de la droite. C’est pourquoi, pour le camp conservateur, l’un des enjeux majeurs de la dernière campagne électorale était d’imposer ce thème comme un thème central du débat politique. Tous les grands moyens d’information sont venus à la rescousse de Nicolas Sarkozy pour faire croire aux électeurs qu’il y avait là une question vitale pour l’avenir de la France. Seule l’extrême gauche (et les Verts) a pu récuser ce « problème » car la gauche de gouvernement, qui espérait gagner les élections, était obligée de se situer par rapport aux questionnements imposés par les dominants. La même logique était déjà à l’œuvre avant 1914. L’extrême gauche anarcho-syndicaliste ou marxiste dénonçait déjà le discours national, mais la gauche socialiste était contrainte d’affronter la droite sur son terrain de prédilection. C’est ce qu’a tenté de faire Jaurès avec sa redéfinition du « patriotisme ». Ce qui est frappant sur la longue durée, c’est que nous ne sommes toujours pas sortis de cette matrice. Aujourd’hui, évidemment, il n’y a plus le mouvement ouvrier et toutes les forces sociales qui le soutenaient. Mais, malgré tout, le clivage entre le « national » d’un côté, et le « social », de l’autre, reste structurant. Gérard Mauger : Mais tu évoquais aussi la mise en avant par les « post-soixante-huitards » des « identités régionales ». Dans le même ordre d’idées, on pourrait évoquer aussi, parallèlement au déclin du marxisme, la promotion à la même époque de tous les clivages « perpendiculaires » aux clivages de classes : hommes/femmes, jeunes/vieux, homosexuels/ hétérosexuels, etc. Gérard Noiriel : On observe, en effet, une mise en concurrence des bonnes causes. On l’a vu au moment du voile islamique. Au nom du féminisme, on va stigmatiser les musulmans. C’est effectivement lié à la marginalisation du critère social qui joue à tous les niveaux. L’ethnicisation du discours social à laquelle on assiste aujourd’hui offre à la droite de nombreuses possibilités pour renforcer son hégémonie. Nicolas Sarkozy a d’abord tenté de jouer sur la corde communautaire (cf. la campagne autour du « préfet musulman » quand il était ministre de l’Intérieur). Mais à partir de 2006, il a changé son fusil d’épaule. Pour récupérer l’électorat lepéniste, il a délibérément repris à son compte le discours sur l’identité nationale stigmatisant les « communautaristes musulmans ». L’annonce de la création du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, lui a fait gagner 4 à 5 points dans les sondages et ces points ont été pris au FN. Gérard Mauger : Pourrais-tu expliciter le rapport qu’on peut établir entre la création de ce ministère, la notion d’identité nationale et le vote Le Pen ? Gérard Noiriel : « L’identité nationale », c’est une expression qui est de plus en plus utilisée par les historiens dans une perspective critique et en termes « d’usages » : on étudie les usages que les différents groupes d’acteurs ont pu faire de l’identité nationale pour défendre leurs intérêts ou légitimer leur pouvoir. Mais, dans le champ politique français, le rapprochement des deux notions, « immigration » et « identité nationale », a toujours été porteur d’un discours négatif sur l’immigration. Cela, on peut le démontrer par a plus b. Depuis que ce ministère a été créé, en mai 2007, il a été constamment entraîné dans la fuite en avant. Elle est inéluctable dans ces configurations-là. Le discours national-sécuritaire présente le moindre fait divers impliquant des étrangers comme une « menace » pour l’identité nationale. C’est donc un problème qui ne peut jamais être résolu. Les dirigeants d’un tel ministère doivent, par conséquent, donner constamment des gages à « l’opinion » pour montrer qu’ils « luttent » contre la « menace », car ils sont sous la pression de l’extrême droite qui utilise les mêmes faits divers pour dénoncer leur « laxisme ». Le débat sur l’ADN doit être en partie situé dans cette perspective. Le problème c’est de savoir comment on peut répondre à ce type de politique. Je pense qu’aujourd’hui, les conseillers en communication intègrent dans leur stratégie les protestations des militants associatifs ou des intellectuels de gauche… On constate que la mobilisation contre l’amendement sur les tests ADN, si l’on en croit les sondages, n’a pas permis de diminuer le nombre de ceux qui était « pour », mais qu’elle a abouti au résultat inverse. La protestation basée sur la rhétorique classique des droits de l’Homme amplifie donc aujourd’hui les effets de ce nouveau nationalisme. C’est assez désespérant, mais c’est comme ça. La politique, c’est toujours un rapport de forces. Et notre rôle, à nous sociologues, c’est de dire les choses telles qu’elles sont, pas telles qu’on voudrait qu’elles soient. Nicolas Sarkozy a poussé cette logique à son paroxysme, mais elle existe ailleurs qu’en France. C’est une tendance générale. Pour résumer, on peut dire qu’en rapprochant « immigration » et « identité nationale », la droite a trouvé un thème qui a permis d’évacuer la question sociale. On a vu qu’entre les deux tours des législatives, dès que le débat a été focalisé sur la taxe sociale, la droite a reculé. C’est quand même assez fascinant de voir comment cela fonctionne ! Et nous qui étions engagés dans la création de la Cité de l’immigration, nous ne pouvions pas rester les bras croisés… Gérard Mauger : Peut-être pourrais-tu justement parler de l’expérience de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration et de ce qui vous a amenés à démissionner ? Gérard Noiriel : Depuis le début de mes recherches, je me suis investi dans des projets culturels, à dimension civique, tout en distinguant soigneusement ce qui relevait de la recherche scientifique et de l’action militante. C’est une expérience que j’avais faite d’abord à Longwy. On avait fondé une association qui regroupait des militants ouvriers et des enseignants, autour de la défense du patrimoine sidérurgique. C’est la création de Radio Lorraine Cœur d’Acier qui a donné une dimension exceptionnelle à cette volonté de prise de parole de la part des ouvriers locaux. Cette expérience m’a marqué. C’est ce qui m’a amené à plaider pour l’ouverture d’un « lieu de mémoire » dédié à l’immigration, notamment dans mon livre Le Creuset français – publié en pleine période du bicentenaire de la Révolution française. Nous avons alors créé une association réunissant des universitaires spécialistes de cette question en dépassant les querelles de boutique. Gérard Mauger : Quels ont été, selon toi, les effets de mai 1968 sur l’évolution des discours antiracistes ? Gérard Noiriel : Dans l’ouvrage sur la responsabilité des élites en matière de racisme, je parle un peu de ces questions. Il existe effectivement des tendances qui s’inscrivent dans le prolongement de ce qui s’est passé après 1968. Là aussi, il faudrait faire des études plus approfondies car on manque de travaux là-dessus. Mais on peut dire que, globalement, le discours antiraciste tel qu’il est aujourd’hui commence à s’élaborer dans les années 1950. Il n’est plus adapté pour comprendre les réalités d’aujourd’hui. C’est ce qui explique les divisions que l’on constate, par exemple sur la question des statistiques ethniques. Contrairement à ce qui est souvent affirmé actuellement, je ne pense pas que la question des races ait été absente du débat public dans le passé. Au contraire, c’est un thème qui a toujours été omniprésent. Le discours racial revient en force aujourd’hui parce qu’il est porté par un certain nombre de forces, notamment l’industrie du spectacle qui vise le marché mondial et qui a donc besoin de fabriquer des représentations de la société extrêmement simplifiées, à l’aide de signes immédiatement visibles et compréhensibles par le « grand public » international. En même temps, le discours sur les « minorités visibles » peut être facilement politisé. Le fait de nommer un(e) ministre « d’origine immigrée » peut ainsi être présenté comme une preuve du combat contre les injustices sociales et contre les discriminations. Du coup les inégalités sociales passent à la trappe. Gérard Mauger : Peut-être la promotion de ce genre de thématique correspond-elle aussi à des stratégies au sein du champ scientifique ? Gérard Noiriel : C’est sûr. Il y a en France une tendance à dire que nous sommes « en retard » sur les États-Unis parce que nous n’avons pas pris au sérieux la question raciale. Par ailleurs, l’importance que les journalistes accordent à ces questions et la nécessité pour les jeunes chercheurs d’aller vers des thèmes qui paraissent « neufs » jouent aussi un rôle. Il faut aussi tenir compte de l’émergence d’une petite élite issue de l’immigration dont les membres proviennent des classes populaires, mais qui en sont coupées aujourd’hui parce qu’ils ont changé de milieu. Ceux-là sont très souvent incités à exalter ce qu’ils perçoivent comme un point commun avec les membres de leur ancien milieu à savoir l’origine ethnique, la couleur de peau, la religion, etc. Ils ont tendance à occulter la dimension sociale pour se constituer en porte-parole d’une communauté mythique. Gérard Mauger : C’est ainsi qu’est apparue la controverse « question raciale/question sociale » ? Mais comment créditer d’un sens sociologique la variable « raciale » ? Soit elle renvoie à la stigmatisation, aux discriminations, c’est à- dire, en définitive, au racisme, soit elle est associée à une culture « ethnique » supposée… Gérard Noiriel : Dans le courant qui dénonce la color blindness, beaucoup disent que « la race, cela n’existe pas », mais qu’elle fonctionne néanmoins comme une catégorie discriminatoire. Le discours sur les « discriminations » repose en grande partie sur ce genre d’arguments. Pour ces auteurs, les immigrés issus de l’ancien empire colonial seraient discriminés en raison de la couleur de leur peau, de leur patronyme, etc. Les mécanismes d’exclusion du marché du travail sont ainsi ramenés à des problèmes de perception de l’autre, des préjugés. Cela permet, comme on le voit de façon caricaturale dans le documentaire de Yamina Benguigui, « le plafond de verre », aux « bons patrons » de se donner le beau rôle, en montrant tous les efforts qu’ils font pour combattre les « préjugés » (car les racistes ce sont toujours les autres). Ce type de discours aboutit finalement au constat, alimenté par les enquêtes d’opinion réalisées par des organismes comme la Commission consultative des droits de l’homme, que plus on est pauvre, plus on est raciste. La question de la domination est rabattue sur un problème de bonne éducation. C’est l’éternel retour de l’ethnocentrisme des élites. Les conséquences politiques de ce genre d’analyse sont désastreuses. Les Français qui ne sont pas issus de l’immigration et qui sont confrontés au chômage ou au déclassement ne peuvent pas se « reconnaître » dans ces propos sur les discriminations. C’est l’une des raisons qui expliquent à mon sens l’impact du discours de Le Pen, et aujourd’hui de Sarkozy, dénonçant le racisme antifrançais. La critique principale que je fais à cette approche, c’est que, dans la réalité, les critères isolés n’existent pas, ils sont toujours associés à d’autres. Le critère de classe se conjugue toujours avec d’autres. Zidane est un enfant d’immigré qui est devenu la personnalité préférée des Français. Du coup, les journalistes ne lui ont jamais demandé s’il était pour ou contre la guerre en Irak. Gérard Mauger : Une fraction des intellectuels juifs a joué un rôle important, me semble-t-il, dans le revival de la problématique identitaire ? Gérard Noiriel : La revendication identitaire a ressurgi à partir des années 1970 chez les personnes dont les parents ont disparu avec la Shoah. Alors que la génération précédente avait eu tendance à privilégier une démarche universaliste, la guerre au Moyen-Orient a radicalisé les positions. Dans mon dernier livre, j’ai insisté sur l’ampleur de l’antisémitisme en France, pour souligner que ses formes actuelles n’ont plus grand-chose à voir avec celles du passé. C’est la même chose dans le cas du « racisme ». On ne peut pas mettre tout sur le même plan. Ce revival identitaire contribue à l’atomisation des luttes parce que chacun défend son pré carré. C’est aussi pour cela que nous avons créé le CVUH. Gérard Mauger : Tu pourrais peut-être dire un mot du CVUH ? Gérard Noiriel : La création de ce comité était, pour moi, une manière de concrétiser les propositions que j’avais faites dans mon livre sur les intellectuels. Lancé peu de temps avant le vote de la fameuse loi de février 2005 sur les aspects « positifs » de la colonisation, le CVUH a élargi rapidement son action à d’autres enjeux de mémoire. Nous avons ainsi été amenés à défendre notre collègue Olivier Pétré-Grenouilleau, menacé d’un procès en justice à la suite de son bouquin sur la traite négrière, par un groupe parlant au nom des Noirs de France. Nous avons créé le comité pour défendre l’autonomie de la recherche historique, contre toutes les pressions politiques, médiatiques ou autres. C’est à ce moment-là que nous avons lancé la pétition contre la loi du 23 février 2005, qui a été relayée tardivement par les politiques. Nous avons obtenu en partie gain de cause, puisque l’article 4 de cette loi a été finalement « déclassé ». La grande place accordée par Nicolas Sarkozy à l’histoire de France, dans sa campagne électorale, a multiplié les fronts de lutte pour le CVUH. Nous sommes reconnus désormais comme des interlocuteurs légitimes y compris par les journalistes de la presse du soir. L’affaire Guy Môquet nous a permis de développer nos liens avec les enseignants du secondaire. Ce sont de petites choses. Néanmoins, on contribue ainsi à pérenniser les postures de résistance, à un moment où elles tendent à s’affaiblir, y compris chez les universitaires. Gérard Mauger : Vous avez eu un débat sur les statistiques ethniques ? Gérard Noiriel : Il y a actuellement deux pétitions en cours de signature. L’une demande davantage de statistiques ethniques, l’autre n’en veut pas. J’ai des amis des deux côtés. On ne peut pas dire que l’une est de droite, l’autre de gauche. Ce que je reproche aux uns et aux autres, c’est de prendre les choses par le petit bout de la lorgnette. Les statistiques, c’est une façon de classer le monde social. Avant cela, il y a le langage, il y a l’ensemble des discours publics. Cela, on n’en parle jamais qu’évidemment les intellectuels n’aiment pas parler de leur propre pouvoir. Il me semble qu’il faudrait essayer de trouver un espace de réflexion pour nous interroger de façon plus fondamentale sur le passage du discours privé au discours public. Ce que je critique dans ces pétitions, c’est aussi la logique d’expertise. Ce ne sont pas des questionnements autonomes. La question est en train de rebondir via un des amendements de la loi Hortefeux sur l’immigration, avec l’aval de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, la CNIL. Je crains fort que ces statistiques et ces enquêtes aboutissent finalement à renforcer l’ethnicisation du discours social, en déréalisant encore un peu plus les formes de domination qui règnent aujourd’hui dans la société française. Présentation de la revue Savoir/Agir n°2 Propos recueillis par Gérard Mauger
Revue Savoir/Agir n°2,
décembre 2007
A propos de deux ouvrages récents de G. Noiriel
Sans en faire à proprement parler un compte-rendu, Gérard Mauger se propose d’indiquer ici en quoi ces deux livres « engagés » de Gérard Noiriel contribuent à éclairer les prises de positions politiques sur un sujet très controversé. On peut y lire, en effet, une étude des discours contemporains sur l’identité nationale et une analyse des formes prises par les luttes contre les discriminations. G. Noiriel, Racisme : la responsabilité des élites, Paris, Textuel, 2007 (noté R dans le compte-rendu). Question nationale/question sociale La construction de « l’identité nationale » est parallèle à celle de « la classe ouvrière ». Au cours des années 1880, « la classe ouvrière » apparaît comme un nouvel acteur collectif. Selon Gérard Noiriel, « la politisation de l’identité nationale » apparaît comme « la réponse que la droite a trouvée pour répondre à la politisation de la classe ouvrière impulsée par les partis socialistes » (IN, p. 30). La revendication de l’identité nationale peut, en effet, trouver une audience de masse (toutes classes sociales confondues) fondée à la fois sur l’appartenance à une « communauté » définie par une langue partagée, une histoire nationale, une mémoire collective, une culture nationale (hymnes, drapeaux, fêtes nationales, etc.) et sur « la citoyenneté » d’un même État (« en vertu du principe de citoyenneté républicain, tous les Français adultes et de sexe masculin ont […] le droit de vote et sont susceptibles d’être mobilisés pour faire la guerre », IN, p. 21). La « fierté nationale » repose sur l’exaltation de ce « Nous français ». À la vision de Barrès (qui revendique la tradition catholique, les « racines » paysannes, « la terre et les morts » et qui est hostile à « l’étranger qui n’aime pas la France ») s’oppose celle de Jaurès (qui subordonne la question nationale à la question sociale et revendique des idéaux laïques et internationalistes). Selon Gérard Noiriel, « le Front populaire marque le paroxysme de l’affrontement entre classe et nation » (IN, p. 44) : la dimension raciale de la défense de l’identité nationale s’exprime alors dans la dénonciation du « complot judéobolchevique ». Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les discours antisémites, racistes, xénophobes semblent définitivement discrédités. Pourtant, l’après Mai 68 remet au goût du jour les questions identitaires : « On constate un puissant mouvement de réhabilitation des identités collectives dominées. Les militants qui luttent pour la libération de la Corse, de la Bretagne, de l’Occitanie, etc., se présentent comme les porte-parole de “nations opprimées” qui ont été victimes du colonialisme français […] et qui revendiquent que leur “identité nationale” soit reconnue officiellement » (IN, p. 54). De sorte que, reprenant à leur compte la démarche qui fut celle des bâtisseurs d’identités nationales au XIXe siècle, « ce sont les régionalistes et les militants de l’ethnicité qui ont imposé [la notion d’identité nationale] en se mobilisant pour que les cultures dominées soient reconnues comme de véritables “identités nationales” » (IN, p. 13). Ainsi se fait jour “l’hypertrophie des enjeux de mémoire” (R, p. 63) et se met en place « la mise en concurrence des bonnes causes » (p. 63). Toutefois, précise Gérard Noiriel, « au cours des années 1960–1970, toutes ces causes sont vues comme complémentaires et sont reliées au combat que mène le mouvement ouvrier au nom de la lutte des classes » (IN, p. 55). Question raciale/question sociale Comment lutter aujourd’hui contre le racisme et les discriminations (sur le marché du travail, sur le marché du logement, etc.) ? Gérard Noiriel distingue trois modalités de ce combat : la lutte contre les discriminations raciales, les stratégies de retournement du stigmate et celles qui visent à le rendre invisible. Présentation de la revue Savoir/Agir n°2 Gérard Mauger
Revue Savoir/Agir n°2,
décembre 2007
"Nationale identiteit en het verschil tussen Wij en Zij"
voir http://www.devrije.nl/archives/00002294.html
Thom Holterman
De Vrije,
4/02/2008
L’amer ministère
Le mois denier, la librairie marseillaise L’Odeur du Temps invitait Gérard Noiriel, historien, pour son dernier livre « A quoi sert l’identité nationale ? » Historien de l’histoire de l’immigration en France, donc, il est également le président et l’un des fondateurs du Comité de vigilance face aux usages de l’histoire. « L’association des termes “immigration” et “identité nationale” n’est pas acceptable car elle renvoie au nationalisme », estime-t-il, c’est-à-dire à la peur de l’étranger. « A quoi sert l’identité nationale ? », telle est la question. Comme dans son livre, Gérard Noiriel part de l’origine du nationalisme et suit son évolution au fil du temps. Pour lui, c’est au moment de l’affaire Dreyfus, en 1894, qu’apparaissent dans la société française les premiers discours nationalistes, cherchant à « défendre l’identité française contre la menace de l’étranger », sur fond d’espionnage et d’antisémitisme. Au cours de l’histoire, les ennemis du nationalisme français changent de visage : « En 1936, c’est Moscou, en 1981 l’Iran, qui sont accusés de téléguider les grèves ouvrières, aujourd’hui ce sont les terroristes islamistes », résume-t-il. Dans les années 1880, la France assiste à la naissance de deux pôles politiques : la droite nationaliste et sécuritaire et le socialisme humanitaire, qui vont s’affronter pendant plus d’un siècle. Après la seconde guerre mondiale, la forte mobilisation antifasciste discrédite totalement le nationalisme. C’est en 1980 qu’il resurgit, avec le retournement de la conjoncture économique, l’espoir déçu placé dans la gauche et l’ouverture de l’espace politique, où le Front National s’engouffre. Gérard Noiriel a étudié et décortiqué les discours du candidat de l’UMP à la présidentielle : « Sarkozy s’est callé sur le discours du Front National, en utilisant ce concept d’identité nationale ». Il a placé le thème de l’immigration au cœur de sa campagne, et pourtant il n’a presque jamais utilisé les termes « étranger » ou « immigré ». « Il joue sur le pouvoir de suggestion des mots, en parlant de “clandestin” et de “communautarisme” », remarque l’historien. « Avec la création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale, Sarkozy franchit un cap dans la politique française : l’entrée de cette rhétorique dans le vocabulaire étatique », ajoute-t-il. Et la machine est lancée : après les objectifs chiffrés en matière d’expulsions, en passant par la mise en place de test ADN pour légitimer le regroupement familial, Brice Hortefeux vient de créer une commission, chargée d’étudier une possible modification de la Constitution, afin d’instaurer un quota d’immigration en fonction de critères professionnels et de nationalité. Réveiller le nationalisme français pour mieux régner, mais que devient la cohésion de notre pays ? http://20minutes.marseillebondyblog.fr/news/l-amer-ministere Julie Brenckle
Marseille Bondy blog,
3/02/2008
L’« identité nationale » : un faux problème
Quelques mois après la création d’un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale », une première dans l’histoire de la République, l’historien Gérard Noiriel décrypte les usages politiques de la notion d’identité nationale depuis le XIXe siècle jusqu’à la campagne présidentielle de 2007. Cet ouvrage est le premier titre de « Passé & présent », la collection que le CVUH (le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire) vient de créer aux éditions Agone. Fondé au printemps 2005, le CVUH regroupe des historiens, des chercheurs et enseignants du supérieur et du secondaire, préoccupés par ce qu’ils considèrent comme une « instrumentation politique de l’histoire ». Né au moment de l’adoption de la loi de février 2005 exigeant des enseignants qu’ils insistent sur le « rôle positif » de la présence française au Maghreb, ce Comité entend alerter les citoyens sur les détournements de la recherche historique en même temps qu’il se propose de réfléchir à la place et à la fonction de l’histoire dans notre société. Historien, Gérard Noiriel est directeur d’études à l’EHESS et président du CVUH. Il fait partie des huit historiens (sur douze membres) du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) qui ont démissionné de leurs fonctions officielles le jour même où a été annoncée la formation du « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », le 18 mai 2007. C’est cette question de l’« identité nationale », remise au centre de l’actualité politique pendant la campagne présidentielle, que Gérard Noiriel analyse dans ce bref mais dense petit livre. Sa réflexion est construite en deux volets complémentaires : un volet historique d’abord, montrant comment la logique identitaire, née au XIXe siècle, a depuis constamment alimenté les discours nationalistes ; un volet plus directement lié à l’actualité ensuite, visant à éclairer le débat politique contemporain. L’histoire, rappelle-t-il d’abord, est à différencier de la mémoire. Les discours et récits mémoriels, depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours, ont pour mission de juger les acteurs de l’histoire. De son côté la communauté des historiens cherche à produire des connaissances « objectives », répondant à un idéal de vérité scientifique, afin d’expliquer (et non de juger) le passé. C’est donc en s’appuyant sur de nombreuses recherches historiques réalisées depuis trente ans qu’il démontre qu’il n’existe aucune définition objective de l’« identité nationale ». Depuis Le Creuset français (1988) jusqu’à Immigration, antisémitisme et racisme en France (2007) en passant par La Tyrannie du national (1991), Gérard Noiriel a lui-même fortement contribué à ériger l’immigration en objet d’étude et à remettre en question l’idée que la France aurait une « identité ». Première idée fondamentale : la défense des identités nationales a d’abord eu en Europe au XVIIIe siècle un caractère progressiste. Ce fut d’abord le triomphe en France de la définition révolutionnaire de la nation en 1789 ; le terme est alors synonyme de « peuple » ou de « Tiers-État ». Dans les États allemands s’ajoute à la même époque une dimension culturelle, celle de la libération des cultures populaires, contes et traditions qui permettront l’élaboration d’une mémoire collective distincte de la culture savante et aristocratique. On sait le rôle que joueront en ce sens les frères Grimm quelques décennies plus tard. En France, les premières définitions de l’identité nationale datent du XIXe siècle. Jules Michelet, défenseur de l’idéal de progrès des Lumières, y voit la « patrie de l’universel ». La fameuse conférence d’Ernest Renan en 1882, « Qu’est-ce qu’une nation ? », est en fait une intervention partisane contre l’Allemagne : il s’agissait en effet d’affirmer que l’Alsace-Lorraine perdue lors de la guerre de 1870, quoique de langue et de « race » allemandes, était bien française par l’histoire. C’est donc à cette lumière qu’il faut lire sa célèbre définition de la nation comme « la volonté de vivre ensemble ». Au cours de la Troisième République, la notion d’identité nationale trouve une définition juridique ; avec la loi sur le double jus soli couplée à la conscription obligatoire (1889), la « qualité de Français » et l’appartenance à l’État deviennent des enjeux politiques et économiques majeurs, d’autant plus qu’elles commandent l’accès à la protection sociale naissante. C’est à cette époque que le mot « immigration » s’impose dans le lexique. Seconde idée fondamentale : pour comprendre l’affrontement qui a eu lieu sur la question de l’identité nationale entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal lors des récentes élections présidentielles, il faut remonter au débat qui opposa Maurice Barrès et Jean Jaurès. Barrès, montre ainsi Noiriel, en axant cette notion sur le thème de la « terre et des morts » et sur la défiance de l’étranger, en a élaboré une version conservatrice que la droite républicaine défendra jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. A ce « nationalisme » de Barrès (terme exempt de jugement de valeur et qu’il revendiquait lui-même) s’oppose le « patriotisme » de Jaurès : le thème de la défense de l’identité nationale y est ramené « sur le terrain privilégié de la gauche, à savoir le terrain social » (p. 41). Comme Noiriel le souligne pourtant lui-même, l’appartenance de Jaurès à la SFIO, organisation internationale qui lutte pour le dépassement des États-nations, est peu propice à un réel engagement sur le terrain de la défense de l’intérêt national même s’il tente de le concilier avec les idéaux universalistes du mouvement ouvrier. On aurait donc aimé davantage de précisions, voire une argumentation plus solide pour étayer cette opposition supposée principielle entre un (mauvais ?) nationalisme de droite (Barrès-Sarkozy ?) et un (bon ?) patriotisme de gauche (Jaurès-Royal ?). La question est en effet suffisamment importante pour appeler une réflexion plus approfondie que ce simple renvoi à un clivage (par essence ? transhistorique ?) entre les valeurs de gauche et celles de droite. Gérard Noiriel se montre en tout cas très convaincant lorsqu’il analyse la réactivation, à partir des années 1980, des thèmes de l’immigration et de l’identité nationale dans le discours politique français, après que leur usage public eut été discrédité dans l’immédiat après-guerre. Il montre ainsi comment ces questions n’ont en fait jamais disparu, mais réapparaissent modifiées et travesties ; comment elles se déplacent et renaissent dans diverses revendications des années 1960 en France, mais aussi en Europe et aux États-Unis, par exemple dans la « réhabilitation des identités collectives dominées » (ainsi en France les mouvements de libération de la Corse, de l’Occitanie, de la Bretagne, etc.), les luttes des femmes, des homosexuels, des Noirs, etc. ; comment ensuite elles ont pu être reprises à la fin des années 1970, au moment où Valéry Giscard d’Estaing a lancé sa politique de rapatriement massif des immigrés et singulièrement des travailleurs algériens ; comment enfin elles revivent dans les discours racistes et xénophobes du Front national jusqu’aux thèmes politico-médiatiques actuels, la lutte contre les « communautarismes », la défense de la laïcité républicaine (entendons « française ») contre les envahisseurs (arabes ? musulmans ? islamistes ?), la guerre larvée contre « les-jeunes-des-cités », ces nouveaux barbares, ces étrangers (« ils manquent d’âme », proférait doctement un article de l’hebdomadaire Marianne durant les émeutes des banlieues en 2005, au moment où d’autres tentaient d’évoquer la violence sociale, politique et économique dont ils étaient victimes). Il faut citer ici ce beau passage du livre : « L’antagonisme franco-allemand qui avait structuré le récit d’actualité entre 1870 et 1945 a ainsi été remplacé par un nouveau discours où le « nous » français apparaît constamment opposé aux « eux » islamiste. Le mot « communautarisme » s’est rapidement imposé pour nommer la nouvelle menace, fonctionnant comme une grille de lecture que les journalistes pressés par l’actualité peuvent facilement remplir chaque jour. Les musulmans sont ainsi apparus comme de nouveaux barbares, qui passent leurs journées à s’entretuer, fomentent des attentats terroristes, brûlent les voitures, dirigent le trafic de drogue, imposent le foulard islamique à leur sœur et violent les autres filles des cités. » (p. 61) Comme le dit fortement Noiriel, il n’existe aucune définition de l’identité nationale qui soit acceptée par l’ensemble des chercheurs. La raison en est simple : ce n’est pas un concept scientifique, c’est une expression qui appartient au langage politique. Il ajoute plus crûment encore : la question de l’identité nationale telle qu’elle est apparue pour la première fois le 14 janvier 2007 dans le discours de Nicolas Sarkozy « est un “faux problème”, une simple magouille électorale destinée à flatter les préjugés de la fraction la plus xénophobe de la population » (p. 126). Il faut rendre hommage à ce petit livre qui ranime notre sens de l’histoire à une époque où l’on nous parle tant de « devoir de mémoire ». Bref rappel historique donc, pour finir : en 1881, une rixe impliqua à Marseille des Italiens, communauté fortement implantée dans le Sud-Est et présentée à l’époque comme « une nation dans la nation », une menace à l’intégrité nationale qu’il fallait éradiquer en obligeant ses membres à devenir français. Telle est en effet l’origine de notre fameux « droit du sol », réactivé par la loi de 1889 : pas plus généreux que le « droit du sang », qu’on présente volontiers comme raciste, il fut d’abord et avant tout une contrainte à l’intégration nationale. C’était avant la loi sur les tests ADN. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||


